À Locarno, de multiples belles rencontres… et Vitalina Varela

Vitalina Varela, qui donne son nom au film sublime de Pedro Costa.

Sous l’impulsion de sa nouvelle directrice artistique, le festival suisse a proposé un panorama très ouvert du cinéma, parmi lesquelles se distingue une œuvre hors norme.

Cet article ne devait pas commencer ainsi. Il était supposé évoquer la situation nouvelle d’un des plus grands festivals d’Europe désormais dirigé par une femme, la Française Lili Hinstin, puis décrire de manière ordonnée différents aspects de la programmation.

Ordonnée au sens où il aurait commencé par les faiblesses, pour progressivement décrire la qualité et la diversité des œuvres mémorables présentées sur les rives du Lac Majeur du 7 au 17 août, lors de cette 72e édition de la manifestation tessinoise. Une femme et un homme ont rendu absurde ce plan raisonnable.

Elle s’appelle Vitalina Varela. Il s’appelle Pedro Costa. Leur irruption met à distance tout le reste, impose qu’on commence par elle et lui, toutes affaires cessantes.

Lui est un des grands artistes du cinéma contemporain. En 30 ans, il a signé seize films dont neuf longs-métrages, d’une force et d’une singularité exceptionnelles. De cette œuvre célébrée dans le monde entier tout en restant dans une injuste confidentialité, le nouveau titre, Vitalina Varela est de toute évidence un sommet.

Elle, Vitalina Varela, débarque de son pays, le Cap-Vert, avec 42 ans et trois jours de retard. 42 ans que son mari, Joachim, alors tout jeune, est parti de son île pour travailler à Lisbonne, et qu’elle a vécu seule, cultivant la terre de la très pauvre ferme du couple à jamais désuni.

Trois jours que Joachim est enterré, mort au bout d’une vie de misère, de travail, et de sûrement encore d’autres choses, que Vitalina ne connaît pas. Est-ce ainsi que les hommes, et les femmes, vivent? Oui, aussi.

Dans le bidonville où a vécu celui qui fut son mari, cette étrangère parmi les siens, ouvriers capverdiens depuis longtemps immigrés au Portugal, découvre un monde, une histoire, cent histoires. Il y a beaucoup à faire, il faut aussi s’occuper de l’argent et de son absence, de Dieu et de son absence. Chaque plan est une joie et une souffrance. On songe aux portraits de Rembrandt, à cette splendeur sombre où tout paraît palpiter de vie, douleur et mystère compris.

Au centre de cette immense déploiement de beauté réelle, physique, Vitalina Varela. C’est le nom du personnage et de celle qui l’incarne, nous ne saurons ni n’avons à savoir dans quelle mesure ce qui lui arrive dans le film est proche de sa propre existence. On est au cinéma et on ne risque pas de l’oublier.

Le visage, le corps, la voix, le regard de cette femme telle que la filme Pedro Costa relève de l’incantation, du geste de magie: une magie pour approcher plus intensément la vérité des êtres. On voudrait que cela ne s’arrête plus.

La diversité du monde et des styles

Alors oui, à côté, ça devient compliqué de parler du reste, qui aura pourtant été une très belle proposition de programmation, ouverte sur la diversité du monde et des styles.

Entourée d’un comité de sélection entièrement renouvelé et rajeuni, la nouvelle directrice artistique de Locarno, qui présidait auparavant aux choix du festival Entrevues de Belfort, succède donc brillamment à l’Italien Carlo Chatrian, parti dirigé la Berlinale.

Pour l’heure, le Mercato des festivals européens (qui, outre Berlin et Locarno touche également Amsterdam, la Quinzaine des réalisateur cannoise, le Festival du Réel, Nyon, et bientôt Rotterdam puis Venise), se traduit par un renouvellement générationnel plutôt fécond.

Lili Hinstin, nouvelle directrice artistique du Festival de Locarno. | Festival de Locarno

Avec un accent sur la présence féminine plus marqué, la sélection sous l’autorité de Lili Hinstin traduit une orientation qui radicalise encore un peu les explorations déjà initiées par ses prédécesseurs, du côté du cinéma le plus audacieux formellement, des innovations technologiques, et des territoires géographiques encore peu ou pas explorés.

Piazza, Black Light et Indochine

Sans oublier les deux passages obligés que sont la programmation de l’écran géant de la Piazza Grande et la grande rétrospective. Sur la Piazza, pas que du très bon, dont une projection forcément triomphale du (décidément survendu) Once Upon a Time… in Hollywood, mais aussi en ouverture la Lettre à Freddy Buache de Jean-Luc Godard et en clôture le nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, To the Ends of the Earth.

Côté rétrospective, un programe hétéroclite, pas très lisible mais bourré de pépites, intitulé Black Light, et proposant «un panorama international de la question noire dans le cinéma du XXe siècle».

Autre point d’ancrage important de la manifestation, la section Open Doors a offert un accès plus vaste aux cinématographies d’Asie du Sud-Est, confirmant la vitalité des cinémas thaïlandais et philippins, et en donnant accès à l’émergence de l’Indochine. On pouvait y repérer notamment le rôle important, aussi comme producteur, du jeune cinéaste cambodgien Davy Chou.

