«Au bout du monde», la jeune fille à la découverte d’un ailleurs vivable

Yoko (Atsuko Maeda) en train de découvrir de nouvelles façons de regarder.

Avec humour et tendresse, le nouveau film de Kiyochi Kurosawa conte une aventure au pays des images toutes faites qui, peu à peu, se peuplent de présences réelles et de possibles échanges.

Qu’est-ce qu’elle fait là, Yoko? Présentatrice d’un programme débile de la télé japonaise, elle rame pour paraître s’enthousiasmer de la poignée de clichés à quoi se résume «L’Ouzbékistan terre de contrastes» qu’elle doit faire découvrir à des téléspectateurs qu’il ne s’agit surtout pas de déranger dans leur confort.

Elle ne connaît rien au pays, ne parle pas la langue, n’aime pas la nourriture, voudrait être à Tokyo avec son amoureux auquel elle envoie chaque jour des SMS, voudrait être chanteuse plutôt que speakerine d’émissions idiotes.

Mais il y a… quoi? Rien de plus, ni de moins, que partout ailleurs. Des gens, des lieux, des lumières. Le temps. La lumière.

C’est une aventure étonnante que raconte Kiyoshi Kurosawa. Une aventure qui semble aux antipodes des films de fantômes pour lesquels on le connaît surtout –et qui n’en est en fait pas si loin.

Au fil de rencontres et de péripéties, Yoko acquiert des fragments d’empathie avec cet univers dont elle ignore tout, qu’elle a mission de réduire à des stéréotypes banals et aguicheurs, et qui ne l’intéressaient pas. C’est un peu étrange ici, un peu dangereux là, un peu émouvant ou comique ailleurs. Petit à petit, ça se combine et se réassemble.

Une douceur amusée

La manière de filmer de Kurosawa est à l’unisson du cheminement de son personnage. Lui aussi, il part systématiquement des cartes postales, de l’exotisme convenu qui colle au nom de Samarcande, de l’imaginaire élémentaire des steppes d’Asie centrale, des représentations toutes faites des habitant·es de l’ex-URSS.

Et pas à pas, avec une douceur amusée, attentive, infiniment modeste, il laisse advenir autre chose, de plus subtil, de plus chaleureux, de plus complexe. (…)

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«Crazy Rich Asians», à la fin, c’est toujours Hollywood qui mange la banane

La comédie sentimentale au casting entièrement asiatique a fait un triomphe aux Etats-Unis. Au-delà du politiquement correct de la mise en lumière des « minorités visibles », retrouvailles avec des mécanismes régressifs et d’exclusion.

De cette variation sur le schéma de Cendrillon à Singapour, on ne se serait sans doute guère soucié, n’eut été le triomphe commercial obtenu aux Etats-Unis, très au-delà de la communauté asiatique qui était sa première cible.

Le film de Jon Chu raconte les tribulations de la sino-américaine (plus exactement de l’Américaine née de parents chinois) Rachel Chu accompagnant son Nick de fiancé chinois de Singapour, dont elle ignore qu’il est l’héritier de la plus riche famille de la ville-Etat.

Le scénario déploie des stratégies classiques, mais qui produisent des effets inattendus.

Crazy Rich Asian associe dépliant touristique coloré et dynamique sur les charmes de Singapour et notations ironiques sur les excès d’une bourgeoisie pourrie de fric à ne savoir qu’en faire et accro à toutes les nano-modes promues par Internet.

Il ne manque pas de marteler le bon vieux message des vertus supérieures de liberté incarnées par les Etats-Unis, face aux sociétés malgré tout archaïques des autres continents.

La panthère jaune

La singularité est qu’ici, tous les personnages sont asiatiques – au moins ont des traits asiatiques. Il apparaît vite que CRA est à bien des égards la version orientaliste d’un précédent carton du box-office, Black Panther.

