«Segundo Premio», «Kouté Vwa», «Super Happy Forever», en accords avec des fantômes

Il y a, il y eut une histoire d’amour sur la plage de Super Happy Forever et puis un flou mortel, pas comme on croirait.

À découvrir en salles dès ce mercredi 16 juillet, les films d’Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez, de Maxime Jean-Baptiste et de Kohei Igarashi.

Une pensée compatissante pour l’amateur de cinéma qui essaie de trouver son chemin parmi les dix-huit sorties de cette semaine. Outre les œuvres inédites et à ne manquer sous aucun prétexte d’Edward Yang, on trouve parmi les nouveautés au moins trois films qui méritent d’attirer l’attention.

Deux d’entre eux –Segundo Premio et Kouté Vwa– ont en commun d’être construits autour de la musique et deux d’entre eux –Kouté Vwa et Super Happy Forever– concernent une disparition tragique, où les ressources de la mise en scène redonnent une place à la personne disparue parmi les vivants.

Et tous les trois, sans relever au sens usuel du genre fantastique, ont à voir avec la présence de l’invisible dans le visible. Chacun fait un usage singulier et modéré d’effets spéciaux non réalistes pour fondre ensemble le réel et l’imaginaire, afin de mieux rendre sensible une vérité. Du cinéma, quoi.

«Segundo Premio», d’Isaki Lacuesta et Pol Rodríguez

D’abord, on ne sait pas trop. Une information inscrite sur l’écran (Grenade, XXe siècle), un plan étrange où le sol paraît respirer, des images genre vidéo de vacances où un jeune couple fait du ski et se dispute, une nouvelle inscription sibylline («Ceci n’est pas un film sur la légende des planètes»). Puis, sur une terrasse au soleil, le jeune couple en pleine rupture amoureuse.

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et 	Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l'adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d'autres qui commencent. | Capricci

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l’adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d’autres qui commencent. | Capricci

Des images d’un concert de rock et la même jeune femme qui rompt avec le groupe, dont elle était la bassiste. Il faut un moment pour capter que le chanteur est le gars dont on l’a vue se séparer. Mais il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir de la force mélodique et rebelle de leur musique.

On était plutôt avec la fille, on se retrouve avec le garçon, le chanteur, et bientôt sa relation avec le guitariste, ce sont eux les piliers du groupe. S’ensuit une véritable aventure, qui est surtout une aventure pour le spectateur, au gré des tribulations de ces deux types, ensemble ou séparément, à la scène, à la télé (où ils plantent un souk king size), à la maison, en studio, chez le dealer de l’un et lors de l’embauche de nouveaux membres du groupe, à Grenade et à New York.

Un des coréalisateurs du film, Isaki Lacuesta, est l’une des principales figures du si vivant et créatif cinéma espagnol contemporain, avec Jonás Trueba, Óliver Laxe, Helena Girón et Samuel M. Delgado, Julia de Castro et María Gisèle Royo, Víctor Iriarte, Itsaso Arana, etc. Sur son précédent film, le mémorable Un an, une nuit (2023), il eut comme assistant Pol Rodríguez qui l’a rejoint sur celui-ci. Film cosigné, Segundo Premio est donc un film de groupe.

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d'où naîtra leur musique, et d'autres façons d'exister, chacun et ensemble. | Capricci

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d’où naîtra leur musique, et d’autres façons d’exister, chacun et ensemble. | Capricci

Groupe musical, les Los Planetas dont le film suit la trajectoire, mais surtout, et de manière beaucoup plus singulière et inventive, élaboration d’un récit et plus encore d’une mise en scène à plusieurs centres, à plusieurs narrateurs, à plusieurs points de vue. En France, rares seront celles et ceux qui sauront d’emblée que Los Planetas ont été et sont toujours un des grands groupes de rock espagnols et dans ce cas sauront aussi que ce ne sont pas ses véritables membres que l’on voit à l’écran, même si c’est bien leur musique que l’on entend.

