Fermeture des lieux culturels: pour qui sonne le glas?

À Dieppe, un gérant de cinéma en colère a brûlé l’un de ses fauteuils.

La légitime colère du monde culturel face à la décision du gouvernement s’inscrit dans un contexte où c’est la place même de la culture dans le monde contemporain qui a besoin d’être reformulée.

L’annonce par le Premier ministre, le 10 décembre, que les lieux de culture (cinémas, théâtres, musées, lieux de concert) ne rouvriraient pas le 15 décembre, et plus encore peut-être les conditions de cette annonce, ont suscité une colère considérable dans les milieux concernés. Cette colère s’explique en grande partie par le fait que, jusqu’à la dernière minute, une telle décision semblait pouvoir être évitée.

Si on peut légitimement s’interroger sur une manière de procéder perçue comme d’une grande brutalité, le choix lui-même est la résultante de deux fonctionnements pour le moins discutables dans les prises de décision. Elle témoigne en effet du rôle des lobbys, ainsi que de la gestion par le pouvoir des ressentis collectifs –ou du moins de l’idée qu’il s’en fait, voire de la partie de la collectivité qu’il entend ménager. C’est le sens de la formule de Jean Castex concernant –sur un autre sujet, l’isolement des malades– «l’absence de consensus».

De toute évidence, même appuyés par la ministre en charge du secteur, les lobbys du monde culturel n’auront pas réussi à peser dans le sens qu’ils espéraient. Et la question du consensus n’a pas non plus joué en sa faveur, ou plutôt il a très probablement joué contre lui. Si personne n’est en principe «contre la culture», celle-ci ne dispose pas, ou plus, d’une suffisante légitimité pour que sa défense fasse consensus.

Un isolement destructeur

En lui refusant la réouverture, le pouvoir macronien a voulu s’éviter une multitude de réclamations supplémentaires d’autres secteurs, confiant que sa décision ne déclencherait pas de levée de boucliers au-delà des professionnels concernés. Ce qui est grave est qu’il a sur ce point raison.

Et que la manière dont les milieux culturels ont réagi, ainsi que l’écho donné à leurs réactions, ne peuvent que conforter cet isolement, isolement calamiteux pour celles et ceux qui travaillent et vivent des pratiques culturelles, mais aussi un isolement destructeur pour l’ensemble de la collectivité.

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Dessin de AUREL.

Par exemple, la belle initiative de la productrice, distributrice et exploitante Sophie Dulac publiant, gratuitement et en ligne, un recueil de textes en faveur du cinéma et de son lieu d’élection, la salle, frappe par sa composition: seul·es des professionnel·les du cinéma y disent combien celui-ci est important.

Certains textes sont très beaux et très justes, mais comment ne pas songer que l’essentiel est ailleurs: dans l’importance du cinéma, du théâtre, des expériences artistiques pour tous les autres?

C’était quoi, l’exception culturelle?

Faire droit à la réouverture des lieux culturels sans pour autant en faire bénéficier d’autres secteurs aurait pourtant été cohérent avec une doctrine que la France a souvent revendiqué haut et fort, celle de l’exception culturelle.

Mais si celle-ci est fièrement (et heureusement) défendue dans les arènes internationales, elle n’aura pas joué au moment de choix internes, qui en revanche laissent ouverts tous les magasins, ainsi que les lieux de culte. Exception commerciale et exception religieuse, donc, mais pas culturelle.

La question du consensus est importante, et le président et ses ministres savaient n’avoir pas à redouter une forte mobilisation contre ce choix. La faute en incombe largement à un air du temps où le cynisme et la complaisance pour les satisfactions régressives et addictives sont ardemment promues.

Un cinéma fermé à Paris. | Joël Saget / AFP

La survalorisation de la dite «pop culture», formule qui désigne en fait le formatage des goûts et des désirs par le marché dominant, y compris dans les lieux voués à l’éducation et à la découverte de formes nouvelles, a fortement contribué à cet état de fait.