Et, en section Cinéastes du présent, la révélation de The Tree House, très beau voyage dans les mémoires et le présent du Vietnam d’un réalisateur qui n’a pas 30 ans, Truong Minh Quy.

Un monde ouvert, peu ou pas connu

Dans la nouvelle section Moving Ahead, on n’oubliera pas la proposition radicale du cinéaste et plasticien Zhou Tao, Osmosis, plongée hypnotique, au sein de la communauté Ouïghours dans le Grand Ouest chinois, dans un monde de froid glacial, de rapports brutaux des hommes et des animaux, mais habitée par une grâce qui doit tout à la qualité du regard, et de l’écoute, de cet artiste encore à découvrir.

Osmosis de Zhou Tao. | Festival de Locarno

Beaucoup de très belles rencontres ont d’ailleurs eu lieu avec des réalisateurs peu ou pas connus. Ainsi du jeune Américain Joe Talbot, qui invente avec The Last Black Man in San Francisco un conte drolatique et émouvant pour évoquer la gentrification de la mégapole californienne.

Jimmie Fails et Jonathan Majors dans The Last Black Man in San Francisco de Joe Talbot.

Ou la réalisatrice brésilienne Maya Da-Rin. Entre jungle et port industriel, son premier long-métrage, La Fièvre, compose une évocation attentive et émouvante des effets physique, psychiques et affectifs de l’absorption des Amérindien·nes par la société contemporaine. (…)

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Festival de Venise 2017: des pépites dans le bric-à-brac de la lagune

Inégale et disparate, la sélection de la Mostra recèle pourtant quelques belles découvertes où, sans grande surprise, le documentaire et l’Asie se taillent les meilleures parts.

Année après année se confirme le statut compliqué du plus ancien festival du monde, la Mostra de Venise, dont la 74e édition se tient du 30 août au 9 septembre. Deux phénomènes négatifs aggravent sa situation vis-à-vis des manifestations qui lui sont traditionnellement comparées, Cannes et Berlin.

L’une est la concurrence des deux grands festivals nord-américains, Telluride, juste avant, et surtout Toronto qui commence pendant que Venise a lieu. L’autre tient à l’état de médiocrité du cinéma du pays hôte, médiocrité à laquelle l’Italie ne s’est pas résignée –alors que la Berlinale, par exemple, ne se pose pas la question de l’état du cinéma allemand et ne prétend pas s’en faire à toute force une vitrine.

La conséquence est qu’il est quasi-impossible d’émettre une opinion sur l’ensemble de la programmation, extraordinairement hétérogène et inégale. À mi-parcours de son déroulement, on ne peut que pointer quelques objets singuliers ayant émergé de ce bric-à-brac.

Deux documentaires d’exception

Le plus mémorable se tient en deux titres, qui malgré leurs différences considérables, relèvent du documentaire. Le premier est une pure merveille de cinéma politique au plus beau sens du mot.

Vue d’ensemble du bâtiment principal de la New York Public Library

Avec EX LIBRIS, Frederick Wiseman fait bien plus que décrire cette extraordinaire lieu voué à l’accueil des lecteurs à Manhattan qu’est la Bibliothèque publique de New York.

Séquence après séquence, chacune prenant le temps de rendre sensible une situation, le film déploie un gigantesque réseau d’action publique dont les quelque 80 implantations relevant de la bibliothèque dans tous les quartiers de New York sont les instruments. On reviendra à sa sortie, prévue le 1er novembre, sur cette fresque émouvante et précise de ce que pourrait, devrait être le travail d’une institution de la démocratie.

Les frères Sagawa dans Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel

De sortie, il n’est pas sûr qu’il y en ait une pour Caniba, le nouveau film de Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor. Les auteurs du mémorable Leviathan, invention d’un cinéma cosmique, poursuivent leur recherche avec les moyens du cinéma.

 

Ils s’intéressent cette fois à Issei Sagawa, ce Japonais devenu célèbre en 1981 après avoir tué et en partie mangé une condisciple de son université parisienne. Trente-cinq ans plus tard, vieil homme malade toujours habité des plus sombres instincts, il devient un des deux protagonistes d’une étude aussi savante que troublante. Un des protagonistes puisque cette figure déjà si complexe se dédouble avec le présence d’un frère tout aussi travaillé par les pulsions morbides, mais de manière différente.

Caniba n’est pas, et ne prétend en rien être un spectacle, encore moins un divertissement. C’est l’utilisation des moyens propres du cinéma, le gros plan, la durée, l’écoute et l’observation attentive, le travail sur la relation image/son comme procédures d’approches de mystères de l’humain.

Des mystères dont ces deux messieurs, au demeurant très conscients de ce qu’ils font, sont des sortes de miroirs à la fois grossissants et déformants, révélateurs de parts d’ombre dont, dans des proportions bien moindres, nul n’est exempt.

Dans des eaux cinématographiques bien plus tempérées, et faute d’avoir pu voir les nouveaux films d’Abel Ferrara, Abdellatif Kechiche et Takeshi Kitano, on retiendra encore une poignée d’offres d’origines très diverses. (…)

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