Cannes jour 9 : loin de la compétition, les autres visages du Festival

La diversité des films présentés, mais aussi la circulations des informations, les négociations et les réflexions participent de l’ADN de la plus grande manifestation de cinéma au monde.

Photos: Le jeune Han Solo (Alden Ehrenreich) et Chewbacca dans « Solo » de Ron Howard (© The Walt Disney Company), Lola Dueñas et Bojena Horackova dans « Il se passe quelque chose » d’Anne Alix (©Shellac)

Cette année particulièrement, le très bon niveau de la compétition officielle tend à maintenir dans l’ombre les films des autres sections et les autres aspects d’une manifestation qui ne se limite pas, loin s’en faut, à présenter des films.

Hors compétition, on trouve ainsi aussi bien le spin-off de Star Wars qu’un premier film signé d’une parfaite inconnue dans une section marginale. Aux deux extrêmes du continent cinéma tel qu’il est représenté à Cannes, ils méritent l’un et l’autre attention.

Débarrassé de Dark Vador

Avec Solo: A Star Wars Story, qui sort le 23 mai, le Festival ne s’offre pas seulement une montée des marches glamour, compensant en partie un certain manque de grandes stars hollywoodiennes.

 

Le récit de la jeunesse de Han Solo –pour les tribus isolées qui l’ignoreraient, un des héros de la saga créée par George Lucas, interprété à l’origine par Harrison Ford– aura prévisiblement fait grincer les dents des intégristes.

Il bénéficie pourtant d’un avantage évident: la disparition de Dark Vador, et avec lui de la tambouille œdipienne recuite par les huit épisodes –à ce jour– de l’interminable Guerre des étoiles. Du coup, sans casser trois pattes à un droïde, on a droit à des petites aventures de science-fiction plutôt distrayantes, avec les ingrédients du genre –pétarades lumineuses et clins d’œil aux aficionados.

À l’autre bout de la Croisette

C’était quelques jours après la découverte, aux antipodes du Festival –c’est-à-dire à au moins 400 mètres sur la Croisette, du film d’ouverture de la toujours stimulante sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).

Cette association de cinéastes engagés pour la diffusion des films que le marché tend à éliminer présente à Cannes douze longs métrages inédits, dont certains encore en quête d’un distributeur. Parmi ces films, qu’on ne peut tous évoquer ici, on signalera en particulier celui qui a fait l’ouverture de la sélection, Il se passe quelque chose, d’Anne Alix.

Une femme parcourt le sud de la France en voiture; elle croise par hasard le chemin d’une autre, à pied et au fond du désespoir. Il se trouve qu’aucune n’est française, mais que les deux parlent cette langue –quoique pas avec le même accent, ni la même culture. Elles n’ont d’abord pas grand-chose à se dire. Et puis… et puis des images et des durées, des gestes et des regards.

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Ce n’est pas seulement le récit d’une amitié entre la photographe espagnole et la veuve bulgare, c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas. Un monde de lieux sans autre grâce que d’y abriter des humains, des visages de rencontre, des gestes généreux ou hostiles –tout un déploiement de situations marrantes, émouvantes, pertinentes.

En effet, «il se passe quelque chose» dès qu’une cinéaste sait si bien écouter et regarder, ne serait-ce qu’une station-service ou un rond-point de banlieue. Il se passe plein de choses, à vrai dire, dans cette variante du roman picaresque qui à chaque étape, rencontre, séparation ou retrouvaille gagne en ampleur et en présence, en humour et en sensualité.

Le génie dans la machine

Quatre-vingt-dix-sept longs métrages inédits sont cette année présentés dans l’une des quatre sélections: l’officielle –qui comprend la compétition, Un certain regard et plusieurs autres catégories hors-compétition, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’ACID.

Ensemble, ces films dessinent un paysage du cinéma mondial contemporain, que personne ne peut voir en entier mais sur lequel sont ouvertes plusieurs perspectives très utiles.

Une partie du village international sur la Croisette

Surtout, «être à Cannes» est pour beaucoup de ces titres –et surtout les moins prestigieux– la promesse d’être aussi dans beaucoup d’autres endroits: dans plus de festivals, en salle, sur les chaînes de télévision ou les plateformes de VOD. (…)

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La mort de Pierre Rissient, gentleman globe-trotter du cinéma

Disparu le 6 mai 2018 à 81 ans, il n’était ni une star ni un réalisateur célèbre. Pourtant il incarne toute une phase de l’histoire du cinéma.

