Festival de Venise 2017: des pépites dans le bric-à-brac de la lagune

Inégale et disparate, la sélection de la Mostra recèle pourtant quelques belles découvertes où, sans grande surprise, le documentaire et l’Asie se taillent les meilleures parts.

Année après année se confirme le statut compliqué du plus ancien festival du monde, la Mostra de Venise, dont la 74e édition se tient du 30 août au 9 septembre. Deux phénomènes négatifs aggravent sa situation vis-à-vis des manifestations qui lui sont traditionnellement comparées, Cannes et Berlin.

L’une est la concurrence des deux grands festivals nord-américains, Telluride, juste avant, et surtout Toronto qui commence pendant que Venise a lieu. L’autre tient à l’état de médiocrité du cinéma du pays hôte, médiocrité à laquelle l’Italie ne s’est pas résignée –alors que la Berlinale, par exemple, ne se pose pas la question de l’état du cinéma allemand et ne prétend pas s’en faire à toute force une vitrine.

La conséquence est qu’il est quasi-impossible d’émettre une opinion sur l’ensemble de la programmation, extraordinairement hétérogène et inégale. À mi-parcours de son déroulement, on ne peut que pointer quelques objets singuliers ayant émergé de ce bric-à-brac.

Deux documentaires d’exception

Le plus mémorable se tient en deux titres, qui malgré leurs différences considérables, relèvent du documentaire. Le premier est une pure merveille de cinéma politique au plus beau sens du mot.

Vue d’ensemble du bâtiment principal de la New York Public Library

Avec EX LIBRIS, Frederick Wiseman fait bien plus que décrire cette extraordinaire lieu voué à l’accueil des lecteurs à Manhattan qu’est la Bibliothèque publique de New York.

Séquence après séquence, chacune prenant le temps de rendre sensible une situation, le film déploie un gigantesque réseau d’action publique dont les quelque 80 implantations relevant de la bibliothèque dans tous les quartiers de New York sont les instruments. On reviendra à sa sortie, prévue le 1er novembre, sur cette fresque émouvante et précise de ce que pourrait, devrait être le travail d’une institution de la démocratie.

Les frères Sagawa dans Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel

De sortie, il n’est pas sûr qu’il y en ait une pour Caniba, le nouveau film de Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor. Les auteurs du mémorable Leviathan, invention d’un cinéma cosmique, poursuivent leur recherche avec les moyens du cinéma.

 

Ils s’intéressent cette fois à Issei Sagawa, ce Japonais devenu célèbre en 1981 après avoir tué et en partie mangé une condisciple de son université parisienne. Trente-cinq ans plus tard, vieil homme malade toujours habité des plus sombres instincts, il devient un des deux protagonistes d’une étude aussi savante que troublante. Un des protagonistes puisque cette figure déjà si complexe se dédouble avec le présence d’un frère tout aussi travaillé par les pulsions morbides, mais de manière différente.

Caniba n’est pas, et ne prétend en rien être un spectacle, encore moins un divertissement. C’est l’utilisation des moyens propres du cinéma, le gros plan, la durée, l’écoute et l’observation attentive, le travail sur la relation image/son comme procédures d’approches de mystères de l’humain.

Des mystères dont ces deux messieurs, au demeurant très conscients de ce qu’ils font, sont des sortes de miroirs à la fois grossissants et déformants, révélateurs de parts d’ombre dont, dans des proportions bien moindres, nul n’est exempt.

