La critique selon Jean Douchet

À la mort de Jean Douchet le 22 novembre 2019, le monde du cinéma français perdait l’une de ses figures les plus emblématiques, véritable compagnon de route de la Nouvelle Vague. Sa crinière de lion déjà argentée en bataille, immuable foulard de soie autour du cou, il parlait des films avec une gourmandise à la fois inspirée et amusée. A présent est venu le tour de celui auquel le critique épicurien a donné tant de plaisir de lui rendre hommage.

« Ma méthode est fondée sur la sensibilité. » Lorsqu’au mois de mai 1987 il dit cela à ses confrères de la génération suivante, Serge Daney et Jean Narboni, Jean Douchet est exactement au milieu de son parcours de critique. Cela fait 30 ans qu’il a commencé d’écrire aux Cahiers du cinéma, et quasiment jusqu’à sa mort, à 90 ans, le 22 novembre 2019, il continuera d’exercer l’idée très personnelle qu’il se fait de son activité.

Critique de cinéma, il a donc écrit des articles (135, ce qui n’est pas un chiffre si élevé au regard de la durée de son activité), et des livres, deux sous son seul nom, consacrés à Hitchcock en 1967 et la Nouvelle Vague en 2004, un autre, Paris cinéma : une ville vue par le cinéma de 1895 à nos jours, avec Gilles Nadeau, à quoi s’ajoute deux recueils d’articles, L’Art d’aimer et La DVDéothèque de Jean Douchet, plusieurs contributions à des ouvrages collectifs, et un livre d’entretiens avec Joël Magny, L’Homme-cinéma.

Conséquente mais limitée, cette bibliographie ne rend pas compte de l’ampleur gigantesque de la pratique critique de Douchet. C’est que sa manière de faire de la critique aura surtout été orale. Jeune critique aux Cahiers du cinéma, qu’il codirige aux côtés d’Eric Rohmer de 1959 à 1963, contributeur un moment de la revue Arts, plume occasionnelle de plusieurs périodiques, à nouveau collaborateur régulier de la revue fondée par Bazin à partir des années 2000, Douchet n’a certes jamais mésestimé l’importance de l’écrit.

Mais l’énoncé oral, et plus encore la présence incarnée de celui qui se livre à l’exercice critique, aura toujours été le cœur de sa pratique. Celle-ci se sera manifestée lors d’innombrables discussions de films, dans des salles ou tout autre lieu public qui lui en donnaient l’occasion, y compris l’université où il a enseigné durant les années 1970 et 80. Mais aussi dans un exercice assez particulier, qu’il a développé avec une maestria sans égale, celle des bonus pour les DVD.

Ce rapport triangulaire – le film, lui, les mots – n’est nullement anecdotique. Il est entièrement en phase avec la critique selon Jean Douchet, et la manière dont il aura pensé et transmis le cinéma durant une soixantaine d’années – une manière extraordinairement cohérente. Il l’évoque en des termes quasiment identiques en 1961 dans son texte réflexif sur cette activité, article des Cahiers du cinéma  n°126 dont le titre, « L’art d’aimer » deviendra 26 ans plus tard celui du premier recueil de ses textes, en 1987 dans l’entretien avec Daney et Narboni qui ouvre ledit recueil, et près de 20 ans plus tard dans sa conversation avec deux autres rédacteurs des Cahiers,  en ouverture du livre qui réunit ses chroniques concernant des DVD.

Douchet ne s’est jamais voulu un théoricien. Il aura incarné jusque dans sa silhouette rabelaisienne une relation corporelle, sensuelle, tactile avec les films. Lorsqu’il quitte les Cahiers du cinéma en 1964 suite au « coup d’état » qui a renversé Rohmer pour faire place à Rivette, il commence cette pratique intensive de la parole à propos des films, pratique qui ne s’interrompra plus. Il y déploie de manière encore plus reconnaissable cette approche qui « passe par la sensation », selon sa formule.

Si Douchet est évidemment aussi un érudit, qui connaît remarquablement l’histoire du cinéma, celle-ci n’apparaît dans ses écrits et dans ses paroles qu’en renfort du « ressenti » que lui inspire un film. Bien que contemporain du déploiement de la politique des auteurs aux Cahiers du cinéma, et y ayant volontiers souscrit, se faisant par exemple le héraut du génie de Mizoguchi et de l’importance de Preminger, au fond pour lui les auteurs importent moins que les films, pris un par un.

Son dogme, qui ne variera jamais, est qu’il faut parvenir à percevoir le mouvement intérieur d’un film, dans la proximité absolu de ce qui le meut, c’est à dire sa mise en scène, et de ce qui l’émeut, lui, le spectateur. Il sera temps ensuite, éventuellement, d’identifier les permanences d’un film à l’autre du même auteur, de repérer la continuité de ce mouvement, qu’il lui arrive d’appeler « l’écriture » : c’est à dire l’ensemble des décisions de réalisation qui caractérisent un cinéaste particulier.

Le film avant l’œuvre complète, donc, et pour s’approcher du film, très souvent, son composant de base : le plan. Douchet deviendra célèbre par sa manière d’analyser les mouvements internes d’un plan, mettant en évidence, et en relation, le déplacement des personnages, les éventuels mouvements de caméra, la circulation des regards (ceux des protagonistes à l’intérieur du cadre et ceux des spectateurs par l’utilisation de points d’attention), mais aussi l’organisation de l’espace, par la lumière, par le son, par la profondeur de champ, etc.