(Photo: Pierre Rissient en conversation avec de jeunes critiques, Festival de Locarno 2013)

À 20 ans, il participe à l’activisme cinéphile parisien, dans le cercle des «mac-mahoniens» (du nom du cinéma Mac Mahon près de la Place de l’Étoile qui est leur quartier général), défenseurs passionnés de certains grands cinéaste hollywoodiens – Raoul Walsh, Otto Preminger, Josef Losey et l’œuvre américaine de Fritz Lang en particulier.

Pierre Rissient sera l’assistant de Jean-Luc Godard sur le tournage d’À bout souffle en 1959, attaché de presse, critique, réalisateur de courts métrages, et plus tard de deux longs, Alibis (1977) et Cinq et la peau (1982) dont la version restaurée ressort le 30 mai. Il fut aussi un conseiller écouté du Festival de Cannes durant près de 40 ans.

Une figure du microcosme cinéma

Ce parcours est celui d’un homme aussi célèbre dans le milieu du cinéma pour son érudition que pour sa faconde, généreux dans ses amitiés et tranchant dans ses jugements. Ses connaissances étaient d’ailleurs loin de se limiter au seul cinéma, il était en particulier un admirable connaisseur des littératures françaises et américaines, et un amateur de poésie raffiné.

 
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Silhouette de Bouddha ornée de T-shirts folkloriques, infatigable voyageur même quand des problèmes de santé rendront ses déplacements difficiles, durant la dernière phase de sa vie, il aura aussi consacré beaucoup de temps à partager son immense savoir avec des jeunes cinéastes, des jeunes critiques, des jeunes programmateurs.

Mais Pierre Rissient n’est pas uniquement une figure attachante du monde du cinéma. Il en incarne à certains égards l’histoire depuis un bon quart de siècle. Il aura en effet accompagné de toute son énergie, son entregent, ses connaissances, son amour et le cas échéant sa mauvaise foi, deux des mutations majeures du septième art à partir de la fin des années 1970.

Le pygmalion de Clint Eastwood

La première concerne des pans entiers de ce qu’on appelle le «Nouvel Hollywood» (la génération Scorsese -dont il a fait découvrir Mean Street à Cannes-, De Palma, Spielberg, Lucas, jusqu’à son ami Tarantino), mais surtout la construction patiente de la reconnaissance de Clint Eastwood comme figure majeure de l’art du cinéma.

Interlocuteur régulier de la star hollywoodienne devenue figure majeure la mise en scène, ami et conseiller, Rissient aura accompli avec celui qui a été d’abord été assigné à la seule violence de l’Inspecteur Harry une des plus éclatante traductions des idées défendues dès les années 50.

L’entrée d’Eastwood au panthéon des grands cinéastes contemporains signe en effet l’importance des ressources du film de genre comme œuvre, idée désormais acquise, voire dévoyée par beaucoup d’autres en survalorisation des nanars de tout poil, machine de guerre contre le cinéma d’auteur – que Rissient, lui, n’a jamais cessé de défendre. Exemplaire serait à cet égard son soutien indéfectible à la grande cinéaste Jane Campion, qu’il aura accompagnée jusqu’à la Palme d’or de La Leçon de piano, et ensuite.

Pierre Rissient et Abbas Kiarostami, Festival de Cannes 2012 (©Frodon)

La deuxième et peut-être la plus importante concerne la reconnaissance des cinématographies «du Sud», principalement asiatiques mais pas uniquement. (…)

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« Ixcanul », « Une histoire birmane »: éloge de l’exotisme

vida23ab_322Ixcanul de Jayro Bustamante, avec Maria Mercedes Croy, Maria Telon, Manuel Antun, Justo Lorenzo. Durée: 1h30. Sortie le 25 novembre.

Une histoire birmane d’Alain Mazars, avec Soe Myat-thu, Thila Min, U Win-tin. Durée: 1h27. Sortie le 25 novembre.