Vrai faux documentaire qui réinvente et décale l’héritage de Spinal Tap (1984), le film navigue entre les registres, s’envole sur des riffs de Stratocaster et des nuages de crack, tendu, furieux, caressant. L’incertitude entre un possible réalisme et une invention débridée ouvre l’espace à des situations loufoques, tragiques, hallucinées…

Autant de scènes qui, une par une, impressionnent et séduisent. Mais surtout Segundo Premio est la découverte de cette forme multiple et tonique qu’est le film dans son ensemble, paraissant toujours se déployer sur plusieurs niveaux et à plusieurs distances, jouant et déjouant le biopic, le film musical, la chronique de l’entrée dans un autre âge de la vie, ou dans un autre rapport à la réalité.

Hanté et rigolard, angoissé et intense, Segundo Premio avance dans plusieurs directions à la fois, retrouve qui semblait perdu(e), ne transige avec rien. Quand c’est fini, on n’est toujours pas très sûr de ce qu’on a vu, mais tout à fait certain de la richesse des émotions et des sensations éprouvées. Et, oui, Los Planetas (les vrais) sont de super musiciens.

Segundo Premio 
De Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez
Avec Daniel Ibáñez, Cristalino, Stéphanie Magnin, Mafo, Chesco Ruiz, Daniel Molina, Edu Rejon
Durée: 1h50
Sortie le 16 juillet 2025
 

«Kouté Vwa», de Maxime Jean-Baptiste

D’abord, pas de doute. L’émotion et la colère de la jeune femme qui prononce devant les habitants d’un quartier de Cayenne ce qui tient à la fois d’un éloge funèbre et d’un cri de révolte à propos de l’assassinat d’un jeune homme, dont on voit le portrait sur des affiches. Cette émotion et cette colère sont authentiques.

Mais ce garçon qui écoute et qui bientôt s’entraîne à jouer du tambour – l’activité pour laquelle était connu celui qui est mort–, est-ce un personnage de fiction? Et cette grand-mère, femme rayonnante d’énergie et de malice et pourtant traversée d’une souffrance terrible, est-ce une actrice?

Le film ne dira jamais entièrement comment sont assemblés les éléments qui renvoient à la réalité du meurtre de Lucas Diomar –jeune homme poignardé au sortir d’une fête en mars 2012 et dont la mort a soulevé une immense émotion en Guyane– et ce qui relève de la fiction.

Et cette incertitude, en partie levée au générique de fin où il apparaît que les principaux protagonistes jouent leur propre rôle, se fait ouverture à une liberté de raconter, de rendre sensibles la rage et l’angoisse devant la violence urbaine, mais aussi la richesse des relations au sein du quartier qu’explore l’adolescent, venu de France le temps de vacances chez sa grand-mère. (…)

LIRE LA SUITE

«Confusion chez Confucius» et «Mahjong», résurrection en beauté de deux contes cruels

Amies et rivales, Qiqi et Molly (Chen Shiang-chyi et Ni Shu-chun), deux des personnages-clés de Confusion chez Confucius.

Malgré leur singularité, les deux films inédits d’Edward Yang sont d’un même élan des visions prémonitoires, des descriptions d’une réalité et des cris de colère.

Depuis une trentaine d’années, ils attendent d’être enfin à la place qui leur revient: sur les écrans des salles de cinéma, notamment en France. Restés inédits depuis respectivement 1994 et 1996, hormis des sélections en festivals ou dans le cadre de rétrospectives, Confusion chez Confucius et Mahjong ont en partie changé de sens, sans rien perdre de leur énergie tonique, comique et critique.

Mais il aura fallu tout ce temps pour que soient enfin reconnues la verve et la lucidité à l’époque en grande partie prémonitoire de leur auteur, cet immense cinéaste en train de finalement conquérir la place qui lui revient près de deux décennies ans après sa mort. Des films d’Edward Yang (1947-2007), surtout Yi Yi, mais pas seulement, apparaissent désormais dans de nombreux classements internationaux des meilleurs films.