De Fritz Lang à Hou Hsiao-hsien en passant par Renoir et Brian De Palma, les styles, voire les idées du cinéma diffèrent considérablement, les ressorts, souvent intuitifs, sont les mêmes. Pour avoir, étudiant au début des années 70, suivi toute une année un cours de Douchet uniquement dédié aux films de Minnelli, je peux témoigner de l’extraordinaire faconde avec laquelle il pouvait parler une heure durant d’une coupe entre deux plans, du recadrage d’un geste ou d’un changement de focale.

Rien de superflu dans cette parole enjouée, toujours comme traversée d’un rire intérieur, qui était plutôt la  trace du plaisir qu’il éprouvait à voir les films et à en parler. Parler de Minnelli toute une année à cette époque ? On mesure mal l’exploit, devant un amphithéâtre toujours plein, mais plein d’un auditoire qui d’ordinaire ne voulait entendre parler que de brulots révolutionnaires et de films politiques – ce dont Douchet ne se sera jamais soucié. Sa crinière de lion déjà argentée en bataille, immuable foulard de soie autour du cou, il parlait des films avec une gourmandise à la fois inspirée et amusée. (…)

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Ressources en ligne pour apprendre le cinéma

Alors que le grand chantier de l’enseignement artistique est loin d’avoir produit les effets espérés, l’activisme de terrain des enseignants en cinéma et des associations trouve des relais féconds sur la toile.

On ne pourra en tout cas pas reprocher aux candidats à la présidentielle de soûler leurs auditoires avec des propositions en matière de politique culturelle. Après avoir tenu un rôle important dans les discours et dans les actes des responsables politiques durant les années 1980-2005, l’action publique dans le domaine des arts n’a cessé de s’estomper pour ne devenir depuis dix ans qu’une variable d’ajustement des restrictions budgétaires.

Cette quasi disparition, concernant un secteur producteur de richesses aussi financières (83,6 milliards d’euros) et qui est un important bassin d’emploi (1,3 million), selon un récent rapport, était déjà perceptible lors de la précédente campagne. Pourtant, le candidat François Hollande avait inscrit une question de culture dans ses «grands chantiers», l’éducation artistique.

Malgré un geste législatif et budgétaire, le moins qu’on puisse dire est qu’en la matière, on n’a pas assisté à des développements spectaculaires au cours du quinquennat. Il serait injuste de prétendre que rien n’a été fait, comme l’atteste un récent rapport parlementaire.  Mais, tout ce quinquennat et ses impasses en témoignent dramatiquement: une politique ce n’est pas qu’une série de mesures techniques. C’est un discours, un engagement, un élan. De ce côté, le bilan est maigre, et surtout invisible.

Les élèves de la terminale option cinéma du Lycée Frédéric Mistral d’Avignon en plein tournage. (Photo P. Bastit)

Et  l’annonce d’un programme ambitieux en la matière par trois ministres (Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, et Patrick Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports) en conseil des ministres du 1er février 2017 apparaît pour le moins tardive.

Pourtant, des pratiques d’enseignement artistiques innovantes, passionnantes, diversifiées sont repérable sur le terrain. C’est notamment le cas des enseignements du cinéma à l’école («l’école» désignant ici l’ensemble du parcours scolaire, de  la maternelle à la terminale). En précisant  qu’il s’agit bien ici de cinéma, et non pas de «l’image», notion fourre-tout, paresseuse et dangereuse, comme le dénonce à juste titre un des nombreux acteurs de ce domaine, l’association Plan Libre Cinéma.

Les grands dispositifs

Les principaux dispositifs en matière de présence du cinéma dans le monde scolaire restent École et cinéma, Collège au cinéma et Lycéens et apprentis au cinéma  coordonnés par le Centre national du cinéma (CNC), l’Éducation nationale et les collectivités territoriales.

Le dispositif qui s’adresse aux plus jeunes (maternelle et école communale) est mis en œuvre sur le terrain par l’association Les Enfants de cinéma, qui vient de faire paraître un impressionnant bilan de vingt ans d’action, École au cinéma 1995-2015.

Une des principales figures de ce dispositif, Carole Desbarats, y rappelle les enjeux de la présence du du cinéma au sein de l’école:

«Le cinéma n’a pas à être défendu contre la télévision ou la littérature. Il a être revendiqué parce que partie prenante des humanités modernes (…) [en l’absence d’éducation au cinéma] on condamne ceux qui ne sont pas des héritiers à ne voir que des produits industriels, à être abreuvés de junkfilm comme l’industrie agro-alimentaire les abreuve de junkfood

Un tel discours combattif s’adresse aussi bien aux autorités académiques (rectorat, inspection, rédacteurs des programmes) qu’aux proviseurs mais aussi aux enseignants, loin d’être tous conquis, et aux parents.

La place réelle et la dynamique du cinéma au sein des dispositifs scolaires repose en effet encore très largement sur l’engagement personnel, au-delà des exigences minimum de métiers dont on sait par ailleurs les contraintes considérables. (…-

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