L’exotisme a mauvaise presse, le mot est presque toujours employé de manière péjorative. Le sens qu’il a pris de folklore superficiel dissimulant les réalités d’un pays ou d’une culture éloignée de «la nôtre» (c’est quoi, la nôtre?) est négatif. Mais, dans son principe, le fait d’être confronté aux mœurs et usages fort différents de ceux auxquels on est accoutumés n’a rien de répréhensible, bien au contraire.

En ce qui concerne les films, le reproche d’exotisme s’accompagne souvent d’un deuxième grief, supposé encore plus infâmant: l’idée que les films ainsi qualifiés seraient faits pour les étrangers, les Occidentaux, et pas pour les spectateurs de leur pays d’origine.

Étrange reproche en vérité: il faudrait donc impérativement que les Chinois fassent des films «pour les Chinois» (c’est quoi, «les Chinois»?), les Bulgares pour les Bulgares, les Guatémaltèques pour les Guatémaltèques. La France aux Français, quoi. Et qui a décidé que ce qui intéresse les uns n’intéresse pas les autres?

Fort heureusement, le cinéma, quasiment depuis sa naissance grâce aux opérateurs Lumière envoyés dès la fin du XIXe siècle dans le monde entier, comme leurs collègues de chez Gaumont, Pathé ou Albert Kahn, ont fait exactement le contraire. Exotiques, ils le furent, ah ça oui. Et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ils ont montré le monde au monde –et, partout, tout le monde a été passionné, émerveillé, amusé par ça. Même si au passage ont été mis en circulation d’innombrables clichés, simplismes et visions condescendantes qu’il convient de repérer et de combattre, voilà tout de même une idée plus généreuse et plus dynamique que l’injonction du repli sur soi sous-jacente à la haine par principe de l’exotisme.

Les festivals de cinéma sont, et c’est heureux, des machines à produire de l’exotisme. Ils sont par excellence des carrefours où se croisent, se confrontent, consonnent ou dissonent des réalisations venues des innombrables coins du monde. Et ils sont aussi, parfois, les pistes d’envol vers une distribution en salles et/ou une diffusion télé. C’est exemplairement le cas d’Ixcanul du jeune réalisateur guatémaltèque Jayro Bustamante. Depuis son Ours d’argent au Festival de Berlin en février, il a raflé pas moins de quinze récompenses dans autant de manifestations un peu partout sur la planète. Ce qui veut dire d’abord qu’il a été vu pas des milliers et des milliers de gens du monde entier. Mais surtout sa réalisation en offre quasiment un cas d’école en matière d’exotisme bien compris, pour «nous», spectateurs français, européens, Nord-Occidentaux.

Très vite, alors que l’intrigue du film n’est pas encore lancée, les plans sont tournés de telle sorte qu’on s’étonne et se rend attentif à tout ce qu’on perçoit –des visages et des corps «différents», une langue aux sonorités particulières et dont on ne saura pas le nom même si on se doute que c’est celle d’Indiens de cette partie de l’Amérique centrale. Mais aussi des fruits, des tissus, des manières de manger et de s’habiller, une forme particulière de syncrétisme religieux…

Ixcanul n’est pas un traité d’ethnologie chez les Mayas, c’est une histoire pleine de rebondissements et d’émotions. Et assurément si le film en restait à la description simplificatrice (forcément simplificatrice) d’un mode de vie, il tomberait sous le sens négatif du mot «exotisme».

Au lieu de quoi, il met en place autour de la famille dont il conte l’histoire tout un jeu articulant le proche et le lointain, la relation aux populations urbaines hispanophones, le mirage du voyage vers les États-Unis, le rapport complexe, et le cas échéant dangereux, à des croyances qui sont d’abord des moyens de faire avec l’état de la nature et les contraintes du travail, et de la collectivité.

D’autant plus émouvant qu’il est d’une grande sécheresse, sans un gramme de sentimentalisme, Ixcanul donne bien, en effet, le sentiment de découvrir des humains, des paysages, des pratiques auxquelles on n’a pas l’habitude d’avoir affaire –et dès lors qu’on croit pouvoir affirmer que ni les personnages ni les spectateurs ne sont traités de manière infantilisante ou manipulatrice, c’est un réel bonheur que de faire cette rencontre-là.

birmaneLa situation est entièrement différente avec Une histoire birmane. Ici, l’exotisme, au sens de rencontre de deux lointains, ne concerne pas seulement la vision «ici» d’un film de «là-bas». Elle est au principe même du scénario et de la réalisation. Triple exotisme même.

