À voir au cinéma: «Les Survivants du Che», «Adieu monde cruel», «Rose», «Hair, Paper, Water»

L’enfant de Hair, Paper, Water qui découvre un monde archaïque où se dessine une partie de son futur

Documentaires ou fictions, historiques ou contemporains, les films de Christophe Dimitri Réveille, Félix de Givry, Markus Schleinzer ou Nicolas Graux et Trương Minh Quý sont des découvertes aussi mémorables qu’inattendues.

Temps de lecture: 7 minutes

«Les Survivants du Che» de Christophe Dimitri Réveille

Documentaire présenté très discrètement en marge du dernier Festival de Cannes, le film de Christophe Dimitri Réveille aurait mérité une bien plus grande visibilité. C’était rien moins que le plus grand film d’aventure montré sur la Croisette cette année: Les Survivants du Che, c’est Les Aventuriers de l’arche perdue, mais en vrai.

Une archive montrant Ernesto «Che» Guevara, dans Les Survivants du Che. | © ICAIC / Festival de Cannes
Une archive montrant Ernesto «Che» Guevara, dans Les Survivants du Che. | © ICAIC / Festival de Cannes

En octobre 1967, les derniers combattants de la force insurrectionnelle qu’Ernesto Guevara a tenté d’implanter en Bolivie sont 17. Ils sont traqués par les troupes d’élite de la dictature du général Hugo Banzer Suárez alors au pouvoir. Au cours d’un ultime combat, 10 d’entre eux sont tués, un est fait prisonnier, Guevara, qui sera ensuite assassiné dans l’école du village de Las Higueras.

Cette histoire a traversé les décennies, contribuant à faire du Che une figure culte un peu partout dans le monde… mais cette histoire est incomplète. Il y manque les six hommes qui ont échappé à l’embuscade, trois Cubains et trois Boliviens. Le film raconte ce qui leur est arrivé.

Poursuivis sans relâche par des milliers de soldats avec l’appui de l’appareil militaire des États-Unis, ces six survivants vont parcourir 2.400 kilomètres, pour l’essentiel à pied, à travers les jungles et les montagnes. Caméra à la main, Christophe Dimitri Réveille a refait l’intégralité de leur odyssée.

Il raconte non seulement cette histoire hors norme, mais aussi le contexte dans lequel elle s’inscrit et qui commence par les combats dans les montagnes de la Sierra Maestra qui mèneront à la victoire de la révolution cubaine contre la dictature mafieuse installée par les États-Unis dans l’île.

Parmi les guérilleros vainqueurs en 1959, des paysans devenus des combattants aguerris, qui huit ans plus tard accompagneront Guevara dans l’expédition plus qu’incertaine en Bolivie.

Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, plus d'un demi-siècle après son engagement dans la lutte de libération de Cuba, 45 ans après l'exploit de la survie en Bolivie, à… Ivry-sur-Seine, toujours combattant révolutionnaire. | Capture d'écran de la bande annonce via Paname Distribution
Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, plus d’un demi-siècle après son engagement dans la lutte de libération de Cuba, 45 ans après l’exploit de la survie en Bolivie, à… Ivry-sur-Seine, toujours combattant révolutionnaire. | Capture d’écran de la bande annonce via Paname Distribution

Le réalisateur raconte cela avec ses propres images tournées sur place, avec des archives quand il y en a, avec des séquences animées quand il n’y a rien. Et surtout il a retrouvé, outre Régis Debray qui apporte un éclairage bienvenu, six survivants de cette histoire: sont interrogés les trois guérilleros cubains, Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, Harry Villegas, dit Pombo, et Leonardo Tamayo Núñez, dit Urbano, ainsi que le dirigeant syndical bolivien venu à la fin leur prêter main-forte et organiser leur passage au Chili où les attendrait Salvador Allende, Efrain Quicanes dit El Negro.

Mais Christophe Dimitri Réveille a également retrouvé et obtenu des entretiens avec le colonel bolivien qui commandait la traque et a directement ordonné l’assassinat de Guevara, ainsi qu’avec l’officier de la CIA envoyé sur place et qui a supervisé toute l’opération. Leurs témoignages sont, tous, extraordinaires.

Exploit physique (avoir refait ce parcours insensé et filmé tout du long), exploit journalistique (avoir retrouvé les protagonistes et obtenu leurs témoignages), Les Survivants du Che est aussi un exploit cinématographique.