Il y a longtemps que la légitime volonté de considérer des formes autrefois marginalisées de productions culturelles (la série B ou Z, les jeux vidéo, le tout venant des séries télé, la musique industrielle, etc.) comme devant aussi être considérées s’est transformée en domination des propositions les plus racoleuses.

Les réseaux sociaux auront évidemment contribué à amplifier ce phénomène appuyé sur la domination d’un marché où la propagande au nom du client roi valide en réalité la puissance quasi-illimitée du marketing.

Le soutien de la ministre de la Culture ne se traduit que par la nécessaire, mais bien insuffisante promesse de subventions supplémentaires.

Les professionnels de la culture ont de bonnes raisons d’être furieux. Dans la perspective d’une réouverture le 15 décembre, ils ont investi des sommes et des efforts considérables, réduits à néant par une décision annoncée à la dernière minute.

À quoi il est juste d’ajouter un facteur insuffisamment considéré: contrairement à bien d’autres secteurs, le plus souvent celles et ceux qui travaillent dans les secteurs artistiques aiment passionnément leur métier. En plus d’en faire leur moyen d’existence matérielle, la dimension affective, qui est aussi d’accomplissement personnel et collectif, compte de manière importante dans la violence de la frustration.

La souffrance des professionnels de la culture est réelle, les difficultés matérielles et pas seulement sont catastrophiques pour beaucoup, les colères qui s’expriment sont légitimes, il n’est pas question ici de les remettre en question. Il est question d’essayer de comprendre comment on en est arrivés là. (…)

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Pendant le confinement, regardez des DVD! De beaux fantômes vous y attendent

Willem Dafoe dans «Tommaso» d’Abel Ferrara. |

Choix d’objets singuliers plutôt que logique de flux, les DVD sont une offre différente du streaming. Parmi les récentes parutions, on peut suivre le fil de présences venues du passé, qui hantent de manière très différente et éclairante, les temps présents.

Sans sous-estimer les offres des plateformes en ligne, il en est d’excellentes dont le nom ne commence pas par «N», les propositions des éditeurs DVD sont d’une nature différentes. Et tout comme on peut se faire envoyer des livres ou pratiquer le click and collect, on peut continuer de se procurer des DVD (ou des Blu-ray) même par ces temps qui ne courent ni ne marchent.

Parmi les belles offres survenues ces derniers mois, un bon nombre se trouve raconter, de manière à la fois poétique ou ironique –ou les deux– un monde qui semble déjà lointain, et duquel il y a pourtant bien des éléments à comprendre, pour le monde d’après quel qu’il puisse être.

À des titres et selon des modalités très variables, tous ces films, y compris les plus récents, sont comme le rayonnement fantôme d’autres façons de vivre, de penser, de désirer, de s’exprimer; façons qui avaient été détruites par le «monde d’avant» le plus récent, celui du tournant fin XXe-début XXIe siècle, avec les catastrophiques accélérations que l’on sait.

La nostalgie n’a nulle nécessité ici, personne n’envisage de retourner à ces temps d’avant le déluge globalisé/numérique/postmoderne, et heureusement. C’est libre de ce passéisme qu’il y a de multiples plaisirs autant que de multiples leçons à tirer de ces images, de ces récits, des ces inventions habitées par d’autres espoirs et d’autres angoisses, d’autres sourires aussi.

Coffret Théo Angelopoulos

7 films (Potemkine)

Sous les signes croisés de l’ironie et de la beauté, les films du grand cinéaste grec réalisés entre 1970 et 1984 racontent un monde désormais disparu, à partir de sa relation avec une période elle-même éteinte lorsqu’Angelopoulos tournait. La mémoire de la résistance anti-nazie et du combat pour la révolution écrasé durant la deuxième partie des années 1940, épopées politiques de la première moitié du XXe siècle elles-mêmes hantées par les grands mythes de la Grèce antique, redoublent aujourd’hui cet effet de profondeur et de vertige.

