«De nos frères blessés», «Bruno Reidal», «Plumes»: trois miroirs du réel

Fernand Iveton (Vincent Lacoste), Algérien exécuté pour avoir voulu l’indépendance de son pays.

Historique avec Hélier Cisterne, clinique avec Vincent Le Port, fantasmagorique avec Omar El Zohairy, ces trois films de «fiction» sont trois réponses de cinéma à des situations factuelles regardées avec respect et empathie.

«De nos frères blessés» de Hélier Cisterne

Le 14 novembre 1956, Fernand Iveton pose une bombe. Ouvrier, communiste, algérien, «européen» selon la terminologie de l’époque, il veut prendre part à la lutte pour l’indépendance de son pays, à la guerre de libération commencée deux ans plus tôt.

Cette bombe, volontairement placée à un endroit où elle ne pouvait faire aucune victime, n’explosera pas. Arrêté, atrocement torturé, cible de la haine des Français d’Algérie et de la presse, Iveton sera condamné à la peine de mort et guillotiné le 11 février 1957. Le garde des Sceaux d’alors, François Mitterrand, aura joué un rôle décisif dans l’exécution de la sentence d’un homme qui n’avait pas de sang sur les mains.

 

 

Pendant trente ans, l’histoire d’Iveton, qui a longtemps embarrassé le Parti communiste français, disparaît des mémoires. Jusqu’à ce qu’un historien, Jean-Luc Einaudi, exhume cette histoire, à la fois très singulière et à plus d’un titre exemplaire, en publiant en 1986 Pour l’exemple – L’Affaire Fernand Iveton.

Encore trente ans, et en 2016 l’écrivain Joseph Andras publie De nos frères blessés, dont la couverture porte le mot «roman». Il s’agit plutôt d’un récit, littéraire assurément et même très bien écrit, mais qui s’en tient aux faits pour tout ce qui concerne les lieux, les noms propres, les déclarations et actes publics.

Ce récit se déroule en intercalant dans l’histoire politico-judiciaire d’Iveton des épisodes de sa rencontre, en France, et de sa vie, à Alger, avec sa femme Hélène. Adaptant pour l’écran le livre d’Andras, Hélier Cisterne en respecte tous les partis pris, le réalisme factuel comme la construction feuilletée.

Précise, centrée sur l’essentiel, évitant les lourdeurs de la reconstitution comme les troubles complaisances des étalages de violence physique, la mise en scène est d’une rigueur remarquable, qui confirme tous les espoirs inspirés par le premier film de ce cinéaste, Vandal.

Mais il s’y ajoute un élément inédit, et qui démultiplie les puissances émotionnelles du film: son interprétation. Vincent Lacoste, si présent sur les écrans, le plus souvent dans des rôles de jeunes gens immatures, donne ici à Iveton une solidité tendue, quelque chose de ferme avec une lueur d’enfance.

Ce que fait l’acteur contribue à activer une des questions qui portent le film, au-delà de ses enjeux historiques liés à la guerre d’Algérie et aux comportements des différents acteurs, politiques, judiciaires, policiers, militaires, médiatiques.

Mieux que le livre d’histoire et l’ouvrage littéraire, il aide à interroger ce processus en partie mystérieux qu’on appelle «l’engagement», le sentiment d’un impératif impossible à refuser, fut-ce au péril de son bonheur quotidien et de sa vie.

 

Hélène (Vicky Krieps), épouse amoureuse mais aussi personnalité à part entière. | Diaphana Distribution

Elle aussi très présente sur les écrans (on se souvient entre autres, après la révélation Phantom Thread, de ses deux très belles interprétations dans des films du dernier Festival de Cannes, Serre-moi fort et Bergman Island), Vicky Krieps donne au rôle d’Hélène une présence vibrante, jamais réduite au second plan ni à un contrepoint, être humain à part entière avec ses propres motivations et ses choix de comportement.

Et c’est très exactement au croisement de cette vigueur rectiligne de la reconstitution historique et de la vitalité physique très incarnée des deux personnages, que s’épanouit l’accomplissement de ce qui est à la fois une histoire, de l’histoire, et du cinéma.

«Bruno Reidal» de Vincent Le Port

Bruno (Dimitri Doré) ramené par les gendarmes sur le lieu d’un crime qui reste mystérieux. | Capricci

Les ressemblances comme les différences entre le film précédent et celui-ci sont passionnantes. À nouveau il s’agit de la reconstitution d’un fait réel, et tragique, et ayant une dimension judiciaire. À nouveau le parti pris de la réalisation s’en tient à une rigoureuse évocation des faits. Pourtant, aussi réussis l’un que l’autre, les deux films ne se ressemblent pas.

Le titre de celui de Vincent Le Port est le nom d’un adolescent, un jeune paysan auvergnat qui, en 1905, a commis un meurtre brutal et sans motif apparent. Comme il arrivait à cette époque où la justice commençait de prendre en considération les ressorts psychiques, Bruno Reidal fut requis de raconter par le détail toute son existence, afin que médecins et juges puissent éventuellement déceler ce qui avait causé son acte, statuer la part qui pourrait être attribuée à la folie[1].

Garçon brillant ayant bénéficié d’un accès à une éducation dont étaient d’ordinaire privés les adolescents de sa condition sociale, le jeune homme de 17 ans, séminariste fervent, s’exécuta deux fois, par écrit et lors d’entretiens avec un médecin et criminologue réputé, le professeur Alexandre Lacassagne, fondateur de l’anthropologie criminelle, qui précéda la criminologie moderne.

