«Histoire d’un regard», mémoire vive d’un photographe au cœur de son temps

À gauche, l’un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.

En explorant l’œuvre de Gilles Caron, Mariana Otero compose à la fois le portrait d’un grand du reportage, l’évocation d’événements cruciaux et la démonstration de la puissance de l’image.

Il est mort il y a cinquante ans. Il avait 30 ans. Il a travaillé six ans. Il laisse des milliers d’images. Du photographe Gilles Caron, la cinéaste Mariana Otero ne connaît que certains clichés, les plus célèbres: Cohn-Bendit défiant un policier du regard, les enfants squelettiques du Biafra, les soldats israéliens arrivant au mur des Lamentations, les chars russes à Prague.

Elle part de là. Elle part en voyage, un voyage à travers le temps, à travers l’histoire. Au cours de sa brève carrière, Caron se sera trouvé plus souvent qu’aucun autre au bon endroit au bon moment, captant des visions inoubliables de nombre des événements les plus décisifs de cette époque –mais pas seulement.

 

Loin de toute fétichisation de l’image choc, Mariana Otero explore pas à pas les contextes, revisite les autres photos de la même situation devenue icône, qui racontent mille autres aspects –de ce qui s’est passé alors, de comment a pensé, senti et agi Gilles Caron, du fonctionnement des médias d’alors et d’aujourd’hui, de ce que cache une image, aussi forte soit-elle (ou d’autant plus qu’elle est forte), dans l’instant même où elle montre.

Pas que des coups

La cinéaste explore également les autres photos, prises ailleurs, celles de situations moins cruciales, moins historiques. Elles témoignent du tout-venant de ce que produisent les reporters d’images, inscrivent les événements-clés dans le fil des jours.

Le cinéma (tournages de La guerre est finie d’Alain Resnais, de Week-end de Jean-Luc Godard et de Baisers volés de François Truffaut) voisine, parfois sur la même planche-contact, avec la guerre des Six-Jours, ou aussi bien les portraits des filles du photographe.

Caron a réussi des coups incroyables, qui lui vaudront –cas unique– d’avoir deux reportages sur deux sujets différents dans le même numéro de Paris Match, et de faire la une des tous les grands journaux du monde.

Mais il n’est pas, loin s’en faut, seulement un chasseur d’images à l’intuition exceptionnelle. Ancien appelé en Algérie qui a refusé de combattre après le putsch, ce baroudeur est aussi un type qui pense, un homme doué d’une conscience.

Fragment de la planche-contact de l’un des deux rouleaux pris devant la Sorbonne, le 3 mai 1968. | Via Diaphana

Cet intuitif ultra-réactif est aussi un photographe qui sait attendre, qui retourne plusieurs fois aux mêmes endroits, qui cherche et souvent trouve ce qui témoigne de la profondeur des situations, au-delà de leur aspect le plus immédiat, le plus spectaculaire.

Exemplaire est à cet égard le travail effectué sur ce qui, à l’époque (l’été 1969), ne passait pas pour un enjeu géopolitique important: les premiers moments de la guerre civile irlandaise, documentée au plus près de la vie des habitant·es catholiques de Londonderry, en une série d’images extraordinaires qui sont aujourd’hui encore présentes sur les lieux où elles ont été prises.

Mariana Otero regarde à son tour, écoute, questionne. Elle voyage sur les traces de cet homme qui est mort quand elle avait 7 ans et qu’elle tutoie en voix off comme un proche. (…)

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«L’Assemblée», Nuit debout à ciel ouvert

Tourné pendant le grand mouvement politique du printemps 2016, le documentaire de Mariana Otero raconte au plus près des participants la quête de nouvelles manières de débattre et de décider.

Ils sont une quinzaine, assis à même le sol. Il pleut. Ils sont épuisés, et conscients d’être proches d’une impasse. Depuis plus de deux mois, ils font partie des plus actifs participants à Nuit debout, ce mouvement qui, sur la Place de la République à Paris, s’est constitué en réaction à la réforme du droit du travail connue alors sous le nom de «loi El Khomri». C’est un des plus beaux moments du film de Mariana Otero.

 

Sans surprise pour qui connaît le travail de la cinéaste d’Entre nos mains et de À ciel ouvert elle s’est dès le début intéressée à ce mouvement, et s’y est intéressée en cinéaste.