Avec exemplairement ces chants visuels inspirés que sont Le Voyage des comédiens, Les Chasseurs, Alexandre le Grand et Voyage à Cythère, Angelopoulos aura exploré les ressources proprement cinématographiques –espace et temps, corps et mouvement– pour redonner leur juste place aux fantômes de l’histoire, et la manière dont ils habitent la vie bien réelle des hommes et des femmes d’aujourd’hui, même si, surtout si ces derniers l’ignorent ou veulent l’ignorer.

«India Song»

de Marguerite Duras (Tamasa)

En 1973 Marguerite Duras l’avait publiée, l’année suivante elle l’a filmée, cette histoire d’amour comme un songe cruel, sans échappatoire. La douleur et la douceur venaient de bien plus loin, et la misère aussi. Cette misère qui rôde le long du fleuve, tout proche du salon luxueux où un amour impossible devient cette fleur vénéneuse, dont les ramifications s’étendent en plans aériens, en notes de piano immatérielles, et dont la corolle jaillira en cri, sur le tranchant de l’insoutenable. Incommensurables et simultanées sont la violence de la passion du vice-consul et la détresse de la femme du Gange.

Dans ce gouffre feutré et brutal, les plus beaux acteurs du monde, Seyrig, Lonsdale, inventent une incarnation sensuelle et spectrale comme jamais on ne l’avait vu. Qui a rencontré India Song n’en sortira plus, tendre et fatal sortilège auquel cette double édition (DVD et Blu-ray) avec livret simple et précis et bonus imparables rendent justice.

«Demons in Paradise»

de Jude Ratnam (Survivance)

Plus de trente ans après avoir dû fuir son pays, le Sri Lanka, en proie à la guerre civile et au massacre de membres de sa communauté, les Tamouls, Jude Ratnam revient. Il retrouve des lieux, des atmosphères, des personnes, des absents, des drames. Avec une finesse sensible et rigoureuse, le cinéaste n’accuse ni n’acquitte, mais écoute et regarde. Les violences ont été si nombreuses et de toutes parts, et pour des motivations si variées qu’il s’agit moins ici d’histoire (qui a fait quoi et pourquoi) que de géographie (des mémoires, des zones obscures, des affects enfouis, affleurants, ou au contraire érigés et faisant de l’ombre alentour).

Le cinéaste et sa caméra partagent la même qualité d’écoute, au plus près de ces villageois, de ces pêcheurs, de ces instituteurs, de ces anciens militants qui se sont entretués ou sauvés, parfois les deux, et qui habitent toujours la même région. Témoignage bouleversant sans aucun pathos sur une des tragédies de la fin du XXe siècle largement restée hors des radars de l’attention occidentale, Demons in Paradise est aussi, comme Shoah ou S21, une des très belles manifestations des puissances du cinéma pour évoquer avec exactitude les gouffres de l’histoire.

«Sátántangó»

de Béla Tarr (Carlotta)

Film-continent déployé par un des plus grands artistes du cinéma au tournant des XXe et XXIe siècle, invocation saturée des matières essentielles –la terre, l’eau, la lumière, le temps, la chair des humains et des non-humains– Sátántangó reste un surgissement archaïque et inégalé. Ses 7h30 explorent les arcanes d’un monde à la fois très situé (la Puszta hongroise) et universel, un monde intérieur, intime, rendu sensible par l’attention intransigeante aux gestes, aux regards, aux silences. Immense voyage au centre des pulsions et des inquiétudes, l’opus magnus de Béla Tarr est aussi la manifestation éclatante d’une ère révolue, celle où la réalisation d’un tel film était encore possible dans une région du monde où s’est étendue depuis la glaciation démocratique et culturelle qui menace, aussi, notre planète.