Yi Yi ressort en salles lui aussi, le 6 août, dans une magnifique version restaurée. Ce film, le dernier qu’a pu réaliser Edward Yang en 2000, avait finalement commencé de lui valoir le début de la reconnaissance que toute son œuvre méritait depuis son premier long-métrage en 1983. Au sein de cette dernière, encore largement à découvrir, les deux titres qui sortent ce mercredi 16 juillet –Confusion chez Confucius et Mahjong, fort différents entre eux à bien des égards– ont pourtant nombre de points communs.

Un personnage principal nommé Taipei

Comme toute l’œuvre d’Edward Yang, ils ont comme personnage majeur, omniprésent sous des formes diverses, la ville de Taipei. Au début des années 1990, celle-ci est bien davantage qu’une cité du monde chinois.

C’est un laboratoire urbain exceptionnel, où s’élabore de manière brutale et enthousiaste le monde qui vient, le XXIe siècle mondialisé. D’autres grandes villes asiatiques connaissent au même moment une évolution comparable – Séoul, Hong Kong et Singapour–, mais c’est à Taïwan et pas en Corée du Sud, à Hong Kong ou à Singapour que se trouve le cinéaste capable de le voir et de le raconter.

Dans Confusion chez Confucius, l'écrivain face à une ville et un monde, qui le révolte au point d'envisager le suicide. | Capture d'écran Carlotta Films via YouTube

Dans Confusion chez Confucius, l’écrivain face à une ville et un monde qui le révoltent au point d’envisager le suicide. | Carlotta Films

Et c’est ce que font pratiquement tous ses longs-métrages, tous au présent, sauf l’œuvre majeure qui a précédé les deux films qui sortent le 16 juillet, A Brighter Summer Day (1991), qui en racontait les prémices au début des années 1960. À sa suite et de manière plus ample et critique que ne l’avaient fait auparavant Taipei Story (1985) et The Terrorizers, (1986), Confusion chez Confucius et Mahjong décrivent une cité et une société, en train de s’arracher à un univers traditionnaliste, marqué par la longue dictature du parti unique Kuomintang (la «Terreur blanche») et le fantasme de la reconquête du continent chinois après la défaite des nationalistes en 1949.

Tournant brutalement la page de cette longue période à peine terminée (la loi martiale n’a été abolie qu’en 1987), la capitale de Taïwan se métamorphose à toute allure. C’est l’essor des industries et services du futur, où l’informatique et les «nouvelles technologies » jouent un rôle central, qui feront la fortune de ce qu’on appelait alors les «quatre dragons asiatiques». Ce qui se traduit par la transformation des bâtiments et de l’organisation des quartiers, mais surtout des rapports humains, au travail, dans les relations amoureuses, dans les familles, entre générations.

De ces mutations, très connectées à l’international selon des schémas préfigurant la globalisation qui se généralise au tournant des années 2000, Edward Yang, imprégné de culture chinoise mais aussi ingénieur informaticien formé aux États-Unis et grand connaisseur des Nouvelles Vagues européennes, voit les forces et les défauts et invente des formes cinématographiques propres à rendre compte.

Pourtant, Confusion chez Confucius et Mahjong ne sont pas des films descriptifs et analytiques. L’un est un vaudeville burlesque, l’autre un polar onirique et sentimental. Et les deux, au-delà du comique et de la sensualité –et grâce à eux– sont aussi deux cris de colère. C’est la puissance intacte de chaque film d’être délibérément dérangeant, irréconcilié avec ce qui est alors en train de se produire.

La bande de Mahjong dans la ville, terrain d'aventures et de rapines, le long du métro aérien interminablement (pas) construit par une grande société française qu'évoque le nom de la jeune héroïne, Française elle aussi. | Capture d'écran Carlotta Films via YouTube

La bande de Mahjong dans la ville, terrain d’aventures et de rapines, le long du métro aérien interminablement (pas) construit par une grande société française qu’évoque le nom de la jeune héroïne, Française elle aussi. | Carlotta Films

«Confusion chez Confucius», soap opera au vitriol

Le premier adopte délibérément les codes d’un soap opera consacré aux amours et rivalités de jeunes membres de la classe moyenne émergente à Taipei. Travaillant dans l’informatique ou la communication, mais aussi la culture, les multiples personnages sont pris dans un maelström d’affects, de discours, de jeux d’ombre où le burlesque et le pathétique rebondissent l’un sur l’autre.

