«Le Père de Nafi» impose sa fragile vigueur

Le pacifique imam Tierno (Alassane Sy), prêt à en découdre.

Au confluent de la mythologie et de l’actualité, le film de Mamadou Dia affronte la menace que fait planer l’intégrisme islamiste en Afrique, tout en trouvant les ressources d’une complexité vivante et sensible.

Son nom est Tierno. Il est… tant de choses à la fois. Il est l’imam de la petite ville sénégalaise entre fleuve et désert, mais aussi l’épicier qui tient une échoppe avec sa femme. Il est malade, avec une fragilité peut-être fatale qui ronge son grand corps apparemment solide.

Il est le frère cadet de cet Ousmane, parti à l’étranger, et qui revient pour tout changer. Et il est, donc, le père de Nafi, cette jeune fille à l’esprit indépendant qui veut partir à la capitale suivre des études.

 

Le film est comme celui dont il porte le nom, unique et multiple. Le Père de Nafi ne cesse d’inventer comment, du même mouvement, raconter l’histoire qui est son sujet et ne jamais se laisser limiter par elle, ne pas se laisser ligoter par son fil narratif.

Le sujet, ô combien brûlant, porte sur la conquête par les intégristes islamistes de villes et villages d’Afrique subsaharienne, des moyens qu’ils utilisent, des possibles résistances qu’ils rencontrent.

 

Dans la mosquée, dans la cité, dans les esprits, deux idées de l’islam s’affrontent.

Ce sont bien deux idées de l’islam qui s’affrontent. Ce sont aussi deux façons de se comporter avec les autres, deux idées de la vie –et dans la bourgade où tout se déroule, ces affrontements cristallisés autour de deux frères prennent des airs de tragédie antique, ou de son avatar cinématographique le plus établi, le western.

Mais définir ainsi le premier film de Mamadou Dia, c’est passer sous silence la multitude des affects, des fragments de récits, des personnages qui, pour n’avoir pas le premier rôle, acquièrent pourtant chaque fois qu’ils apparaissent une présence active, et qui laisse une trace.

La multiplicité des présences

Cela tient à bien davantage qu’une incontestable adresse dans l’écriture d’un scénario qui sait remarquablement associer des intrigues partielles à la ligne dramatique principale.

Le plus décisif tient à la manière de filmer, très souvent en plans rapprochés qui jamais n’isolent ni n’exhibent, mais au contraire inscrivent des individus dans des contextes: politique, amoureux, religieux, affectif, etc.

L’enfant des rues fasciné par la violence des djihadistes, comme la copine de Nafi prête à envisager de suivre la reformulation encore plus contraignante de la tradition promue par les nouveaux venus, les fidèles fascinés par l’argent qui coule à flots des mains des islamistes, ou le maire dépositaire d’un ordre ancien pseudo-républicain mais menacé par ceux qui viennent imposer la charia à la pointe de leurs kalachnikovs font partie des nombreux protagonistes entre lesquels ne cessent circuler des flux actifs.

 

Nafi (Aicha Talla), déterminée à choisir son avenir.

Parmi tous ces personnages, Nafi, la fille volontaire, et sa grand-mère occupent des places de choix, grâce à la force de leur interprétation autant que par l’écriture de rôles tout en nuances. Mais c’est assurément Tierno, celui que désigne le titre, qui incarne le mieux cette complexité vivante, habitée, qui fait la réussite du Père de Nafi. (…)

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«Atlantique», une épopée sorcière

Ada (Mama Sané) face à l’océan, où est parti son amant.

Le premier film de Mati Diop invente une fantasmagorie qui, entre histoire d’amour fou, spectres et enquête policière, prend à bras-le-corps les violences et les injustices d’un continent.

Ovationné à Cannes, où il a reçu le Grand prix du jury, Atlantique est le premier long-métrage de la jeune Franco-Sénégalaise Mati Diop, déjà remarquée en 2004 pour l’admirable moyen-métrage Mille Soleils.

Si elle repart, littéralement, de la situation de départ du chef-d’œuvre signé par son oncle Djibril Diop Mambety, répétant la grande scène de déclaration d’amour au bord de l’eau du début de Touki-bouki, c’est pour raconter une histoire d’aujourd’hui.

Une histoire qu’elle aborde déjà dans son premier court, Atlantiques, sur un mode minimaliste (un récit auprès d’un feu sur la plage), et qu’elle transforme cette fois en épopée sorcière.

Une histoire au temps de grands chantiers faisant surgir des tours arrogantes et inutiles dans les métropoles d’Afrique, monuments de corruption et de prétention construits par des ouvriers surexploités et méprisés.

Une histoire au temps des esquifs qui s’élancent sur l’océan, chargés de femmes et d’hommes en quête d’une vie meilleure, d’une vie vivable, et qui trop souvent sont dévorés par les vagues.

Cette histoire, sentimentale et réaliste, violente et tendre, Mati Diop la filme avec une attention sensuelle aux visages et aux corps des jeunes gens qui en sont les principaux protagonistes.

Il y a d’abord le visage et le corps de son héroïne, Ada, en lutte pour la vérité de ses sentiments, en lutte contre les carcans et les mensonges de la modernité comme de la tradition, mais aussi les visages et les corps de ses amies, les jeunes filles du quartier de Dakar.

Ada a reçu un message, blague sinistre, piège ou signe de l’au-delà?

