À voir au cinéma: «L’Odyssée» selon Christopher Nolan, l’apocalypse maintenant

Ulysse / Matt Damon et Athéna / Zendaya, mélange des genres entre star-système et usage déviant de la mythologie, avec divinité cosmétique.

La grande fresque hollywoodienne et spectaculaire inspirée du retour d’Ulysse est aussi une attaque contre ce que cachent ou minimisent les grands récits fondateurs de l’Occident.

Il y aurait deux a priori contradictoires. Quand Hollywood s’empare d’un des grands récits fondateurs, à peu près tous les exemples précédents incitent à une méfiance extrême. De la Bible aux mythes antiques ou aux contes et légendes du monde entier, la machine à spectacle a pratiquement toujours fait des monuments de kitsch, déformés sinon trahis pour en aplanir les complexités et les parts d’ombre.

Mais si avec L’Odyssée,il s’agit à n’en pas douter de l’industrie spectaculaire américaine (énormes moyens, technologies de pointe, casting truffé de stars), il s’agit aussi de Christopher Nolan. Soit le grand cinéaste qui, depuis l’intérieur du système, a prouvé depuis deux décennies combien il était capable de propositions passionnantes (Le Prestige, The Dark Knight, Inception).

Et c’est en effet ce qu’il accomplit ici à nouveau. Mais, paradoxalement, au vu de l’énormité de la machine spectaculaire mobilisée, plutôt sur un mode en mineur. Presque en contrebande. Du grand récit homérique, archi connu mais pas de tout le monde (et une production comme celle-ci doit viser tous ceux et toutes celles qui ne connaissent au mieux, comme Pénélope, que madame Cruz), Christopher Nolan fait une recomposition assez proche pour ne pas choquer frontalement qui porte un peu d’affection à l’histoire d’Ulysse contée par l’aède aveugle, sans s’y tenir plus que ça.

Disparue Nausicaa, tandis qu’apparaissent les Atrides (c’est vrai que c’est une bonne histoire aussi), etc. On n’en finirait pas de pointer les variantes. Mais on a bien, comme dans l’original, les méchants prétendants, le voyage de Télémaque avec Mentor, le cyclope, les sirènes… Donc ça va.

Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France
Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France

Mais ça va où? Ça va vers une brillantissime –justement parce que pas trop visible– déconstruction du grand récit, en une succession de fragments pas du tout chronologiques. Le père Homère, lui non plus, n’était guère adepte de la narration linéaire, donc nul sacrilège ici.

Mais la réorganisation des épisodes, l’attention variable accordée à tel ou tel aspect, sont bien cette fois celles de ce grand trafiquant de récit qu’est aussi l’auteur du encore simpliste Memento (2000)et de l’autrement perturbateur Tenet (2020).

La fin d’un monde, la fin du monde

Dans le monde du grand spectacle de masse, on a le droit de dérouter le spectateur, à condition qu’il ne s’ennuie pas. Donc, de combats XXL en grands tableaux sensuels dans le désert au bord de la mer (utilisation abusive et condamnable du Sahara occidental approprié par le Maroc) avec une dealeuse de charme (Charlize Theron en Calypso), de reconstitution graphique impressionnante où le cheval de Troie ressemble à la statue de la Liberté à la fin de La Planète des singes (dont le message était très proche de celui de Christopher Nolan) en effets spéciaux sophistiqués, il se passe toujours quelque chose d’impressionnant sur le très grand écran.

Pourtant on est loin du parcours héroïque de la fiction hollywoodienne classique, comme de la trajectoire du héros grec de retour vers Ithaque chantée par les anciens. Christopher Nolan, également auteur du scénario, fractionne le récit, ajoute des épisodes, en enlève. Il raconte, grosso modo, l’histoire d’Ulysse, mais il raconte surtout autre chose: a minima, la fin d’un monde (celui des antiques Achéens), mais plus assurément, la fin du monde (le nôtre).

Deux grandes séquences, assez tardives dans le déroulement des presque trois heures du film, explicitent cette dynamique funèbre plus ou moins secrètement à l’œuvre dans tout le film. Et, mieux, le contaminent entièrement et pour une part rétroactivement. Elles empoisonnent l’imagerie héroïque qui dominait depuis le début, même si Matt Damon prend grand soin de toujours laisser percevoir qu’il ne joue pas un type parfait, surpuissant et contrôlant tout de son esprit supérieur et de ses muscles stéroïdés numériquement.

C’est que, mine de rien, Christopher Nolan souligne combien l’un des grands récits fondateurs de la civilisation occidentale est aussi le récit d’un génocide, celui des habitants de Troie, présenté du point de vue des vainqueurs, c’est-à-dire des assassins. Avec comme artisan principal de leur victoire ce même Ulysse. Et avec pour vrai motif de la guerre de dix ans sur les rives du Moyen-Orient la domination économique et le profit, tiens donc.

Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France
Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France

Activée de manière malfaisante, la polémique sur la présence d’acteurs et d’actrices noir·es, dont Lupita Nyong’o dans les rôles d’Hélène et de Clytemnestre, n’a pas lieu d’être: L’Odyssée de Christopher Nolan ne reconstitue pas du tout la Grèce antique, ne prétend pas plus à l’authenticité historique que Pier Paolo Pasolini quand il tournait Médée (1969), film avec lequel le blockbuster entretient de singulières proximités.

Il raconte une histoire par et pour l’humanité d’aujourd’hui, à partir d’une légende qui a été diffusée bien au-delà du territoire auquel le destina peut-être un jour –il y a très longtemps– un poète aveugle.

Une vaste fresque funèbre

Et si le film s’est ouvert avec un carton indiquant qu’il se passe «en des temps d’apparences magiques» (n’est-ce pas le cas de toutes les époques, y compris la nôtre?), la mention régulière des dieux, voire l’apparition à deux ou trois reprises d’Athéna sous les traits de Zendaya, témoin navrée plus qu’actrice du sort de son favori, confirme que tout ça est bien une affaire d’humains et d’eux seuls. (…)

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À voir au cinéma: «L’Aventure rêvée» et «Comète»


Veska (Yana Radeva), héroïne d’une fresque contemporaine inscrite dans une histoire au long cours.

Dans des registres incomparables, l’épopée européenne et féministe de Valeska Grisebach et la comédie parisienne et chorale d’Élie Wajeman enchantent les grands écrans.

«L’Aventure rêvée», de Valeska Grisebach

C’est comme une jungle. Non pas une jungle végétale, puisque ce qui pousse dans cette zone à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie, aux marches de l’Europe, est plutôt maigre. Mais une jungle d’histoires, de relations formulées ou pas, de trafics, de rancœurs, de menaces, d’allégeances.

Le dénommé Saïd, dont on apprendra qu’il appartient à la minorité Pomak, débarque à Svilengrad (sud de la Bulgarie), comme Clint Eastwood arrivait dans un village de l’Ouest américain. Mais d’une part, il ne débarque pas réellement, il revient. Et surtout, malgré sa présence magnétique, il n’est pas le héros du film.

Le héros est une héroïne, Veska, femme puissante que tous respectent et beaucoup désirent, fille du pays revenue elle aussi d’on ne sait où. Archéologue, elle dirige un chantier de fouilles, sur cette frontière qui a été un carrefour de civilisations depuis la haute Antiquité. Mais ses activités sont loin de se limiter à cela, ce qui a son importance. Saïd retrouve Veska, sans qu’on sache bien ce qui les lie ou les a liés. Il entreprend une négociation douteuse, se fait voler, rend quelques visites, passe des appels. Et puis il disparaît.

Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d'écran Haut et Court via YouTube
Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d’écran Haut et Court via YouTube

Le film reste avec Veska, qui circule entre de multiples groupes, bandits, paysans, femmes d’affaires, ouvrières polonaises immigrées, anciens et anciennes des mines de l’ère socialiste, prostituées… Tout le monde raconte des histoires, vraies ou fausses, à double ou triple sens, des blagues, des intimidations, des déclarations d’affection, des souvenirs. On boit beaucoup, on rit beaucoup, on crie et on murmure. Les silences aussi sont éloquents.

Uniquement avec ces matériaux de bric et de broc, si peu spectaculaires, la réalisatrice et scénariste Valeska Grisebach construit un monde complexe, menaçant, saturé de récits et de présences. Bourgade perdue aux confins de l’Europe et poste-frontière le plus fréquenté du continent, Svilengrad est un espace très significatif du monde où nous vivons, de ce qui le fait fonctionner comme de ce qui le rend dangereux et injuste.

D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Le quatrième long-métrage de la trop rare cinéaste allemande, notamment signataire des passionnants Désir(s)(2006) et Western(2017), est un assez sidérant film d’aventure. Une arme à feu venue du passé et des règlements de comptes, certains verbaux, certains très physiques, contribuent à dresser un portrait complexe et inquiétant, mais formidablement incarné, d’une certaine Europe. Celle que l’Occident prend grand soin de ne pas voir et à laquelle il ne comprend rien. Celle qui pourtant participe activement de tout ce qui advient sur le Vieux Continent.