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Le soft power à la française

Les cartes de la présence culturelle française dans le monde.

Institut français de Londres / Metro Centric via Flickr CC License ByInstitut français de Londres / Metro Centric via Flickr CC License By

Le soft power, méthode douce des relations internationales, c’est la capacité d’un pays à élargir son pouvoir d’attraction, et à dominer les échanges mondiaux en employant des outils non-coercitifs, dont l’action culturelle fait partie. «L’action culturelle a une véritable fonction politique et il est crucial que notre pays maîtrise son image externe

Diplomate et géographe, Michel Fouchet a bien voulu confier à Slate.fr ces cartes de l’action culturelle extérieure de la France, prise en charge depuis décembre 2011 par l’Institut français. Pour lui, il ne peut y avoir «d’influence projetée vers le dehors sans une disposition d’ouverture au-dedans». Ces cartes permettent donc de dresser un état des lieux de la présence culturelle française à l’étranger, comme de la présence étrangère en France (cliquez sur les cartes pour les voir en grand).

 

1-Les cartes de la diplomatie culturelle française

 

réseau pour l'action culturelle

Michel Foucher: «Le fond de carte est celui des alliances françaises, créées en 1883 et qui sont si nombreuses que leur représentation est peu lisible. Environ 968 alliances dans 136 pays (hors France) touchent près de 500.000 élèves selon les derniers chiffres de la Fondation Alliance Française. Un maillage serré, avec 80% des établissements hors des capitales. Un blanc majeur: l’Allemagne

Autre absence marquante, celle des Etats-Unis, qui s’explique par le fait que la plupart des nombreuses Alliances françaises qui s’y trouvent relèvent d’un statut particulier et ne sont pas rattachées au centre parisien.

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Floraison latino

Du 26 septembre au 2 octobre, le Festival Biarritz Amérique latine célèbre son 20e anniversaire. Ces vingt années auront été celles d’une éclosion majeure dans le monde du cinéma, même si elle n’a pas attiré toute l’attention qu’elle méritait. Pour qui observe avec quelque curiosité la planète cinéma, un événement aussi récurrent que réjouissant est l’irruption, le plus souvent inattendue, d’un nouveau pays sur la dite scène internationale. L’Iran, la Chine, la Corée, puis dans une moindre mesure la Thaïlande, les Philippines et la Malaisie, ont scandé la montée en puissance de l’Asie comme terre de création aussi bien que comme marché. En Europe, c’est la Roumanie qui a tenu ce rôle un moment, et, en Amérique latine, l’Argentine puis le Mexique se sont distingués un moment. Beaucoup moins facilement reconnaissable et médiatisable, c’est d’un phénomène plus vaste et plus profond qu’il est ici question.

Au-delà des cas argentin et mexicain, on assiste en effet à une montée en puissance de l’ensemble du monde latino-américain, même si la multiplicité des pays, des auteurs, des styles et des sources d’inspiration gêne la reconnaissance du phénomène comme un tout. Pourtant, grâce aussi à des manifestations spécialisées comme Biarritz ou son aîné toulousain, les Rencontres Cinémas d’Amérique latine de Toulouse, dont la 24e édition se tiendra du 23 mars au 1er avril 2012, grâce aux Rencontres de Pessac, aux Reflets de Villeurbanne, au Festival des 3 Continents de Nantes et aux grands festivals internationaux à commencer par Cannes, Berlin et Locarno, les amateurs du monde entier peuvent vérifier cette émergence. Parmi les récents temps forts, le Léopard d’or à Locarno pour Parque Via du Mexicain Enrique Rivero en 2008, l’Ours d’or à Berlin de La Teta asustada de la Péruvienne Claudia Llosa en 2009… Cette émergence est également relayée par la multiplication des festivals en Amérique latine même.