Les Jaunes ont remplacé les Noirs, la romance Cinderella a remplacé le roman de formation copié sur Le Roi lion, et l’argent a remplacé les effets spéciaux et le Vibranium.

Mais le principe demeure le même, y compris dans le caractère englobant du communautarisme – de même que le film de Ryan Coogler prenait soin d’associer des signes venus des différentes parties de l’Afrique, la famille du prince charmant a des membres en Chine continentale, à Taiwan et à Hong Kong (et le titre élargit à toute l’Asie, ce qui est aller un peu vite en besogne, mais enfin tous ces gens-là sont quand même un peu pareils). (…)

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«La Tendre indifférence du monde» et «Dakini», beautés lointaines

Jamyang Wangchuck et Sonam Tachi Choden dans Dakini

Ce mercredi 24 octobre sortent sur les écrans français, du moins quelques uns d’entre eux, deux films très beaux films. Découverts dans des grands festivals cette année, ils sont originaires de pays d’Asie qui n’occupent pas souvent l’affiche. L’occasion, aussi, d’observer à la fois comment ils fraient leur chemin jusqu’à nous, et comme il nous est possible de les regarder.

Révélé au Festival de Cannes, La Tendre indifférence du monde n’est pas spécialement tendre, et encore moins indifférent: dans des paysages citant avec humour les tableaux classiques de la peinture française du XIXe siècle, le cinéaste kazakh Adilkhan Yerzhanov met en mouvement une aventure amoureuse, burlesque et brutale.

Les tribulations de la belle et forte Saltanat et du vaillant et généreux Kuandyk tiennent de la chronique de la corruption générale qui affecte la région, autant que du conte des Mille et Une Nuits. Mais c’est surtout un sens du plan et du cadre, une élégance joueuse et ferme à la fois, qui fait de ce film un grand moment de joie pour ses spectateurs.

Révélé au Festival de Berlin, Dakini tisse élégamment enquête policière et magie. Par les forêts, les montagnes, les villages mais aussi les villes modernes du Bhoutan, Dechen Roder compose une quête sensuelle qui met en jeu les contradictions d’une société où tradition mystique et téléphones portables, attachement à la terre, archaïsme et spéculation se combinent –là comme ailleurs, mais là comme ailleurs selon des modalités particulières.

Dakini conte les tribulation de la belle et forte Choden, accusée d’être une sorcière par les villageois parce qu’elle vient d’ailleurs, et de l’opiniâtre et taiseux Kinley, le policier chargé de l’enquête sur la mort d’un abbesse dans laquelle la jeune femme est la suspecte numéro 1.

Le titre du film, qui est aussi le titre que revendique l’héroïne, désigne des femmes ayant atteint un niveau supérieur de spiritualité –qualité qui, au Bhouthan comme ailleurs, n’est plus forcément très bien cotée.

Le film accompagne ainsi du même mouvement quête spirituelle et enquête policière, avec la force d’une évidence, même quand le surnaturel s’en mêle.

Lointains

Scénarios, mises en scène, interprètes, ce sont deux films aussi réussis que singuliers. Si l’un était américain et l’autre espagnol, il ne viendrait pas à l’idée de les rapprocher. Leur provenance, et certains aspects de la séduction qu’ils peuvent susciter ici, appellent pourtant encore quelques mots, qui les concernent tous deux.

Ces films viennent de loin. «Loin» est évidemment une notion éminemment relative, où la distance n’est qu’un paramètre parmi d’autres –nous avons cessé peu à peu de trouver lointains au moins une partie des cinémas japonais, chinois, sud-coréen, les samouraïs, Bruce Lee, les fantômes et succubes locaux y ont contribué.

Encore faudrait-il questionner ce «nous», désignant non seulement nos concitoyens et nos voisins géographiques, mais aussi les «Occidentaux», et leur fâcheuse tendance à se considérer comme le centre du monde et la mesure de toute chose, au cinéma aussi. Dans l’affaire, le «nous» est aussi problématique que le «eux». (…)

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