«Halte», trip dantesque au bout de la nuit

Fusionnant catastrophe écologique et dictature délirante, le nouveau film-fleuve de Lav Diaz déploie dans un noir et blanc somptueux une fable de politique-fiction au lyrisme halluciné.

Les semaines se suivent et se ressemblent moins qu’il n’y paraît. Porter aujourd’hui attention à un film philippin après avoir souligné l’intérêt d’un film thaïlandais parmi les sorties du mercredi précédent, c’est réagir à ce que proposent les œuvres une par une, et ne pas se soucier de catégories extérieures.

Qu’ils viennent l’un et l’autre d’Asie du Sud-Est n’en dit au fond pas grand-chose. Outre qu’il y a plus de distance entre Bangkok et Manille qu’entre Rome et Copenhague, les différences sont bien plus significatives que la supposée proximité géographique entre la singularité délicate d’un premier film comme Manta Ray et la splendeur fastueuse de la nouvelle réalisation d’un grand maître du cinéma contemporain comme Lav Diaz.

Confirmant sa place éminente dans le cinéma contemporain après ces deux merveilles qu’étaient La femme qui est partie et La Saison du diable, le seizième long métrage du visionnaire philippin est un cauchemar lyrique et farceur, directement inspiré par la situation de son pays sous la dictature de Rodrigo Dutertre, même si cette évocation pamphlétaire est costumée en fable de science-fiction.

La totalité de Halte se passe dans la nuit, cette nuit permanente qui se serait abattue sur la région à la suite d’une catastrophe environnementale. Cette nuit est à la fois bien réelle et porteuse de toutes les métaphores qui s’y attachent.

Réelle, cette obscurité offre des nouvelles possibilités d’utilisation des ressources d’un noir et blanc si souvent employé par Diaz, qui est aussi le chef opérateur de ses films, mais de manière chaque fois différente.

Ici, avec le concours des pluies diluviennes devenues l’ordinaire de la météo locale, il mobilise une profusion de reflets et d’éclats, une palette contrastée, noirs de gouffre zébrés de lueurs coupantes, composition visuelle à la fois envoûtante et inquiétante.

Les unités de répression en action.

Métaphorique, cette disparition de la lumière naturelle installe la fiction aux confins de la nuit politique et de la nuit environnementale, dystopie réputée située en 2034 mais caricaturant à peine les délires autoritaires et mégalomaniaques de nos actuels Ubu, dont le Philippin Dutertre n’est qu’une des incarnations.

Robots, rocker et crocodiles

Il y aura donc un président dictateur aux phobies meurtrières et aux manies infantiles. Et il y aura des résistants menant des coups de main audacieux.

Il y aura une unité d’élite de la répression dirigée par deux femmes très amoureuses. Il y aura une épidémie qui légitime le contrôle intrusif et un héros atteint d’une étrange pathologie, l’anosognosie. Mais c’est la collectivité des êtres humains toute entière qui souffre de ne plus savoir qui elle est. (…)

LIRE LA SUITE

«Les Particules», un autre monde à portée de jeunesse

Entre banalité du quotidien au lycée et expérience surnaturelle, le premier film du Suisse Blaise Harrison trouve sa place singulière dans le domaine très peuplé du cinéma de l’adolescence.

Il est là, tout le temps, mais pas tout à fait. On a peine à percevoir son nom, pas un nom d’ailleurs, juste des initiales, P-A. Il faudra attendre le dernier quart d’heure du film pour qu’il soit clairement appelé Pierre-André.

Sa capuche est plus visible que son visage, son silence plus présent que ses mots. Des mots le plus souvent murmurés, bafouillés, pas écoutés des autres. Surtout des filles. Mais même de ses copains.

Lui et eux sont en terminale dans un lycée d’une région rurale, entre ville moyenne, zone pavillonnaire et forêt. Pas n’importe quelle région pourtant, le Pays de Gex, à la frontière franco-suisse.