S’inspirant du cinéma de genre hollywoodien pour mieux raconter un espace-temps actuel, cette version contemporaine et archaïque de Pour une poignée de dollars (Sergio Leone, 1964) ou de L’Homme des hautes plaines (Clint Eastwood, 1973) est d’une lucidité implacable, au milieu des éclats de rire et des petits verres de rakia. Elle est magnifiée par la présence, impressionnante et mystérieuse, que donne à Veska l’actrice Yana Radeva.

Veska est au centre d’une recomposition des codes de narration et de représentation qui se confronte aux codes de domination et de prédation masculine, dans la réalité de la société évoquée et dans les formes de spectacle devenues «universelles». D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est aussi le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court
Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court

Difficile, dès lors, de ne pas avoir un pincement au cœur qu’un tel film, si important à tant d’égards, si puissant artistiquement et affûté politiquement, sorte à une date où il a fort peu de chances d’attirer l’attention qu’il mérite.

Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, mais le dernier jour, dépourvu de noms de vedettes (toutes les actrices et tous les acteurs sont des non professionnels), il est signé d’une cinéaste dont aucun des trois précédents films n’a réussi à lui conférer la place qu’elle mérite. Et le prix du jury au palmarès risque de ne pas suffire pour mettre fin à cette marginalité.

Mais nul doute que, comme Veska, qui sait pourquoi elle fait ce qu’elle fait et comment le faire, y compris affronter des obstacles apparemment insurmontables, elle saura poursuivre l’impressionnant et ambitieux parcours qui est le sien. Il est l’un des plus précieux apports existants à cette utopie nécessaire que serait un cinéma européen.

L’Aventure rêvée

De Valeska Grisebach

Avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva

Séances

Durée: 2h44

Sortie le 15 juillet 2026

«Comète», d’Élie Wajeman

Au début, un doute et une certitude. La certitude tient à la première scène, un dialogue loufoque entre deux types pas vraiment en bon état, lors de retrouvailles puériles et chaleureuses. Que l’un d’eux soit joué par Vincent Macaigne et l’autre par un acteur qu’on ne reconnaît pas forcément (l’excellent Samuel Achache, surtout artiste de théâtre) participe du jeu instable qu’instaure cette situation à la fois survoltée et dépressive, dans une voiture qui semble devoir se crasher au premier virage.

C’est drôle et triste, bancal et tonique. Et puis il y a ce doute. Elle a vraiment existé, cette comète au-dessus de Paris? (…)

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À voir au cinéma: «Enfants de Palestine», «L’Écologie des sentiments», «Dry Leaf», «The Fin»

Regard sur l’enfance et regard depuis l’enfance sous la menace permanente des armes, dans Intersecting Memory, de Shayma’ Awawdeh

Les films de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh, mais aussi ceux d’Alexandre Steiger, d’Alexandre Koberidze et de Syeyoung Park sortent sur les grands écrans ce 8 juillet.

Toujours aussi nécessaire apparaît le besoin d’affirmer qu’il est non seulement possible mais souhaitable de faire cohabiter des regards, des manières d’être au monde, que tout semble séparer. Quand un programme de deux moyens-métrages rappelle, de manière créative, que nous sommes les contemporains pour l’essentiel passifs d’un génocide dont sont activement complices nos dirigeants et nos médias dominants, peut-on aussi, dans le même espace, parler d’une comédie, d’un poème visuel, d’un film de science-fiction?

On choisit ici de répondre oui, en acceptant la possibilité d’être contredit. Mais en plaidant que nous avons besoin d’humanité sous toutes ses formes, de manières de raconter, de faire jouer les rapports entre les êtres, entre les images et entre les époques, de trouver des formes narratives. Y compris pour affronter les pires horreurs contemporaines, sans les relativiser, ni tout mélanger.

Malgré ses limites, il est possible de continuer de croire et de défendre que le cinéma est une ressource ouverte, qui explore mille directions et mille dispositifs, pour ainsi enrichir les capacités de chacune et chacun à essayer de mieux comprendre la réalité commune. Et qu’il est donc possible, voire souhaitable, non seulement de ne pas choisir entre le cinéma en phase avec l’actualité la plus tragique et ses autres formes d’existence, ludiques, distrayantes, rêveuses, fabulatrices, mais de les inscrire dans le même contexte, qui est celui de nos vies mêmes.-

«Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie», de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh

Face au génocide en cours en Palestine, le rôle le plus actif dont sont capables les films est de construire des représentations et des récits qui rendent compte de la violence criminelle en cours. S’il y a aujourd’hui un nombre significatif de réalisations qui atteignent les écrans, il reste à trouver des formes nouvelles, qui contribuent à défaire le storytelling de la propagande sioniste qui, depuis des décennies, écrase de tout son poids les représentations, notamment en Occident.

De manière modeste, c’est ce à quoi contribuent les deux films brefs réunis sous l’intitulé Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie, en écho à ce que montre chacun, où des enfants ont un rôle significatif et aux 20.000 enfants tués dans la bande de Gaza au cours des mille derniers jours.

Intersecting Memory, de la jeune réalisatrice palestinienne Shayma’ Awawdeh, fait cinéma de la mise en écho de deux époques et de deux récits. Un récit au présent, le sien, à propos de ses souvenirs d’enfance dans les années de la seconde intifada, au début du XXIe siècle (2000-2005), et un stock d’images de cette époque, tournées en vidéo par des journalistes palestiniens. On y voit les exactions de l’armée israélienne à Hébron (Cisjordanie) et dans la région, les brutalités, les enfants tués, les humiliations quotidiennes, les maisons détruites à l’explosif. La tension entre les souvenirs de la petite fille qu’était alors la réalisatrice et la violence massive imposée par l’occupant anime de l’intérieur ce qui fait la légitimité au présent d’Intersecting Memory.

Revoir aujourd’hui ces images d’il y a plus de vingt ans, c’est remettre à vif combien le 7 octobre 2023 n’est en rien un début, pour ce qui est des souffrances sans fin imposées à un peuple colonisé, soumis à un apartheid impitoyable depuis des décennies, massacré dès qu’il réagit.

Lui aussi lié à l’enfance du fait de la relation intense du personnage principal avec ses fils, Still Playing, de Mohamed Mesbah, impressionne par la manière dont il mobilise d’autres manières de raconter le long martyr palestinien et surtout de s’adresser à d’autres publics.

À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d'électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution
À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d’électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution

S’il gagne sa vie comme livreur de pistaches, Rasheed Abueideh, habitant de Naplouse, en Cisjordanie, est un développeur informatique chevronné. Après un précédent déchaînement d’atrocités israéliennes contre la population palestinienne en 2014, il a conçu un jeu vidéo, Liyla and the Shadows of War, comme manière à la fois de raconter et de faire ressentir les souffrances éprouvées.

Le film du réalisateur français accompagne l’informaticien palestinien et ses deux garçons, tandis que les échos omniprésents du génocide en cours dans la bande de Gaza surgissent sur les écrans d’ordinateurs et de téléphones.

Aux images de Rasheed Abueideh, à celles de sa famille, à celles de l’actualité tragique, se mêlent en insert celles d’adolescents habitant dans des zones éloignées, en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud-Est. On les voit jouer au jeu vidéo, découvrir le sort de la petite fille qui lui donne son nom et de sa famille, en prenant soin de ne pas reproduire les stéréotypes violents qui dominent ce secteur, quand le shoot ’em up est la méthode employée par l’armée israélienne sur le terrain réel.

L'écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d'un des joueurs. | Capture d'écran La Luna Productions via YouTube
L’écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d’un des joueurs. | Capture d’écran de la bande annonce/La Luna Distribution

Alors que Rasheed Abueideh travaille à la conception d’un nouveau jeu, Dreams on a Pillow, consacré à la Nakba (1948) et qui devrait sortir fin 2026, se construit par touches la compréhension des ressources singulières du jeu vidéo pour tenter de défaire l’emprise du récit et des représentations qui légitiment les meurtres et l’épuration ethnique depuis 1948.

Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie

Still Playing

De Mohamed Mesbah

Avec Rasheed Abueideh

Durée: 38 minutes

Intersecting Memory

De Shayma’ Awawdeh

Durée: 20 minutes

Séances

Sortie le 8 juillet 2026

«L’Écologie des sentiments», d’Alexandre Steiger

Avouons y être allés un peu à reculons. Une comédie télescopant une jeune écolo, Lola, et un garçon d’hôtel lunatique, Félix, n’était pas particulièrement prometteuse, et le cinéma français regorge d’exercices comparables aussi vite oubliés. Mais pas cette fois.

Cela tient, d’abord, aux interprètes de L’Écologie des sentiments. À Andranic Manet (Félix), déjà repéré notamment dans Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac (2018) et Ari de Léonor Serraille (2025), dont la présence décalée, où fusionnent timidité maladive et charme délicat, ne cesse de donner une consistance à un personnage qui aurait pu rester une silhouette, une marionnette.

Et cela tient à Salomé Rose Stein (Lola), vraie découverte, dont l’énergie, le tempo, la séduction et la versatilité emportent littéralement les scènes, bien au-delà de ce qui avait été écrit.Avec aussi, personnage plus en retrait, le père de Félix, nul autre que le réalisateur, Alexandre Steiger, surtout connu comme acteur, à l’écran et à la scène, et qui s’en vient ainsi participer de l’intérieur aux emballements et déhanchements qui portent cette réjouissante sarabande.