La reconstitution en animation d'un épisode de l'odyssée des survivants. | Paname Distribution
La reconstitution en animation d’un épisode de l’odyssée des survivants. | Paname Distribution

Il maintient un rythme de film d’action tout en réussissant ce qui est devenu une tendance forte du cinéma documentaire, souvent mobilisée, rarement réussie: l’hétérogénéité des images et des approches. L’usage de l’animation notamment, est ici très légitime et efficace pour figurer ce qui n’a pu être enregistré, mais en s’appuyant sur des descriptions précises des lieux et des faits.

Il y a plus, et qui fait toute l’importance du film. Avec Benigno, Pombo et Urbano, c’est encore une autre histoire qui se fait entendre. Celle d’une certitude du bien-fondé de l’affrontement avec les forces de l’injustice et de l’oppression, de la fidélité à un idéal à travers des décennies de combat, de souffrances, de désillusions.

Ils connaitront ensuite des destins différents, qu’évoque aussi ce film tourné sur près de vingt ans. Des destins qui ont, eux aussi, beaucoup à dire sur aujourd’hui.

Les Survivants du Che

de Christophe Dimitri Réveille

Séances

Durée: 1h34

Sortie 9 septembre 2026

«Adieu monde cruel» de Félix de Givry

Le jeune Otto, ne supportant plus le harcèlement infligé par quelques élèves de sa classe de troisième, a mis fin à ses jours. Tandis que les adultes gèrent cette triste circonstance, il en faudra plus pour empêcher Léna, qui aime Otto, de mettre en place ce qui est nécessaire.

Le sens de l’initiative et du récit des deux adolescents permettront à Otto de vivre des aventures heureuses au bord de la Manche, dans un squat où l’accueille un jeune sage.

Image de l'exclusion d'Otto (Milo Machado-Graner) et citation des 400 Coups, ce qui n'empêchera ni le garçon ni le film de prendre leur envol. | Diaphana Distribution
Image de l’exclusion d’Otto (Milo Machado-Graner) et citation des 400 Coups, ce qui n’empêchera ni le garçon ni le film de prendre leur envol. | Diaphana Distribution

C’est un conte assez fantastique et au moins aussi réaliste, cela vibre et intrigue. Premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel traverse avec hardiesse et légèreté une longue histoire du cinéma consacrée à la sortie de l’enfance, écoute ce qui résonne de courage et d’angoisse chez ses jeunes protagonistes, et fait souvent sourire.

Débuté par une course-poursuite, continué avec une échappée et des trajectoires qui cherchent à inventer la possibilité de se rencontrer, ce premier film attentif aussi à ce qui circule ou se bloque dans une petite ville d’aujourd’hui est le plus prometteur des mouvements. Et qu’il fasse écho, avec les moyens de la fiction, à une actualité tragique, participe de sa pertinence.

Présenté au Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique, il s’y est imposé comme un des marqueurs d’un beau renouvellement du cinéma français, avec l’entrée en lice de jeunes réalisateurs et réalisatrices. Sans rien devoir à personne, Adieu monde cruel s’inscrit dans la lignée d’un cinéma libre et sans arrogance, qui est une vraie bouffée d’air pur.

Adieu monde cruel

De Félix de Givry

Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Françoise Lebrun, Maja Sandoz

Séances

Durée: 1h33

Sortie le 9 septembre 2026

«Rose» de Markus Schleinzer

Deux forces convergent d’emblée pour faire de Rose, troisième film du réalisateur autrichien Markus Schleinzer, une expérience impressionnante. L’une tient aux images, dont le noir et blanc dans la campagne germanique du XVIIᵉ siècle prend d’emblée des allures de gravure au burin, dans la tradition de Dürer.

Sandra Hüller dans le rôle titre d'un film dont le mystère est de ne pas avoir de secret. | KMBO
Sandra Hüller dans le rôle titre d’un film dont le mystère est de ne pas avoir de secret. | KMBO

Ce n’est pas tant que les images sont belles (elles le sont), mais elles sont surtout habitées de présences, à la fois très matérielles (les corps, les objets en bois et en métal, en tissu ou en argile, la boue des chemins, la brume sur les champs…) et riches d’assonances poétiques, romanesques, voire fantomatiques.

L’autre force, qui est un geste de mise en scène aussi simple qu’efficace, est de savoir que celui qui débarque dans un village pour s’y installer, soldat revenant de guerre, est interprété par Sandra Hüller.

Dès lors, tout le processus narratif quant à la possibilité, quant aux raisons et quant aux effets du travestissement du personnage dont le véritable prénom donne son titre au film se développe en mettant les spectateurs dans une position singulière, et qui s’avère très féconde.