Pour toutes les métaphores que vous voudrez, la frontière est importante. Mais dans ce lieu là se trouve aussi le plus grand accélérateur de particules du monde, l’anneau cosmique et souterrain du LHC.

Les particules dont il sera ici question ne sont pourtant pas celles émises et observées par les scientifiques du CERN. Ce sont à la fois ces adolescents projetés dans le cyclotron de l’existence, et les composants prompts à entrer en collision qui font cet être réel et instable que les autres appellent P-A.

Un chemin très fréquenté

Les Particules raconte son histoire (celle de P-A, celle du jeune réalisateur), leur histoire, celle de jeunes gens qui vivent et s’inventent dans un rapport au monde et aux autres qui n’a pas l’usage des adultes –dans le film, ceux-ci, parents, profs ou autres, n’existent qu’à la marge, quasiment hors champ.

Pour son premier long-métrage, qui fut l’une des belles découvertes du dernier Festival de Cannes (à la Quinzaine des Réalisateurs), le cinéaste suisse Blaise Harrisson emprunte un chemin très fréquenté par le cinéma depuis exactement soixante ans et la découverte des Quatre cents Coups. Mais le film est situé aujourd’hui; ces adolescents vivent dans la deuxième décennie du XXIe siècle.

Même si son Pierre-André est plus âgé que l’Antoine Doinel de François Truffaut, il s’agit bien d’un récit de passage entre deux âges, fortement inspiré par la biographie de l’auteur: Harrison est né et a grandi dans le Pays de Gex, le lycée où vont –et le plus souvent ne vont pas– ses personnages est celui où il a étudié.

Généreux, jamais charmeur

Les Particules s’inscrit dans une filiation désormais très riche. Tout autant que l’histoire qu’il raconte, son enjeu repose dès lors largement sur la manière dont son réalisateur trouvera sa place dans ce cadre désormais bien stabilisé du film d’ados –quasiment un genre cinématographique– et parviendra à faire percevoir la singularité de son regard, la justesse de sa sensibilité.

Sa réussite, qui ne cesse de se confirmer à mesure que se déroule la projection, tient entre autres à la présence du LHD, intrigante de mystère magique et de rigueur scientifique, et à une circulation tout en finesse entre l’infiniment grand (qui est aussi l’Adolescence et l’Âge adulte avec leurs majuscules, comme trop vastes catégories) et l’infiniment petit: le cas particulier d’un garçon sans signe ni comportement particuliers, Pierre-André. (…)

LIRE LA SUITE

«Glass» ou les puissances infinies de la fable

 

Dans un monde saturé de fantastique, la Dr Staple (Sarah Paulson) entend tout contrôler au nom d’un rationalisme intransigeant.

Virtuose et subtil, le nouveau film de Shyamalan associe les personnages de deux de ses précédentes réalisations pour déployer une spectaculaire méditation sur la croyance et la liberté.

Lorsque M. Night Shyamalan se livre au crossover au sein de sa propre filmographie, il fait… du M. Night Shyamalan. C’est-à-dire qu’il utilise un procédé de séduction avéré, typique de l’industrie du spectacle hollywoodien, tout en produisant le commentaire à la fois amusé et amusant, et riche de questions.

Donc La Horde est poursuivi par David Dunn, et ils se retrouvent ensemble internés dans un hôpital psychiatrique où se trouve également Mr Glass.

Pour qui n’aurait pas prêté attention aux épisodes précédents, Dunn (Bruce Willis) et Glass (Samuel Jackson) étaient en 2000 les protagonistes d’Incassable, figures symétriques de super-héros invulnérable et de super-vilain aux os de verre.

La Horde est le nom collectif des multiples personnalités, pour la plupart malfaisantes, de Kevin Wendell Crumb (James McAvoy), auquel était consacré Split il y a deux ans.

