«L’Affaire collective» et «Le Genou d’Ahed», alpha et oméga du film politique

Le Genou d’Ahed: Avshalom Pollak et Nur Fibak, entre haine et désir, à la folie.

Le documentaire du Roumain Alexander Nanau et le pamphlet de l’Israélien Nadav Lapid explorent des voies originales de mise en question du fonctionnement de la société dont ils sont issus.

Deux films sortent ce mercredi 15 septembre sur les écrans, qui matérialisent de manière aussi diverse que possible l’idée de cinéma politique. De la politique, il y en a assurément partout et toujours dans les films, mais ces deux-là en font leur sujet explicite et central.

Ils ont aussi en commun d’être des critiques radicales du pays dont chacun d’eux est originaire, la Roumanie pour L’Affaire collective, Israël pour Le Genou d’Ahed, critiques qui, au-delà de l’hétérogénéité flagrante des situations, mettent en évidence non seulement un dysfonctionnement des institutions mais un effondrement moral, une crise profonde des valeurs.

Leur approche est aussi éloignée que possible: documentaire d’enquête aux airs de thriller pour le premier, essai aux confins de la performance et du pamphlet pour le second. Chacun à sa manière, ils manifestent les possibilités du cinéma pour prendre en charge les états du monde actuel comme il ne va pas.

«L’Affaire collective» d’Alexander Nanau

Le titre s’appuie sur un triste calembour: Colectiv était le nom d’une boîte de nuit de Bucarest, dont l’incendie en octobre 2015 a causé la mort immédiate de vingt-six personnes. Le drame a mis en évidence des phénomènes de corruption généralisée qui ont suscité des manifestations ayant mené à la démission du gouvernement.

Mais dans les semaines qui ont suivi l’incendie, trente-sept autres personnes sont mortes à l’hôpital, pour la plupart de maladies nosocomiales. Ces deux séries de morts braquent un projecteur accusateur sur la collectivité nationale, ses élus, ses médias, ses organes publics, et sa population.

Dans les semaines qui ont suivi le drame, l’enquête du journaliste Cătălin Tolontan, grâce notamment au témoignage de deux médecins lanceuses d’alerte, a mis en lumière un vaste système de corruption dans le milieu hospitalier roumain, qui concerne notamment les produits antibactériens.

Cette enquête est suivie pas à pas par Alexander Nanau, tandis qu’elle soulève un vent d’indignation dans une partie de l’opinion. Alors que des rebondissements dramatiques se succèdent, les révélations du journaliste amènent au remplacement du ministre de la Santé, issu du même système hospitalier, par un jeune activiste en faveur des droits des malades.

C’est alors lui, Vlad Voiculescu, qui devient le personnage principal du film, ayant admis le réalisateur dans les locaux du ministère et lui ayant permis d’assister aux prises de décision, face à une généralisation des preuves de corruption et de manipulations frauduleuses.

Même s’il n’apparaît pas à l’écran, Nanau est le troisième personnage principal de son film, le triangle qui se construit entre le journaliste, le ministre et le réalisateur mettant en évidence les possibilités et les limites de leurs tentatives de peser sur la réalité de leur pays.

Construit comme un de ces films noirs avec Humphrey Bogart où la presse fait triompher la démocratie, L’Affaire collective en a le tonus, mais pour un constat bien moins optimiste.

Il se regarde aujourd’hui autrement qu’au moment où il a été tourné, avant la pandémie de Covid: les interrogations sur la véracité des informations diffusées par le pouvoir, notamment en matière de santé, et les manipulations par les politiciens populistes et les intérêts qu’ils servent y trouvent des échos, d’ailleurs parfois contradictoires, qui renforcent encore la force et la pertinence du film.

«Le Genou d’Ahed» de Nadav Lapid

Invité par un petit centre culturel dans le désert du Néguev afin de présenter son nouveau film, un réalisateur est accueilli par une jeune femme passionnément habitée de désirs complexes, et qu’elle peine à exprimer ou à ordonner.

