Cannes 2026, jour 6: le tigre et le mouton, la révolution et l’ogre, sous le signe du double

Adam Driver dans Paper Tiger, de James Gray: mauvais génie ou archange sacrificiel? |

«Paper Tiger» (de James Gray), «Sheep in the Box» (de Hirokazu Kore-eda), «Viendra la révolution» (de Pegah Ahangarani), «Dans la gueule de l’ogre» (de Mahsa Karampour) déclinent chacun une question singulière, mais toujours selon une approche liée à la famille.

«Paper Tiger», de James Gray (en compétition): qu’est-ce qu’une famille?

À mi-parcours de cette 79e édition du Festival de Cannes, deux des films les plus attendus de la compétition officielle ont en commun, en même temps que leur réussite, de donner le sentiment que les deux réalisateurs refont un film qu’ils ont déjà fait et répètent ce qui est omniprésent dans l’ensemble de leur œuvre. Il s’agit de celui du cinéaste new-yorkais James Gray, qui a aussi la qualité rare, cette année, de faire venir sur la Croisette deux stars américaines, Adam Driver et Scarlett Johansson, et le nouvel opus du Japonais déjà palmé Hirokazu Kore-eda.

Avec Paper Tiger, James Gray accommode les ingrédients d’une histoire de famille à New York, dans une situation où interviennent des immigrants russes liés au gangstérisme. Au milieu des années 1980, les deux frères Pearl –Irwin, le paisible père de famille entrepreneur de travaux publics, et Gary, le flamboyant ex-flic prompt à se lancer dans d’aventureuses opérations– verront se multiplier les menaces mortelles, qui affectent aussi l’épouse et les fils d’Irwin.

Non seulement le schéma général repasse par les chemins empruntés à de multiples reprises par le réalisateur découvert avec Little Odessa (1994) et The Yards (2000), mais James Gray s’autocite hardiment, notamment avec la séquence de la cérémonie policière et celle de la poursuite dans les hautes herbes de La Nuit nous appartient (2007).

Cet effet de répétition renforce la question qui accompagne le film durant ses quatre-vingt-dix premières minutes: pourquoi James Gray nous raconte-t-il (encore) cela? Y compris avec une incontestable virtuosité de réalisation, c’est une interrogation que suscitent aussi bon nombre d’autres films à Cannes cette année.

Dans la maison d'Irwin (Miles Teller) et Hester Pearl (Scarlett Johansson) et de leurs deux fils, en compagnie d'oncle Gary (Adam Driver): une famille, ou deux familles? | Festival de Cannes / SND
Dans la maison d’Irwin (Miles Teller) et Hester Pearl (Scarlett Johansson) et de leurs deux fils, en compagnie d’oncle Gary (Adam Driver): une famille, ou deux familles? | Festival de Cannes / SND

Le pendant de cette interrogation, tout aussi problématique, est de trop bien savoir pourquoi, lorsque les films sont entièrement asservis à un message, arboré comme une bannière ou une banderole; par exemple, dans L’Abandon de Vincent Garenq (hors compétition), La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet (en compétition), Gentle Monster de Marie Kreutzer (en compétition) ou Mémoire de fille de Judith Godrèche (Un certain regard)… pour en rester à la sélection officielle. Pas si nombreux sont les titres qui échappent aux écueils symétriques du formalisme et du grand sujet qui croit pouvoir se suffire à lui-même.

Dans le cas de James Gray, la dernière demi-heure laissera finalement apparaître un enjeu à cette mécanique élégamment réglée, autour de la question des conflits de loyauté –en l’occurrence au sein d’une famille, entre frères ou entre membres d’un couple et ses enfants. L’emploi récurrent du mot «baby», utilisé à tort et à travers par un peu tout le monde à propos de tout le monde, pointe vers des relations infantilisantes comme carburant d’une société qui semble promouvoir l’autonomie et ne fabrique finalement que des formes de dépendance.

«Sheep in the Box», de Hirokazu Kore-eda (en compétition): malentendu sur l’IA et retour sur les liens du sang

Au chapitre des multiples malentendus qui accompagnent les films à Cannes, on pourra citer le fait que Sheep in the Box, de Hirokazu Kore-eda, soit régulièrement mentionné comme l’œuvre en phase avec une problématique, effectivement très présente sur la Croisette, celle de l’intelligence artificielle. Alors que le film n’a rien à voir avec les multiples questions que soulève l’IA, dans le cinéma et ailleurs.

L’histoire d’un couple qui, incapable de faire le deuil de son petit garçon mort dans un accident, recourt à un robot cloné d’après le gamin disparu, est là aussi une nouvelle variation du thème récurrent du réalisateur japonais, cette fois autour de l’idée que ce qui fait véritablement famille n’a rien à voir avec les liens du sang.

