«Terminal Sud» ou les démons au coin de la rue

Le médecin (Ramzy Bedia) arrêté à un barrage. | Potemkine

Le film de Rabah Ameur-Zaïmèche donne à voir un lieu fictif à partir de faits tragiques et interroge sous forme de thriller onirique les sociétés contaminées par des rapports de force barbare.

C’est ici et là-bas. Aujourd’hui, bientôt, dans les années 1990.

Des types avec des armes s’affrontent. Ils sont militaires, policiers, terroristes, gangsters, justiciers. Cruels et brutaux, sûrs de leur bon droit. Les autres, ceux qui n’ont pas d’armes, trinquent et souffrent, se taisent.

La journaliste ne s’est pas tue –elle ne parlera plus. Le docteur soigne. Il ne s’en tirera pas si aisément. Il n’y a pas d’échappatoire, aucun espace neutre.

Implacable mais attentif, Rabah Ameur-Zaïmèche réalise une fable qui se passe à la fois en France et en Algérie; et ailleurs, dans un avenir proche, durant les années noires.

Tout ce qu’il montre –les faux barrages qui pillent les civils et tuent les troufions en permission, les vrais barrages qui maltraitent et humilient, la torture, la veulerie, la peur qui empoisonne le quotidien– tout cela a eu lieu, a lieu, aura lieu.

À la fois stylisé et réaliste, le cinéaste montre la terreur au quotidien, qui ne se situe pas forcément au loin. | Potemkine

Avec un aplomb terrible et simple, le cinéaste des Chants de Mandrin et de Bled Number One fusionne actualité et imaginaire dans un chaudron incandescent de réalisme.

Ramzy Bedia en docteur courage

Cette plongée aux enfers se fait aux côtés d’un guide impressionnant de force et de présence, l’acteur Ramzy Bedia.

Séquence après séquence, on ne cesse de découvrir l’étendue et la profondeur du talent de l’ancien partenaire d’Éric Judor. Sa manière à la fois lasse, têtue et douloureuse de ne pas dévier de son chemin donne au médecin qu’il incarne une force qui n’est pas seulement celle d’un personnage, mais celle d’une idée, et celle du film lui-même.

Mémoire longue et émotions

On y entend des questions telles que: «Comment en est-on arrivé là?» ou «C’est ça, notre pays?». Si le réalisateur n’a pas plus qu’un autre les réponses, et n’y prétend pas, la filiation très lisible entre la séance de torture que vaut au docteur le respect de son devoir de soigner et l’héritage colonial, en particulier de la guerre d’Algérie, renvoie à une mémoire plus longue, d’un passé qui lui non plus n’est pas passé. (…)

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«Demons in Paradise», voyage au cœur des ténèbres

Avec émotion et attention, le film de Jude Ratnam explore au présent les traces de l’atroce guerre civile qui a ravagé le Sri Lanka pendant trente ans.

Parmi les stands de la fête, un enfant joue. Il a 7 ans. Il appelle son papa. En voix off, son père, le réalisateur, répond. Il répond qu’aujourd’hui encore, il a peur lorsqu’une voix crie son nom.

Jude Ratnam avait le même âge que son fils aujourd’hui lorsqu’ont commencé les pogroms anti-Tamoul à Colombo, sa ville natale, la capitale du Sri Lanka. Avec sa famille, il a fui, rejoint le nord de l’île où l’ethnie dont il est issu est majoritaire.

Dans les années qui ont suivi, des groupes se sont formés pour protéger la communauté, essayer d’imposer son autonomie, puis son indépendance. L’armée a réagi brutalement.

Ce fut le début d’une atroce guerre civile de trente ans, jusqu’à l’écrasement en 2009 par les Cingalais des Tamouls dont le mouvement des Tigres, le LTTE, avait pris le pouvoir.

Remettre l’histoire en mouvement

Ratnam a vécu de l’intérieur cette histoire. Il la raconte depuis aujourd’hui. Il refait les trajets, retrouve les gens, les lieux. Quelques archives, toujours en situation (une photo, ce n’est pas juste un document, c’est quelqu’un qui possède cette photo pour une raison précise –et dit pourquoi), des gestes, des paroles.

