Cannes 2026 jour 4:«Histoires parallèles» et «Soudain», l’asphyxie et le grand souffle

Entre Mari et Marie-Lou (Tao Okamoto et Virginie Efira) une rencontre toute simple qui condense de multiples univers/Diaphana Distribution

Présenté de manière rapprochée, deux des films de la compétition officielle réalisés en France par des cinéastes étrangers, le Japonais Ryusuke Hamaguchi et l’Iranien Asghar Farhadi, avec la même actrice en tête d’affiche, produisent des effets radicalement antinomiques.

Il est banal qu’un grand festival produise des effets de montage fortuit entre des films que seule leur date de programmation met en proximité, pour faire apparaître des ressemblances et des contrastes qui peuvent être significatifs. Il est exceptionnel que deux films se trouvent dans une situation d’extrême ressemblance avant de les avoir vus, et de si totale opposition à l’issue de leurs présentations, qui se sont succédé à moins de 24h d’écart sur la Croisette.

Histoires parallèles d’Asghar Farhadi et Soudain de Ryusuke Hamaguchi ont en effet en commun d’avoir été tournés à Paris par deux réalisateurs étrangers prestigieux, l’un et l’autre oscarisé. Plus étonnant, on retrouve en tête d’affiche des deux la même actrice vedette, Virginie Efira. L’un et l’autre sont en outre des réalisations ambitieuses, mobilisant de multiples ressources dramatiques et de nombreux autres personnages.

«Histoires parallèles» d’Asghar Farhadi

Et pourtant tout oppose le film du réalisateur iranien et celui du réalisateur japonais. Histoires parallèles construit une machination alambiquée autour du roman qu’écrit Isabelle Huppert à propos des occupants de l’appartement d’en face qu’elle observe au télescope. Cet appartement est un studio de sonorisation pour des films animaliers où travaillent la bruiteuse Virgina Efira, et les ingénieurs du son Vincent Cassel et Pierre Niney. Un SDF accueilli par l’écrivaine (Adam Bessa), porté par un désir où se mêle attirance physique et envie de conteur, déclenche une série de quiproquos autour de la jeune femme.

Le début des manigances d’Adam (Adam Bessa) éperonné par le mélange d’inventions et d’observation du roman de celle qui l’héberge autant que séduit par Nita (Virginie Efira)/Memento

Usiné au micron près, le scénario multiplie les effets de mise en abime, les jeux de rimes et les citations – Hitchcock, De Palma, Truffaut… – en s’appuyant sur le synopsis de l’épisode 6 du Décalogue de Kieslowski, ou de sa version film, Brève Histoire d’amour, qui étaient aussi émouvant que l’horlogerie virtuose de Farhadi est sèche.

On sait de longtemps que l’idée de la mise en scène du réalisateur d’Une séparation relève du contrôle absolu sur les perceptions de son public, et se transforme volontiers en pur acte de pouvoir. Le très étouffant Histoire parallèles est en ce sens un sommet. La conséquence singulièrement déplaisante dans ce cas est un sentiment de maltraitance, des personnages comme des spectateurs, tous soumis à la même domination.

«Soudain» de Ryusuke Hamaguchi (compétition officielle)

C’est très exactement le contraire avec l’ambitieuse, complexe, mais attentive et perméable construction que déploie le cinéaste de Drive My Car autour du personnage de directrice d’un Ehpad, là aussi interprété par Virginie Effira. L’investissement de Marie-Lou dans la mise en place d’un ensemble de pratiques permettant une plus complète prise en charge des résidents, selon la méthode dite de l’humanitude, mène à une impressionnante prolifération d’interactions.

