«Alpha-The Right to Kill», le paradoxe d’un bon cinéaste au service d’une mauvaise cause

Moses le policier (Allen Dizon), flic efficace et malhonnête

Le film de Brillante Mendoza est un vigoureux polar qui utilise de manière douteuse un contexte ultra-répressif, tout en faisant grand-place à une réalité autrement contradictoire et vivante.

Un flic efficace et irréprochable, la mise en place d’une opération d’envergure contre un parrain des immenses bidonvilles de Manille, l’utilisation par le policier d’un jeune indic.

Le nouveau film de Brillante Mendoza est à la fois précisément situé et construit sur des ressorts dramatiques bien connus. Mais il s’agit d’un film très singulier, surtout pour des raisons qui ne se trouvent pas sur l’écran.

Tout film devrait pouvoir être regardé pour lui-même. C’est rarement le cas, ne serait-ce que du fait des attentes qu’induisent la présence d’un acteur célèbre, la signature d’un réalisateur connu, l’appartenance à un genre ou l’origine nationale. Et dans les cas d’Alpha, les éléments de contexte sont particulièrement prégnants.

Les escadrons de la mort du président

Si l’on en a même superficiellement connaissance, impossible en effet de ne pas inscrire ce film dans la réalité politique de son pays, les Philippines, et la situation qui y prévaut depuis l’arrivée au pouvoir de son président, Rodrigo Dutertre.

Celui-ci a fait de la lutte contre le trafic de drogue le pivot de son programme. Depuis son élection en 2016, il met en œuvre une méthode ultra-violente de répression, appuyée sur des milices et ayant d’ores et déjà fait des milliers de victimes (entre 15 et 20.000, selon les organisations des droits humains).

Montrer la répression .

À ce contexte général s’ajoutent des éléments concernant Mendoza lui-même. Il est une figure majeure du cinéma philippin, en plein essor depuis une quinzaine d’années et où s’est particulièrement imposée l’œuvre de l’immense artiste Lav Diaz. Mais à la différence de la grande majorité des artistes et des personnalités du monde intellectuel de son pays, Mendoza a publiquement soutenu le projet ultra-sécuritaire de Dutertre.

Le cinéaste insiste sur les ravages gigantesques de la drogue dans son pays, couplés aux effets d’une corruption endémique, et sur l’échec des politiques précédentes pour les endiguer. Plusieurs de ses films évoquaient cette situation, en particulier dans la capitale, et notamment Ma’ Rosa –prix d’interprétation féminine mérité au Festival de Cannes 2016.

Alpha est d’ailleurs un produit dérivé d’une série réalisée par Mendoza pour Netflix, Amo, largement dénoncée comme promouvant la politique de Dutertre.

Des figures contradictoires

Le scénario d’Alpha fait du flic Moses, apparent héros de la lutte contre le trafic, à la fois un père de famille affectueux, fonctionnaire de la classe moyenne qui essaie d’améliorer son niveau de vie pour sa femme et ses enfants, et un ripoux, qui récupère la came prise aux trafiquants pour la faire revendre par son «alpha», son indic.

Elijah (Elijah Filamor), dealer, indic et jeune papa.

Celui-ci, Elijah, jeune voyou des bas quartiers, se révèle lui aussi un mari et un père attentionné se dépensant sans compter pour aider les siens, en trafiquant de la drogue et en servant les desseins de Moses. (…)

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Les chants terribles et envoûtants de «La Saison du diable», film monstre

Grande œuvre troublante et sombre, le nouveau film de Lav Diaz évoque la terreur politique passée et présente dans son pays, les Philippines, et confirme l’importance majeure de cet auteur dans le cinéma contemporain.

Le 18e film de Lav Diaz est un monstre. Un monstre bouleversant de beauté et de violence. Un monstre né des amours improbables de la comédie musicale et du témoignage de la terreur politique, enfanté par un grand poète du fantastique. La Saison du diable fut la révélation du dernier Festival de Berlin.

Poète, conteur, cinéaste, Diaz a construit en vingt ans une œuvre considérable, de manière complètement indépendante, dans un environnement économique, politique et culturel terriblement hostile, œuvre à laquelle il ajoute ici une pièce majeure.

Dans la jungle des Philippines, un village est mis en coupe réglée par les militaires avec le soutien de politiciens véreux. Tout ce qui incarne indépendance d’esprit, respect de l’autre ou refus de l’embrigadement sera impitoyablement écrasé. Rien de bien nouveau sous le soleil noir de l’oppression, dira-t-on.

Mais jamais peut-être ce qui se joue, aux confins de la folie de puissance, de la bassesse des intérêts et des pulsions, et de la pure spirale de la violence une fois enclenchée, n’aura été mis en scène de cette manière à la fois lyrique et mate, torride et glaciale.

Lorena (Shaina Magdayao) affronte par le chant et par le courage ses tortionnaires.

Y contribuent la chorégraphie des gestes entre réalisme et fantasmagorie, la circulation entre des personnages peu à peu révélés, la femme médecin qui résiste inébranlablement à l’arbitraire, le poète révolté mais incapable de s’opposer vraiment, les militaires, le prêtre acoquiné aux pouvoirs, les figures à demi imaginaires sorties de la forêt, les habitants du village.

À ces éléments s’ajoute la singularité extrême qui tient à l’usage des chansons. Elles sont si fortes, le contraste entre ces ballades, ces incantations et ces hymnes et le contexte est si impressionnant qu’on ne s’aperçoit pas tout de suite d’une autre particularité: l’absence totale d’accompagnement musical.

Des chants incandescents et ambigus.

Chantés a capella, ces chants entonnés aussi bien par l’officier sadique qui dirige la milice que par les victimes, ou le chœur des villageois, en sont comme augmentés de leur apparente fragilité.

Les chansons ouvrent des abîmes

On songe aux songs du théâtre de Brecht, au blues du delta du Mississippi, à certains oratorios trouvant dans leur forme «simplifiée» une nouvelle émotion –mais à vrai dire l’effet obtenu est incomparable. (…)

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