Cannes jour 1: «Everybody Knows», film-machine

Le film d’Asghar Farhadi remplit le contrat du film d’ouverture, avec une réalisation qui accuse les pesanteurs du cinéaste.

Une des caractéristiques du Festival de Cannes est que la moindre risée se transforme en tempête –dans un verre à cocktail. En prélude à l’ouverture ce mardi 8 mai, on aura donc eu droit à d’épiques levées de boucliers contre l’interdiction des selfies sur les marches, à des appels aux barricades pour cause de légère modification des horaires des projections de presse, à des déclarations enflammées à propos de l’avancement de vingt-quatre heures des dates de la manifestation, et autres fausses affaires qui auront grandement agité médias et réseaux sociaux.

Enfin les choses dignes d’intérêt ont commencé, avec la projection du film d’ouverture. On comprend bien pourquoi Everybody Knows –qui sort en salle aussitôt après, le 9 mai– occupe cette position inaugurale.

Un film international –coproduction franco-hispano-italienne– signé d’un réalisateur oscarisé, le «very global» Iranien Asghar Farhadi, avec deux stars cotées sur les deux rives de l’Atlantique, Penelope Cruz et Javier Bardem, est exactement ce dont le Festival a besoin pour lancer les festivités. Manière de dire, évidemment, que ses qualités cinématographiques ne sont pas nécessairement la raison principale de sa présence.

Une adolescente disparaît

Situé dans une campagne vinicole d’Espagne, le film met aux prises les membres d’une famille élargie et leurs proches, confrontés à l’enlèvement d’une des leurs, une adolescente disparue au cours d’une fête de mariage. Et il met aux prises une femme d’âge mûr (Penelope Cruz) mariée à un autre (l’Argentin Ricardo Darin) et son ancien amoureux (Javier Bardem), avec comme environnement une famille à la fois protectrice et dangereuse.

La famille, refuge et nœud de vipère | Memento Films

Soupçons, jalousies amoureuses, anciennes rancœurs, rivalités sociales et sentimentales, secrets mal gardés, manipulations: qui connaît le cinéma de Farhadi reconnaîtra les ressorts dramatiques que le réalisateur iranien sait organiser, avec une habileté que nul ne lui conteste.

Énormes rouages

Farhadi est moins cinéaste que scénariste (…)

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Cannes 70e, Jour 1: «Les Fantômes d’Ismaël» ne fait pas vraiment l’ouverture, et c’est dommage

Le film magnifique d’Arnaud Desplechin est présenté sur la Croisette dans une version coupée. Mais en se donnant un peu de mal, il sera possible de découvrir en salles dans sa version complète cette œuvre foisonnante et troublante, hantée par l’amour du cinéma et les vertiges de l’absence.

Mercredi 17 mai, le 70e Festival de Cannes s’ouvre avec la projection des Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin. Le même jour, ce film sort dans les salles françaises. C’est un beau film qui sera montré au Palais des festivals. Mais ce n’est pas le vrai.

De manière à peu près illisible, il existet deux Fantômes d’Ismaël. Il faudra aux spectateurs beaucoup d’attention s’ils souhaitent voir le vrai, annoncé pour l’heure en exclusivité au cinéma du Panthéon à Paris, et qui est qualifié de «version originale» –ça ne veut pas dire que c’est en anglais, ça veut dire que c’est dans la langue de son auteur.

 

Bande annonce de la version coupée. Il n’existe pas de bande annonce de la version complète, dite « V.O. »

Que les commerçants en charge du film aient voulu réduire sa durée est, disons, explicable –il faudrait juste, en ce cas, arrêter d’être malpolis avec ces gros cons d’Américains chez qui ce n’est pas l’artiste, comme chez nous les valeureux défenseurs de la culture, qui a le final cut. Au fait: avec un peu de chance, aux États-Unis, c’est le véritable Fantômes qui sortira.

Final cut

Donc, disons qu’on comprend les marchands. Mais que le plus grand Festival du monde, célébrant en grande pompe cette année son âge respectable, choisisse pour son ouverture de ne pas montrer le film d’un des cinéastes les plus admirés d’aujourd’hui tel que celui-ci l’a voulu est, en revanche, complètement inexplicable.

Est-ce un problème de durée? Le film présenté en ouverture dure 1h54. Le vrai film dure 2h14. Pour le festival de Cannes, qui a présenté en ouverture des films significativement plus longs (récemment Da Vinci Code, 2h32; Robin des bois, 2h20; Gatsby le magnifique, 2h23, il est vrai d’intouchables chefs-d’œuvres), la différence de durée ne fournit aucun indice.

Essayons d’être clair, et calme: les films ne naissent jamais tout beaux tout neufs de l’esprit de leur auteur. Ils résultent toujours de discussions, de compromis, de pressions. Et ceux qui y contribuent sont loin d’avoir toujours tort, l’artiste est loin d’avoir toujours raison, même s’il y a de très bons motifs de lui donner en principe le dernier mot quant à son œuvre. Nous avons vu, à Cannes comme ailleurs, d’innombrable films qui ont été modifiés, pour le meilleur ou le pire, suite à des épisodes divers, dont on entend parfois parler, et souvent non.

Arnaud Desplechin dans l’écheveau de la création du cinéma, photo de tournage (© Jean-Claude Lother, WhyNot Productions)

Mais le cas des Fantômes d’Ismaël est différent: il y a d’emblée deux versions. Les deux ont été montrées à la presse, les deux sortent en salle. Desplechin peut bien dire qu’il valide les deux, il est évident que le vrai film est celui de 2h14, pas celui d’1h54.

Cubisme narratif

Et ce n’est qu’à partir de cette situation, pour le coup inédite –rien à voir avec la sortie diffférée, des mois voire des années plus tard, du director’s cut ou du redux– que le choix par le Festival d’une version diminuée, amputée, alors que l’autre est disponible et pourra être vue par le pubblic, est une étrangeté qu’on ne s’explique pas.

Outre les vingt minutes de différence, qu’est-ce qui sépare les deux versions? La suppression de quelques scènes-clés, quelques scènes magnifiques de drôlerie et de tragique. Quelques scènes essentielles pour faire des Fantômes d’Ismaël un film extraordinairement multiple, jouant sur plusieurs tableaux, inventant une sorte de cubisme narratif à la fois jubilatoire et inquiétant.

Quelques scènes, aussi, qui inscrivent un drame individuel –une belle histoire de triangle amoureux avec revenant(e)–  dans une tragédie historique, et même, ben oui, désolé, métaphysique.

Bon, il est bien, le petit Fantômes en format réduit. Mais ici, il sera désormais question du grand film étrange, le seul qui devrait s’appeler Les Fantômes d’Ismaël. Celui qu’il faudrait, partout, demander aux salles de projeter.

La fille des étoiles et le pire emmerdeur de l’hémisphère

Ça démarre à fond de train, dorures de la République et officine nids d’espion, on parle d’un type étrange, disparu. Ivan Dedalus. Tondu comme un Louis, il dit: «J’ai pensé que j’avais une grande curiosité du monde.» Bon pour le service.

Donc voilà Ismaël D., c’est-à-dire Mathieu A. qui joue Arnaud D. (qui joue!). Ismaël est réalisateur, il a un film à faire, il a bu, il est explosé de trouille. Changement d’axe, changement de cadre, changement de rythme: l’espace, c’est du temps.

Mais, deux ans avant…

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