Si le film de Farhadi ne porte aucune trace de l’origine de son auteur, celui de Hamaguchi fait une place importante à son pays, d’abord avec les trois personnes japonaises que Marie-Lou rencontre à Paris, une metteuse en scène de théâtre, l’acteur de la pièce et le petit fils de celui-ci, adolescent atteint d’une forme d’autisme. Entre la responsable d’une institution de soin et Mari (Tao Okamoto), la femme de spectacle, se déploie bientôt une complicité féconde et chaleureuse, enrichie de ce joyeux coup de force scénaristique qui fait que chacune parle très bien la langue de l’autre.

Les puissances du contact, du regard, de l’écoute, trésors de soin, et de mise en scène/Diaphana Distribution

Entre français et japonais, entre théâtre et soin, et finalement entre région parisienne et environs de Kyoto, ce sont des circulations multiples, qui se ramifient et se font écho, et où résonnent la maladie mortelle dont souffre Mari comme l’héritage de Franco Basaglia et du mouvement anti-hopital psychiatrique qui inspire sa pièce, mais aussi les conflits entre les membres du personnel, la problématique de l’organisation collective du travail, ou les échos de l’existence des résidents.

Sans prétendre à aucune compétence quant à ce qu’il convient de penser de l’humanitude mise en œuvre dans les lieux de soin pour personnes âgées, le spectateur peut percevoir combien, dans le contexte du film, ses principes fondés sur le regard, le toucher et le mouvement constituent une formidable ressource cinématographique.

Elle contribue à permettre une incroyable séquence de réflexion, avec schéma au tableau, à propos du fonctionnement du capitalisme et de ses effets sur la démographie dans les pays développés, et la gestion des personnes âgées. Inutile de souligner que le Japon, et désormais la France font partie des nations les plus confrontées à ces problématiques, que le film analyse frontalement tout les incarnant à travers des personnes et des situations.

Il faut pour réussir cela bien davantage qu’une incontestable virtuosité, que Hamaguchi possède à l’égal de son confrère Farhadi. Il faut donner du temps au temps et de l’espace à l’espace, ouvrir de la place aux spectateurs, assumer frontalement l’émotion comme l’incertitude. Très exactement ce qu’accomplissent les trois heures et quart de ce film à la fois immense et modeste.

On a souligné, non sans raisons, combien cette édition du Festival de Cannes est travaillée par la question de la nationalité des films. Même si la réponse peut être incertaine ou multiple, la grande majorité des films ont bien une nationalité, qui très souvent ne correspond pas à leur qualification administrative. N’importe qui s’asseyant dans une salle l’an dernier pour regarder Un simple accident de Jafar Panahi voyait bien que c’était un film iranien, même si produit par des Français.

Cette année, après un film réalisé par un Polonais en Allemagne et entièrement consacré à cette question de l’incarnation d’une entité humaine, territoriale, linguistique et culturelle historiquement définie comme une nation, Fatherland de Pawel Pawlikowski, Histoires parallèles et Soudain déclinent de manière là aussi antinomique ce qui relie, ou pas, des propositions de cinéma à des communautés humaines.

Celui signé du réalisateur iranien n’est ni persan ni français, ni européen ni hollywoodien: machine célibataire auquel même la présence de grandes figures du cinéma français (outre Huppert, Efira, Cassel et Niney, Catherine Deneuve fait une brève apparition) n’apporte aucun attachement, Histoires parallèles est un film hors-sol, loin des hommes et des choses.

Alors que Soudain est tout à fait français et tout à fait japonais, il habite des lieux et est habité de gestes et d’inflexions, il se confronte à des problèmes situés, jusqu’à la question du public et du privé dans la santé ou le rôle de l’ARS. Émouvant, drôle, audacieux, il est surtout la marque d’une immense confiance, à la fois dans le cinéma, et dans les spectateurs. Et cela inspire une infinie gratitude. 

Cannes 2021, jour 9: des bons et moins bons usages de la mécanique au cinéma

Une partie de la joyeuse bande de vacanciers travailleurs de Journal de Tûoa. | Shellac

Sortis sur les grands écrans dès leur présentation à Cannes, «Titane», film d’horreur auteuriste, et «Journal de Tûoa», comédie intimiste et cinéphile, jouent chacun à leur façon sur les rapports entre machine et invention.