Un thriller tendu comme un arc à la cible inconnue

Dès lors, la virtuosité de Mister Night, virtuosité de mise en scène tout autant que de scénario, lui permet de déployer un thriller tendu comme un arc dont nul ne saurait, durant le déroulement du film, sur quoi sera décochée la flèche in fine.

Le réalisateur de Sixième Sens y démontre à nouveau son talent pour construire un film spectaculaire avec des moyens minimes, du moins comparés aux habitudes hollywoodiennes –en particulier pour les films de super-héros.

Le seul véritable luxe de Glass est son casting, où les deux stars archi-consacrées du premier film retrouvent l’acteur éblouissant du second. Des vedettes qui sont, d’abord, des comédiens exceptionnels.

La présence de Samuel Jackson, de Bruce Willis et de James McAvoy constitue le seul luxe du film.

Pour le reste, le quasi huis clos trouve l’essentiel de ses considérables ressources spectaculaires en lui-même, dans l’agencement de ses composants narratifs et sa capacité à faire croire à de purs gestes de fiction.

Le conflit central se déplace ainsi de l’affrontement entre Dunn/le Bien et La Horde/le Mal d’abord mis en scène, à l’opposition des trois personnages hors norme à une force qui nie leur possibilité même d’existence: la Dr Staple/la Raison rationnaliste.

Par-delà le Bien et le Mal, le réenchantement du monde

Soumis aux expérimentations de cette psychiatre qui veut démontrer qu’ils ne sont que des psychotiques se prenant pour des héros de bande dessinée, les trois protagonistes sont également associés chacun à un «personnage-miroir» (son fils pour Dunn, sa mère pour Glass, la jeune Casey amoureuse du «vrai» Crumb).

Ces trois figures secondaires mais nécessaires font partie d’un mécanisme machiavélique, «fantastique» assurément, et qui pourtant s’appuie sur la réalité du fonctionnement du cerveau. (…)

LIRE LA SUITE

 

«The House That Jack Built», diabolique comédie

Matt Dillon dans le rôle-titre

Le nouveau film de Lars von Trier est une fable horrifique qui, aux côtés d’un tueur en série aussi ingénieux que cinglé, interroge la place de la violence dans la vie et dans les arts.

Même si c’est impossible, il faudrait découvrir ce film sans rien savoir de Lars von Trier ni des préjugés le concernant. On entrerait alors de plain-pied dans le plus vertigineux des jeux. Un jeu cruel et drôle, où l’inquiétude morale et la pensée du spectacle nourrissent un véritable feu d’artifice d’idées et de propositions.

The House That Jack Built raconte une histoire, et cinq. L’histoire de Jack, tueur en série américain, dans des paysages humains si aberrants que l’on aimerait les ranger d’emblée du côté du Grand Guignol –mais enfin ces gens-là ont élu Donald Trump, il faut quand même se méfier un peu.

Se méfier de Jack lui-même, avec ses airs de voyageur de commerce jovial et ses talents de bricoleur: ses savoir-faire et ses outils peuvent lui servir à de bien malfaisants procédés.

Mais aussi se méfier de cette conductrice si sûre de son importance, de cette vieille dame si confite dans son mode de vie, de cette jeune femme prête à l’affection et dont la solitude abrite des gouffres, de cette épouse intégriste de son modèle familial.

Il y aura ainsi cinq épisodes, chacun d’une étrangeté radicale, qui travaillent sur le mode de la fable très noire –et très drôle– des folies contemporaines, dont certaines sont particulièrement associées aux États-Unis (le rapport délirant aux armes à feu) et d’autres à une modernité déshumanisante bien plus largement partagée.

La «femme n°1» (Uma Thurman), victime aussi inquiétante que son assassin

Le registre ultra-codé du film d’horreur, donc. La comédie pince sans rire, d’accord. Mais aussi quelque chose d’autre, de plus insidieux, de plus tendu. Même s’il semble incongru, le seul mot disponible pour l’évoquer est la beauté.

