Berlinale 2026: «Dao» et quelques joyaux au détour d’une morne édition

Dao, d’Alain Gomis, était sans conteste l’événement majeur du programme de la Berlinale 2026.

Après une semaine de projections, la 76e édition du festival de cinéma de Berlin peine à tenir son rang, malgré la découverte du nouveau film d’Alain Gomis et une poignée d’autres belles surprises.

Ça n’avait pas très bien commencé. La lecture du programme de la 76e édition du Festival international du film de Berlin, qui a lieu du jeudi 12 au dimanche 22 février, faisait apparaître l’absence quasi totale de noms de grands cinéastes, ou de films particulièrement attendus.

On notait la très faible représentation de cinématographies traditionnellement pourvoyeuses d’une part importante de la créativité: guère de films français et italiens, non plus qu’états-uniens, côté studios comme côté indépendants. Rien non plus de reconnu en provenance d’Asie, sauf le Sud-Coréen Hong Sang-soo (quatre Ours d’argent au cours des six dernières éditions de la Berlinale), bizarrement relégué dans la section Panorama.

Personne de connu en provenance d’Amérique latine non plus? Fort bien, il restait l’espoir de découvertes, l’hypothèse de faire connaissance avec des auteurs et autrices peu ou pas identifié·es, d’explorer des territoires moins balisés.

Ça a continué encore plus mal, avec en prélude le président du jury Wim Wenders qui a déclaré, lors d’une conférence de presse le 12 février, que le cinéma devait «rester en dehors de la politique» –en tout cas lorsqu’il s’agit de la Palestine, sujet qui fait l’objet d’une censure extrêmement violente en Allemagne contre toutes les protestations concernant cette question palestinienne et le génocide en cours.

Alors qu’elle devait présenter une version restaurée du film In Which Annie Gives It Those Ones, dont elle avait écrit le scénario en 1989, l’écrivaine indienne Arundathi Roy a déclaré être «bouche bée» devant l’intervention du cinéaste allemand octogénaire, qu’elle a jugée «sidérante». Le lendemain, elle a annulé sa venue au festival berlinois, en condamnant cette «manière de fermer la discussion sur un crime contre l’humanité». Puis mardi 17 février, plus de 80 personnalités du monde du cinéma ont exprimé leur «profond désaccord» face à la déclaration de Wim Wenders, dans une lettre ouverte.

L'entrée du Palais du festival, à Potsdammer Platz, en plein cœur de Berlin. | Berlinale

L’entrée du Palais du festival, à Potsdammer Platz, en plein cœur de Berlin. | Berlinale

Les «films de Berlinale», hélas

Puis vinrent les films. Il en existe une catégorie particulière qu’on pourrait appeler «films de Berlinale». Non que celle-ci en ait l’exclusivité, mais le festival allemand est devenu particulièrement friand de ces concentrés de correction politique reposant sur un mécanisme aussi simpliste que pénible. Celui-ci concerne un personnage, presque toujours une femme, vivant dans un pays ou une société où les mœurs occidentales n’ont pas à la fois force de loi et force d’habitude communément partagée.

Dans ces films, le personnage semble ignorer le fonctionnement de la société dont il est issu et affiche une stupeur scandalisée dès lors que son environnement ne se comporte pas conformément à son désir. Un tel comportement s’explique aisément: ces personnages sont des projections des spectateurs et spectatrices occidentales, à qui le film est évidemment destiné.

Les trois principales sections de la Berlinale se sont chacune ouvertes avec des films de ce type, situés respectivement en Afghanistan pour le festival dans son ensemble (No Good Men, de Shahrbanoo Sadat), en Tunisie pour la compétition (À voix basse, de Leyla Bouzid) et au Liban pour la section Panorama (Seuls les rebelles, de Danielle Arbid).

Dans No Good Men, de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane incarne une camerawoman de la télévision de son pays, durant les derniers mois de la présence américaine à Kaboul. | © Virginie Surdej / Berlinale

Dans No Good Men, de Shahrbanoo Sadat, la réalisatrice afghane incarne une camerawoman de la télévision de son pays, durant les derniers mois de la présence américaine à Kaboul./ Berlinale

Trois films de femmes, trois dénonciations du patriarcat dans des sociétés musulmanes: tout était en ordre pour un consensus qui ne risquait pas de susciter de réticences. Mais dans un espace qui était jusqu’à présent considéré comme un des trois plus grands festivals de cinéma du monde, avec le Festival de Cannes (en mai) et la Mostra de Venise (en septembre), il serait aussi requis de se soucier de la mise en scène.