Félix (Andranic Manet) et Lola (Salomé Rose Stein), selon deux axes contraires dans l’hôtel hors du temps. | Capture d’écran de la bande annonce/Tandem

De l’intérieur du scénario, mais aussi de l’intérieur de l’hôtel pompeusement ringard qu’il dirige, où il emploie son introverti farfelu de fils et où se trouvent cohabiter la militante venue perturber le Salon de l’agriculture et une bande de joyeux enfants du terroir qui ne manquent pas une occasion de célébrer la bonne chère et les fruits de la vigne.

Alexandre Steiger réussit à multiplier les gags et les quiproquos avec une verve parfois injuste à l’encontre des jeunes activistes, mais que sauvent la finesse et l’autonomie du personnage de Lola, et d’improbables embardées du côté de Nicolas Poussin ou de policiers moins uniformes que prévisible.

Tout se déploie sous le signe d’une tendresse et d’une inquiétude qui concernent les humains tous et toutes, sans réduire en rien la réalité de la catastrophe environnementale et la nécessité d’agir à son sujet –même si certaines manières de s’y prendre peuvent se discuter et faire sourire.

L’Écologie des sentiments

D’Alexandre Steiger

Avec Andranic Manet, Salomé Rose Stein, Alexandre Steiger, Abraham Wapler

Séances

Durée: 1h24

Sortie le 8 juillet 2026

«Dry Leaf», d’Alexandre Koberidze

Nul besoin d’attendre la superproduction de Christopher Nolan pour embarquer dans une odyssée. Aux côtés d’un entreprenant professeur géorgien prénommé Irakli, voici que s’engage une quête homérique et poétique, un rêve d’aventures à travers un pays et un imaginaire. Lisa, photographe sportive, a disparu. Elle a laissé un mot demandant de ne pas la chercher. Donc son père se lance à sa recherche, en compagnie d’un copain à elle, dont l’un des signes particuliers est de rester invisible, bien que tout à fait présent et actif.

Lisa avait entrepris de photographier les terrains de football géorgiens. Sur ses traces, son père et l’ami parcourent bourgs et villages, tous dûment dotés de l’équipement sportif, qui peut prendre de multiples apparences et jouer des rôles très divers.

C’est très beau et c’est très doux, avec quelque chose d’évident dans l’impératif catégorique du périple automobile, renforcé par la qualité rêveusement très imparfaite de l’image. (…)

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À voir au cinéma: «Ghost Elephants», rêver les géants de la terre

Avec le peuple san au Kalahari, à la recherche d’autres habitants du même monde.

Le nouveau film de Werner Herzog accompagne une quête d’un même élan fantasmagorique et réaliste, en faisant place à des êtres infiniment divers.

Deux mouvements de nature différente portent le début du film. Il y a l’énergie des légendes, des illuminés qui hantent les paysages que nous associons à l’exotisme, voire à la sauvagerie. Il y a une bête mythique, un «Moby Dick» terrestre, peut-être même tout un troupeau de ces monstres insaisissables et hors norme.

Et puis il y a des êtres incontestablement réels, cet éléphant géant exposé au Musée national d’histoire naturelle de la Smithsonian Institution, à Washington, aux États-Unis, ces pisteurs bochimans du Kalahari, les cartes qui expliquent cette zone de l’Angola dont les fleuves irriguent tout le sud du continent africain.

Et encore, en arrière-plan mais pas oubliée, pas oubliable, la guerre civile atroce qui a ravagé le pays pendant un quart de siècle (1975-2002) dans l’indifférence du reste du monde, sauf les grandes puissances qui avaient des bénéfices à engranger avec le sang et la mort des Angolais.

Dans la rotonde du Musée national d’histoire naturelle des États-Unis (Washington), Steve et Henry, le savant et le spécimen qui est à la fois archive et source de fantasme. | Blue Note Films

Entre rêverie hallucinée et recherche outillée se tiennent deux hommes, l’explorateur Steve Boyes et le cinéaste Werner Herzog. L’un énonce ce que l’autre exprime par sa manière de filmer et de monter: le peu d’empressement à démêler l’authentique du légendaire, la considération pour les mythes autant que pour les êtres réels, un vertige où la science et le rêve convergent vers un centre absent, ce qui ne signifie pas inexistant

L’impressionnante beauté du film tient à sa manière d’accueillir avec la même considération les exploits d’une expédition extravagante et la calme concentration d’un très vieil homme qui accorde un instrument comme il en existe depuis 40.000 ans, au sein de son peuple qu’on nomme aussi San. Ou un arbre et les traces sur son écorce, un oiseau, un insecte.

Werner Herzog a réalisé quelque quatre-vingts films, qui se soucient peu de savoir s’il s’agit de fictions ou de documentaires. Certains courts-métrages sont des épopées (par exemple, La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, sorti en 1974), certains documentaires sont des films d’aventures hallucinants (par exemple, Grizzly Man, 2005), certaines fictions sont d’implacables documents sur le rapport au réel (par exemple, Family Romance, LLC, sortie en 2020) et le rapport à la présence de l’inexplicable dans le quotidien (choisissez entre Fitzcarraldo et Le Pays où rêvent les fourmis vertes, sortis en 1982 et 1984).

Lorsqu’il rencontre le biologiste fondateur du Projet de conservation de la nature sauvage de l’Okavango (National Geographic Okavango Wilderness Project), le réalisateur allemand est face à une incarnation quasi parfaite de ce que lui-même n’a cessé d’explorer avec les moyens du cinéma depuis soixante ans.

À la suite de Steve Boyes commence la quête d’un graal quadrupède, et même de toute une troupe de graals, cousins de celui qui a été surnommé Henry, le plantigrade de 11 tonnes trônant à Washington, plus grand animal terrestre connu. Cette quête n’est possible que grâce à l’arrivée, un par un, chacun singulier et impressionnant, des trois personnages que sont les pisteurs san.

Steve Boyes, biologiste, aventurier, patron d'ONG, ornithologue et rêveur. | Blue Note Films
Steve Boyes, biologiste, aventurier, patron d’ONG, ornithologue et rêveur. | Blue Note Films

Des improbables et si troublantes images des éléphants filmés sous l’eau à l’écoute attentive des paroles et des gestes des pisteurs, sans prétendre jamais entrer dans leur manière d’habiter la terre, le cinéaste atteint une justesse au-delà de la modestie et de la passion de l’inconnu.

Et, comme à l’époque des Nains aussi ont commencé petits (1970) et d’Au pays du silence et de l’obscurité (1971), loin de l’image du réalisateur baroudeur –pas fausse mais si partielle– qui lui est trop souvent associée, la beauté du cinéma de Werner Herzog éclôt dans la délicatesse de l’approche des humains et des autres qu’humains, sans complaisance ni paternalisme. (…)

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À voir au cinéma: «L’Étrangère» offre l’hospitalité à une histoire encore ouverte

Selma (Zar Amir) engagée dans plusieurs combats qu’il lui échoit de devoir mener simultanément

Le deuxième long-métrage de la cinéaste Gaya Jiji accompagne le parcours d’une femme syrienne en France sans la réduire à un rôle préétabli.

Au début, c’est ce qu’on a l’habitude d’appeler un «bon film». Tous les signaux sont à la fois clairs et favorables, tandis que l’on fait connaissance avec son héroïne, Selma, ayant survécu à une traversée périlleuse de la mer Méditerranée, fichée en Hongrie pour finalement échouer à Bordeaux. La jeune femme y travaille illégalement et tente de faire venir son enfant resté au pays.

Quels signaux? On sait depuis quelques années maintenant que la Franco-Iranienne Zar Amir est une comédienne remarquable. On se souvient que la réalisatrice syrienne Gaya Jiji avait présenté il y a six ans un film étonnant au Festival de Cannes, en pleine terreur imposée à son peuple par Bachar el-Assad, Mon tissu préféré (2018), situé à Damas. Et tout incline en faveur de ce à quoi d’emblée s’attache le scénario, attirer l’attention sur le sort indigne imposé aux exilé·es, au moment où l’extrême droite se rengorge d’avoir rendu l’Europe encore plus égoïste et inhospitalière.

Mais voilà, L’Étrangère est bien mieux qu’un «bon film» et autrement riche que de raconter des réalités qui méritent de l’être à travers des personnages très présents. Et cela pour une raison simple, Selma ne se limite pas à ce qui figurerait sur sa fiche de police ou un pitch de téléfilm: migrante, sans-papiers, mère d’un petit garçon.

Elle est une femme, un être humain, habitée d’élans et de désirs, de zones d’ombre et de secrets. Et autour d’elle, cet avocat qui prendra son parti, le patron du bistrot qui l’emploie et l’exploite ou la jeune collègue à la vitalité rebelle existent au-delà de leur fonction dans une mécanique scénaristique. Ce sera plus encore le cas de ceux qui arriveront de Syrie, mais aussi de la ville elle-même où toute l’histoire a lieu. Chacun et chacune existe avec sa part d’autonomie et de singularité.