Pas celle des gens ni des choses, mais une élégance du cadre et de la composition des plans, du rythme et du jeu des lumières, qui fait vibrer d’autant mieux ces situations où le sanguinolent et le sadique ont leur part, comme le loufoque et un sens très singulier du règlement de comptes.

L’ange du bizarre

Ce n’est pas non plus la beauté du diable, plutôt celle d’un ange du bizarre qui serait aussi un authentique cinéaste. Diable ou ange, voici celui par qui les cinq histoires se rejoignent en une, qui n’est pas seulement celle de Jack. (…)

LIRE LA SUITE

«Les Versets de l’oubli» ou les aventures d’un héros de la mémoire

Tourné au Chili, le premier film de l’iranien Alireza Khatami est un poème onirique déroulant ses images dans l’ombre de toutes les oppressions.

Photo: L’archiviste des morts (Juan Margallo)

Semblant surgi de nulle part au beau milieu de l’été, cet «objet filmique non-identifié» ne cesse de surprendre et de toucher juste.

De nulle part? Le patronyme de son réalisateur pointe clairement dans une direction, l’Iran, la langue et les paysages dans une autre, l’Amérique du Sud. Très vite, il apparaît qu’il n’y a là nul mélange contre-nature, mais la ressource d’un poème politique et lyrique d’une grande beauté.

Qui est tant soit peu familier des grandes œuvres du cinéma iranien reconnaîtra sans mal des références à Abbas Kiarostami, dès la première séquence où un fossoyeur converse depuis le fond de la tombe qu’il est en train de creuser, puis à plusieurs reprises avec les objets qui se mettent à rouler. Ces allusions n’ont rien d’abusif et sont loin de circonscrire l’univers stylistique du film, qui emprunte autant aux influences du réalisme magique latino-américain.

L’horizon commun de l’oppression

C’est que ces références visuelles ont un terreau commun, qui ne se limite pas à l’Iran et au Chili, où le film est tourné, mais qui y ont trouvé des formes particulièrement intenses: la dictature, la terreur policière, l’arbitraire –et un de leurs corolaires, la volonté d’éradication du passé et des traces de leurs crimes.

L’homme qui dans le film se dresse contre ces forces brutales et omnipotentes est un héros. Il n’en a pas l’air.

Vieillard aux gestes lents et à la parole rare, il travaille avec méthode aux archives de la morgue, récolte ses salades entre les tombes, mais se souvient de tout, sauf de son propre nom –du moins le prétend-il. On sait seulement qu’il a, lui aussi, jadis été en prison.

Un étrange héros | Bodega

Peu à peu, malgré les violences infligées par des sbires en civil comme on en trouve sous tant de latitudes, malgré l’injonction des puissants de se taire, malgré le cynisme de celles et ceux qui s’arrangent de l’injustice, il se lance dans une entreprise poétique et politique: donner une sépulture décente à une jeune fille inconnue, victime de la répression policière.

Poétique est la portée d’un geste qui ne changera pas le rapport de force, mais qui affirme symboliquement le refus de courber l’échine. Politique, l’affirmation du «ça a existé», quand le pouvoir totalitaire prétend toujours éradiquer le passé ou le réécrire à son gré.

Chaque pas est une victoire

Courageux, méthodique, l’homme sans nom arpente le labyrinthe des archives pour redonner une identité aux personnes qui en ont été privées, invente mille ruses pour contourner le mur du silence, de la violence et du mépris. Il marche doucement, garde souvent la tête basse. Chaque pas est une infime victoire, chaque regard un signe de vie. (…)

LIRE LA SUITE

«Ready Player One», un vieux film du 20e siècle

Le nouveau film de Steven Spielberg manifeste la virtuosité de son réalisateur dans l’usage des effets spéciaux spectaculaires mais traduit une conception simpliste et obsolète des relations entre réalité et virtuel.