Attirée par lui, elle est aussi à la fois sincèrement passionnée par les arts et la culture dont elle l’activiste locale, et la représentante d’un État autoritaire qui exige des artistes, notamment des cinéastes, des formes d’allégeance de plus en plus contraignantes. (…)

LIRE LA SUITE

«Histoire d’un regard», mémoire vive d’un photographe au cœur de son temps

À gauche, l’un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.

En explorant l’œuvre de Gilles Caron, Mariana Otero compose à la fois le portrait d’un grand du reportage, l’évocation d’événements cruciaux et la démonstration de la puissance de l’image.

Il est mort il y a cinquante ans. Il avait 30 ans. Il a travaillé six ans. Il laisse des milliers d’images. Du photographe Gilles Caron, la cinéaste Mariana Otero ne connaît que certains clichés, les plus célèbres: Cohn-Bendit défiant un policier du regard, les enfants squelettiques du Biafra, les soldats israéliens arrivant au mur des Lamentations, les chars russes à Prague.

Elle part de là. Elle part en voyage, un voyage à travers le temps, à travers l’histoire. Au cours de sa brève carrière, Caron se sera trouvé plus souvent qu’aucun autre au bon endroit au bon moment, captant des visions inoubliables de nombre des événements les plus décisifs de cette époque –mais pas seulement.

 

Loin de toute fétichisation de l’image choc, Mariana Otero explore pas à pas les contextes, revisite les autres photos de la même situation devenue icône, qui racontent mille autres aspects –de ce qui s’est passé alors, de comment a pensé, senti et agi Gilles Caron, du fonctionnement des médias d’alors et d’aujourd’hui, de ce que cache une image, aussi forte soit-elle (ou d’autant plus qu’elle est forte), dans l’instant même où elle montre.

Pas que des coups

La cinéaste explore également les autres photos, prises ailleurs, celles de situations moins cruciales, moins historiques. Elles témoignent du tout-venant de ce que produisent les reporters d’images, inscrivent les événements-clés dans le fil des jours.

Le cinéma (tournages de La guerre est finie d’Alain Resnais, de Week-end de Jean-Luc Godard et de Baisers volés de François Truffaut) voisine, parfois sur la même planche-contact, avec la guerre des Six-Jours, ou aussi bien les portraits des filles du photographe.

Caron a réussi des coups incroyables, qui lui vaudront –cas unique– d’avoir deux reportages sur deux sujets différents dans le même numéro de Paris Match, et de faire la une des tous les grands journaux du monde.

Mais il n’est pas, loin s’en faut, seulement un chasseur d’images à l’intuition exceptionnelle. Ancien appelé en Algérie qui a refusé de combattre après le putsch, ce baroudeur est aussi un type qui pense, un homme doué d’une conscience.

Fragment de la planche-contact de l’un des deux rouleaux pris devant la Sorbonne, le 3 mai 1968. | Via Diaphana

Cet intuitif ultra-réactif est aussi un photographe qui sait attendre, qui retourne plusieurs fois aux mêmes endroits, qui cherche et souvent trouve ce qui témoigne de la profondeur des situations, au-delà de leur aspect le plus immédiat, le plus spectaculaire.

Exemplaire est à cet égard le travail effectué sur ce qui, à l’époque (l’été 1969), ne passait pas pour un enjeu géopolitique important: les premiers moments de la guerre civile irlandaise, documentée au plus près de la vie des habitant·es catholiques de Londonderry, en une série d’images extraordinaires qui sont aujourd’hui encore présentes sur les lieux où elles ont été prises.

Mariana Otero regarde à son tour, écoute, questionne. Elle voyage sur les traces de cet homme qui est mort quand elle avait 7 ans et qu’elle tutoie en voix off comme un proche. (…)

LIRE LA SUITE