Dans quelle mesure est-il légitime d’englober le Brésil et le Nicaragua, le Chili et le Mexique, l’Argentine et Cuba dans le même sac continental ? Faute d’une meilleure réponse, disons que les intéressés eux-mêmes le revendiquent, et que la conscience collective d’une appartenance latino-américaine se manifeste dans le cinéma, malgré la diversité des situations. Cette dimension collective n’est d’ailleurs pas évidente dans les films eux-mêmes, d’une grande diversité même si on peut souvent y repérer l’influence d’une forme de lyrisme teinté de fantastique qui fait écho aux traits dominants (à nouveau en simplifiant beaucoup) de la littérature latino-américaine.

Si ni la Colombie, ni l’Equateur, ni le Pérou, ni l’Uruguay, ni le Venezuela ne se sont pour l’instant imposé comme pays majeur du cinéma, chaque année on découvre des films d’une ou deux de ces origines, chaque année l’un ou l’autre obtient une récompense dans un grand festival généraliste, une distribution dans les salles françaises…

Trop vaste et trop diffus pour focaliser l’intérêt médiatique, dépourvu de chefs de file incontestables qui incarneraient le mouvement (comme l’ont été Abbas Kiarostami pour l’Iran, Zhang Yimou puis Jia Zhang-ke pour la Chine, Hou Hsiao-hsien pour Taiwan, Pablo Trapero, Lucrecia Martel et Lisandro Alonso pour l’Argentine, Alejandro Iñarritu et Carlos Reygadas pour le Mexique, Chritian Mungiu et Cristi Puiu pour la Roumanie) le processus pourrait être aussi plus durable, et à terme plus fécond que les processus qui trop souvent laissent quelques grands artistes esseulés, quand la vague d’intérêt se retire ou s’oriente ailleurs.

Les Acacias de Pablo Giorgelli

A Biarritz, il est significatif de retrouver en ouverture un premier film, le très beau Les Acacias de l’Argentin Pablo Giorgelli découvert à Cannes où il a obtenu la Caméra d’or (sortie annoncée le 4 janvier 2012), suivi des Raisons du cœur, nouveau film du vétéran mexicain Arturo Ripstein, exemplaire de ceux qui malgré bouleversements et traversées du désert maintinrent haut la bannière du cinéma latino, avec plus de 50 films dont de grandes œuvres comme Le Château de la pureté, Carmin profond, L’Empire de la fortune, Principio y Fin, Asi es la vida… De l’autre côté de cette mauvaise passe qui a duré trop longtemps, il y avait l’actuelle floraison.

 

 

Un atelier dans les Andes

Sans titre

Le masque de La Nation clandestine

Ils sont dix, six Boliviens, un Colombien, un Vénézuélien, une Péruvienne et un Equatorien. Dans des quotidiens, des hebdomadaires, des revues ou sur des sites web, ils écrivent sur le cinéma. Durant quatre jours, les voici réunis autour de moi pour un stage de formation à la critique. Ils ont été choisis parmi des dizaines de candidats, selon un processus organisé par l’attachée audiovisuelle française pour la région andine, Annouchka de Andrade, et la directrice de l’Alliance française de La Paz, Marie Grangeon. Deux personnes dont j’écris les noms avec affection et reconnaissance, deux  personnes exemplaires de cet engagement généreux comme il m’arrive d’en rencontrer non pas partout (c’est toujours affaire d’individus plus encore que de dispositifs), mais à Moscou, à New York, à Varsovie, à Tunis, à Beyrouth, à Pékin… Ces activistes modestes et ambitieux d’une diplomatie culturelle aujourd’hui menacée en haut lieu et qui pourtant produit tant d’effets bénéfiques de part le monde. Puisse l’invention de l’expression « soft power », et la découverte que ce qu’on sacrifie dans les bureaux parisiens est au contraire développé aujourd’hui par les dirigeants des autres puissances, permettre que se poursuive ce travail de terrain, qui dans tellement d’endroits invente des points de convergence entre intérêts diplomatiques et défense des arts et de la culture, sans frontière.

Groupe critiques Andes

A ma droite, en grande explication, Hugo Chaparro (Colombie), puis Billy Navarette (Equateur), Juan Antonio Gonzalez (Venezuela),  Ada Zapata (Bolivie), Ana Rebeca Prada (Bolivie), Mary Carmen Molina (Bolivie), Monica Delgado (Pérou), Luis Sergui Zapata (Bolivie), Claudio Sanchez (Bolivie), Santiago Espinoza (Bolivie) et Diego le traducteur.

