«Le jour où les projecteurs s’arrêteront», scénario catastrophe en cours d’écriture

La question de la sortie de crise pour le cinéma n’est pas qu’un problème de professionnels du secteur et de cinéphiles, elle concerne les possibilités d’invention d’un «après» dans tous les domaines.

Vue l’avalanche de grands mots depuis trois semaines, on hésite à employer des formules grandiloquentes. Mais en toute objectivité, il se joue en ce moment un phénomène historique pour le cinéma.

Si celui-ci est véritablement né le 28 décembre 1895 avec la première projection publique des frères Lumière, c’est parce que depuis ce moment-là, il n’y avait plus eu un seul jour sans qu’aient lieu des séances de cinéma. Actuellement, malgré le confinement, il y a encore dans quelques parties du monde des cinémas qui fonctionnent. Mais partout les projecteurs continuent de s’éteindre, pour des durées indéterminées.

La Chine, deuxième plus grand pays de cinéma au monde, a tenté dès l’amélioration de la situation sur son territoire de rouvrir les salles, avant de les fermer précipitamment à nouveau, en attendant une stabilisation plus complète de l’état sanitaire.

De par le monde, un grand nombre de salles ne rouvriront jamais, elles auront fait faillite, les autres –grands circuits et indépendants– vont connaître des situations financières difficiles. Comme bien d’autres secteurs d’activité, dira-t-on à juste titre.

Mais, pour le cinéma bien plus que pour l’industrie et le commerce de la chaussure, de la voiture ou du jeu vidéo, se posera la question du désir. Même si un récent sondage semble, en France, laisser espérer que celui-ci traverse l’époque du confinement, il y a lieu de s’inquiéter, et de préciser le sens de cette inquiétude.

Le jugement du virus

Contrairement à ce que répètent comme des perroquets des publicistes et des pseudo-journalistes, le cinéma en salle se portait très bien, en France, en Europe et dans le monde jusqu’au déclenchement de la crise. Ayant subi cette stase mondiale, dont on ignore encore la durée, qu’en sera-t-il de ce désir très particulier de sortir de chez soi pour aller collectivement s’asseoir dans le noir regarder un film après avoir payé sa place?

Tous les historiens ont noté combien a été rapide, à la fin du XIXe siècle, le succès international de l’invention des frères Lumière: une véritable traînée de poudre. Le grand critique et théoricien André Bazin a formulé et expliqué comment le cinéma avait répondu à ce qu’il appelle «un besoin anthropologique», à un désir partagé par les êtres humains, au-delà de leurs immenses différences. En est-il toujours de même aujourd’hui? On n’en sait rien.

Il ne s’agit pas de se demander si nous avons envie d’histoires, et en particulier d’histoires racontées avec des images et des sons: sur ce point, il n’y a pas de doute. Il s’agit de se demander si ce qui s’est cristallisé dans une forme particulière, largement définie par le grand écran, la salle obscure et la vision collective, est encore massivement désiré. Ce dispositif est celui pour lequel sont faits les films, quel que soit le support sur lequel on les regarde.

La VOD est un moyen de transport (très utile pour les films, entre autres); elle n’est pas un dispositif de création, ce qu’a été et reste la salle de cinéma. «Dispositif de création» signifie l’ensemble des éléments qui configurent certains produits audiovisuels comme films, parce que la salle de cinéma est leur destination première.

Scorsese peut peut-être continuer à faire des images comme pour le cinéma en travaillant pour Netflix (encore que ça se discute au vu de The Irishman), mais c’est parce qu’il est tombé dans la marmite cinématographique quand il était petit. On peut se demander si ce sera encore le cas des générations à venir, hormis quelques initié·es, si les projecteurs s’arrêtent.

Il est en effet possible que le cinéma vienne non à disparaître, mais à se raréfier au rang de curiosité réservée à des poignées de passionné·es se nourrissant essentiellement de grandes œuvres du passé. Il occuperait alors dans la vie commune un statut comparable à celui que détient par exemple aujourd’hui l’opéra. S’il n’y a plus l’horizon de la salle, il y aura encore beaucoup de productions audiovisuelles, mais à terme il n’y aura plus de nouveaux films, y compris à regarder en VOD.

