Cannes 2026 Jour 5: splendeurs et diversité du documentaire

Le père du cinéaste, en chemin vers une autre forme d’existence, dans Cœur secret de Tom Fontenille/Météore Films

Les singulières et stimulantes propositions de «Cœur secret» de Tom Fontenille, du Pelechian Project, d’«Une vie manifeste» de Jean-Gabriel Periot et de «The Story of Documentary  Film» de Mark Cousins

S’il bénéficie d’une récompense spécifique parmi toutes celles attribuées à Cannes en plus de la compétition officielle, L’Œil d’or, le documentaire continue de n’occuper qu’une place secondaire dans les sélections du Festival.

Malgré la Palme d’or 2004 à Farenheit 9/11 de Michael Moore, malgré de nombreuses consécrations dans d’autres grands festival à commencer par Berlin et Venise, sa présence sur la Croisette peine à stabiliser la place qui revient à ce qui est moins un genre qu’une approche de l’art cinématographique, et une des plus fécondes, aujourd’hui peut-être davantage encore qu’auparavant.

Pourtant on a vu au cours des premiers jours de cette 79e édition un nombre significatifs de films mémorables relevant de cette approche. Il a été déjà fait ici l’éloge de Merci d’être venu d’Alain Cavalier, et parmi les autres certains ont déçu, comme l’approche très plate de Steven Soderbergh avec John Lennon: the last interview, qui prouve qu’il ne suffit pas de disposer d’une archive exceptionnelle (le long entretien pour une station de radio accordé par Lennon et Yoko Ono le matin même du jour de l’assassinat) pour faire un film. Mais au moins quatre autre titres méritent  attention.

«Cœur secret» de Tom Fontenille (ACID)

Le premier long métrage de Tom Fontenille condense beaucoup de ce qu’on peut espérer de mieux de la pratique du documentaire, ou même de la pratique du cinéma. Se présentant d’une manière qui n’affiche pas son statut de non-fiction, il raconte défait une aventure assez sidérante.

Cette aventure est celle du père du réalisateur, après la mort de son épouse. Pas à pas, dans une relation qui n’a rien de simple avec son fils et sa fille, avec son entourage dans une bourgade du Sud de la France, et avec la présence de la caméra, cet homme de 63 ans va accomplir une transition de genre.

Ni hostile ni très emballé, se montrant à l’occasion lorsqu’il s’agit de questionner comment sa sœur et lui réagissent aux choix, très concrets et quotidiens puis plus radicaux de leur père, le jeune réalisateur confronté à des décisions ou à des réactions instinctives vis à vis des mots – quand il parle d’elle, son papa – comme des images.

Au fil de ces épisodes, certains émouvants, certains franchement drôles, certains malaisants, Cœur secret accomplit une des plus belles choses dont est capable le cinéma: déplacer le regard de ses spectateurs, construire une disponibilité, voire une forme d’affection pour des êtres dont, a minima, on n’avait rien à faire.

Le début confronte clairement à la question de notre présence de spectateurs chez ces gens qu’on ne connaît pas, en compagnie d’un type pas très sympathique. Et c’est la manière de filmer, le choix des distances et des cadres, la justesse de la présence de qui filme et de ses propres incertitudes qui bâtit peu à peu une relation affective et respectueuse, aux côtés de ce groupe de personne qui aura encore à traverser d’inattendus rebondissements.

Pelechian Project (Cannes Classic)

La section Cannes Classic a cette année plus encore que d’habitude un côté fourre-tout. Y figurent pêle-mêle d’authentiques classiques (Espoir d’André Malraux, Le Criminel d’Orson Welles, La Légende du grand judo d’Akira Kurosawa, La Ciociara de Vittorio De Sica, L’Innocent de Luchino Visconti, ou ce chef d’œuvre à découvrir d’urgence, Amma Ariyan du cinéaste indien John Abaham), des grands films plus récents (Travail au noir  de Jerzy Skolimowski, Tilaï d’Idrissa Ouedraogo), des productions significatives des projets de restauration qui fleurissemnt un peu partout dans le monde, des réalisations à usage diplomatique (pour le Festival) comme la sélection du titre princeps de la franchise The Fast and the Furious de Rob Chen, des portraits de gens liés au cinéma ou des montages d’archives.

Amma Ariyan de John Abraham, le trésor caché de Cannes Classic/Film Heritage Foundation

Dans cette jungle, il faut tout de même faire place à un ensemble aussi singulier que remarquable, qui réunit pour la première fois de manière accessible et avec images et sons de bonne qualité l’essentiel de l’œuvre si particulière d’Artavazd Pelechian. Les cinq courts métrages Le Pays des hommes (1966), Les Débuts (1967), Nous (1969), Les Habitants (1970) et Les Saisons (1975) établissent le cinéaste soviétique arménien comme un des grands inventeurs de formes cinématographiques.