Savoir à l’avance que cet arrivant balafré, taciturne, dur à la tâche et prompt à aider ses voisins est incarné par une femme déplace les ressorts de ce qui n’est plus un suspense (est-ce un homme ou une femme?) pour amplifier l’attention à ce que font, pratiquement, les protagonistes.

Grâce aussi à l’impressionnante puissance de jeu de l’actrice, à bon droit récompensée de l’Ours d’argent de la meilleure actrice à la dernière Berlinale, le cinéaste réussit un récit tendu et incarné, variation féministe sur le schéma du Retour de Martin Guerre qui se souvient de la Jeanne d’Arc de Robert Bresson comme de Dies Irae de Carl Dreyer.

Rose

De Markus Schleinzer

Avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt, Godehard Giese

Séances

Durée: 1h34

Sortie le 9 septembre 2026

«Hair, Paper, Water» de Nicolas Graux et Trương Minh Quý

Ce titre curieux peut faire penser à «Pierre, feuille, ciseaux», et pourquoi pas? Le film a en effet ce côté de surgissement rejoué sans cesse, avec un système de références à la fois très simples mais permettant des jeux multiples.

La vieille dame dit les noms des choses dans sa langue, le Ruc, langue d’une minorité vietnamienne. Et ces choses apparaissent l’écran, comme si elle les appelait.

Madame Hau dans le paysage de son enfance, où les éléments immémoriaux cohabitent avec les signes modernes. | Lights On Film
Madame Hau dans le paysage de son enfance, où les éléments immémoriaux cohabitent avec les signes modernes. |Petit Chaos Distribution

Elle les dit à un enfant, qui est peut-être son petit-fils, sans doute pour lui transmettre cette langue dont une légende explique pourquoi elle est sans écriture. Elle les dit aux réalisateurs, pour qu’elle soit entendue, qu’elle circule. Elle nous les dit à nous, spectateurs et spectatrices, comme on offrirait des cadeaux apparemment sans valeur, et en fait très précieux.

Avec ses deux sœurs, madame Hau a grandi dans des grottes, en un temps où il y avait des tigres alentour, et où il fallait parfois disputer l’espace aux chauves-souris. Aujourd’hui, plus de tigres mais toujours des sangsues dans le fleuve. Elle habite encore dans la jungle, à la frontière du Laos, mais dans une maison, et découvre, effarée, les gratte-ciel de Saïgon, où vit une jeune fille du village qui vient d’accoucher.

Elle lui a apporté les herbes médicinales qu’elle connait, comme elle connait ce qu’il faut faire face aux menaces des intempéries et des animaux. Mais pas face aux maux du monde moderne.

Le film réalisé à ses côtés par Nicolas Graux et Trương Minh Quý n’est pas un document ethnographique mais un poème. Un poème de matières et de sonorités, de signes partagés et de gestes appris de génération en génération. La splendeur des images, et des sons (on découvre au générique de fin la présence du génial sound designer Ernst Karel) nourrit une approche très singulière.

Cosigné par le réalisateur vietnamien Trương Minh Quý découvert avec le si beau Viet and Nam et le réalisateur belge Nicolas Graux, Hair, Paper, Water est un étonnant film contemplatif composé de plans très brefs. Ayant utilisé une caméra ancienne qui n’accepte que des petites bobines de 16 mm, les cinéastes en tirent un langage frémissant de multiples vues brèves mais qui ouvrent d’immenses espaces à la rêverie, aux associations d’idées, à des rencontres.

C’est exemplairement vrai des trois mots qui composent le titre et dont la vieille madame Hau donne la version en Ruc. Les cheveux, dont les changements de longueur à l’écran traduisent que tout n’est pas tourné au même moment, ont aussi été à une époque une marchandise ayant permis la survie de sa famille.

Le papier est celui des livres dans lesquels le petit garçon apprend à lire (en vietnamien), surface de transmission en contrepoint de ce que lui partage sa grand-mère, et la raison des impressionnantes tailles de troncs d’acacias, récoltés pour la pâte à papier.

Quant à l’eau, nourricière ou menaçante, voire prête à tout submerger, elle est partout –y compris pour une brève séquence au bord de la mer, destination aussi exotique que le grand centre urbain pour la vieille dame et le petit garçon, la bande son tonitruante confirmant le rapprochement.

Riche de visions inattendues qui enchantent des objets et des moments quotidiens, Hair, Paper, Water (pourquoi un titre en anglais?) semble le plus minimaliste des projets. Et il ouvre un cosmos.

Hair, Paper, Water

De Nicolas Graux et Trương Minh Quý 

Séances

Durée: 1h11

Sortie le 9 septembre 2026

Les bonnes surprises de «Brief History of a Family» et «À feu doux»

Shuo (Sun Xilun) sur le porte-bagage de Wei (Lin Muran), ami ou rival?