Le Covid-19 joue à cet égard le rôle d’un juge objectif et impitoyable, sans opinion sur le sujet et pourtant capable de trancher d’un coup des millions de liens tissés depuis 125 ans.

Des formes nouvelles

Le moins qu’on puisse dire est que cette menace n’est guère prise au sérieux par les personnes qui devraient être les premières à en avoir soin, les praticiens du cinéma et les autorités en charge du secteur. Oh elles s’inquiètent beaucoup, assurément! Et à juste titre.

Elles s’inquiètent d’elles-mêmes, de leur avenir d’artistes, de techniciens, d’entrepreneurs ou d’entrepreneuses. Inquiétudes légitimes, et qui justifient de jouer des coudes pour prendre place dans la longue file de celles et ceux qui attendent des pouvoirs publics des soutiens, financiers assurément, réglementaires et législatifs sans doute.

Mais dans les déclarations, revendications et démarches, on chercherait en vain les traces de ce fait tout simple: le cinéma n’est pas fait que pour les personnes qui le font. Sa raison d’être, c’est les autres. C’est ce qu’il fait, ou peut faire, aux autres. (…)

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À Cannes, l’affaire Netflix est la deuxième saison d’une série bien connue

Le cinéma est à un tournant majeur de son histoire, et il est légitime que Cannes en soit le théâtre. Mais si les effets d’Internet sont immenses, la situation est loin d’être désespérée –à condition de maintenir le rôle décisif des salles.

La présence à Cannes, en compétition officielle, de deux films produits par le fournisseur de contenu en ligne Netflix a déclenché une polémique de première magnitude. C’est tout à fait légitime. La sélection d’Okja de Bong Joon-ho et de The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach fait en effet entrer en résonnance l’événement cinéma le plus important de la planète et un phénomène stratégique, qui intéresse tout l’avenir du cinéma.

La polémique, les inquiétudes, les manœuvres n’ont pourtant pas commencé avec l’annonce de la programmation du 70e Festival. Voilà au moins cinq ans que monte la fièvre, avec des déclarations de plus en plus angoissées des représentants de l’industrie classique, à mesure que se précisent les stratégies, et que s’additionnent les succès de Netflix et d’Amazon.

À Hollywood plus que partout ailleurs, déclarations enflammées, prophéties apocalyptiques et annonces d’un nouvel âge d’or se multiplient. Le bulletin corporatif des Majors, Variety, en cartographiait l’essor le 27 mars dans un dossier truffé de tableaux aux allures de prédiction de l’ouverture imminente de la faille de San Andrea. 

Ce sont pour l’essentiel les hommes d’argent (producteurs, exploitants, industriels du Net) qui s’expriment –ainsi que, en France, des responsables de l’administration, garants du droit qui encadre le secteur. Les créateurs, lorsqu’ils interviennent en faveur des «nouveaux opérateurs», ne disent au fond qu’une chose: «Comment ne pas être avec eux puisqu’ils paient?»

L’argument n’est pas sans poids. Mais s’il est encore possible aujourd’hui de ne pas se poser que des questions d’argent, le problème devient différent. Parce que la salle de cinéma n’est pas seulement l’affaire des exploitants. La salle du cinéma est l’affaire du cinéma lui-même, de tout ceux qui le font, de tous ceux qui aiment voir des films.

Ces films, nous les voyons et nous les verrons aussi, et en très grand nombre, ailleurs que dans des salles. Mais si ce sont des films, et pas des produits audiovisuels, c’est qu’ils ont été pensés, rêvés pour la salle.

Alors on va chercher Scorsese, dont Netflix produit le prochain film pour une somme  pharaonique, pour dire que même produit pour le net, ce qu’il livrera sera du cinéma. Bien sûr! Scorsese est tombé dans la marmite cinéma quand il était petit, il ferait un objet saturé de cinéma même si on lui donnait une caméra en carton.

Le cas Scorsese, c’est par excellence l’arbre qui cache la déforestation, celle qui menace si la salle cesse d’être ce qu’elle est aujourd’hui: non seulement un lieu économique, de mise sur le marché, mais à la fois un lieu imaginaire et un lieu d’apparition.

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