Dans des eaux cinématographiques bien plus tempérées, et faute d’avoir pu voir les nouveaux films d’Abel Ferrara, Abdellatif Kechiche et Takeshi Kitano, on retiendra encore une poignée d’offres d’origines très diverses. (…)

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Venise 70, 1ère (29/08): Gravity, grave

Les grands festivals ont clairement un problème. Un problème avec leur film d’ouverture. Après le calamiteux Gatsby de Cannes, voici le totalement dépourvu d’intérêt Gravity, pour lancer la manifestation vénitienne. Il faut comprendre que de telles manifestations ont besoin pour leur ouverture de stars sur leur tapis rouge, et d’une production puissante pour payer le diner de plusieurs centaines de couverts qui fait suite à la projection. Or il apparaît que l’hypothèse de trouver un film qui répondent à ces critères tout en ayant ne serait-ce que quelques mérites artistiques, un petit quelque chose d’un tant soit peu original, s’avère difficile à trouver. Il ne sert à rien de jeter la pierre au programmateur : pour ouvrir Berlin, Cannes, Venise ou Toronto, il faut de l’artillerie lourde médiatique.

Il fut un temps où on trouvait des films qui, tout en répondant à cette exigence, avaient quelque légitimité dans ce qui s’appelle, à Venise, une Mostra d’arte cinematographica. L’art cinématographique, on le chercherait en vain dans la bruyante, grimaçante et totalement dépourvue d’intérêt mésaventure de l’astronaute Sandra Bullock, affrontant la solitude spatiale et le manque de désir de vivre suite à un accident de satellite – mais George Clooney en Jiminy Cricket assurera le retour dans l’atmosphère du happy end, pas de souci. En fait si, il y a une bonne idée dans Gravity : la combinaison de la 3D avec l’apesanteur, effectivement suggestive de sensations, de rapports aux objets, à l’espace et au temps inédits. Il restera à un autre réalisateur la tâche d’en faire quelque chose.

Si ce quelque chose a la possibilité d’être interprété par Leonardo Di Caprio, Kristen Stewart , Brad Pitt ou Angelina Jolie, il pourrait faire une honorable séance d’ouverture d’un grand festival. En attendant, l’ennui pesant qui émane du film d’Alfonso Cuaron, dont il faut reconnaître que le seul film regardable aura été son épisode de Harry Potter (Le Prisonnier d’Azkaban), inquiète sur l’écart qui se creuse entre films à peu près dignes d’un festival et la production « grand public » destinée à sidérer les multiplexes.

Pour le reste, ce mercredi 28 aura donc vu s’ouvrir le 70e Festival de Venise, plus ancien festival de cinéma du monde, création mussolinienne et néanmoins visionnaire qui date de 1932 – au début, la Mostra était calée sur la Biennale, donc tous les deux ans, ensuite la guerre a perturbé son déroulement. Le jury est présidé par un des très rares grands cinéastes italiens survivants, Bernardo Bertolucci, qui malgré le handicap cruel qui le cloue depuis des années sur un fauteuil n’a rien perdu de sa verve de cinéaste, comme l’a prouvé Moi et toi, dont on attend la sortie française, le 18 septembre.

Le directeur artistique de la Mostra a concocté un programme plus qu’alléchant, avec, pour ne parler que de la compétition officielle, un assemblage de grands noms de la recherche cinématographique (Philippe Garrel, Amos Gitai, Tsai Ming-liang, Hayao Miyazaki) et quelques uns des jeunes auteurs les plus prometteur repérés depuis une dizaine d’années (Xavier Dolan, David Gordon Green, Kelly Richardt) auxquels se mêlent des réalisateurs capables du meilleur comme du reste (Terry Gilliam, Merzak Allouache, Stephen Frears) et des débutants (Emma Dante, Peter Landesman). On pourra s’interroger sur le caractère massivement européo-nord américain de la compétition, surtout sachant Barbera très ouvert aux cinémas du monde. Il reste que sur le papier, sa sélection est alléchante, avec également une belle place réservée, toutes sections confondues, au documentaire, avec notamment le film sur Rumsfeld d’Errol Morris, The Unknwn Known, le film fleuve de Frederick Wiseman sur Berkeley, ou The Armstrong Lie d’Alex Gibney. Mais aussi beaucoup de propositions sans indications préalables, invitions à découvrir, ce qui est tout de même la première vocation d’un festival.