Une fresque entre Afrique et Europe

Dans ce paysage sans grand relief, on relèvera tout de même quelques heureuses exceptions. La première, la plus importante, est une œuvre monumentale signée par le cinéaste franco-sénégalais Alain Gomis, Dao, qui figurait parmi les films en compétition.

Avec un sens impressionnant de la composition, le réalisateur de Félicité (2017) tresse ensemble deux grandes festivités collectives, l’une en France (un mariage), l’autre en Afrique, à propos d’un ancêtre défunt. Et du même élan, celui d’une fresque à la fois intime et à l’échelle de deux continents, de deux cosmos, il accompagne les parcours et les affects d’une multitude de protagonistes, joue des ressources du documentaire et de la sitcom, de la comédie et du fantastique, multiplie les révélations romanesques et les moments d’attention réalistes.

Dao est peut-être le premier grand film prenant en compte la réalité complexe de générations d’Africains confrontés à l’exil et à des situations diasporiques sans avoir complètement rompu avec leur monde d’origine. Le film, dont la sortie est annoncée pour le 29 avril 2026, invente de passionnantes réponses de cinéma à la multiplicité des situations et des comportements que ce mode d’existence suscite.

D’Afrique encore, le Forum –la section la plus audacieuse de la Berlinale– aura permis de découvrir le film-fleuve d’une des figures fondatrices du cinéma sur ce continent, l’Éthiopien Haïlé Gerima. Les dix heures de Black Lions – Roman Wolves retracent avec un montage très créatif d’archives d’époque l’agression de l’Italie fasciste contre son pays (1935-1936) et les meurtres de masse contre les populations civiles. Est-il besoin d’ajouter que ces visions trouvent dans l’époque actuelle de cruels échos?

Les combattants éthiopiens de la résistance à l'agresseur fasciste italien, sur une archive retrouvée par Haïlé Gerima. | © Negod Gwad Productions / Berlinale

Les combattants éthiopiens de la résistance à l’agresseur fasciste italien, sur une archive retrouvée par Haïlé Gerima. | © Negod Gwad Productions / Berlinale

On guettera encore, possible troisième offre mémorable venue du même continent, Soumsoum, la nuit des astres (en compétition), qui marque le retour du Tchadien Mahamat Saleh Haroun, vingt ans après Daratt (Saison sèche) et seize ans après Un homme qui crie. Dans l’attente, c’est d’une autre région, évidemment très représentée à Berlin, mais souvent sans grand relief, le monde germanophone, que sont venues deux œuvres retenant l’attention.

Avec Rose (en compétition), le cinéaste autrichien Markus Schleinzer réussit un récit tendu et incarné, magnifié par l’usage du noir et blanc et par le jeu très habité de Sandra Hüller. Dans une campagne germanique au XVIIe siècle, cette variation féministe sur le schéma du Retour de Martin Guerre qui se souvient de la Jeanne d’Arc de Robert Bresson sort incontestablement du lot.

L'actrice allemande Sandra Hüller dans le rôle-titre de Rose, le nouveau film de Markus Schleinzer. | © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz / Berlinale

L’actrice allemande Sandra Hüller dans le rôle-titre de Rose, le nouveau film de Markus Schleinzer. | © 2026_Schubert, ROW Pictures, Walker+Worm Film, Gerald Kerkletz / Berlinale

Et que dire de la singularité merveilleuse du nouveau film d’Angela Schanelec, Ma femme pleure? Chaque plan est un bonheur inattendu et d’une délicate précision. Trois ans après Music, Agathe Bonitzer retrouve avec une grâce fragile et ferme la réalisatrice de J’étais à la maison mais…, primé à la Berlinale en 2019. Mais ce n’était pas la même Berlinale. (…)

LIRE LA SUITE

 

«Félicité», quand le combat d’une femme devient épopée de la vie

Primé à Berlin et à Ouaga, le quatrième film d’Alain Gomis est à la fois aventure d’une femme exceptionnelle, chronique d’une ville-monde et de son peuple, et chant mythologique.