Le cinéma est né, et demeure, toute informatique comprise, un art mécanique. Un art qui dépend entre autres de l’usage des instruments, du choix de ces machines (caméras, enregistreurs sons, bancs de montage, ordinateurs) et des usages qu’on en fait.

Il est logique, et parfois fécond, que la mécanique soit aussi présente, de nombreuses manières, dans les films eux-mêmes, leur manière de fonctionner, de raconter, de montrer. Mais c’est également souvent la traduction dans le domaine de la mise en scène de la domination de l’industrie –industrie toujours présente, pas nécessairement dominante.

Cannes n’est pas à l’extérieur de cette zone de domination revendiquée comme telle. La sélection hors compétition (sur la plage) de Fast and Furious 9 en témoigne cette année.

La machination commerciale, les automatismes scénaristiques, l’imparable formatage reproductible à l’infini des scènes d’action en changeant les décors comme on modifie les accessoires d’un produit de grande consommation trouvent un écho approprié dans le fétichisme des véhicules surpuissants et leurs équivalents, les corps bodybuildés, calibrés comme des grosses cylindrées.

Mais d’autres films entretiennent des relations plus complexes entre machine et… le reste, que chacun appellera selon son souhait humanité, art, poésie. Ou préférera s’abstenir de nommer.

«Titane» de Julia Ducournau

Très attendu en compétition officielle, Titane, le deuxième long métrage de Julia Ducournau, est une sorte de condensé fait film des paradoxes d’un rapport à la mécanique qui tient, lui, à ne pas abjurer une proposition artistique.

Cannes est clairement dans son rôle en accompagnant une tendance du cinéma actuel d’hybridation du cinéma d’auteur et, non pas du film de genre, comme il est répété à satiété (le cinéma d’auteur n’a cessé de se nourrir de films de genre), mais spécifiquement du film d’horreur.

En France, Julia Ducournau est devenue la figure de proue de cette tendance grâce au succès de son premier film, Grave. Précédé d’une réputation sulfureuse largement surfaite dans le domaine de l’irregardable (rien de bien méchant), Titane est à la fois un exercice appliqué et un condensé de ce que cherche à déployer le «concept» de film d’auteur de genre, à quoi le CNC a dédié des aides spécifiques, et pour lequel vient d’être créée par deux maisons de production et de distribution orientées vers les films d’auteur une société dédiée, WildWest.

Porté de bout en bout par une interprète d’une impressionnante puissance, Agathe Rousselle, Titane, sorti en salles dès sa projection cannoise, commence par donner explicitement des gages du côté de l’industrie lourde (modèle Fast and Furious 9) mais customisée de références auteuristes, essentiellement David Cronenberg, dont Crash est clairement évoqué, mais avec nombre d’autres reprises de motifs du réalisateur canadien.

Alexia (Agathe Rousselle) qui deviendra Adrien. | Diaphana

Plus tard s’invitera une évocation appuyée du magnifique Beau travail de Claire Denis, qui fut pionnière en matière de film d’horreur d’auteur avec le tout aussi inoubliable Trouble Every Day.

Entretemps, la tueuse Alexia du début sera devenue Adrien, identifié mordicus et contre toute vraisemblance par le capitaine de pompiers bodybuildé Vincent Lindon, dont le rejeton a disparu quinze ans plus tôt.

Les rapports délirants à son propre corps comme à la «réalité», les hybridations entre organismes humains et mécaniques métaphores comico-fantastiques d’un devenir cyborg pas si éloigné du monde dans lequel nous vivons, voire l’apparition d’une inattendue et bien vue figure maternelle aussi bien que le trouble sur le genre et le refus de vieillir travaillent de l’intérieur un scénario et une mise en scène qui n’ont rien de simpliste.