La beauté à la fois envoutante et infiniment suggestive de son style très personnel de montage, mais aussi du choix des images et des sons, est non seulement un repère désormais reconnu dans l’histoire du langage cinématographique, mais un ensemble de méditations sur les relations au collectif, à la nature, à la technologie, au temps d’une infinie richesse. Sans un mot de commentaire.

Les Saisons d’Artavazd Pelechian/Potemkine Distribution

«Une vie manifeste» de Jean-Gabriel Periot

Celle a qui est consacré le nouveau film de Jean-Gabriel Périot a été critique de cinéma, programmatrice, et apprentie réalisatrice, ce qui justifie la présence du film dans Cannes Classic, tout autant que parce que le film du réalisateur révélé par Une jeunesse allemande est composé d’archives d’époque – films, photos, journaux et documents. L’époque de celle qu’on peut à bon droit appeler son héroïne, Michèle Firk, aura été celui des engagements de la décolonisation, notamment aux côtés du FLN, puis des luttes révolutionnaires contre les dictatures militaires installées par les Etats-Unis dans presque toute l’Amérique latine dans les années 1960.

Née dans une famille juive en 1937, ayant échappé de peu à la Shoah, elle fait pertie des très rares femmes admises au milieu des années 1950 à l’IDHEC. Elle en sera virée du fait de ses engagements, et si son amour et ses activités concrètes dans le cinéma, notamment à la revue Positif, seront un aspect significatif de son engagement, l’espoir politique révolutionnaire, y compris dans sa dimension féministe, en aura été l’unique repère.

Avec l’aide de deux voix, une parlant pour Michèle Firk et l’autre lui adressant la parole en amie affectueuse et admirative (Nadia Tereszkiewicz et Alice Diop), le film accompagne par un montage chronologique ce parcours qui mène à l’assassinant par la soldatesque au Guatemala à l’automne 1968 de celle à qui Jean-Muc Godard dédiera un des épisodes d’Histoire(s) du cinéma.

«The Story of Documentary  Film» de Mark Cousins (Cannes Classic)

Il y a une dizaine d’année, le réalisateur et enseignant britannique Mark Cousins présentait un ensemble de quinze heures crânement intitulé The Story of Film : An Odysseyqui justifiait parfaitement son titre. Il invitait sur un ton de confidence amusée et amoureuse, à traverser toute l’histoire du cinéma mondial, comme nul avant lui ne l’avait racontée. Et c’était formidablement convaincant, joyeux et émouvant.

Voici donc que Cousin récidive, mais en se concentrant cette fois sur le documentaire, avec un projet qui comportera 16 chapitres d’une heure chacun. Cannes Classic présente les deux épisodes consacrés aux années 1970, et c’est une fête.     

Le réalisateur Mark Cousins, qui ne dissimule pas le projet polittique au cœur de son Histoire du film documentaire/ Hopscotch Films

Ces deux montages commentés par le réalisateur mettent en avant la multiplicité des origines, des enjeux et des engagements qui se font jour durant cette période, où s’affirment le féminisme et la sensibilité aux questions environnementales. Ce qui saute aux yeux de manière particulièrement joyeuse est que personne, absolument personne, n’aurait raconté cette décennie, son cinéma et sa production documentaire comme le fait Mark Cousins.

Le génie de sa proposition est d’être complètement décalé par rapport à tous les repères dominants, et pourtant imparablement pertinents. N’oubliant ni Wiseman ni Akerman, Cousins montre l’ampleur exceptionnelle du travail accompli par les documentaristes japonais accompagnant les grandes luttes sociales et environnementales de l’époque, tout autant qu’il donne sa juste place à un geste extraordinaire comme Perfumed Nightmare, unique réalisation du Philippin Kidlat Tahimik.     

En attendant de découvrir l’ensemble de ce magnum opus, les deux épisodes présentés à Cannes Classic justifient à eux seuls et l’ensemble de la démarche du cinéaste, et celle de cette sélection qui gagnerait pourtant à mieux définir ce qu’elle est destinée à accueillir.

Cannes 2021 jour 5: dans toutes les sélections, envoyez la fracture!

Nora (Halima Benhammed), l’âme du Bonne Mère de Hafsia Herzi. | SBS Distribution

De manière explicite ou pas, de nombreux films présentés au Festival sont hantés par le thème de la «fracture sociale», entendue comme l’incompréhension irréconciliable de composantes de la société.

La Fracture est le titre d’un des films en compétition, celui que Catherine Corsini a imaginé à la suite du soulèvement des Gilets jaunes.

Le titre désigne à la fois ce qui est arrivé au bras de la dessinatrice de BD passablement allumée jouée (magnifiquement) par Valeria Bruni Tedeschi, ce qui était en train de se produire dans le couple qu’elle forme avec l’éditrice interprétée par Marina Foïs, et bien évidemment la dite «fracture sociale» dont le mouvement de fin 2018 début 2019 a été à la fois la spectaculaire manifestation et un puissant accélérateur.