Avec une prolixité qui lui fait honneur, Steven Spielberg vient donc de sortir coup sur coup deux films, Pentagon Papers et Ready Player One. Ils sont supposés représenter les deux versants du cinéma de l’auteur d’E.T., les films à grand sujet et les films ludiques et spectaculaires.

Outre qu’un minimum d’attention et de respect pour son travail inciterait à considérer qu’il y a au moins autant d’idées, et même de pensée, dans les films dits de distraction que dans les films «sérieux», ce qui frappe surtout ici est la communauté d’esprit entre les deux dernières réalisations.

Bande annonce du film. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Une communauté d’esprit sous le signe d’un archaïsme assez embarrassant. Pentagon Papers confondait Nixon et Trump, et croyait combattre l’état de déliquescence actuelle de la démocratie américaine avec des armes vieilles d’un demi-siècle.

Ready Player One est une fable sur la réalité et le virtuel qui martèle une conception antédiluvienne, en scandant que «seule la réalité est réelle». Hey, onc’ Steven! Faut se mettre à la lecture de Philip K. Dick, ou de Baudrillard si vous êtes en forme. Le virtuel est réel. Il tue, il déclenche des guerres, fait élire des présidents, et gagner des milliards aux financiers.

Alors, aussi virtuose soyez-vous dans le maniement des effets spéciaux –vous l’êtes, pas de discussion– l’histoire du jeune Wade, Parzival dans la zone de jeu, n’en reste pas moins d’un sidérant simplisme.

Un grand jeu vidéo en réalité virtuelle

Halliday (Mark Rylance), l’inventeur du monde virtuel «OASIS» et de la chasse au trésor de l’œuf de Pâques, et un de ses modèles, Steven Spielberg lui-même. | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Dans le monde de Player One, en 2045, (presque) tout le monde vit une vie pourrie, mais pas de problème puisque chacun passe le plus clair de son temps dans «OASIS», l’univers virtuel inventé par un super-geek nommé Halliday, croisement de Steve Jobs et de… Steven Spielberg.

Avec ses copains en typage Benetton, Parzival défera les forces du mal incarnées comme d’habitude à Hollywood, cette base secrète du communisme, par un très méchant grand capitaliste qui fait rien qu’à penser à l’argent.

Le grand patron super-méchant (Ben Mendelsohn). | ©WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC.

Wade triomphera en suivant les étapes d’un jeu vidéo en VR légué à la planète (réduite aux habitants de Colombus, Ohio, c’est un peu étriqué) par le cybergourou, lui-même complètement intoxiqué aux gadgets et icônes de l’industrie de l’entertainment, rebaptisées «pop culture» –c’est plus classe. (…)

LIRE LA SUITE

 

«9 doigts», belle navigation en eaux troubles

Tel le vaisseau fantôme où se situe la plus grande part de son tortueux récit, le nouveau film de F. J. Ossang dérive de film noir en fantastique, d’hypnose visuelle en chant funèbre.

Qui connaît l’œuvre singulière de F. J. Ossang en retrouvera sans surprise les principaux signes: le noir et blanc expressionniste, la musique punk rock, un sens du fantastique hanté par la mémoire de Fantômas et du cinéma noir américain. Un cocktail très particulier d’énergie et d’élégance, de révolte et de mélancolie, où l’humour n’est jamais loin.

Qui découvrira cet univers a de bonnes chances d’être séduit par son romanesque échevelé, sa liberté d’écriture en images et en sons, la noblesse lasse mais intraitable des figures (inséparablement personnages et interprètes) qui y apparaissent.

Septième continent et septième art

Il y aurait un groupe d’activistes au service d’une cause obscure, sinon oubliée (y compris d’eux-mêmes), mais détenteurs d’une arme terrifiante. Sous les signes de Jules Verne et de Boris Vian, il y aurait un trafic mortel, des gangs, une dictature aussi omniprésente qu’évanescente. Des morts.