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est cette présence charnelle qui ouvre l’espace à la dimension surnaturelle du film, avec le retour des victimes des injustices, venant hanter les vivant·es et réclamer justice. (…)

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Quatre regards intenses sur les crises du monde

De multiples prises sur la diversité du monde.

Les films de Radu Jude, de Mohamed Jabarah Al-Daradji, de Mohammed Siam et d’Alassane Diago témoignent des réalités contemporaines et des ressources du cinéma.

Chaque semaine mérite son lot de lamentations sur le trop grand nombre de films qui inondent les écrans, entraînant confusion et –trop souvent– invisibilité pour des titres qui méritaient mieux. Plus rares sont les semaines où on peut à la fois se réjouir et s’inquiéter de la sortie simultanée d’un grand nombre de bons films.

C’est le cas avec l’arrivée dans les salles ce mercredi 20 février, outre Grâce à Dieu de François Ozon, de pas moins de quatre films d’un intérêt certain.

Ils viennent d’endroits très différents (Europe de l’Est, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne), recourent à des styles et des tonalités très variées, dont la comédie noire, le mélodrame ou la chronique intimiste. Deux sont des documentaires et deux des fictions.

Mais tous racontent le monde contemporain, notre monde, un monde fait de crises: racisme, antisémitisme et populisme, guerre, terrorisme, dictature, migrations et familles détruites.

«Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares»

Le titre du film de Radu Jude est une phrase prononcée par un dirigeant roumain en 1941 à propos du massacre par ses troupes de dizaines de milliers de juifs à Odessa. Soit le plus massif, mais loin d’être le seul crime commis par le régime d’Antonescu allié aux nazis, et qui ont coûté la vie à 300.000 juifs roumains et ukrainiens et à 15.000 Roms. Des crimes niés ou extrêmement minimisés par les officiels roumains jusqu’à aujourd’hui.

Le film n’est pas une reconstitution. Il est l’histoire d’une reconstitution, spectacle sur la grand-place d’une ville qu’une jeune metteur en scène, Mariana, entreprend aujourd’hui pour commémorer ces événements.

Radu Jude accompagne la conception du spectacle, la réaction de différentes personnes –acteurs, techniciens, différents groupes de figurantes et figurants aux profils très variés– qui y travaillent, des sponsors et officiels de la ville, des habitantes et habitants appelés à en devenir les spectateurs et spectatrices. Il ne cesse de faire jouer le tragique des événements historiques évoqués et le grotesque ou la pusillanimité des situations actuelles.

Mariana est une femme, une artiste, une tête de mule. Elle est persuadée d’avoir raison, moralement, politiquement, artistiquement. Elle n’écoute personne.

Autour d’elle se déploie la sarabande compliquée des amnésies confortables, des machismes du quotidien, des égos et des paresses. Servie par une interprétation truculente, très charnelle, le ton de comédie lorgne vers la commedia dell’arte, et la parodie du monde du spectacle.

Avant de s’aventurer vers une longue séquence de discussion, tournée et jouée avec maestria, où Mariana affronte pied à pied le discours du commanditaire de la représentation.

Mariana (Ioana Iacob) entourée des figurants folklo de sa reconstitution historique.

Les dialogues brillantissimes, et servis par un interprète très charmeur, y présentent la connivence des cynismes –cynisme historique (c’est du passé tout ça), politique (vous feriez mieux de parler des crimes communistes), philosophiques (qu’est-ce au fond que la vérité?), et du spectacle (les gens veulent se distraire).

La dernière partie du film, dédiée à la représentation et aux réactions du public, réactions très différentes de ce qu’en escomptait son autrice, est un moment de comique terrifiant. Il est loin de ne concerner que le son et lumière au demeurant assez plat conçu par Mariana.

Un show du type Puy du Fou pour évoquer la Shoah porte en lui des contradictions et des impasses qu’esquisse Peu m’importe… Mais il interroge surtout, de manière douloureuse, les possibilités du spectacle –pièce ou film– à faire œuvre de mémoire.

Un «Puy du Fou» sur la Shoah?

Il interroge plus encore, au présent du retour de l’extrême droite un peu partout en Europe et singulièrement dans sa partie orientale, le socle de certitudes sur lequel trop de gens s’appuient encore, croyant évident qu’au moins certaines formules de haine et d’exclusion, antisémites notamment, sont désormais devenues inacceptables.

Radu Jude a rejoint en 2009 le petit groupe d’excellence du cinéma roumain dont les autres membres s’étaient révélés au début de la décennie. On lui doit en particulier l’admirable Aferim! qui, d’une toute autre façon, passait par l’Histoire pour questionner le présent.

Il accomplit ici avec une virtuosité qui ne s’affiche pas un remarquable travail d’interrogation politique, sur ses compatriotes, sur ses contemporains, et sur les possibilités et les limites de son art dans ce monde.

 

«Baghdad Station», de Mohamed Jabarah Al-Daradji

Sans l’avoir jamais vu, on connaît cet endroit. La gare centrale de la capitale irakienne, où se situe la totalité de Baghdad Station, c’est ce microcosme vibrant de présences qui a déjà offert sa scène à de multiples films, italiens, indiens, égyptiens, polonais, brésiliens…

La foule des voyageurs et voyageuses, les employées et employés et les forces de sécurité, mais aussi un peuple de mendiants, de voleuses, de vendeurs à la sauvette, de saltimbanques, de traficoteurs en tout genre, et un condensé de très local et d’ouverture au vaste monde.

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