Nous voici donc douze, avec Diego le traducteur dont je ne saurai jamais le nom de famille, réunis dans l’improbable Cinémathèque bolivienne, petit bijou d’architecture moderne métal et verre (fondation privée, architecte français, équipements offerts par les Chinois) fiché à flanc de montage de cette vieille capitale vivante et sale, où dominent le crépis colonial et la brique nue des nouveaux quartiers pauvres, le long des ruelles incroyablement pentues de La Paz. Avant de rencontrer les dix participants, j’ai fait leur connaissance en lisant la critique que chacun d’entre eux a écrit, à ma demande, à propos de Flandres de Hervé Dumont. Dix textes très différents, très personnels, qui m’ont donné envie de connaître leurs auteurs. Dix textes qui confortent exemplairement ce que j’ai à leur dire d’emblée du travail critique : que celui-ci ne s’enseigne pas, et que je ne serai pas devant eux comme professeur, mais parmi eux pour partager des expériences. Que la subjectivité et l’engagement dans l’acte d’écrire est au cœur de ce que devrait être la critique, que cela se fait toujours contre tous, contre la rédaction en chef qui veut du journalisme (ce que n’est pas la critique),  contre le monde du cinéma qui veut de la publicité (ce qu’elle est encore moins), contre l’esprit du temps qui veut du people et du conseil au consommateur.

J’ai peur qu’ils soient déçus, qu’ils croient que je ne fais pas mon travail en m’abstenant de prononcer des conférence ex cathedra, pour au contraire organiser un échange de parole, à partir de textes, et à partir de films que nous verrons ensemble : Hiroshima mon amour d’Alain Resnais, Tilaï d’Idrissa Ouedraogo, La Moindre des choses de Nicolas Philibert. Je m’aperçois qu’au contraire Hugo, Ada, Juan Antonio, Santiago, Monica, Claudio, Ana Rebeca, Billy, Luis et Mary Carmen apprécient cette façon de faire. Cet échange met en évidence la disparité des situations, des accès aux films, des possibilités de s’exprimer – entre eux, et plus encore avec moi, le Français privilégié qui vit dans un monde d’abondance cinéphile et de possibilités d’expression.

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Bruno Dumont avec les acteurs de Flandres pendant le tournage

A ma grande surprise, Hiroshima suscite une sorte d’adhésion unanime, comme si tout ce qui était l’invention radicale d’un langage en 1959 était aujourd’hui acquis, partie gagnée – ce que eux comme moi savons bien n’être pas vrai : exemple in vivo de la constitution d’une accointance particulière avec l’art du cinéma, base commune à partir de laquelle chercher comment parler des films, là où nous le faisons, où ils ont la possibilité de la faire. Cette unanimité est loin de se retrouver avec les autres films, choisis justement pour troubler et interroger. J’espérais bien que Flandres susciterait des approches variées, sinon antagonistes, et les textes répondent à cette attente. En exposant devant les participants les principales lignes selon lesquelles il m’a semblé que se déployaient leurs textes respectifs, je peux expliciter combien le travail critique recèle de richesse dès lors qu’on ne le confond ni avec ses perversions médiatiques, ni avec leur symétrique « sérieux » : l’approche savante, selon des critères universitaires qui ont évidemment leur légitimité (tout comme le travail journalistique), mais bien différente.

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Tilaï d’Idrissa Ouedraogo

En revanche, je ne m’attendais pas à ce que le film africain éveille à la fois une perplexité (le film apparaît opaque à la plupart) et une interrogation critique au regard d’enjeux régionaux, très présents à l’esprit de mes compagnons. Le rapport aux communautés traditionnelles, et la manière dont le cinéma est susceptible de prendre en compte, montrer, soutenir ou mettre en cause la problématique indigéniste, est en effet aujourd’hui d’une importance stratégique dans toute l’Amérique latine. C’est particulièrement sensible en Bolivie, où la question est au cœur de la politique du président Evo Morales, mais on la retrouve selon des formes différentes cela concerne tout le continent, du Mexique au Brésil. Sur cet aspect, je sais que nous ne partagerons jamais une position commune, leur histoire n’est pas la mienne. C’est aussi pour souligner la légitimité de ces points de vue différents et les ressources de leur mise en évidence que je suis là.

