«Carré 35», au bout des tortueux chemins de la mémoire

En enquêtant sur la part d’ombre du passé de sa famille, Éric Caravaca rend sensible les blocages et les éclipses du rapport au passé, au plus près de son histoire personnelle, mais avec des échos bien plus vastes.

Nombreuses sont les manières de rencontrer un film. Certains séduisent d’emblée. Certains sont balisés de signes de reconnaissance, qu’on a plaisir –ou pas– à identifier en chemin. Certains s’ouvrent de prime abord sur un inconnu attirant, qu’on a envie d’explorer.

Avec d’autres, le chemin est plus incertain, il faut du temps pour trouver sa propre place avec les images, les sons et les récits proposés –du temps pendant la projection, parfois même seulement après.

 

Le début de Carré 35, le deuxième film réalisé par Éric Caravaca surtout connu comme acteur, laisse perplexe. Des voix off (une femme, puis le cinéaste) accompagnent des images d’archives familiales, évoquant un passé au Maroc dans les années 1950, l’arrivée en France à la décolonisation. Une histoire personnelle dont, malgré l’inscription dans un cadre historique, on ne voit pas bien en quoi elle nous regarde.

C’est que Caravaca procède par ajouts de petits blocs de natures différentes, images de ses parents, entretiens tournés aujourd’hui, retour sur des lieux, scènes d’époque tournées pour les actualités filmées ou télévisées.

Un film de fantômes

Cette composition s’ordonne autour d’une absence, et d’un silence. L’absence d’une grande sœur, née chez les Caravaca avant Éric et son frère, le silence sur son existence même, son sort, sa mort à l’âge de 3 ans, en 1963, même son nom. (…)

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«Ex Libris», exploration d’une utopie réelle au cœur de l’Amérique

Le nouveau documentaire de Frederick Wiseman transforme la description du fonctionnement formidablement varié de la bibliothèque publique de New York en voyage extraordinaire au sein de la démocratie en acte.

On dit, et on a raison, que Frederick Wiseman est un cinéaste qui réalise des documentaires sur les grandes institutions américaines. On a raison même si c’est réducteur: il a aussi tourné des fictions, filmé ailleurs qu’États-Unis, etc.

Avec Ex Libris, The New York Public Library, le réalisateur ajoute donc un nouveau chapitre à cette description commencée il y a cinquante ans avec l’hopital psychiatrique (Titicut Follies) et jalonnée de 40 films.

 

Sauf qu’on n’a presque pas dit ce que fait Wiseman, et très particulièrement ce nouveau film. Oui, il documente le fonctionnement de lieux qui organisent la vie collective de son pays.

Une histoire, une idée, un monde

Mais ce faisant, il raconte des histoires, il rend visible des idées, et il donne accès à un monde. C’est vrai de tous ses films, c’est éclatant dans celui-ci.

Sommet incontestable d’une œuvre exceptionnelle, Ex Libris s’approche doucement, s’assoit dans l’ombre, écoute. Un homme parle, de science et de croyance, sa présence autant que sa parole explicitent une des missions de la librairie publique. C’est émouvant et un peu formel. N’importe.

C’était juste un point d’entrée, dans un univers en expansion, dont le film ne va cesser de déployer les multiples dimensions, de rendre sensible l’infinie variété des émotions, pensées, défis, joies et conflits.

Mieux, comme tout film digne de ce nom, il en suggère bien davantage: Ex Libris dure 3h20, et il ne cesse de distiller l’envie qu’il dure le double, de rendre sensible combien davantage se joue dans la pièce d’à côté, avec cette  femme qui passe dans le couloir et qu’on aurait pu accompagner, dans les lieux où on n’est pas allé.

Patience, un des deux lions qui gardent l’entrée de la Bibliothèque (l’autre s »appelle Fortitude)

Les lieux? Beaucoup connaissent le bâtiment principal de la Bibliothèque publique de New York, avec ses lions de pierre. Même ceux qui ne sont jamais allés  au coin de la 5e Avenue et de 42nd Street à Manhattan y sont entrés grâce à de multiples films –Le Port de la drogue, Diamants sur canapé, Ghostbusters, Sex and the City, The Wiz, L’Affaire Thomas Crown, L’Honneur des Prizzi, À la rencontre de Forrester, au moins deux Spiderman… et bien sûr Le Jour d’après dont elle est le décor principal.

 C’est là que ça commence, mais après… Après, selon des stratégies de narration et de composition qui sont la signature de ce cinéaste, Wiseman emmène dans la diversité des endroits, des enjeux, des présences humaines qui y cohabitent et qui transforment ce qu’on appelle «une institution» en un univers. (…)

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