Dans un service d’urgence surchargé, les relations tendues entre la bourgeoise de gauche (Valeria Bruni Tedeschi) et le camionneur Gilet jaune blessé par la police (Pio Marmai). | Le Pacte

Presqu’entièrement situé dans le service d’urgence d’un hôpital parisien, et évoquant également la situation terriblement dégradée des conditions de travail et de soin dans de nombreux hôpitaux publics, le film, même au prix de quelques simplismes, réussit une mise en tension très convaincante des conflits individuels et collectifs.

Mais il se trouve ainsi afficher explicitement un thème qui court à travers les sélections, le cinéma manifestant ici avec force sa sensibilité aux enjeux contemporains. Il s’agit, donc, de cette fameuse fracture sociale, mais envisagée essentiellement selon une approche qui n’est ni celle, moderne, de la lutte des classes, ni celle, postmoderne, d’un dépassement de celle-ci.

Ce dont prennent acte de diverses manières nombre de films présentés dans les différentes sélections, c’est surtout l’étrangeté croissante entre des fragments d’une société qui n’habite plus, concrètement et imaginairement, le même monde, alors qu’ils vivent parfois à quelques kilomètres les uns des autres. C’est le constat de différentes manières d’exister, de comprendre, de sentir, de rêver, concernant des gens qui habitent le même pays, le même continent, la même planète.

Parmi les titres déjà présentés alors qu’on approche à peine de la moitié du Festival, et bien sûr sans avoir pu voir tout ce qui a été projeté, au moins huit autres films relèvent de cette thématique.

Outre La Fracture, donc, on a déjà évoqué ici Ouistreham, d’après le livre de Florence Aubenas par Emmanuel Carrère, transposition qui a ajouté à la description du travail des femmes surexploitées l’enjeu de l’écart irréconciliable entre elles et celle qui, avec les meilleures intentions du monde, entend en témoigner.

Petite Nature de Samuel Theis

Entre Johnny et son maître d’école, une proximité qui trouble l’enfant et des écarts qui les menacent tous deux. | Ad Vitam

Mais la question de cet écart – économique, de mode de vie et de représentation, de culture au sens le plus vaste du mot – est aussi au centre de Petite Nature de Samuel Theis, présenté à la Semaine de la critique.

Le film accompagne le parcours d’un gamin fils d’une famille monoparentale en grande précarité vivant dans une cité à Forbach. Le garçon est attiré par son instituteur et tout ce qu’il représente comme autre mode de vie, autre rapport au monde.

Cette attirance, si elle n’est pas réputée par le film être irrémédiablement condamnée par un gouffre infranchissable, est du moins l’occasion de souffrances et de crises qui affectent tous les personnages concernés.

Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot

Construit selon un schéma à la fois historique (des années 1950 à nos jours) et de discours politique, Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot s’appuie sur le livre éponyme de Didier Eribon pour proposer un montage d’archives documentant cette rupture irrémédiable, définie par l’auteur comme résultant d’un abandon du peuple par la gauche.

Menant lui aussi aux Gilets jaunes, Retour à Reims, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, témoigne du formidable talent de monteur du cinéaste d’Une jeunesse allemande tout en s’assujettissant à un discours qui le précède et le domine, et finalement l’affaiblit.

Mais il y a bien l’idée d’une dérive de classes moyennes représentées par la gauche de gouvernement, à 1000 miles des racines populaires de ce qui s’est, en France, réclamé de l’idée socialiste.

Soy Libre de Laure Portier

Présenté à l’ACID, Soy Libre de Laure Portier est un déstabilisant portrait du jeune homme qu’elle nomme son frère (plutôt en fait son demi-frère), tourné sur le vif de l’existence de ce dernier, ancien taulard, parfois SDF, toujours en galère.

C’est parfois lui qui filme, en l’absence de sa sœur, mais il s’agit bien de son film à elle, comme en atteste aussi les débats, gardés au montage, où il discute le fait d’enregistrer telle ou telle situation, et les motivations d’une réalisatrice qui, sans qu’on doute de son affection, fonctionne clairement selon une toute autre logique que lui.

La proximité familiale comme le dispositif très brut du tournage ne cessent ainsi de souligner combien ces deux personnes, celles qui fait le film et celui à qui il est consacré, n’ont pratiquement rien de commun comme idée de l’existence.

Compartiment n°6 de Juho Kuosmane

L’étudiante d’Europe de l’Ouest et l’ouvrier russe (Seidi Haarla et Yuriy Borisov) forcés de voyager ensemble. | Haut et court

Ces différences radicales peuvent rester placées sous le signe de l’irréconciliabilité sans être nécessairement racontée sur un mode sombre. C’est la belle découverte, en Compétition officielle, de Compartiment N°6 du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen. (…)

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