Il y aurait un navire, vaisseau fantôme ou cercueil flottant, un docteur aux inquiétantes potions, des marins assassins, des histoires de séductions et de trahisons en cascade. Et ce septième continent de déchets autour duquel tout gravite peut-être déjà, Éden post-apocalyptique ou enfer ultime.

Le riff de guitare électrique saturée a souvent pu faire modèle pour les films d’Ossang. Ici ce serait plutôt une mélopée, une incantation funèbre. Malgré la course-poursuite très Troisième Homme du début, malgré le MacGuffin irradiant très En quatrième vitesse, l’humeur est plutôt à la dérive qu’à la cavale.

Le danger ici, ce ne sont pas forcément les ennemis, innombrables, invisibles, mortels (c’est bien le moins). Les ennemis sont plutôt des alliés. Avec eux il y a quelque chose à faire: se battre, raconter une histoire, gagner et perdre.

La véritable menace est plutôt l’enlisement, une hypnose du quotidien qui devient une narcose. (…)

LIRE LA SUITE

 

Magie noire et rouge des «Bonnes Manières»

Le film de Juliana Rojas et Marco Dutra est un conte fantastique et horrifique qui passe par les codes du genre pour mieux regarder la réalité.

On la voit venir, cette histoire située sur une ligne de crête entre réalisme social et fantastique horrifique.

Clara, la nounou noire au passé opaque, est embauchée par Ana, la riche jeune femme célibataire et enceinte, dans un appartement chic de Sao Paulo. Somnambule et accro à la viande crue, Ana s’avère avoir un comportement bizarre –auquel fait écho un instinct mystérieux chez Clara.

Bande annonce du film

Séquence après séquence, avec un sens incontestable du graphisme et du rythme, les deux cinéastes avancent sur ce fil qu’ils ont explicitement tendu. Un fil qui passe par des scènes de pur onirisme comme par la description attentive de certains états des relations humaines, définies par l’argent, l’éducation, la couleur de peau, mais aussi par l’architecture et l’urbanisme, ou encore, très différemment, par le désir et la solitude.

Changement d’univers visuel

Le film bascule avec la naissance du bébé. Il change d’univers visuel, des tours modernes du centre aux baraques d’une banlieue pauvre, où c’est Clara qui élève le petit Joel, tout à fait mignon mais qu’il est plus prudent d’enfermer et d’attacher avec de grosses chaînes quand revient la pleine lune. Et pourtant, Les Bonnes Manières poursuit son chemin. (…)

LIRE LA SUITE

«A Ghost Story», un beau voyage immobile

La manière faussement naïve que choisit David Lowery pour raconter son histoire de fantôme lui donne une force à la fois émouvante et comique.

A Ghost Story veut dire «Une histoire de fantôme». A Ghost Story est une histoire de fantôme. Le fantôme ressemble à un fantôme, avec un drap qui le recouvre entièrement, et des trous pour les yeux.

AdvertisementA Ghost Story est à la fois un drame et une comédie. L’histoire d’un homme jeune, tué devant sa maison, et qui se trouve bloqué dedans tandis que sa femme continue de vivre, puis qu’elle déménage et que d’autres s’y installent. Lui est là, témoin presqu’incapable d’interférer avec ce qui se passe, et invisible aux yeux de tous.

David Lowery filme cela. Rien que cela. Il le fait avec une liberté sensible, qui permet de circuler selon des lois parfois surprenantes dans le temps et dans l’espace, et de laisser entrer en vibration des éléments hétéroclites, quitte à attendre la durée qu’il faut.

A Ghost Story est sans doute la méditation sur le deuil, l’inexorable passage du temps et tout la saint frusquin dont on risque de nous rebattre les oreilles à son propos. Mais s’il le devient, c’est en semblant ne pas du tout s’en soucier.