Abordant l’adolescence ou le troisième âge, le premier film de Lin Jianjie et celui de Sarah Friedland étonnent et détonnent par leur façon de décaler les codes des films de famille.

«Brief History of a Family», de Lin Jianjie

Le ballon a surgi du hors-champ, heurté le lycéen qui s’exerçait à la barre fixe. Il est tombé, s’est blessé. Le dénuement de l’image, le son intense, c’était presque comme un rêve. Lorsqu’un autre élève, Wei, accompagne Shuo à l’infirmerie et l’invite ensuite chez lui, on devine que c’est lui qui a lancé le ballon, sans savoir si c’était volontaire.

Ainsi se déroulera le premier film du réalisateur chinois Lin Jianjie, dans des environnements à la fois stylisés et très lisibles, dans des atmosphères où flotte constamment une incertitude non sur ce qui se passe, mais sur la manière de relier les actes des quatre principaux protagonistes, les deux adolescents et les parents de Wei, qui peu à peu accueillent complètement Shuo chez eux.

Aisés, cultivés, ambitieux, «modernes», les parents sont affligés du peu de goût de leur fils pour les études, sans considération pour ce qui intéresse l’adolescent (l’escrime). Chacun·e à sa façon, le père et la mère reconnaissent dans Shuo, corps étranger introduit dans la cellule familiale déséquilibrée, des qualités qu’ils auraient tant espéré pour leur rejeton.

Issu d’une famille très pauvre où règnent violence et alcoolisme, Shuo construit pas à pas sa place dans la famille de Wei, qui voit se déliter son statut d’ami protecteur et se sent bientôt en position d’infériorité dans son propre foyer.

Chez les parents de Wei, des regards où s'échangent questions et sous-entendus, espoirs et défis. | Tandem

Chez les parents de Wei, des regards où s’échangent questions et sous-entendus, espoirs et défis. | Tandem

La réussite de Brief History of a Family (dont rien ne justifie qu’il ne sorte pas sous le titre «Brève histoire d’une famille») tient à la limpidité des ressorts qui animent chaque personnage, tout en conservant une ambiance trouble, aux franges du thriller et du fantastique. Portrait indirect d’une part importante de la Chine actuelle, celle qui a profité matériellement et culturellement de l’essor économique des vingt-cinq premières années du siècle, le film raconte des modes de vie, des quartiers, des «signes de vie» où l’injustice tient aussi une grande place.

Par petites séquences tendues, faussement harmonieuses, il déploie un mystère qui ne tient à aucun secret, mais à l’étrangeté insoluble d’un état de la réalité où rien ne peut correspondre aux représentations que s’en fait chacun et chacune.

Là résident les menaces, la tristesse, parfois le comique et parfois la violence, et souvent une forme désenchantée de tendresse. À plusieurs reprises, des plans filmés à la verticale, de très haut, évoquent une observation au microscope de cellules, comme on l’a vu, sous forme de gag, au début du film –et la formation de biochimiste du réalisateur confirme le rapprochement.

D’une élégance volontairement froide, mais qui observe ses protagonistes avec une forme de compassion sans prétendre posséder de solution ni faire la morale, la mise en scène sophistiquée sans affectation de Lin Jianjie raconte ainsi beaucoup sans rien imposer.

En douceur, il interroge aussi les préjugés des spectateurs sur la famille et sur les rapports sociaux, en jouant à la fois des repères dominants sur l’organisation des relations humaines et des codes du thriller, voire du film d’horreur, tout en proposant de possibles retournements.

Brief History of a Family
De Lin Jianjie
Avec Sun Xilun, Lin Muran, Zu Feng, Guo Keyu
Durée: 1h40
Sortie le 13 août 2025

«À feu doux», de Sarah Friedland

Le premier long-métrage de celle qui a notamment été l’assistante de Kelly Reichardt est curieux à plus d’un titre. D’abord parce que, contre toute vraisemblance, se maintient longtemps l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un documentaire, tandis que la caméra accompagne Ruth, cette dame âgée qui accueille dans sa belle maison un visiteur qu’elle ne reconnaît pas, mais qui lui plaît bien.