Selma (Zar Amir Ebrahimi) face à l'avocat (Alexis Manenti) et au survivant (Amr Waked): une femme face à deux hommes pour une figure bien plus complexe que le célèbre triangle. | Tandem
Selma (Zar Amir) face à l’avocat (Alexis Manenti) et au survivant (Amr Waked): une femme face à deux hommes pour une figure bien plus complexe que le célèbre triangle. | Tandem

Le deuxième long-métrage de Gaya Jiji trouve une énergie imprévue dans sa capacité à accompagner des êtres, des tensions, des secrets, à suivre des lignes de faille, tout en racontant l’histoire principale, qui ne devient ni un décor ni un prétexte. (…)

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À voir (ou pas) au cinéma: «Disclosure Day», une révélation venue moins de l’espace que du passé

Daniel (Josh O’Connor), spécialiste de cybersécurité poursuivi parce qu’il veut révéler ce qu’il devait dissimuler.

Le nouveau film de Steven Spielberg revisite les thèmes et les manières de filmer qui ont fait le succès du cinéaste américain, dans un contexte dont il ne semble pas mesurer l’actualité inédite.

En fuite, traqué par une agence paragouvernementale surpuissante, l’informaticien Daniel (Josh O’Connor) a une mission à accomplir. Habitée de pouvoirs qu’elle découvre et ne comprend pas, la présentatrice télé Margaret (Emily Blunt) fonce vers une destination inconnue. Deux trajectoires tendues qui, par-delà les dangers et les épreuves, doivent se rencontrer et organisent le 37e long-métrage de Steven Spielberg.

Autour de cette double course, un maelström de technologie, d’effets spéciaux, de sentimentalisme et de scènes choc. C’est rythmé et efficace, avec aussi l’impression d’avoir déjà vu à peu près tout cela… dans des films du même réalisateur américain.

Hollywood n’a pas eu besoin d’attendre l’intelligence artificielle (IA) pour réagencer à l’infini ce qui se trouvait dans ses «bases de données», bien avant l’informatique. Et si les ténors du cinéma américain s’empoignent désormais sur l’IA, Steven Spielberg est une intelligence humaine tout à fait à même de recycler ses propres éléments de récit et manières de filmer sans l’aide d’aucun algorithme.

Margaret (Emily Blunt) se découvre des pouvoirs aussi puissants qu'incompréhensibles. | Universal Pictures International France
Margaret (Emily Blunt) se découvre des pouvoirs aussi puissants qu’incompréhensibles. | Universal Pictures International France

On dit volontiers que les véritables auteurs racontent toujours la même chose. Ce n’est pas toujours vrai, mais cela peut l’être. «Raconter la même chose» signifie alors qu’au cœur de chaque œuvre singulière se trouve un principe actif qui, lui, est permanent. Mais s’il s’agit en effet d’un auteur, ce que Steven Spielberg est assurément, tout se joue précisément dans la singularité féconde de chaque scénario et de chaque mise en scène à partir de ce principe actif.

Disclosure Day, sa nouvelle réalisation, semble à cet égard loin du compte. Tout le film ne cesse de convoquer la mémoire d’autres longs-métrages du même cinéaste, qu’il s’agisse des ressorts dramatiques, des péripéties ou des manières de les filmer. Il y a un fossé entre la cohérence et la répétition, qui est cette fois ce qui domine.

La musique de John Williams, compositeur favori de Steven Spielberg, contribue aussi à cet effet de redite, qui convoque notamment la mémoire de Rencontres du troisième type (1977), mais couvre toute la filmographie, depuis Duel (1971) –avec l’agression sur la route par un gros véhicule devant un passage à niveau–, quand la suite lorgne vers Les Aventuriers de l’arche perdue (1981).

Ces manières de filmer dépendent du savoir-faire du réalisateur pour produire des effets spectaculaires ou émouvants. Rien à dire, ça fonctionne toujours. Poursuite, carambolage, choix cornéliens, effets spéciaux étonnants font le job, sans empêcher un sentiment de surplace, en matière de mise en scène.

L’acteur comme effet spécial

Seul élément vraiment nouveau de tout le film à cet égard, on trouve au sein de cette panoplie la présence pour le coup inédite de ce qu’amène l’acteur britannique Josh O’Connor dans le rôle principal. Il est une sorte d’effet spécial à lui tout seul, en décalage avec la grande machinerie dans laquelle son personnage prend place. Même sans rien dire, même sans rien faire, il apparaît comme la promesse d’autres manières de filmer –mais ça n’arrivera pas.

Il existe bien un «style Spielberg» et celui-ci règne sur les choix formels du film, parmi lesquels le comédien détonne d’une façon qu’on peut trouver réjouissante. Ces choix formels sont, eux, en parfaite adéquation avec les ressorts dramatiques qu’on retrouve également dans un grand nombre des films du signataire de E.T. l’extraterrestre (1982).

Soit, en tête, la famille comme entité fondamentale et indépassable, mais aussi l’évocation d’une imagerie enfantine idéalisée, pour ne pas dire «disneyisée», la convocation du rapport à la fiction et à l’invisible rassurant et simplificateur, la mobilisation des extraterrestres comme altérité salvatrice.

Pourtant, au sein de ce grand entrepôt de déjà-vu surgit ce qui semble un motif relativement neuf, non pas qu’il ait été entièrement absent auparavant chez Steven Spielberg, mais n’ayant pas occupé une place aussi centrale. Il s’agit de la fonction attribuée à la religion, chrétienne en l’occurrence, avec un rôle significatif attribué à la mère supérieure d’un couvent, même si elle est peu présente à l’écran.

Une sorte de révélation

Cette dimension donne une curieuse coloration à ce vers quoi tend la trajectoire du film et que désigne le titre. Le terme «disclosure»paraît pointer vers la nécessité de la transparence, la traduction littérale serait «divulgation», un sujet auquel est loin d’être indifférent l’auteur de Pentagon Papers (2017).

Et en effet, des personnages ne cessent de répéter que sept milliards d’humains ont le droit de savoir ce que leur cache le gouvernement (états-unien), honorable souci démocratique à l’évidence. Mais il est aussi travaillé par une autre approche, qui est la singularité de cette nouvelle réalisation du cinéaste bientôt octogénaire.

Cette approche serait suggérée par une traduction du titre plus proche de ce que construit le film que la traduction littérale (et moche). Au lieu du «jour de la divulgation», ce serait «le jour de la Révélation», avec la majuscule et la dimension religieuse (monothéiste) attachée à ce mot.

Après avoir brièvement mobilisé cette dimension inédite, Steven Spielberg la range prudemment dans un tiroir. Nous voilà bien loin de la médiation autrement plus complexe d’un M. Night Shyamalan sur les effets des croyances sur la vie collective.

L’enjeu le plus singulier de Disclosure Day est ainsi activé par la jeune femme prénommée Jane (Eve Hewson), la compagne du hackeur en cavale, personnage qui s’impose littéralement –et contre toute vraisemblance– dans le cours de ses aventures. Catholique fervente, elle s’angoisse des effets de cette révélation, profane, que Daniel veut mettre en œuvre.

Elle y voit une menace catastrophique par rapport à l’importance de la foi. Pas uniquement sa propre foi chrétienne, mais la croyance dans une transcendance invisible comme ressource pour permettre aux humains de supporter l’existence. Elle ne dit pas que Dieu, le Dieu des chrétiens, existe, même si elle en est sûrement convaincue, elle dit que les humains ont besoin de croire.

Jane (Eve Hewson) doit comprendre ce qu’exige sa foi face à ce que Daniel veut révéler. | Capture d’écran Universal Pictures France

Jane est terrifiée par les effets d’une remise en cause de la perception d’un ordre du monde, d’une cosmogonie, quand le film plaide pour l’hypothèse que l’humanité a tout à y gagner. Plus que tous les autres protagonistes, qui sont chacun et chacune bien calés sur leur ligne d’action, et bien que «personnage secondaire», elle est l’épicentre de ce que le film interroge.

Ou plutôt fait mine d’interroger. (…)

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À voir au cinéma: «En nous», «Toutes mes sœurs», «Loin de moi la colère», «La Bataille de Gaulle: L’Âge de fer»

Ensemble et différents, au travail de réflexion pour inventer une action commune, Juliette Binoche et Akram Khan durant les répétitions.

À des échelles très différentes, les documentaires de Juliette Binoche, de Massoud Bakhshi et de Joël Akafou témoignent au plus près de pratiques et de vécus, alors que la fiction d’Antonin Baudry amplifie la dimension légendaire de la geste gaullienne à Londres.

«En nous», de Juliette Binoche

Dès les premiers mots du générique apparaît une affirmation et se présente une question, qui feront la richesse de cette singulière proposition. L’affirmation: sur l’écran, il est écrit «Akram Khan, danseur, et Juliette Binoche, actrice». La question: quel est le sens, dans ce cas précis, d’affirmer que En nous est un film de Juliette Binoche?

En 2007, Akram Khan et Juliette Binoche créent un spectacle sur scène, In-I. L’un et l’autre sont célèbres, dans leurs disciplines respectives. Mais à l’époque, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une proposition chorégraphique, même si la danse est la pratique de l’un et pas de l’autre.

Ce spectacle, qui a connu 120 représentations dans le monde, a été présenté pour la première fois au Royal National Theatre de Londres, en octobre 2008, puis un mois plus tard au Théâtre de la Ville à Paris. L’émotion qui en émane tient pour partie à l’inégalité technique des deux danseurs et à ce qui se joue, loin d’être systématiquement à son avantage à lui, dans cette asymétrie.

