«Le lion est mort ce soir», joyeuse aventure de cinéma aux franges du surnaturel

Grâce à Jean-Pierre Léaud, acteur médium, Nobuhiro Suwa raconte une histoire joueuse et émouvante où se résout comme à l’évidence l’affirmation selon laquelle le cinéma, c’est la vie.

Les amoureux du cinéma connaissent la formule magique: «Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre.» Le nouveau film de Nobuhiro Suwa est un film de fantômes, et très précisément des fantômes de l’amour de cinéma.

 

Au cinéma, les fantômes sont aussi réels que les chauffeurs de taxi ou les avocats –peut-être même un peu plus. Mais pour qu’ils existent pleinement, il faut une magie, et un médium.

Un médium nommé Léaud

Il s’appelle ici Jean-Pierre Léaud. Il est à l’écran comme habité de tous les rôles inoubliables qu’il a interprétés, hanté des grands films auxquels il a participé.

Irma Vep d’Olivier Assayas, Le Pornographe de Bertrand Bonello, Et là-bas quelle heure est-il? de Tsai Ming-liang convoquaient déjà ce pouvoir aux franges du surnaturel.

On dira que les grands acteurs d’un certain âge portent avec eux leurs histoires à l’écran. C’est vrai, mais très peu le font comme Léaud. Sans doute parce que sa manière d’exister dans les images de cinéma a, étrangement, toujours été médiumnique. Et ce depuis son apparition dans Les 400 Coups, où ce gosse de 14 ans était à la fois le petit Léaud, le petit Truffaut et cet Antoine Doinel qui allait traverser, comme être de fiction, deux décennies, pour se réincarner chez Godard, chez Eustache et chez Garrel.

Il faut bien l’avouer, il existe un bonheur incomparable à entrer dans ce film pour qui a cheminé peu ou prou aux côtés de l’histoire du cinéma français depuis soixante ans (même en étant né bien après la sortie d’À bout de souffle).


Pauline Etienne et Jean-Pierre Léaud

Histoire de fantôme au sens littéral  –un vieil acteur retrouve dans une maison vide le spectre de celle qu’il a tant aimée 50 ans plus tôt–, Le Lion est mort est un pur bonheur d’harmoniques et d’assonances avec une longue et magnifique histoire du cinéma. Ou plutôt d’un certain cinéma, qui va jusqu’au récent et bouleversant La Mort de Louis XIV d’Albert Serra, auquel ce film fait à la fois pendant et contraste, aussi solaire et tonique que celui du cinéaste catalan était crépusculaire et poignant.

Dans Le lion est mort ce soir, Les MistonsLe Mépris et Céline et Julie, mais aussi les frères Lumière et Pagnol, Renoir et Moonfleet, La Belle et la bête et L’Intendant Sansho font cortège aux retrouvailles amoureuses du vieil homme.

Est-ce à dire qu’il s’agit d’un film de cinéphile pour cinéphiles? Ce ne serait pas un défaut, mais non, ou pas seulement. Parce que la lumière. Parce que le rire. Parce que les enfants. (…)

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«Grandeur et décadence», un polar qui raconte au présent une guerre éternelle

Il y a trente ans, le film de Jean-Luc Godard bricolait une série noire pour chanter et pleurer avec le cinéma en train d’essayer de se faire en territoire ennemi. Depuis, le film a rajeuni, un livre encore plus ancien lui fait écho avec encore plus de nouveauté.

TF1 présente… Hou là! C’est que ça vient de loin, ça. D’une autre ère géologique, d’une autre galaxie. Ben oui, ce fut même le dernier signe émis.

Diffusé durant la dernière soirée de la première chaîne d’un service public qui avait encore vaguement idée de ce que veut dire «service» et «public», juste avant l’embouiyghisation  de la Une, qui allait signifier aussi la privatisation de l’esprit de tout le reste de la télé. Sans retour.

Des années lumière, donc, pour une méditation noire et tonique, épicée et joueuse sur l’invention des Lumière justement, et ce qu’il en advenait alors. C’était tout à fait un film de cinéma, et donc c’en est un, à jamais, mais qui jamais ne fut distribué en salle.

Et le voici qui sort comme un diable de sa boîte. Non seulement il n’a pas vieilli, mais il a rajeuni.

Qu’est-ce que le cinéma?

Il y eut et il y aura un producteur aux abois, condottiere fier-à-bras, joué par Mocky portant le nom de Jean Vigo. Et un réalisateur qui prépare le film que l’autre ne peut pas financer, en auditionnant les figurants qui récitent du Faulkner, tandis que lui invoque Madame de Staël, la gloire est le deuil éclatant du bonheur, ah ça oui, toujours.

Il est joué par Jean-Pierre Léaud portant le nom de l’auteur de Qu’est-ce que le cinéma? puisque c’est encore de ça qu’il s’agit même si on ne peut pas répondre à la question. Il y a les locaux de la boîte de prod de Godard à l’époque, qui s’appelait Peripheria, ou JLG-Films, ou les deux, selon de mystérieuses raisons.

Suspens

Et il y a les gens qui font le film de Godard qui jouent le rôle de ceux qui feront le film de Bazin qui se prénomme Gaspard à cause de la nuit, s’il se fait. Suspense (tu parles).

Il faut du suspense puisque c’est un polar, réalisé dans le cadre d’une série nommée «Série noire» et supposée s’inspirer de bouquins de cette historique collection. Il y a donc des imper mastic, des truands, des crimes.