C’est le principe de la grande majorité des films d’Hirokazu Kore-eda, y compris la Palme d’or Une affaire de famille(2018). À l’époque de la domination des pulsions identitaires et familialistes, massivement relayées par le cinéma, le cinéaste nippon mérite pour cela au moins une certaine bienveillance.

Il reste qu’il avait déjà décliné ce thème à partir d’un objet à apparence humaine, non pas un robot mais une poupée grandeur nature, dans Air Doll (2009), ce qui accentue les limites du nouveau long-métrage, malgré une intéressante incursion du côté de l’architecture et de la construction de maquettes en 3D. C’est sans doute l’aspect le plus innovant de son film, placé sous le parrainage du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry et de la parabole du dessin extérieur qui laisse place à l’imagination.

Saint-Ex aidera-t-il à comprendre ce qui distingue, ou pas, un enfant disparu d'un robot de substitution? | Festival de Cannes / Le Pacte
Saint-Ex aidera-t-il à comprendre ce qui distingue, ou pas, un enfant disparu d’un robot de substitution? | Festival de Cannes / Le Pacte

«Viendra la révolution», de Pegah Ahangarani (séances spéciales) et «Dans la gueule de l’ogre», de Mahsa Karampour (sélection ACID)

Encore un effet miroir, mais cette fois pour le meilleur, avec deux titres signés par de jeunes cinéastes iraniennes en exil. Pegah Ahangarani et Mahsa Karampour ont, elles, le mérite de déplacer les approches trop systématiques dans des films réalisés dans des conditions comparables, qui prennent en charge des questions importantes mais s’enferment trop souvent entre narcissisme et déploration. L’une et l’autre construisent leur film –forme documentaire inventive– sous le signe de la famille, en matière de continuité générationnelle pour la première, de proximité et de différences entre frère et sœur pour la seconde. (…)

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«Un jour de pluie à New York» et «Ad Astra», aux extrêmes du cinéma d’auteur américain

Quatre des stars du film de Woody Allen: Selena Gomez (Chan), Timothée Chalamet (Gatsby), New York et la pluie.

Sortant en France le même jour, les nouveaux films de Woody Allen et de James Gray sont exemplaires de formes très éloignées du cinéma haut de gamme tel qu’il peut se pratiquer aux États-Unis.

Personne n’est obligé –c’est-à-dire qu’il n’existe non seulement aucune contrainte extérieure, du genre marketing envahissant, mais non plus, de l’intérieur du film, aucun chantage au grand sujet, à la révélation de quoi que ce soit, au tour de force imposant l’admiration. C’est juste le nouveau Woody Allen.

Qui y entrera sans exigence particulière y trouvera un bonheur de cinéphile qui, pour être sans prétention, n’en est pas moins d’une exceptionnelle finesse et sensibilité.

Avec un petit air de très jeune Woody, Timothée Chalamet incarne cet étudiant, Gatsby, plus doué pour les jeux d’argent que pour les études, qui veut offrir à sa dulcinée provinciale, Ashley (Elle Fanning), une journée inoubliable dans sa New York natale.

Rien ne se déroulera comme prévu pour le jeune homme, mais tout à fait comme les choses se passent dans un film de l’auteur de Manhattan et des quarante-sept autres longs-métrages qui composent son œuvre, incroyablement cohérente et vivante.

Dans la grande ville filmée comme une sorte de boîte aux trésors et aux souvenirs, figurez-vous qu’il va rencontrer une autre femme, qu’elle va rencontrer un autre homme, et même plusieurs.

C’est comme si on tirait, en suivant Gatsby, toute une guirlande de lumières. Avec la fille brune (Selena Gomez) embrassée pour de faux sur le tournage d’un film d’étudiant réalisé par un copain viendra toute une série de mises en relation, qui connectent avec élégance désir physique et différences de classes et de castes, orgueil et préjugés.

Ashley (Elle Fanning), jeune cinéphile exaltée fascinée par une star de Hollywood (Diego Luna).

Comme on tirerait, avec la blonde Ashley, une autre liane scintillante, voici la rencontre avec un grand auteur de cinéma tourmenté par son ego et le sens de son œuvre, puis un scénariste en vue et une star masculine. Elles entraînent sur la piste de tribulations qui questionnent le désir, la façon et la possibilité de respecter ce en quoi on croit, y compris l’idée de soi-même.

Rire qui détruit et capital de cristal

Dans cette comédie aux couleurs acidulées, le rire brise les couples.

Dans ce récit saturé de références culturelles (musique, peinture, cinéma, littérature), la vérité sort de la bouche des putains et ni l’argent, ni la famille, ni l’éducation ne sont des repères stables.