L’homme emmène la femme dans ce qui s’avère être un Ehpad haut de gamme, où il installe sa mère, qui ne sait plus qui il est. Forcément film de fiction, même si hors États-Unis l’actrice Kathleen Chalfant, surtout connue pour ses rôles au théâtre, n’est guère célèbre, À feu doux maintient durant toute sa durée une teneur documentaire, qui tient à la manière de filmer et à l’attention aux détails, quand bien même les situations relèvent clairement de la fiction. (…)

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Cannes 2024, jour 4: «Bird», «Diamant brut», «Furiosa», «Vingt Dieux», rages adolescentes

Totone (Clément Favreau) et Claire (Lucas Garret) dans «Vingt Dieux» de Louise Courvoisier

Les films d’Andrea Arnold et de Louise Courvoisier inventent d’impressionnants personnages adolescents portés par une fureur de vivre qui irradie l’écran. De manière moins convaincante, cette tension est aussi au centre du blockbuster de George Miller comme du premier film d’Agathe Riedinger.

Fille ou garçon, dans les cités, à la campagne ou dans un désert de science fiction, des figures d’adolescent(e)s habitées d’une rage d’exister et prêtes à tout pour s’inventer au moins une survie ont dessiné des pointillés inégaux mais significatifs à travers les sélections du début de festival. Avec, au passage, la présence plus que remarquable de trois réalisatrices.

«Bird» d’Andrea Arnold (Compétition officielle)

Désormais valeur sûre du cinéma d’auteur (et, donc, d’autrice) européen, la Britannique Andrea Arnold impose séquence après séquence à la fois une véritable héroïne de cinéma, Bailey, et une manière bien à elle de raconter son histoire.

Bailey (Nikiya Adams) lors d’un rare moment d’abandon, dans Bird d’Andrea Arnold. | Ad Vitam

Au son tonitruant du hard rock et des exubérances violentes des voix qui répondent à l’agressivité des tatouages et des gestuelles dans les cités déshéritées, entre terrain vague, squat et immeubles pourris, il n’y a pas vraiment de sens à être une fille de 12 ans.

C’est bien ainsi que le vit Bailey, qui affirme une maturité et une combattivité aussi inépuisables qu’intraitables, face à son père infantile et possessif qui va se marier, à son demi-frère dont la copine de 14 ans est enceinte, aux mecs qui trainent, friment ou menacent.

Pourtant quelque chose d’autre va se frayer un chemin, qui ne change pas Bailey mais la rend plus forte et plus complexe, lorsqu’elle croise en plein champ le curieux type qui dit s’appeler Bird. Et qui, de fait, semble passer l’essentiel de son temps perché sur les toits.

Mais dans Bird, le film, il n’y a pas une histoire mais six ou sept, il n’y a pas un univers (social et adolescent) mais une multiplicité de rapports au monde, de l’onirisme délirant au réalisme ras du bitume.

La manière dont, avec ses multiples protagonistes pas tous humains (les oiseaux, les chevaux, les chiens et d’autres encore ont un rôle à eux dans l’affaire), la cinéaste de Fish Tank et d’American Honey circule entre ces lignes de récits poétiques, brutales, joueuses, raides dingues, affectueuses, voilà la véritable merveille du film.

Elle fait que celui-ci, au-delà de ses personnages pourtant de plus en plus attachants, devient un sorte de conte épique à la fois très contemporain et mythologique, porté par un élan de mise en scène d’une rare puissance et d’une grande délicatesse.

«Diamant brut» d’Agathe Riedinger (Compétition officielle)

La proximité avec le film d’Andrea Arnold de ce premier long métrage lui aussi centré sur une jeune fille prête à tout pour ne pas subir le déterminisme du monde misérable où elle est née, en l’occurrence du côté de Fréjus, ne rend pas service au film d’Agathe Riedinger.

Et il est vrai que si on retrouve dans Diamant brut une énergie rageuse comparable à celle de Bailey, la situation de Liane, fascinée par les réseaux sociaux et entièrement vouée à son rêve d’être choisie par un casting de téléréalité peine à créer un lien entre le personnage et qui la regarde.

Liane (Malou Khebizi), corps trafiqué et accessoires douloureux, fascinée par son image dans Diamant brut d’Agathe Riedinger. | Pyramide Distribution

Les ravages physiques et mentaux de l’univers frelaté auquel elle adhère corps et âme sont omniprésents sans ouvrir vers aucune dynamique, tandis qu’autour de Liane se déchaine un rodéo d’affects, d’injonctions, de modèles et contre modèles de comportements.

Plus que le sort de la jeune fille, finalement scellé par un coup de force scénaristique qui aurait pu aussi bien être à l’opposé, c’est d’ailleurs cette palette aussi sinistre que contrastée de ce qui se présente à une jeune femme pauvre dans la France d’aujourd’hui –pour le dire sans détour, le choix entre de la merde et de la merde– qui est le véritable matériau d’un film aux promesses seulement en partie tenues. (…)

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