Dans le décor mémorable conçu par l’artiste plasticien britannique Anish Kapoor, elle dynamise le spectacle, au moins autant que le partage plus évident qui structure le récit d’une relation amoureuse, entre une femme et un homme, une femme blanche et un homme non blanc. Alors qu’on se trouve ailleurs lorsque débute En nous: avec deux personnes assez démunies face au projet dont ils ont décidé l’idée, sans savoir en quoi il consisterait, et doivent y faire face concrètement.

Elle et il ont beau être Binoche et Khan, Juliette et Akram doivent se coltiner l’invention pratique, physique, technique, plastique de ce qu’elle et il vont faire ensemble. Et c’est aussi une invention politique, au double sens des échos (genrés et postcoloniaux) que convoquent ces deux présences et de rapports de force, dominateurs ou pas, que leur coprésence dans l’espace de la salle de répétition implique de facto.

Akram Khan et Juliette Binoche dansant leur spectacle In-I, entre fusion et divergence. | Ad Vitam
Akram Khan et Juliette Binoche dansant leur spectacle In-I, entre fusion et divergence. | Ad Vitam

Avec à leurs côtés deux femmes impressionnantes de compétence attentive, la masseuse Su-Man Hsu et la coach Susan Batson, elle et il relèvent ce défi à partir de leur savoir-faire, lui de danseur, elle d’actrice. En tâtonnant pour que cela ne soit pas une addition, mais une fusion porteuse de sens et d’émotion.

On le sait depuis longtemps, il est peu de chose que le cinéma sache faire aussi bien que de montrer du travail en train de se faire. Et c’est ce qu’accomplit la première moitié du film, en rendant perceptible le grand arc des tensions, des troubles qui peuvent être névrotiques, ou sensuels, ou incompréhensibles, des épuisements qui peuvent être écrasants ou féconds. Un grand arc que l’une et l’autre parcourent, parfois ensemble, parfois l’un ou l’une vers l’autre, parfois seul.

Le spectacle pour la scène date d’il y a près de vingt ans, mais le film est au présent. Un présent d’une quête qui a été celle de l’actrice d’alors et qui est celle de la cinéaste d’aujourd’hui.

La deuxième partie montre le spectacle dans son déroulement, filmé lors des dernières représentations. Elle est le contrepoint nécessaire de ces questionnements multiples qui traversent en tous sens la première moitié: pas du tout une résolution, mais quand même une réponse, celle qui a été trouvée.

Grâce à ce qui a précédé, on perçoit bien mieux que lors du live combien la question du jeu d’acteur, de la fiction, de l’écart entre personne et personnage y est aussi active que les bien réelles performances chorégraphiques. Bref, on voit un autre spectacle, bien plus riche de sens que ce dont l’enregistrement semblait devoir n’être que la trace.

Mais en quoi En nous est-il «un film de Juliette Binoche»? Elle ne l’a pas filmé, c’est sa sœur, la réalisatrice Marion Stalens, qui a tourné ces images. Elle n’a pas fait l’assemblage de ces mêmes images, opération accomplie par deux monteuses, Sophie Brunet et Sophie Mandonnet. Étrangement, ce film dont on voit bien le caractère «second», n’existant qu’à la suite de l’entreprise de création à deux que fut In-I, est un très puissant témoignage de ce qu’est un auteur de cinéma –une autrice en l’occurrence.

Personne d’autre que Juliette Binoche, depuis sa place telle que définie par son long parcours d’actrice et par son expérience dans le contexte d’In-I, peut construire cette proposition-là. Il suffit de se demander ce que serait, avec les mêmes images et les mêmes monteuses, le film qu’en aurait fait Akram Khan, ou le film encore tout différent qu’en aurait fait une autre personne, aussi en affinité avec le projet soit-elle, pour qu’il soit évident que se manifeste un regard, des émotions, des engagements qui n’appartiennent à nul·le autre.

Et c’est bien depuis ce regard-là, cet ensemble de perceptions-là que En nous produit les effets qui sont les siens. Le spectacle pour la scène date d’il y a près de vingt ans, mais le film est au présent. Un présent d’une quête qui a été celle de l’actrice d’alors et qui est celle de la cinéaste d’aujourd’hui.

En nous

De Juliette Binoche

Avec Juliette Binoche, Akram Khan, Su-Man Hsu, Susan Batson

Séances

Durée: 2h05

Sortie le 3 juin 2026

«Toutes mes sœurs», de Massoud Bakhshi

Zahra et Mahya avaient 2 ans et 1 an quand leur oncle a commencé à les filmer. Ensuite, il a continué, durant dix-huit ans. Quand le film commence, il montre à ces deux jeunes femmes ce qu’il a fabriqué avec cette accumulation de ce qui était à l’origine des images familiales, comme il s’en fabrique à l’aide d’une caméra vidéo ou d’un téléphone portable dans d’innombrables maisons à travers le monde.

Mais cette archive est passée par le regard d’un cinéaste, Massoud Bakhshi, qui a en plus le tact et l’intelligence d’y adjoindre les regards des deux personnes que l’on verra grandir à l’écran, devenir écolières, jouer, accueillir l’arrivée d’un autre enfant, se disputer, connaître des émotions de leurs âges successifs, puis plus tard rejoindre le mouvement «Femme, vie, liberté» dans les rues de leur ville, Téhéran, faire des études et des choix, pas les mêmes.

Et ce sera, aussi, un peu de l’histoire d’une époque, le début du XXIe siècle, et d’un pays, l’Iran. D’où le titre (Toutes mes sœurs), qui élargit de manière illimitée ce qu’évoque ce portrait ô combien intimiste.

Les deux petites filles et la caméra, qui les observe mais avec laquelle elles savent aussi jouer. | Pyramide Distribution
Les deux petites filles et la caméra, qui les observe mais avec laquelle elles savent aussi jouer. | Pyramide Distribution

Les moyens de la vidéo légère mis en œuvre par un projet de cinéma, essentiellement au montage, donnent ainsi accès à de multiples et singuliers fragments d’une réalité bien plus vaste que ce que le réalisateur iranien Massoud Bakhshi paraissait avoir filmé. Et à une époque où l’Iran est constamment décrit de manière caricaturale dans les représentations en Occident, préalable nécessaire pour y déverser des bombes, le film a la vertu de montrer, sans complaisance mais sans simplisme, la complexité de ce qui y existe.

Au détour de micro-événements quotidiens apparaissent les rapports à la religion, à l’éducation, se dessine la coprésence des références culturelles perses et de la pop culture américanisée dans l’intimité de cette famille de la classe moyenne. Le film capte avec humour et précision des manières des petites filles, puis des adolescentes de se construire avec et contre leur mère, leur grand-mère très croyante et respectueuse des institutions.

Avec leurs t-shirts Barbie et leurs voiles islamiques, dans les jeux et à l’école, vis-à-vis de la menace répressive dans la rue, ou même dans les relations à celui qui les filme, Zahra et Mahya existent et se transforment dans toute leur singularité de personnes, tout en devenant aussi des personnages de film, d’une impressionnante richesse, porteuses d’imaginaire et de possibilités.

Le cinéaste révélé en 2012 avec la fiction Une famille respectable reprend avec ce documentaire le fil de certaines des plus riches heures du cinéma iranien, notamment avec le dispositif réflexif mobilisé quand les deux jeunes femmes se regardent à l’écran, mais aussi avec l’écho du film Devoirs du soir, d’Abbas Kiarostami (1989), pour les scènes à l’école. Massoud Bakhshi en fait une proposition très originale, où c’est la proximité intime de la relation avec celles qu’il filme qui ouvre sur les perspectives les plus vastes.

Toutes mes sœurs

De Massoud Bakhshi

Séances

Durée: 1h18

Sortie le 3 juin 2026

«Loin de moi la colère», de Joël Akafou

Elle s’appelle Josiane, tout le monde l’appelle «Maman Jo». Mais son véritable nom, celui que ses parents lui ont donné, c’est «Tchin-Mouen-Gnan». Ce qui signifie «loin de moi la colère» en guéré, la langue de l’ethnie du même nom, dont elle est issue. Dans un pays, la Côte d’Ivoire, déstabilisé depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny en 1993 (après trente-trois ans à la présidence), les affrontements ont tourné à une guerre civile meurtrière en 2010-2011, guerre à laquelle les Guéré ont pris part dans le camp du leader alors vaincu, Laurent Gbagbo (président entre 2000 et 2011).

Dans son village, Maman Jo a été témoin et victime d’atrocités, commises ou subies, ou les deux, par les très nombreuses communautés qui cohabitaient dans cette région de l’ouest de la Côte d’Ivoire. Bien des années après, et alors que les séquelles, les rancœurs, les souffrances issues des meurtres, des viols, des mutilations, des pillages sont toujours à vif, Maman Jo a entrepris de faire se parler et s’écouter celles et ceux –surtout celles– qui ont souffert, qui souffrent toujours, quelle qu’ait été leur place dans les conflits à l’époque.