Lire notre interview d’Alain Gomis en cliquant ici

Dès le premier plan, c’est là. Une puissance, une évidence, un mystère. Ce visage de femme, magnifique, vivant, charnel. On ne sait rien d’elle, on présume qu’elle est celle qui donne son nom au film.Bientôt il se vérifiera que rarement un personnage et un film auront à ce point existé l’un par l’autre.

Autour d’elle, hors champ, il y a des hommes, un bistrot qu’à Kinshasa on n’appelle pas «maquis» mais «nganda». Il y a la musique, l’ivresse, un orage qui vient, les bruits de la ville immense, violente, frémissante. Mais là, déjà, le visage de Félicité. Quelque chose de surnaturel, oui, même si absolument incarné, humain.

 

Elle chante, Félicité. Elle gagne sa vie dans les bars, voix bouleversante, présence de déesse massive, vibration venue d’on ne sait où, la brousse, la souffrance, la mémoire.

Elle chante et elle bouge, défie et affronte, esquive et séduit. La caméra bouge, elle aussi, comme si elle dansait avec elle une danse complexe, dont la femme et la voix seraient loin d’être l’unique foyer, qui se recentre sur un client, un musicien, le groupe, la communauté.

L’image –et le son– font place au monde auquel appartient Félicité, forte et quand même en danger, armée pour faire face mais en tension qui jamais ne peut se permettre d’être prise en défaut.

Un combat sans fin

Cette vie qu’elle gagne avec sa voix et sa force intérieure, on saura peu à peu qu’elle l’a construite, conquise. Contre les pressions, les mépris, les injonctions des mâles, de la famille, des coutumes.

C’est sans fin, un tel combat, mais elle sait à la fois recourir aux renforts dont elle a besoin, à commencer par celle du très obligeant voisin Tabu, géant bricoleur et bon vivant, et garder la distance qui lui convient, à elle.

Et voilà que cette vie se brise. Félicité est frappée au défaut de sa cuirasse, ce grand garçon, son fils, gravement blessé dans un accident – ou peut-être un règlement de compte. Il faut opérer, il faut de l’argent, beaucoup d’argent, bien plus que ce que possède sa mère. 

Félicité s’en va, à l’assaut de la ville, conquérir les moyens de sauver son vaurien de garçon. Ce sera la trajectoire, tendue, intense, qui porte le film. Elle sera l’occasion de multiples rencontres, d’affrontements, de rebondissements.

Pendant se temps, Tabu continue d’essayer de réparer le frigo.

Mais si la quête de Félicité est bien le ressort dramatique du film, elle n’est pas le film. (…)

LIRE LA SUITE

Alain Gomis: « créer des territoires de rencontre »

L’ours d’argent au Festival de Berlin, puis le grand prix du Festival Panafricain de Ouagadougou qui lui est attribué pour la deuxième fois de suite, signalent avec éclat la nouvelle étape franchie par Alain Gomis. Avec «Félicité», le réalisateur franco-bissau-guinéo-sénégalais s’affirme comme figure de proue du cinéma en Afrique.

Pour lire notre critique de Félicité, cliquez ici

Chacun de ses quatre longs métrages (L’Afrance en 2002, Andalucia en 2008, Aujourd’hui en 2013, Félicité) marque un épanouissement dans la mise en scène et une ambition plus élevée. Rencontré au Centre Barbara, un lieu destiné à accueillir des jeunes musiciens dans le quartier de la Goutte d’or où il habite quand il est à Paris, ce cinéaste de 45 ans, également implanté à Dakar, construit patiemment une manière d’exister et de travailler, à la fois ancrée dans ses lieux fondateurs et ouverte à la diversité des influences et des expériences, y compris en relations avec d’autres arts et dans la transmission à la génération suivante…

 

Chacun de vos films me semble correspondre à la fois à un déplacement et à un élargissement. Pouvez-vous décrire le chemin qui mène d’Aujourd’hui à Félicité?

Il se passe plusieurs choses. D’une part, avec Aujourd’hui, j’ai pensé avoir manqué quelque chose de la ville actuelle, la ville africaine en particulier, mais pas seulement, un état contemporain du monde urbain. Je voulais y revenir autrement. En étant plus proche du vécu des gens. Aujourd’hui se passait à Dakar, mais surtout dans la tête du personnage. Il fallait sortir davantage, prendre mieux en compte ce que vivent mes amis, ma famille, mettre les mains dans le cambouis.