Des situations, des émotions, une grâce douce des images, une musicalité du montage, voilà ce qui importe. Une idée du jeu d’acteur réduite à une épure –il est tout le temps caché– et qui s’avère déployer un prodige de présence. Le reste viendra en plus –ou pas, ce qui ne sera pas très grave.

Il y a un message secret caché dans une fissure. L’important n’est pas ce que dit le message, c’est qu’il y en a un. Comme il aimante le fantôme dans la maison, il aimante le spectateur dans le film.

A Ghost Story est un film pour enfants –qualification qui ne le minorise en rien, bien au contraire. Il fait ce que devrait faire toute fiction, il considère avec respect ses présupposés, ici un homme mort hante la maison où il vivait, et il les fait évoluer de manière organique, sensuelle, intuitive. (…)

LIRE LA SUITE

«Thelma», une jeune fille est ses démons

Avec cette admirable et glaçante plongée aux frontières de la folie, Joachim Trier se révèle comme étant peut-être le plus digne héritier d’Alfred Hitchcock.

Il ne s’agit pas d’une règle intangible, mais tout de même… Bien souvent, on peut anticiper dès les toutes premières images d’un film la qualité de l’œuvre qui s’annonce. Dans le cas de Thelma, l’incipit se fait en deux temps.

D’abord, une scène d’une puissance visuelle et émotionnelle impressionnante, séquence peut-être onirique se terminant sur une image-choc, très troublante. Cette ouverture annonce un réalisateur totalement maître de ses moyens et capable de présenter une situation d’une très grande force.

 C’est évidemment une qualité, cela peut-être aussi un terrible défaut lorsque, comme si souvent, un cinéaste doué use et abuse de son savoir-faire pour manipuler personnages et spectateurs.

Mais voici le plan suivant, au moins aussi virtuose mais complètement différent. Un plan très large et plongeant sur une place publique où, vues de loin, de très nombreuses personnes vont et viennent, vaquant à leurs occupations.

Une fille extraordinaire

Le monde est là, le mouvement du monde, au sein duquel un très lent zoom avant finira par s’approcher de cette jeune femme qui donne son nom au film.

Adoptant une position complètement différente de celle de la première séquence, Joachim Trier utilise un filmage très doux, «naturel», tout en rendant perceptible sa propre présence, son geste de réalisateur explicitant son point de vue.

Et, troisième moment, cela continue: on retrouve cette jeune fille qui marche dans la rue, il ne se passe rien de spécial. On va comprendre au fil des plans qu’elle est étudiante, qu’elle vient de province, qu’elle vit seule, que ses parents restés chez eux s’inquiètent pour elle. Rien de special, mais elle est extraordinaire.

On ne saurait dire en quoi, dans quelle mesure cela tient au physique de l’actrice, à son jeu, à la manière de la filmer: rien de spectaculaire, même pas de signes un peu secrets. C’est ailleurs, et c’est une évidence.

À ce moment-là –à peine cinq minutes après le début de la projection–, nul doute possible: on est à la fois devant une heureuse retrouvaille et devant la promesse d’un film de très haute volée.

La retrouvaille concerne le jeune cinéaste norvégien Joachim Trier, découvert avec enthousiasme grâce à ses deux premiers films, Reprise et Oslo, 31 août –il s’était un peu perdu ensuite avec le moins convaincant Back Home, tourné aux États-Unis.

Un thriller fantastique

Thelma est ce qu’on appelle un thriller fantastique. «Fantastique» désigne l’irruption d’événement surnaturels, autour du parcours pourtant a priori banal de cette étudiante, qui rencontre une amie, découvre de nouveaux plaisirs, s’affronte aux règles de son éducation et au cadre de son enfance.

«Thriller» désigne la tension que suscitent les situations étranges, dangereuses, inexplicables qui surgissent et s’enchaînent. Le thrill, le frisson d’inquiétude, parfois de terreur, touche les personnages, tous les personnages, et par là aussi les spectateurs. (…)

LIRE LA SUITE