Le film est en mouvement. Des hommes, des femmes aussi, souvent, s’approchent. Parfois on voit seulement des braises qui rougeoient dans la nuit, et on entend des souvenirs, si concrets et si atroces qu’il n’y a pas besoin de montrer celui qui parle (et qui peut-être ne le veut pas).

Demons in Paradise avance dans l’espace et voyage dans le temps, traverse les forêts et les ruines, longe les champs, à pied, en bus, en vélo, en train. Ce monde très concret qui fut si longtemps, et si récemment, à feu et à sang, au milieu d’une nature exubérante, dans des paysages sublimes, n’est pas un monde simpliste. (…)

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Karim Moussaoui, l’«hirondelle» d’un renouveau du cinéma algérien?

La sortie en salle d’«En attendant les hirondelles» de Karim Moussaoui met en évidence l’émergence d’une jeune génération de réalisateurs (et aussi de scénaristes, de producteurs, d’acteurs). Le Festival de Montpellier vient d’en réunir les principaux représentants.

(Sur la photo, de gauche à droite: Amina Haddad, Mohamed Yargui, Amel Blidi, Sofia Djama, Lyes Salem, Karim Moussaoui, Adila Bendimerad, Damien Ounouri, Hassen Ferhani, Djamel Kerkar)

 

La sortie sur les écrans français le 8 novembre d’En attendant les hirondelles est la possibilité de découvrir un très beau film. C’est aussi un signe fort d’un possible essor d’un jeune cinéma algérien. Un des principaux programmes de la 39e édition du CinéMed, le Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, était dédié à ce phénomène.

Un hommage particulier y était rendu à celui qui est désormais unanimement considéré comme la figure tutélaire, après avoir traversé les décennies, les pires difficultés et de terribles dangers: Merzak Allouache, 73 ans, auteur d’un des meilleurs films de son pays dans les années 1970, Omar Gatlato, signataire de l’essentiel Bab-el-Oued City en pleine guerre civile et inlassable chroniqueur des malheurs et des espoirs de son peuple (Le Repenti, Les Terrasses, Madame courage).

Bab-el-Oued City de Merzak Allouache (1994)

Pour être complet, il aurait été juste que figurent aussi les quelques représentants de la génération suivante, notamment les deux figures importantes que sont le radical et inspiré Tariq Teguia (Rome plutôt que vous, Inland, Révolution Zendj) et le grand documentariste Malek Ben Smaïl (La Chine est encore loin,), auquel il faudrait ajouter le solitaire et talentueux Amor Akkar (La Maison jaune).

Il reste qu’incontestablement il se passe quelque chose de l’ordre d’une émergence collective, générationnelle, dans le cinéma algérien actuel, et que c’est surtout ce que la manifestation pilotée par Christophe Leparc a souhaité éclairer. Le 25 octobre, elle a réuni la plupart des membres de ce qui y a été appelé «la jeune garde du cinéma algérien».

S’y sont retrouvés Hassan Ferhani (Dans ma tête un rond-point), Damien Ounouri (Fidaï), Lyes Salem (L’Oranais), qui ont déjà vu leurs films distribués, également en France. Mais aussi Sofia Djama (dont le premier long, Les Bienheureux, a été présenté au Festival de Venise), Djamel Kerkar (Atlal), Adila Bendimerad, Amel Blidi, Mohamed Yargui. Et, bien sûr, Karim Moussaoui.

Les passeurs et les points de passage

Celui-ci n’est pas seulement une des principales figures de cette génération montante. Il est aussi un de ceux qui l’a rendue possible, avec le jeune critique Samir Ardjoum et Abdenour Hochiche, fondateur et jusqu’à l’an dernier animateur du Festival de Bejaïa, véritable creuset de cette efflorescence –tous deux présents dans la salle à Montpellier.

Avant de devenir réalisateur, Moussaoui a longtemps été responsable du cinéma au sein de l’Institut français d’Alger. Dans un environnement hostile au cinéma et à toute forme de liberté d’expression, il en a fait un lieu de recherche et d’expérimentation, montrant les grands films contemporains du monde entier, organisant débats et ateliers, suscitant les rencontres et les essais. (…)

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