Josiane, dite «Maman Jo», lancée dans une épopée solitaire de construction d'espaces de paroles où pourra peut-être apparaître le pardon. | Les Films des deux rives
Josiane, dite «Maman Jo», lancée dans une épopée solitaire de construction d’espaces de paroles où pourra peut-être apparaître le pardon. | Les Films des deux rives

C’est cette invention patiente de possibilités de dépasser sa colère et sa tristesse, ou du moins d’en faire quelque chose d’autre qu’un enfermement, qu’accompagne le cinéaste ivoirien Joël Akafou, avec une attention émue et un peu sidérée du travail inlassable de celle qui parle et qui écoute, qui pleure avec celles qui pleurent. (…)

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À voir au cinéma: «Cocotte», une épopée contemporaine

Prête à affronter son destin, une courageuse héroïne a surgi.

Le film de György Palfi mobilise les codes du film d’action et d’exploration pour accompagner une aventure qui est celle de son personnage à plumes, mais surtout du regard de ses spectateurs et spectatrices.

La star absolue du grand écran ce mois de mai n’était pas au Festival de Cannes. Elle débarque ce mercredi 27 mai dans les cinémas, elle s’appelle Cocotte et donne son nom à un film renversant. Comique et politique, dramatique et fantastique, plein d’idées et sans cesse surprenant, le nouveau long métrage de György Palfi, surtout connu pour le mémorable Taxidermie, est bien davantage que le tour de force narratif et technique que constitue sans conteste un film entièrement consacré à une poule.

Témoin de sa naissance, le spectateur accompagne cet être qui, pour être bien réel, Cocotte est une vraie poule, n’en est pas moins un personnage de fiction. Et quelle fiction!

Poussin original, et pour cela éjecté du parcours calibré et mortifère de l’élevage industriel où l’œuf qui la contenait a vu le jour, elle ne tarde pas à prendre des initiatives étonnantes, quoique toujours parfaitement crédibles de la part d’une gallinacée. Loin de l’immense majorité des films dont un animal est le personnage central, non seulement elle ne parle pas, mais ne se comporte pas en imitant les humains.

Au fil des séquences, elle connaît un parcours plein de dangers, de poursuites, de rencontres, d’expériences formatrices, y compris en y perdant des plumes. Le scénario évoque d’autres récits dont des animaux sont les héros, notamment Les Musiciens de Brême des frères Grimm, sans jamais se départir du réalisme intransigeant de la manière de représenter les situations. S’ils nous évoquent des situations humaines, c’est en ne laissant jamais oublier que nous projetons sur elles nos stéréotypes, parce que les bêtes nous aident à entrer en relation avec ce qui est différent.

Filmé «à hauteur de poule», Cocotte produit ainsi le très fécond effet de montrer des situations banales, ou des péripéties vues mille fois dans les films d’aventure, les road movies, les buddy movies et les films d’amour, avec des bipèdes sans plumes comme personnages principaux, et qui prennent ici un relief et une saveur particulières.

Défi aux habitudes du spectateur, mais défi sans agressivité, l’odyssée de la poule brune réussit sur un mode ludique et efficace le fameux «déplacement du regard» si fréquemment revendiqué, si rarement accompli.

La forme d’un corps de poule, son caquètement, le rythme particulier de ses mouvements, l’énergie singulière, qui peut être comique ou effrayante (Freaks!) qui émane d’elle, la manière très dépréciative dont cet animal est considéré par les imaginaires des humains participent de l’aventure du regard pour le spectateur.

Quand une partie de la jeunesse se dresse contre l'injustice et la répression, Cocotte saura-t-elle choisir son camp? Et doit-elle le faire? | Paname Distribution / capture d'écran de la bande-annonce
Quand une partie de la jeunesse se dresse contre l’injustice et la répression, Cocotte saura-t-elle choisir son camp? Et doit-elle le faire? | Paname Distribution / capture d’écran de la bande-annonce

Riche en gags, en petites questions ouvrant sur des hypothèses vertigineuses (eh oui, la poule et l’œuf, ou les omelettes sans casser des œufs), en moments sans filtre –notamment avec le coq de la basse-cour où ses tribulations l’ont menée– le film joue avec des codes multiples, qui n’empêchent nullement d’avoir rapport aux réalités contemporaines les plus aiguës, dont les catastrophes migratoires en cours.

Conte très actuel, le film de György Palfi ne cesse de picorer de nouvelles dimensions, aussi bien du côté du film noir que des trop réelles pratiques humaines, pour le meilleur et pour le pire, notamment en faisant jouer les échos entre l’élevage industriel du début et les trafics d’hommes, de femmes et d’enfants à la fin. (…)

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Cannes 2026, jour 11: ultime coup de cœur, petits rattrapages et vœux pieux

Veska (Yana Radeva), la formidable héroïne de L’Aventure rêvée, de Valeska Grisebach.

«L’Aventure rêvée» de Valeska Grisebach est la dernière découverte majeure d’une compétition officielle de bonne tenue, sélection phare d’un Festival où d’autres titres encore méritent attention, à l’heure de l’annonce d’un palmarès dont il est donné ici une version toute personnelle.

Dans l’attente du palmarès, cette dernière chronique quotidienne cannoise 2026 revient sur quelques titres, parmi les soixante-deux des diverses sélections qu’on a réussi à voir, ayant suscité l’adhésion mais sans avoir encore trouvé place ici.

Et on se permettra un rare avis extrêmement négatif, avant de se livrer au petit jeu favori des festivaliers à la fin de la manifestation. Il s’agit non pas de pronostics –pas la moindre idée de ce qui sera distingué par le jury présidé par Park Chan-wook– mais d’un palmarès personnel, ou plutôt d’un top 4+4(+1), auquel on se tiendra fermement quel que soit le résultat de la cérémonie du 23 mai au soir.

«L’Aventure rêvée», de Valeska Grisebach (en compétition)

C’est comme une jungle. Non pas de végétation, ce qui pousse dans cette zone à la frontière entre Bulgarie et Turquie, aux marches de l’Europe, est plutôt maigre. Mais une jungle d’histoires, de relations formulées ou pas, de trafics, de rancœurs, de menaces, d’allégeances.

Le dénommé Saïd, dont on apprendra qu’il appartient à la minorité Pomak, débarque à Svilengrad, comme Clint Eastwood arrivait dans un village de l’Ouest. Mais d’une part il ne débarque pas réellement, il revient. Et surtout, malgré sa présence magnétique, il n’est pas le héros.

Le héros est une héroïne, Veska, femme puissante que tous respectent et beaucoup désirent, fille du pays revenue elle aussi d’on ne sait où, et officiellement dirigeant un chantier de fouilles, sur cette frontière qui a été un carrefour de civilisations depuis la Haute Antiquité. Saïd retrouve Veska, sans qu’on sache bien ce qui les lie ou les a liés. Il entreprend une négociation douteuse, se fait voler, rend quelques visites, passe des appels. Et puis il disparaît.

Veska ((Yana Radeva) et Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), qui a été son ami, son allié et peut-être son amant. Mais qu'est-elle pour lui aujourd'hui? | Haut et court / Festival de Cannes
Veska ((Yana Radeva) et Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), qui a été son ami, son allié et peut-être son amant. Mais qu’est-elle pour lui aujourd’hui? | Haut et court / Festival de Cannes

Le film reste avec Veska, qui circule entre de multiples groupes, bandits, paysans, femmes d‘affaires, ouvrières polonaises, anciens et anciennes des mines de l’ère socialiste, prostituées… Tout le monde raconte des histoires, vraies ou fausses, à double ou triple sens, des blagues, des menaces, des intimidations, des déclarations d’affection, des souvenirs.

On boit beaucoup, on rit beaucoup, on crie et on murmure, et Valeska Grisebach, uniquement avec ces matériaux de bric et de broc, si peu spectaculaires, construit un monde complexe, menaçant, saturé de récits et de présences. Svilengrad, c’est un coin perdu aux confins de l’Europe, et quelque chose de très significatif du monde où nous vivons, de ce qui le fait fonctionner comme de ce qui le menace.

Le troisième long-métrage de la trop rare cinéaste allemande, après les passionnants Désirs (2006) et Western (2017) est un assez sidérant film d’aventure, où une arme à feu venue du passé et des règlements de compte pas tous verbaux participent de ce portrait complexe et inquiétant, mais formidablement incarné, de la réalité d’une Europe que l’Occident prend grand soin de ne pas voir et auquel il ne comprend rien.

S’inspirant du cinéma de genre hollywoodien pour mieux raconter un espace-temps contemporain, cette version contemporaine et archaïque de Pour une poignée de dollars ou de L’Homme des hautes plaines est d’une lucidité implacable, au milieu des éclats de rire et des petits verres de rakia.

Rattrapages compétition officielle: «Hope», «The Man I Love», «Coward»

Film de genre revendiquant sa tonalité extrême, le quatrième long-métrage de Na Hong-jin fait advenir en compétition officielle le genre du film de monstre hyper violent que le réalisateur découvert avec The Chaser en 2008 a déjà représenté sur la Croisette avec ses précédentes réalisations, dans des sections parallèles.

Passé le plaisir régressif et assez crétin qui tient à valoriser les excès du genre pour eux-mêmes, Hope se révèle un objet assez intrigant, au-delà de sa seule surenchère de massacre, tandis qu’un flic débile mène la traque contre des êtres venus d’ailleurs qui tuent tout ceux qu’ils rencontrent et démolissent maisons et forêts.