Le long texte rédigé par le jeune prisonnier est remarquable de précision, de capacité à s’interroger, et de puissance littéraire. La finesse autant que les ambivalences des réponses aux questions du professeur Lacassagne impressionnent, ainsi que son honnêteté parfois foudroyante, notamment dans ses rapports à la sexualité, contrastant avec les tentatives du savant de faire entrer dans des cadres, juridiques et médicaux, ce qu’elles racontent de l’accusé. (…)

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Cannes 2021, jour 11: dernier inventaire avant fermeture, quelques perles et un ultime bonheur

Au centre de In Front of your Face de Hong sang-soo, Lee Hye-Young, la femme qui est revenue (à gauche) et sa sœur incertaine du sens de ce retour.

Alors que s’achève cette 74e édition d’un Festival à bien des égards exceptionnel, et indépendamment des récompenses qu’un jury particulièrement imprévisible jugera bon d’attribuer, regard d’ensemble sur la manifestation, et zooms sur une poignée d’œuvres à retenir.

Le Festival n’est pas encore tout à fait fini, mais les sections parallèles ont remballé leurs films, et un grand nombre de festivaliers ont déjà déserté la Croisette, renforçant l’impression d’une manifestation nettement moins fréquentée que d’ordinaire.

Tous les participants ne s’en plaignent pas, moins de files d’attente, moins de difficulté à avoir des places, et même des bons sièges dans les salles, mais tout de même une impression d’incomplétude, encore plus nette dans les zones du marché, quasiment désertes.

Au trop plein de films, surtout en sélections officielles, aura ainsi répondu un déficit de public, et de professionnels, pour de nombreux motifs notamment la difficulté d’atteindre Cannes et d’y travailler en ce qui concerne de nombreux étrangers, en particulier les Asiatiques et les Latino-Américains.

Ce qui n’aura pas empêché de célébrer haut et fort la résurrection de l’expérience de la salle, vécue avec bonheur par ceux qui étaient là. Ce signal-là était au premier rang des missions que le Festival s’était assignées, et qu’il a remplies.

De même que ses responsables n’ont pas manqué de souligné l’efficacité des mesures barrières scrupuleusement respectées, et rappelées avant chaque séance sur un ton paternellement autoritaire par la voix du président Pierre Lescure. À chacune de ses nombreues apparitions publiques, le délégué général Thierry Frémaux s’est fait fort de rappeler que le Festival n’était pas, et ne serait pas un cluster.

Finir en douceur et en beauté avec Hong Sang-soo

Parmi les films du dernier jour avant la proclamation du palmarès ce samedi 17 juillet, une seule œuvre mémorable, qui ne risque pas d’être récompensée puisqu’elle figure dan la section non compétitive Cannes Première.

Sa présence, et la joie subtile qu’offre In Front of your Face ne sont assurément pas des surprises, tant Hong Sang-soo est à la fois prolifique, et ayant trouvé une capacité de se renouveler au sein de la tonalité générale instaurée quasiment depuis ses débuts, capacité qui parait inépuisable.

Ancienne actrice partie vivre aux États-Unis et revenue en Corée pour des motifs qui n’apparaitront que peu à peu, l’héroïne du film rencontre entre autres un réalisateur à qui elle dit ce qui s’applique parfaitement à Hong, «vos films sont comme des nouvelles».

Légèreté, précision, délicatesse, attention à des détails qui aussitôt se magnétisent et polarisent les émotions et les idées, le 25e film en vingt-cinq ans de ce cinéaste aussi créatif que modeste, aussi affuté qu’attentif est, simplement, un bonheur. Dans des tonalités qui n’appartiennent qu’à l’auteur de La femme qui s’est enfuie, le bonheur est d’ailleurs aussi son sujet.

Lumières rétrospectives

Au moment de mettre un terme à cette chronique quotidienne du 74e Festival de Cannes, on s’abstiendra de prétendre porter un jugement sur l’ensemble des films qui y ont été montrés, n’ayant réussi à voir «que» 53 films sur quelque 135 sélectionnés dans les différentes sections.

Quant aux prévisions de palmarès, il serait cette année encore plus périlleux que d’ordinaire de se livrer à un pronostic. Parmi les films en compétition, on se contentera de rappeler ici les bonheurs de spectateur, bonheurs de natures très différentes, éprouvés grâce à cinq des titres en compétition.

Soit, par ordre d’apparition sur les écrans du Palais des festivals, Annette de Leos Carax, Benedetta de Paul Verhoeven, Bergman Island de Mia Hansen-Løve, Drive my Car de Ryusuke Hamaguchi et Memoria d’Apichatpong Weerasethakul. En se déclarant par avance bien content si au moins un de ceux-ci est appelé sur scène à l’heure de la remise des prix.

Il importe du moins de mentionner quelques œuvres réellement remarquables qui y ont été présentées, toutes sélections confondues, mais qui n’ont pas trouvé place dans les précédents articles.

Très judicieusement récompensé à la Semaine de la critique, Feathers du jeune cinéaste égyptien Omar El Zohairy est une impressionnante première œuvre, où les décisions stylistiques radicales savent concourir à créer une empathie pour le personnage de mère et épouse qui se retrouve seule dans un monde aussi misérable qu’hostile, à la suite de la disparition «magique» de son mari.

Chaque plan est d’une intensité singulière, et devient composant d’un ensemble à la fois dynamique et étrange, signalant à n’en pas douter l’apparition d’un authentique cinéaste.

Bhumisuta Das dans A Night of Knowing Nothing de Payal Kapadia, une révélation de la Quinzaine des réalisateurs. | Petit Chaos

Authentique cinéaste aussi, cette autre révélation, à la Quinzaine des réalisateurs cette fois, avec le premier film de la jeune Indienne Payal Kapadia. (…)

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