Inventant au débotté les moyens d’un tournage, elle a accompagné depuis le début d’avril 2016 le déroulement du mouvement, avec une évidente sympathie pour ses buts et pour ceux qui y participent. Mais le film qui en résulte n’est pas la chronique engagée ou militante d’un moment politique très spécifique –ou en tout cas pas seulement, et de loin.

À partir de ce qu’elle voit et entend, ressent et comprend Place de la République, Mariana Otero s’attache à rendre sensible une réflexion politique au sens à la fois le plus élevé et le plus vaste du terme.

Cette réflexion concerne tous ceux, infiniment plus nombreux que les participants et sympathisants de Nuit debout, qui s’interrogent sur les formes possibles de la vie politique aujourd’hui et de demain.

Tentatives de formes nouvelles de prises de décision.

Tous ceux qui, rejetant les schémas traditionnels de pouvoir, éprouvent le besoin de réinventer les modes de circulation des idées, les articulations du singulier et du collectif, les dispositifs de prises de décision alternatives au dirigisme centralisé, au technocratisme opaque et à la main invisible mais très intéressée et inégalitaire du marché.  

La présidentielle de 2017 ont montré qu’il s’agit, avec des réponses infiniment variées voire contradictoires –de l’abstention militante à un certain vote Front national et d’En marche à la France insoumise– de l’immense majorité de la société française actuelle. (…)

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Cannes, un grand festival… du documentaire français

C’est en tout cas un domaine pour lequel on pourra tirer un bilan très positif au terme de cette 70e édition. Les films signés Agnès Varda et JR, Claude Lanzmann, Barbet Schroeder, Raymond Depardon, Emmanuel Gras ou Mariana Otero multiplient les propositions passionnantes.

Pas seulement les Français d’ailleurs. On a évoqué ici l’importance d’À l’Ouest du Jourdain d’Amos Gitai. Et, même sans aucune prétention sur le terrain du langage cinématographique, Une suite qui dérange, suite d’Une vérité qui dérange consacré au combat d’Al Gore contre la catastrophe environnementale et ceux qui contribuent à son aggravation, est un document très intéressant, à la fois portrait d’un politique au travail et dossier informatif, avec quelques révélations sur les coulisses de la COP21.

1.Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Mais l’essentiel des propositions les plus stimulantes sont réalisées par des Français – pas forcément à domicile. On ne se lasse pas de répéter la pure merveille qu’est Visages Villages d’Agnès Varda et JR, attendu en salle le 28 juin. Ils sont, à Cannes, en bonne compagnie.

2.Napalm de Claude Lanzmann

Napalm de Claude Lanzmann est un geste fou, qu’il reviendra à chacun de trouver insupportable ou bouleversant. Le film évoque en quelques plans et quelques images d’archives le voyage du réalisateur en Corée du Nord à la fin des années 50, la guerre de Corée, Pyongyang aujourd’hui, avant de se concentrer, plein cadre, sur son seul véritable sujet, sa passion pourrait-on dire: Claude Lanzmann lui-même.

En gros plan, celui-ci conte une histoire que tous ceux qui portent attention à son œuvre connaissent puisqu’il l’a narrée par le menu dans son grand livre autobiographique, Le Lièvre de Patagonie.

Au cours de son expédition en Corée du Nord, Lanzmann a vécu une idylle brève, intense et illégale avec une infirmière coréenne. A quoi bon le filmer racontant une histoire déjà connue? Justement!

Tout change, avec la voix, avec le visage, avec le regard, avec les inflexions de ce rhéteur virtuose, entièrement habité par l’importance absolue de ce qu’il a vécu et ressenti alors, et depuis.

Et si, par-delà la désinvolture absolument injustifiable avec laquelle est traitée la sinistre réalité nord-coréenne, par delà un égocentrisme qui atteint ici des proportions surhumaines, on accepte ce pur processus d’incarnation, incarnation d’une mémoire et d’un amour, par les moyens du cinéma, il se joue quelque chose d’exceptionnel, sinon d’unique, dans ce film.

 

3.Le vénérable W, Barbet Schroeder

Avec Le Vénérable W, Barbet Schroeder revendique de compléter sa «trilogie de la terreur», après les portraits filmés d’Amin Dada et de Jacques Vergès. En fait chacun de ces films est tout à fait singulier, et cette enquête sur le moine bouddhiste appelant à la multiplication des pogroms en Birmanie contre la minorité musulmane existe dans toute sa force autonome. (…)

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