Poursuites échevelées et cascades aberrantes sont les plus soft des ingrédients du slasher sud-coréen Hope, de Na Hong-jin. | Forged Films / Universal Pictures International France
Poursuites échevelées et cascades aberrantes sont les plus soft des ingrédients du slasher sud-coréen Hope, de Na Hong-jin. | Forged Films / Universal Pictures International France

Il s’agit moins d’un film que d’une installation, d’un dispositif d’art contemporain fondé sur la répétition au-delà de toute mesure de la même chose: l’accumulation des mutilations commises par les monstres et des destructions, sempiternellement réitérées, en sont la manifestation la plus évidente. On pourrait y ajouter la folie vertigineuse des insultes, avec un net avantage à Shiba!, traditionnellement traduit du coréen par «putain!» en français et «fuck!» en anglais. Passé la 500e occurrence, cela devient intéressant, dans une certaine mesure.

Au-delà, le film pose deux questions, ce qui n’est déjà pas si mal. D’une part, une interrogation sur le point de vue, en donnant accès aussi au possible regard des monstres sur des humains tout aussi méchants et bornés, voire davantage, puis en relançant la circulation de part et d’autre des deux espèces. Et par ailleurs, en incitant à se demander si le spectacle obsessionnel, dans la première moitié du film, des ruines d’une ville réduite en poussière et parsemée de centaines de cadavres mutilés de civils, se veut évocation indirecte de Gaza, ou sert d’anesthésiant vis-à-vis des horreurs réelles qui se produisent simultanément dans le monde réel.

La question vaudrait aussi pour la destruction de la nature, perpétrée obstinément dans la deuxième moitié, en regard des catastrophes écologiques. Pas sûr que Na Hong-jin se pose ce genre de question, mais son film y est de fait confronté.

The Man I Love d’Ira Sachs, est, lui, une émouvante évocation d’un personnage de jeune acteur new-yorkais au début des années 1980, incarné avec beaucoup de finesse par Rami Malek.

Figure transgressive sur scène comme dans les backrooms incarnant la quête d’un plaisir dionysiaque que l’irruption du sida va percuter de plein fouet, Jimmy George bénéficie d’une manière de filmer qui allie tendresse, sensualité et absence de jugement. Cette générosité émue du regard et ce sens de la présence physique, pour le sexe comme pour la compassion, font toute la puissante capacité d’émouvoir du film.

Jimmy (Rami Malek) et un de ses amis-amants (Tom Sturridge), aux frontières de la sensualité, de la souffrance, du soin et de la danse, dans The Man I Love, d'Ira Sachs. | Big Creek Projects / Memento
Jimmy (Rami Malek) et un de ses amis-amants (Tom Sturridge), aux frontières de la sensualité, de la souffrance, du soin et de la danse, dans The Man I Love, d’Ira Sachs / Memento

Coward se déroule durant la Première Guerre mondiale, au sein d’un détachement de l’armée belge dont une section est affectée à la logistique et au transport des cadavres, avant d’être envoyée ramper dans la boue et se faire trouer la peau sur le front. L’autre section, emmenée par le charismatique Francis, invente des spectacles pour remonter le moral des troupes, avec une troupe de troufions le plus souvent déguisés en femmes.

Le jeune paysan Pierre, membre du premier détachement, s’infligera de quoi rejoindre le second et découvrir des talents et des inclinations sexuelles qu’il ne se connaissait pas.

Le film de Lukas Dhont ouvre sur une dimension singulière et bien réelle des relations entre hommes, durant ce conflit en particulier, avec toute une déclinaison de comportements qu’on ne qualifierait que bien après de queer. Il le fait d’autant mieux que, si la romance de Pierre et Francis reste d’un intérêt limité, l’évocation des combats eux-mêmes, les relations à la sexualité des troufions et des officiers straight ou la question de l’usage du spectacle, ludique ou de propagande, pour rendre leur sort acceptable aux soldats habitent le film avec vigueur.

Spectacle de propagande patriotique et inventivité poétique queer se mêlent à l'initiative de Francis (Valentin Campagne), devant les troupes dont il faut remonter le moral, dans Coward, de Lukas Dhont. | Diaphana Distribution
Spectacle de propagande patriotique et inventivité poétique queer se mêlent à l’initiative de Francis (Valentin Campagne), devant les troupes dont il faut remonter le moral, dans Coward, de Lukas Dhont. | Diaphana Distribution

Rattrapages autres sélections: «Mariage au goût d’orange», «De toutes les nuits, les amants», «Irish Travellers», «Vivre deux fois, mourir trois fois»

Avec Mariage au goût d’orange (Cannes Première), Christophe Honoré revient de manière plus développée sur son histoire familiale, pour un film choral dont l’essentiel se déroule durant un mariage. La tendresse et la cruauté de ce qui circule entre la vingtaine de protagonistes sont démultipliées par les manières de filmer, très inventives et sensibles, et par la construction d’ensemble, qui recourt à de brutales embardées temporelles. (…)

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Cannes 2026, jour 10: Croisette du monde entier, voyages en famille

Nisrin Erradi dans Les Fraises, de Laïla Marrakchi.

Massivement sous-représenté à Cannes, le monde non occidental a pourtant offert au festival de belles rencontres.

Il y a inévitablement un côté réducteur à réunir sous une appellation quelle qu’elle soit des pays et des continents aussi différents –en ce moment, on dit «les Suds», ce qui est aussi critiquable que les anciennes dénominations. Mais le fonctionnement du monde, celui du cinéma mondial et celui du Festival de Cannes incitent pourtant à considérer le sort réservé aux films qui ne viennent ni d’Europe, ni d’Amérique du Nord, ni du Japon, ni de Corée du Sud.

Sur les 114 longs-métrages inédits présentés au cours de cette édition, vingt ne proviennent pas de ce que l’on appelle, de manière elle aussi contestable, l’Occident. Et il est particulièrement notable qu’aucun film des «Suds» ne figure dans la compétition officielle, qui concentre le plus d’attention des médias et du public.

Plus précisément, on a pu voir à Cannes huit titres d’Amérique latine (en comptant Haïti), trois d’Asie hors Japon et Corée du Sud, quatre d’Afrique dont deux œuvres remarquables mentionnées plus tôt cette semaine (Congo Boy et Ben’imana), cinq du Moyen-Orient, en comptant les deux documentaires d’Iraniennes en exil également évoqués ici (Viendra la révolution et Dans la gueule de l’ogre). Pour les trois quarts de l’humanité, c’est un peu maigre, d’autant plus qu’on sait que ces parties du monde sont aujourd’hui elles aussi très fécondes en propositions cinématographiques.

Sans avoir pu voir la totalité des longs-métrages concernés, on se gardera d’émettre un commentaire généralisant, pour s’arrêter sur quelques films vraiment mémorables. À la très notable exception de Les Fraises, ils ont au moins en commun, comme un très grand nombre d’autres titres cannois, d’avoir la famille comme cadre essentiel et comme enjeu de problématiques et de conflits.

Du moins tel que les sélectionneurs cannois l’ont construit, que l’horizon familial soit ainsi quasiment l’alpha et l’oméga d’un cinéma mondial à l’heure des tragédies collectives, guerres, génocides, catastrophe environnementale, pandémies, migration de masse ou montée du fascisme n’est pas la moindre des caractéristiques de cette 79e édition du Festival de Cannes.

«Les Fraises», de Laïla Marrakchi (Un certain regard)

«La más dulce» («la plus douce») est le nom qui figure sur les cageots de fraises qui sortent à la chaîne d’une des nombreuses plantations de primeurs qui font la prospérité des exploitants agricoles en Andalousie, dans le sud de l’Espagne. Douces, ces fraises produites industriellement ne le sont pas tant que ça. Et douces, les conditions de travail de celles qui les récoltent ne le sont pas du tout.

Des femmes marocaines, venues tout à fait légalement et selon une convention entre les autorités du Maroc et d’Espagne, vivent dans des conditions sinistres… qui n’ont rien d’original. Ainsi est produit l’essentiel des fruits et légumes qui alimentent les supermarchés de toute l’Europe, pour ne parler que d’elle.

Ce qui est original, ce sont elles. Elles, Hasna et Meriem; elle, Laïla Marrakchi, la réalisatrice franco-marocaine du film. Les deux premières, personnages principaux du film, découvrent le sort qui leur est réservé, sous les ordres d’un contremaître dans les immenses serres bâchées, dans les baraquements où elles sont logées, quand ce n’est pas aussi au cas où l’une plairait au patron.Les femmes marocaines au travail dans les plantations espagnoles, point de départ de ce qui adviendra à Hasna (Nisrin Erradi). | Jour2Fête

Les femmes marocaines au travail dans les plantations espagnoles, point de départ de ce qui adviendra à Hasna (Nisrin Erradi). | Jour2Fête

C’est le cadre de départ, il est filmé avec énergie et attention, en accueillant aussi une multiplicité d’autres protagonistes. Mais c’est loin d’être tout le film. Grâce à la réalisatrice, et aussi à la scénariste Delphine Agut, notamment cosignataire du scénario de L’Histoire de Souleymane (2024), cette chronique connaîtra des développements inattendus, qui enrichissent et la compréhension de la réalité où s’inscrit cette situation de départ, et la qualité dramatique et la singularité de personnages aux caractéristiques et aux énergies singulières, qui se déploient peu à peu.