Dès lors la référence obligée au cinéma de genre horrifique apparaît comme similaire à cette plaque de métal ajoutée dans le crâne de l’héroïne: un ajout fonctionnel, mais un artifice qui sauve peut-être la vie (économique et médiatique) du film, mais lui reste extérieur.

«Un Héros» d’Asghar Farhadi

La mécanique peut aussi se trouver toute entière dans ce que raconte un film. Elle est devenue la marque de fabrique du réalisateur iranien Asghar Fahradi, qui est une sorte d’horloger de précision spécialiste des machines scénaristiques méticuleusement illustrées et où jamais ne passe une goutte de liberté ni pour les personnages, ni pour les spectateurs.

Il atteint une sorte de sommet avec son nouveau film, Un Héros, en compétition officielle lui aussi, qui échafaude un lego complexe de responsabilité, de culpabilité, de révélations et de manipulations autour d’un prisonnier qui espère obtenir sa grâce après avoir rendu une somme d’argent qui aurait pourtant pu l’aider à réduire sa peine. Le film a le brillant d’un moteur bien astiqué et à peu près autant d’âme.

Il en va tout autrement avec deux films qui n’ont par ailleurs rien en commun, sinon de sembler s’appuyer sur des mécaniques (au sens propre comme au sens figuré) pour mieux en faire des organismes entièrement vivants.

«After Yang» de Kogonada

Le premier est une complète surprise, signée d’un artiste expérimental et grand cinéphile américain nommé Kogonada, After Yang (présenté dans la catégorie Un certain regard). (…)

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Cannes jour 1: «Everybody Knows», film-machine

Le film d’Asghar Farhadi remplit le contrat du film d’ouverture, avec une réalisation qui accuse les pesanteurs du cinéaste.

Une des caractéristiques du Festival de Cannes est que la moindre risée se transforme en tempête –dans un verre à cocktail. En prélude à l’ouverture ce mardi 8 mai, on aura donc eu droit à d’épiques levées de boucliers contre l’interdiction des selfies sur les marches, à des appels aux barricades pour cause de légère modification des horaires des projections de presse, à des déclarations enflammées à propos de l’avancement de vingt-quatre heures des dates de la manifestation, et autres fausses affaires qui auront grandement agité médias et réseaux sociaux.

Enfin les choses dignes d’intérêt ont commencé, avec la projection du film d’ouverture. On comprend bien pourquoi Everybody Knows –qui sort en salle aussitôt après, le 9 mai– occupe cette position inaugurale.

Un film international –coproduction franco-hispano-italienne– signé d’un réalisateur oscarisé, le «very global» Iranien Asghar Farhadi, avec deux stars cotées sur les deux rives de l’Atlantique, Penelope Cruz et Javier Bardem, est exactement ce dont le Festival a besoin pour lancer les festivités. Manière de dire, évidemment, que ses qualités cinématographiques ne sont pas nécessairement la raison principale de sa présence.

Une adolescente disparaît

Situé dans une campagne vinicole d’Espagne, le film met aux prises les membres d’une famille élargie et leurs proches, confrontés à l’enlèvement d’une des leurs, une adolescente disparue au cours d’une fête de mariage. Et il met aux prises une femme d’âge mûr (Penelope Cruz) mariée à un autre (l’Argentin Ricardo Darin) et son ancien amoureux (Javier Bardem), avec comme environnement une famille à la fois protectrice et dangereuse.

La famille, refuge et nœud de vipère | Memento Films

Soupçons, jalousies amoureuses, anciennes rancœurs, rivalités sociales et sentimentales, secrets mal gardés, manipulations: qui connaît le cinéma de Farhadi reconnaîtra les ressorts dramatiques que le réalisateur iranien sait organiser, avec une habileté que nul ne lui conteste.

Énormes rouages

Farhadi est moins cinéaste que scénariste (…)

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