Félicité est en partie né de là. Ensuite, dans Aujourd’hui, qui est construit autour d’un personnage masculin, il y avait deux figures féminines importantes, et dans les deux cas j’avais ressenti l’envie de rester plus longtemps avec elles. Donc cette fois, j’ai voulu non seulement avoir une femme au centre du film, mais aussi explorer ce que c’est de travailler en profondeur avec une comédienne, ce n’est pas la même chose qu’avec un comédien. Enfin, tous mes films précédents sont construits sur un point de vue unique, intérieur, celui du personnage principal. J’ai voulu avoir cette fois plusieurs points de vue, ou même un point de vue flottant, qui puisse passer d’un personnage à l’autre, y compris un personnage secondaire, ou même d’un objet à l’autre, parfois à l’intérieur d’une unique séquence. Je ne voulais plus guider le regard du spectateur mais au contraire suggérer que nous pourrions tous être l’un ou l’autre de ces personnages.

« Une femme au centre du film »: Véro Tshanda Beya dans le rôle-titre

Comment cet ensemble d’envies se formalise-t-il pour élaborer le film?

J’essaie d’écrire l’histoire la plus simple possible, une sorte de fil de fer, quelque chose de dramatiquement dépouillé mais qui me permettra de trouver la chair du film en le faisant. J’avais atteint ça à la fin du tournage d’Aujourd’hui, ce présent de la naissance du film sur place. Cette fois, je voulais que toute la réalisation soit ainsi. Je connais les arcs qui relient les principaux moments, mais j’ai toute liberté de laisser ces moments eux-mêmes exister. Tourner dans un pays que je connais à peine m’a aidé à cet égard.

Vous saviez dès le début que vous ne tourneriez pas au Sénégal?

Non, j’écris à partir de gens, de lieux et de comportements que je connais. La figure féminine, le rapport mère-fils, l’amputation viennent de gens et de situations que j’ai côtoyés de près. Même si j’ai aussi d’autres sources d’inspiration, par exemple la figure de Nina Simone, ou le mythe de Faust.

Le mythe de Faust?

Un jour où je parlais avec (Mahamat Salé) Haroun, il m’a fait remarquer que nous, les cinéastes africains, avions beaucoup de mal à faire place dans nos films aux rapports avec l’invisible, qui sont pourtant omniprésents dans nos sociétés. J’ai eu envie d’essayer de m’en approcher, un détour par Faust m’y a aidé. Mais tout cela –la ville, le personnage féminin, Nina Simone, Faust, les points de vue multiples…–, ce sont des notes disparates sur des morceaux de papier. Un jour elles s’agrègent autour d’un visage de femme qui chante sur une vidéo, Muambuyi, et là ça prend corps. Il se trouve que cette femme est à Kinshasa. Sur le moment, je ne me demande pas si elle sera mon interprète, si je peux tourner dans une autre langue et dans une autre ville. Je sais que c’est là et que je peux commencer à écrire, je remets à plus tard les autres questions, dont je sais bien qu’elles se poseront.

(…)

LIRE LA SUITE

67e Berlinale: quelques jours en février dans le monde et l’histoire

Hormis l’imparable Aki Kaurismäki, peu de grands noms sont à l’affiche du Festival du film de Berlin. Ce qui laisse la place à de vivifiantes découvertes. Cette année, les pépites nous viennent surtout d’Afrique.

Une des caractéristiques du Festival du film de Berlin, dont la 67e édition se tient du 9 au 19 février, est le caractère pléthorique de son offre, sans aucune garantie que ce soit en compétition que figurent les films plus intéressants – mais cela arrive aussi.

En outre, plus que d’habitude, cette édition ne présente guère de réalisations signées de grands noms, rendez-vous plus ou moins obligés. Dès lors, il faut s’en remettre à l’intuition, et aux contraintes des horaires de programmation, pour suivre un des innombrables chemins possibles dans cette jungle de films.201711638_1_img_fix_700x700

Véro Tshanda Beya, dans le rôle titre de Félicité, d’Alain Gomis.