«Moscou ne croit pas aux larmes»

de Vladimir Menchov (Potemkine)

Aussi éculée soit-elle, la métaphore de la lumière d’une étoile depuis longtemps éteinte s’impose avec la (re)découverte de cette merveille d’un cinéma d’une autre époque, d’un autre monde. C’était l’Union soviétique, telle qu’au début des années 1980 la racontait Vladimir Menchov, en deux temps et trois héroïnes. Suivant la trajectoire de Katia, Lioudmila et Antonina, d’abord au sortir de l’adolescence (début des années 1960) puis une vingtaine d’années plus tard, le film accompagnait de l’intérieur les transformations de la société russe. Il le faisait, il le fait toujours avec une vitalité joueuse et attentive, portée par une sensibilité aux moments, aux détails, aux personnes y compris très passagères dans l’histoire. Ce sont ces qualités qui, bien au-delà de son intérêt d’archive, font tout simplement de Moscou ne croit pas aux larmes un grand bonheur à regarder. (…)

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Au cinéma La Clé occupé, pendant le confinement, le revival continu

Projection de La Nuit du chasseur sur le toit du cinéma La Clef. | Photo Claire-Emmanuelle Blot

C’est la seule salle de Paris à montrer des films à un public depuis le 17 mars. Une opération exemplaire des multiples tentatives pour garder active la présence du cinéma dans la cité.

Le 17 avril a eu lieu la projection publique d’un chef-d’œuvre de l’histoire du cinéma, La Nuit du chasseur de Charles Laughton. Combien de personnes ont pu voir ou revoir les doigts de Robert Mitchum tatoués «Love» et «Hate» et Lilan Gish montant la garde sur son rocking-chair, carabine en main?

Nul ne le saura, il n’y a eu ni contrôle à l’entrée au 34 rue Daubenton, ni vente de billets. Il n’y a d’ailleurs pas eu d’entrées du tout. Mais des gens l’ont vu.

L’existence de cette séance, à laquelle d’autres doivent succéder les vendredis soir à venir, est doublement paradoxale: non seulement, comme toutes les autres, la salle est fermée pour cause de Covid-19, mais en plus le cinéma La Clef était déjà officiellement fermé depuis des mois au moment du grand renfermement de mars.

Cette étrange situation est le résultat de plusieurs histoires, enchâssées les unes dans les autres comme des poupées russes.

La façade du cinéma lors du début de l’occupation. | La Clef Revival

Il y a eu l’histoire longue de ce petit cinéma et de ses trois écrans, depuis sa création en 1973 dans le Ve arrondissement, à proximité du Jardin des Plantes, de la fac de Censier et de la Mosquée de Paris.

Au début des années 1980, la salle est reprise par le comité d’entreprise de la Caisse d’épargne d’Île-de-France. Programmée par l’association Images d’ailleurs et son animateur Sanvi Panou, elle devient dans les années 1990 le principal lieu de diffusion de films venus d’Afrique et du monde arabe[1].

Mais en 2015, l’organisme propriétaire décide la mise en vente du bâtiment. Après de multiples rebondissements, dont une tentative de reprise de la salle par des membres du personnel sous forme de coopérative et en recourant au crowdfunding, tentative qui n’aboutira pas, le destin du lieu semble scellé.

Pour la suite du monde

C’est à ce moment, en septembre 2019, qu’un collectif de réalisateurs et réalisatrices, de cinéphiles, de professionnel·les et d’activistes membres de diverses associations du quartier décident l’occupation de La Clef, qui devient La Clef Revival. Regroupé·es sous la bannière de l’association Home Cinema, les occupant·es maintiennent la salle ouverte, assurant au moins une séance par jour, grâce au soutien de nombreux distributeurs indépendants qui mettent gratuitement à disposition des films.

Une phrase de Jean-Luc Godard affichée sur la façade de La Clef. | La Clef Revival

Réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, techniciens et techniciennes se succèdent pour accompagner les séances de débats, selon une tradition bien établie dans le lieu. (…)

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