Dans ce conte tout entier situé chez les princes et princesses de l’Amérique, les capitaux (financiers, culturels, physiques) sont de cristal fragile.

Dans cette pantomime ludique, le destin est placé sous le signe monumental de l’inexorable passage du temps, mais sous l’apparence grotesque de l’horloge de Central Park.

Moraliste assurément, mais tout le contraire d’un moralisateur, Woody Allen se joue avec une légèreté aérienne des grandes questions, interroge les dispositifs de représentation –mentale, artistique, sociale– en semblant se contenter de tresser ensemble les deux brins d’aventures inventées de toutes pièces, avec vaudeville et burlesque, mélancolie et sens du détail.

Fabuliste qui ne rechigne ni au fantastique, ni à la digression, le cinéaste sait jouer de manière de plus en plus sophistiquée et féconde sur un clavier difficile, voire périlleux: celui des clichés. (…)

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Vertige de l’amour

The Immigrant, de James Gray, avec Joaquin Phoenix, Marion Cotillard, Jeremy Renner… 2h.

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Le cinquième long métrage de James Gray, The Immigrant est, comme les quatre précédents, un film de genre. Le genre ici mobilisé est le mélodrame. Soit l’histoire de deux sœurs polonaises arrivant à Ellis Island, candidates à l’immigration aux Etats-Unis au début des années 20. Elles sont immédiatement séparées par les autorités: seule Ewa atteint New York grâce à l’intercession d’un mystérieux protecteur, tandis que Magda, tuberculeuse, est mise en quarantaine en attendant d’être réexpédiée d’où elle vient.

Qui est ce Bruno qui a acheté l’accès à terre d’Ewa? La première réponse viendra vite: un mac qui va la prostituer. On aurait tort de croire pouvoir s’en tenir là. Le showbiz, l’amour, l’ambition tirent d’autres ficelles, qui parfois s’entremêlent.

Qui est Ewa elle-même, accusée de mœurs dissolues sur le bateau venu d’Europe? Et quelle est la raison de la haine qui oppose Bruno et Orlando, le magicien de cabaret? Plus encore que les questions qu’ouvre le scénario, c’est le beau mystère de la mise en scène qui fait de tout le début de The Immigrant un parcours fantomatique, aux repères fuyants, aux lignes de sens instables au-delà des obsessions revendiquées de chacun, volonté farouche de retrouver sa sœur pour Ewa, désir, jalousie et esprit du lucre chez Bruno, désir aussi, et aspiration à un autre mode de vie chez Orlando.

Le seul repère visible durant la première partie du film est la puissance d’interprétation de Marion Cotillard, Joaquin Phoenix et Jeremy Renner. Qui a des yeux pour voir sait que l’actrice française est une des meilleures comédiennes qu’on ait eu la chance de pouvoir admirer, pratiquement toujours bien meilleure que les films qu’elle a interprétés. Ici, pour ce qui est sans hésiter son meilleur rôle jusqu’à présent, elle fait palpiter un composite de dureté, de fragilité, d’obstination, de séduction et d’incertitude très étonnant, qui serait comme la formule même du film.

Celui-ci se développe autour d’une idée mouvante et émouvante, qu’on appellera la croyance. A l’exact point de bascule entre croyance comme foi, certitude butée et inaltérable, et croyance comme pari, comme tentative expérimentale. A la croisée des chemins entre la vie comme ce qui se défend bec et ongles et la vie comme ce qui reste toujours à inventer, l’histoire d’un médiocre souteneur de Brooklyn, d’un magicien de pacotille et d’une petite pute s’ouvre doucement, sombrement, tendrement et brutalement dans les pénombres sculptées par le chef-op Darius Khonji (qui lui aussi n’a jamais été aussi sensible et précis). Sans que le film ait jamais cherché à prendre en otage son spectateur, The Immigrant distille une émotion troublante, dont les ressorts apparemment simples (le film de genre) jouent de manière étonnamment complexe, pour ouvrir vers d’autres horizons.

Ce texte est une nouvelle version de la critique publiée sur Slate.fr lors de la présentation du film à Cannes.

Mon Festival de Cannes 2013

Pour mémoire, ci-dessous les liens vers les 15 articles publiés sur slate.fr pendant le Festival

Jour 1 Luhrmann

Jour 2 Ozon et Escalante

Jour 3 Jian Zhang-ke (et Farhadi)

Jour 4 Desplechin

Jour 5 Lanzmann

Jour 6 Le rapport Lescure

Jour 7/a Coen Brothers et Soderbergh

Jour 7/b Claire Denis

Jour 8 Refn et Miike, cinéma de genre

Jour 9 Kechiche

Jour 10 James Gray

Jour 11 Jarmusch et Rassoulof

Jour 12/a Pronostics

Jour 12/b Les sections parallèles

Jour 12+1 Palmarès