Une route africaine

Il y aura ainsi eu une route africaine, traversant le continent de l’Afrique du Sud au Maroc. Une grande œuvre domine l’ensemble des films vus en ce début de manifestation : Félicité, d’Alain Gomis. Situé à Kinshasa, le quatrième film du réalisateur franco-sénégalais est une œuvre puissante et complexe, construite autour d’un inoubliable personnage féminin. La chronique et le fantastique, la musique et le tragique y inventent d’inédites amours filmiques, puissamment incarnées notamment par la comédienne Véro Tshanda Beya. La sortie française, le 29 mars, sera bien sûr l’occasion d’y revenir.

The Wound, premier long métrage de l’artiste sud-africain John Tengrove, entraîne dans le monde opaque de l’initiation des jeunes hommes, processus montré dans les spécificités de la campagne de Xhosa où elle se situe, mais qui renvoie à des procédés, traditions, contraintes, préjugés et exigences dont on trouverait des équivalents dans de nombreuses sociétés d’Afrique. Et aussi, sur un mode plus métaphorique, dans bien d’autres environnements, y compris en Europe aujourd’hui.

thewound2

Niza Jay Ncoyini et Bongile Mantsai, dans « The Wound », de John Tengrove.

Filmé au plus près des corps et des lieux, hanté par les ombres, le film est aussi une remise en jeu subtile des thèmes liés à l’homosexualité, loin de la revendication gay d’autonomie individuelle, mais comme prise en compte de sa présence à la fois massive, commune mais occultée et réprimée, dans une collectivité.

La proximité physique, et la beauté plastique des images sont également des ressources mobilisées par la cinéaste et photographe marocaine Tala Hadid pour House in the Fields. Pendant cinq ans, elle est retournée à de nombreuses reprises dans un village berbère du Haut Atlas, accompagnant la vie quotidienne des habitants, et surtout de deux jeunes filles, deux sœurs dont une doit abandonner ses études pour se marier, et dont l’autre rêve de faire du droit à Casablanca. Rien de didactique dans ce cheminement, mais une vibration reprise par des rires, des idées, des chants, des gestes du quotidien, quelque chose d’infiniment vivant à force d’être à la fois si précisément situé, dans un monde particulier et qui n’a certes rien d’idéal, et rendu si accessible à tous.

Documentaire encore, et aux images tout aussi magnifiques, Tinselwood, le nouveau film de Marie Voigner révélée il y a six ans par L’Hypothèse du Mokélé-M’Bembé.

LIRE LA SUITE

Danse avec la fin

Aujourd’hui d’Alain Gomis

La nouvelle réalisation du cinéaste franco-sénégalais est sans hésiter le plus beau film de ce début d’année

«Par ici, il arrive que la mort prévienne de sa venue.» Le carton en ouverture installe ce qui va arriver au personnage principal, Satché, sous le signe d’une fatalité imminente et d’une croyance archaïque.

Les yeux s’ouvrent sur le dernier matin. Satché se lève, met la chemise rouge qui sera comme le costume d’apparat de son ultime voyage dans le monde, son monde. La famille est là, elle respecte les rituels, exprime son émotion face à la disparition prochaine de cet homme jeune, beau, en pleine forme. Il a été dit que la mort arrivait, cela suffit. Entouré des siens, il sort devant la maison, et les voisins le saluent, peu à peu s’attroupent, font des cadeaux, chantent et crient et rient. Mais que se passent-il? Où sommes nous? Dans une comédie musicale? Un documentaire sur Dakar aujourd’hui? Un thriller contemplatif? Un film de science-fiction? Un rêve? Nous sommes très exactement dans tout cela à la fois. Pas à la suite mais en même temps.

Escorté de son ami, Satché est en chemin pour son dernier jour. Et c’est une traversée des quartiers de la métropole, une série de rencontres burlesques, violentes, joyeuses. Pratiquement sans parole, mais avec une incroyable présence, le poète et musicien Saul Williams, qui joue Satché, traverse et convoque autour de lui les bruits et les images, ressentis avec une intensité inédite sous le signe de cette mort annoncée.

François Truffaut disait qu’il n’était rien de plus beau que de filmer les «premières fois», Alain Gomis montre combien il peut être puissant, émouvant, mystérieux de filmer les dernières fois —surtout celles des gestes les plus ordinaires, des situations les plus quotidiennes.

Lire la suite