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La Moindes des choses de Nicolas Philibert

A contrario, et à ma grande joie, le film de Philibert tourné dans l’institution psychiatrique de La Borde suscite un trouble profond que chacun reconvertit selon ses attentes à l’égard du cinéma, d’une manière qui accompagne Le Moindre Geste selon des voies très fécondes.  Je repense à cette soirée à Marseille, fin avril, où je présentais Nénette du même réalisateur, et m’émerveillais déjà de la singularité des réactions de chaque spectateur, s’appropriant le film selon ses propres attentes, inquiétudes ou désirs. La rencontre délicate et déroutante des fous et des soignants de la clinique du Docteur Oury ouvre pour chacun, loin de tout déterminisme sociogéographique, un questionnement et une émotion qui sont les meilleures réactions possibles à cette œuvre. Avec gratitude, j’envoie par la pensée un salut a son auteur, du haut des Andes.

Cinémathèque bolivienne

La Cinémathèque bolivienne

Hors séances de travail, durant les repas notamment, ce sont d’autres histoires qui affleurent, celles des formes de censure selon les pays, différentes dans chaque cas et tellement similaires, celles des sensations d’exclusion des grandes voies de la circulation culturelle et de la reconnaissance, des difficultés pour voir les films, pour faire exister autre chose que ce qui partout s’impose : le commerce hollywoodien et, dans certains cas, le contrepoint d’un cinéma à message politique. Autre sujet de débat : le rapport ambigu à la piraterie, omniprésente, qui tue toute possibilité de distribution commerciale autre que celle des blockbusters, et qui simultanément assure la vision de dizaines de films de toutes natures qui sinon l’accéderaient jamais à des spectateurs.

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La Nation clandestine de Jorge Sanjines

Les Boliviens, ceux du stage et d’autres qui nous rejoignent, insistent pour que je découvre le cinéma de leur pays, injustement méconnu disent-ils. Me voici inondé de DVD. J’avoue ne pas les avoir encore tous regardés, parmi ceux que j’ai vus, beaucoup de ces productions standard comme chaque pays en génère, sans inspiration particulière, mais qui jouent un rôle loin d’être négligeable pour construire une représentation collective de la communauté nationale. Rien en tout cas qui me paraisse comparable aux œuvres du grand cinéaste bolivien Jorge Sanjines, l’auteur du Sang du condor (1969). Comme un signe, le grand masque de danse religieuse aymara qui figurait au début de son film sans doute le plus important (mais jamais distribué en Europe), le chef d’œuvre du cinéma indigéniste La Nation clandestine (1989), trône à l’entrée de la salle où se tient l’atelier de critiques.

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La billetterie et le café à l’entrée du cinéma Ocho y Medio de Quito

Le dernier soir, je présente à la Cinémathèque une projection publique de Tout est pardonné, le premier film de Mia Hansen-Løve. Grande salle comble qui témoigne d’un intérêt pour d’autres types de cinéma que celui fait prospérer les deux multiplexes récemment ouverts dans la ville, intérêt qui ne demande qu’à être cultivé. Mais projection de qualité à peine acceptable, et grande désinvolture des responsables de la Cinémathèque, plus concernés par la diffusion sur leurs écrans de retransmissions de matches de la Coupe du monde de foot. Une salle passionnément consacrée à la construction d’un public et à l’ouverture sur les œuvres les plus diverses, j’en découvrirai une sur le chemin du retour, à l’occasion d’un stop à Quito. Elle s’appelle Ocho y medio, qui est aussi le nom d’une revue éditée par l’équipe qui l’anime, emmenée par Mariana Andrade et Rafael Barriga. Le bistrot accueillant qui en fait partie est rempli de jeunes gens enthousiastes, je suis invité à parler, à nouveau, du travail critique devant une (petite) salle comble, avant de présenter dans la grande salle Pauline à la plage de Rohmer, à quoi succèdera une bonne heure de conversation avec le public. C’est en Equateur, Quito. C’est parmi nous, ces gens qui deviennent des amis, cette curiosité d’esprit, ces rencontres par dessus les époques et les styles. Il n’y a pas tant de décalage horaire.