Alors oui, Les Fraises, d’abord présenté sous le titre La Más Dulce, est un film «sur» la production dans des conditions indignes de notre nourriture, l’exploitation des femmes et des migrant·es. Mais c’est aussi et d’abord un film avec. Avec ses protagonistes et le monde dont elles font partie.

«9 Temples vers le ciel», de Sompot Chidgasornpongse (Quinzaine des cinéastes)

Dès les premières images, tandis qu’à l’aube s’allument peu à peu les différents espaces d’un temple bouddhique d’abord dans l’obscurité, puis que sont mises en place les chaises en plastique du public, puis qu’un moine répète l’oraison funèbre qu’il devra prononcer, le premier long-métrage du réalisateur thaïlandais Sompot Chidgasornpongse trouve sa tonalité singulière.

Accompagnant ensuite le pèlerinage, qui doit donc comporter neuf stations, d’une famille réunie autour d’une femme très âgée, il ne cessera d’associer la dimension très concrète des pratiques rituelles, ce qu’il y a de convenu sinon d’hypocrite dans le comportement des dévots comme des moines, la tristesse et l’émotion qui flottent parmi eux à l’approche de la fin de l’aïeule, les côtés comiques ou triviaux qui accompagnent les rites et les offrandes.L'aïeule sentant sa fin prochaine, ses deux fils animés de motivations multiples et le vénérable de l'un des temples. | Nour Films

L’aïeule sentant sa fin prochaine, ses deux fils animés de motivations multiples et le vénérable de l’un des temples. | Nour Films

L’accumulation, parfois dans des proportions gigantesques, de ces offrandes apportées dans de grands bacs en plastique –denrées périssables, produits d’entretien et d’hygiène selon des assemblages standard vendus en kit dans les grands magasins–, est l’un des aspects de ce film qui montre aussi que, dans cette société, le passage par la condition monacale est plus un rite social qu’une vocation religieuse.

Bien présente, l’ironie envers les pratiques cultuelles comme envers le fonctionnement de cette large famille de la classe moyenne dont on suit le parcours ne prend tout son sens et sa légitimité que par l’attention tendre et inquiète faite aux détails. Elle est le pendant de l’élégance de la manière de filmer le déplacement des véhicules entre les temples, imposants édifices en forme de pièces montées dorées et couverts d’ornementations kitsch, et ce qui évolue entre la dizaine de membres de trois générations.Dans le cadre à la fois rituel et trivial des temples, des émotions différentes selon les personnes, les croyances et les générations. | Nour Films

Dans le cadre à la fois rituel et trivial des temples, des émotions différentes selon les personnes, les croyances et les générations. | Nour Films

La lumière, avec notamment un tournant dans le périple familial marqué par une éclipse de soleil magnifiquement mise en image, joue également un rôle décisif dans la mise en place d’un rapport à soi-même, aux autres, à la mort, à la transmission, à la prise d’une place sociale qui s’accomplit imperceptiblement durant le film.

Aux pieds de vénérables pressés d’en finir, de toucher des prébendes ou de quitter leur état, dans des véhicules qui parfois ne suivent plus la même route, c’est une forme d’existence autrement riche que ces péripéties qui est ainsi activée en douceur.

«Six mois dans la maison rose et bleue», de Bruno Santa Maria Razo (Semaine de la critique)

On ne sait pas très bien ce qu’on voit d’abord. Documentaire ou fiction? Aujourd’hui ou il y a trente ans? Dans cette «maison rose avec du bleu» de Mexico que désigne le titre, il apparaît que s’est jouée, durant six mois, une histoire compliquée et tragique dans les années 1990, dont des éléments ont montrés à l’écran, d’abord à travers des reconstitutions jouées, en alternance avec les mêmes personnes, filmées au présent. On ne sait pas très bien ce qu’on voit, et ce n’est pas du tout grave.Garçon ou fille? Personnage aujourd'hui ou réalisateur filmé 30 ans plus tôt? Les réponses seront, heureusement, au-delà de ces oppositions binaires/Epicentre Films

Garçon ou fille? Personnage aujourd’hui ou réalisateur filmé 30 ans plus tôt? Les réponses seront, heureusement, au-delà de ces oppositions binaires/Epicentre Films

Parce que le documentaire au présent démarre sous le signe d’une fête endiablée, où tout le monde, parents et enfants, est maquillé, déguisé, et souvent en changeant d’apparence sexuelle.

Joyeuse et pourtant habitée de tensions, qu’on ne démêle qu’imparfaitement, peu importe, la farandole documentaire aide à documenter sur le mode de la reconstitution jouée la crise qu’a connu la famille du réalisateur, Bruno Santa Maria Razo, à l’époque où son père, coureur invétéré et bisexuel qui ne s’entendait plus du tout avec sa mère, s’est avéré porteur du sida.

Au pays des grandes danses macabres, le jeune réalisateur mexicain active une sarabande filmique qui a ô combien affaire avec la mort, la douleur et l’angoisse, mais où circulent une incroyable énergie vitale.

Aux registres du documentaire présent et de la fiction reconstituant le passé s’ajoute encore l’existence d’archives filmées de l’époque, home movies qui achèvent de donner à l’expression «mélange des genres» toute sa double résonance, genre sexué et genre cinématographique. , pour approcher d’une vérité émue, inquiète et formidablement tonique, à laquelle le réalisateur, après avoir interviewé sa mère, vient apporter devant sa propre caméra sa part de lumière et d’ombre.

«Ton animal maternel», de Valentina Maurel (Un certain regard)

Le deuxième long-métrage de Valentina Maurel, cinéaste du Costa Rica découverte il y a quatre ans avec le beau Tengo sueños electricos, raconte une histoire. Celle d’Elsa, jeune femme revenue d’Europe pour découvrir sa jeune sœur vivant dans un capharnaüm de relations plus ou moins transgressives, de pratiques compulsives, tandis que chacun dans son coin son père immature et sa mère poétesse sur le retour suivent également des trajectoires chaotiques, et divergentes.

Mais ce qui importe est moins l’enchaînement de la narration que la présence, scène après scène, des corps, des lieux, des ambiances. Dans les méandres de la grande ville hantée de mots et d’actes violents, dans les circonvolutions de règlements de compte familiaux à tiroirs, dans l’instabilité de ce qui fait qu’une vie mérite d’être vécue, Valentina Maurel active les ressources d’un cinéma des corps et des ambiances qui intriguent et émeuvent, questionnent sans imposer de jugement.Amalia et Elsa (Mariangel Villegas et Daniela Marin Tavarro), deux sœurs qui s'aiment, deux mondes qui s'opposent/Epicentre Films

Amalia et Elsa (Mariangel Villegas et Daniela Marin Tavarro), deux sœurs qui s’aiment, deux mondes qui s’opposent/Epicentre Films

Il est toujours beau, dans un film, que des personnages d’abord perçus de manière simplificatrice, et plutôt négative, conquièrent peu à peu dans le regard des spectateurs une légitimité de leur façon d’être. Ainsi entrent en circulation entre elles et eux, les personnages, et elles et eux, les spectateurs et spectatrices, des courants à basse intensité mais suffisamment riches et complexes pour composer, in fine, une sorte de monde commun – aussi éloigné(e) soit-on à priori de celles et ceux qui apparaissent à l’écran.

«La Deuxième Fille», de Zou Jing (Semaine de la critique)

Commencé dans une eau dont on ne sait si elle est nourricière, ludique ou risque de noyade, le premier film de la jeune réalisatrice chinoise Zou Jing impressionne pour la fluidité calme avec laquelle il accompagne le parcours pourtant violent de son héroïne.

De l’âge de six ans à ses vingt ans, du début des années 1990 au milieu des années 2000, celle-ci se découvrira l’enfant de trois familles différentes. Celle qui s’appelle successivement Juan-juan et Lian traversent des épisodes aux tonalités très contrastées, filmées sur un mode qui tient de la rêverie et pourtant du réalisme.

En filigrane se dessinent les gigantesques mutations connues par la Chine, l’ampleur des conflits entre générations, entre hommes et femmes, entre classes sociales. Mais, et c’est la beauté du film, en n’en sachant jamais plus de tous ces grands enjeux que ce que peut en percevoir sa protagoniste.
Juan/Lian (Li Geng-xi) qui doit aller de l'avant même sans savoir d'où elle vient/Pyramide Distribution

Juan/Lian (Li Geng-xi) qui doit aller de l’avant même sans savoir d’où elle vient/Pyramide Distribution

La Deuxième fille, dont le titre français insiste sur un des nombreux ressorts du récit (les effets, à l’époque, de la loi sur l’enfant unique) s’appelle en chinois, et en anglais, «La Fille inconnue», ce qui est bien plus approprié.

Inconnue, elle l’est surtout à ses propres yeux, et c’est la violence de cette incertitude qu’épouse la mise en scène retenue de la cinéaste. N’existant que dans le regard des autres, qui projettent sur elle leurs besoins affectifs et sociaux, les conformismes et les frustrations, elle accomplit un chemin dont chaque moment trouve un rythme juste, pour composer une musique beaucoup moins sage qu’il n’y paraissait.