L’inspecteur franco-suisse enquête. Il ne cherche pas l’assassin, qui se voit comme le nez au milieu de la figure : c’est la télé qui a buté le ciné, tout le monde le sait. Sauf qu’il n’est pas mort, la preuve. (…)

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«La Mort de Louis XIV»… et le génie de Jean-Pierre Léaud revit

Dans la splendeur des plans tableaux de ce film incomparable qui fit sensation lors du dernier Festival de Cannes, Albert Serra et Jean-Pierre Léaud font de l’agonie du roi un voyage extraordinairement vif, d’une étrangeté intime aux franges du fantastique.

Il est là. Mais qui est là? Le roi Louis XIV. Un vieillard agonisant. Jean-Pierre Léaud. Les trois à la fois. Le nouveau film d’Albert Serra se joue dans cet étrange triangle, dont les côtés sont infiniment éloignés, et dont la surface est pourtant concentrée dans ce lieu unique, qui est à la fois le lit où le roi se meurt et l’écran de cinéma.

On l’a d’abord un peu poussé dans son fauteuil à roulettes le long d’une allée du jardin, il a encore pu jouer une fois avec ses lévriers favoris, et puis c’est terminé. Sa Majesté ne bougera plus de ce rectangle où tout semble se précipiter lentement, aussi au sens chimique du mot.

Ce rectangle est tout à la fois lieu de spectacle (les courtisans viennent admirer le monarque chipoter une cuillérée de bouillon et l’applaudir), lieu d’ultimes intrigues (un projet de grand travaux, une visite de prélat), et d’affrontements feutrés (entre médecins officiels) ou brutaux (avec le guérisseur), lieu de pouvoir encore, lieu de douleur et de terreur.

 

Beauté des images

La mise en scène assume pleinement ce qui passe souvent pour un défaut au cinéma, et est ici nécessaire, et très bénéfique: l’absence de fluidité, l’enchaînement scandé, rituel, des moments isolés, comme les pas qui rythmeraient la marche vers la mort annoncée.

Le repas. Les consignes à Mme de Maintenon. La visite du prince héritier. L’auscultation par le médecin, sur laquelle plane l’ombre de Molière. Le conciliabule des pontes de la Faculté. La supplique d’un courtisan obsédé par la possibilité d’obtenir un budget royal. Un repas. Une nuit de douleur.

Le débat entre médecins sur le diagnostic, l’ombre de Molière aussi.

Ce pourrait être statique et funèbre, c’est incroyablement dynamique et vibrant de sensations, souvent d’humour. Le génie –il n’y a ici pas d’autre mot– de Jean-Pierre Léaud y est pour beaucoup.

Mais également la beauté exceptionnelle des images composées par Albert Serra et son chef opérateur particulièrement inspiré, Jonathan Ricquebourg.  

Visuellement, la référence la plus évidente est à chercher chez Rembrandt, avec ces visages dans une pénombre qui, mystérieusement, singularise les traits les plus personnels, magnifie les marques de l’âge et de la maladie sans rien masquer de la fragilité de la chair.

La splendeur de cette succession impressionne profondément, elle n’impose jamais une distance. Bien au contraire, elle rapproche de cette énigme où se retrouvent réunis pour s’abolir ensemble dans la mort l’homme le plus puissant de son siècle et un vieux type de 76 ans en très sale état.

Le double corps du Roi et le paradoxe sur le comédien

C’est cela, l’agonie de Louis-le-Grand: les retrouvailles fatales des deux corps du roi, l’homme et le monarque. Mais en offrant à Jean-Pierre Léaud ce rôle sans grand équivalent au cinéma, rôle «fantastique» au sens du film fantastique tout autant que rôle historique et performance-limite, le cinéaste catalan réussit à croiser ce grand axe de la pensée politique avec l’axe du paradoxe sur le comédien.

Le roi, l’homme, l’acteur: trois regards, trois corps.

Au dédoublement du corps du roi répond, différemment bien sûr, le dédoublement de l’interprète et de son rôle, le jeu entre le personnage, l’histoire du cinéma dont l’acteur est porteur, histoire si riche dans la cas de celui qui fut par excellence le corps, le visage et la voix de la Nouvelle Vague, et le corps réel de l’homme Jean-Pierre Léaud.

Trouvant avec son interprète une complicité d’une toute autre nature que ce qu’il avait construit, d’ailleurs magnifiquement, avec des acteurs non-professionnels dans les trois films qui l’ont fait connaître, Honor de cavaleria en 2006, Le Chant des oiseaux en 2008 et Histoire de ma mort en 2013, Albert Serra y invente cet espace à la fois délirant et rigoureux où advient tout le film.

Corps pourrissant et malodorant (Louis XIV est mort de la gangrène), monarque qui n’abdique aucun de ses privilèges et prérogatives, acteur empêché par le rôle et pourtant d’une souveraine liberté et d’une inventivité décuplée par les contraintes, cet être-là, dans la pénombre doucement éclairée de pourpre et de brocards, rayonne d’une puissance incroyable. Le roi se meurt, vive le cinéma.

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La Mort de Louis XIV d’Albert Serra, avec Jean-Pierre Léaud, Patrick d’Assumçao, Marc Susini, Irène Silvagni, Bernard Belin, Jacques Henric.

Durée: 1h55. Sortie: 2 novembre 2016