Scandé d’aphorismes écrits à même l’écran, portraiturant avec cruauté et humour les codes et les trucs de chacune et chacun, Confusion chez Confucius ne se résume pourtant pas uniquement à une charge dénonciatrice. Plusieurs de ses protagonistes, surtout féminins, sont aussi regardés avec une forme de tendresse, attentive à laisser percevoir les angoisses et les espoirs qui vibrent sous les carapaces de businesswomen conquérantes.

Famille et cité, au bord de la crise de nerfs quand le jeu des passions et des intérêts, des séductions et des angoisses échappe au contrôle de toutes et tous. | Carlotta Films

Famille et cité au bord de la crise de nerfs quand le jeu des passions et des intérêts, des séductions et des angoisses échappe au contrôle de toutes et tous. | Carlotta Films

Le sens plastique d’Edward Yang ménage des moments de suspense infiniment délicats, d’une confondantes beauté, qui travaillent de l’intérieur la matière vibrante, saturée de mensonges et d’illusions, que pétrit cette comédie humaine électrique. (…)

LIRE LA SUITE

«Le Rire et le Couteau» et «Jeunesse 3», deux grands films comme deux grands fleuves

À Bissau avec Gui (Jonathan Guilherme), Brésilien(ne) queer, et Sergio (Sergio Coragem), Européen de bonne volonté confronté à la douceur et la violence d’expériences sensuelles et politiques.

Bonheurs de cinéma avec le film de Pedro Pinho, ovni fulgurant ayant illuminé la Croisette, et le dernier volet de la trilogie de Wang Bing, «Jeunesse, Retour au pays».

«Le Rire et le Couteau», de Pedro Pinho

Montré dans la section Un certain regard, qui aura rarement aussi bien rempli sa fonction de découverte de nouvelles manières de filmer, le troisième long-métrage de fiction du Portugais Pedro Pinho a été l’un des événements du dernier Festival de Cannes.

Encore à découvrir, ce réalisateur n’est en fait pas tout à fait inconnu. À défaut d’avoir pu voir sur les écrans français Amanhã Sera Outro Dia (mais tout espoir n’est pas perdu), on se souvient du moins que le mémorable L’Usine de rien avait été montré en 2017 à la Quinzaine des cinéastes, puis distribué.

Mais on continue de n’en savoir guère plus sur ce réalisateur, autant que sur cet olibrius désinvolte qui part en chaussettes et les mains dans les poches en plein désert, après avoir croisé un douanier ayant exigé pour toute prébende un livre à lire. Le ton est donné, tout reste à découvrir.

L’olibrius s’appelle Sergio. Il débarque dans une capitale africaine. On ignore d’abord où, mais les gens parlent, entre autres, portugais. Il est envoyé par une ONG pour faire un rapport qui semble de nature à déranger pas mal de monde. Une vague menace plane.

Sergio va rencontrer des hommes, des femmes, des humains moins précisément définis. Des Africain·es, des Brésilien·nes, des Européen·nes, en ville et à la campagne, dans des bureaux et dans des bistrots, dans la brousse et dans le désert.

À ses côtés, on va bouger, rire, danser, s’embrasser furieusement, risquer sa peau, se battre, fuir, mentir. Comprendre et ne pas comprendre. Le pays, c’est la Guinée-Bissau, son passé colonial violent, sa lutte pour l’indépendance héroïque et tragique, sa misère et sa vitalité, la fusion incandescente et opaque d’une multitude d’héritages.

Aussi peu assignable à un sens immédiat que son titre tiré d’une chanson qui joue son rôle aussi, le film suit Sergio, mais également une bande de trans et de queers de toutes les couleurs. Et parmi iels, Gui, habité du savoir lucide et inquiet, érotique et combatif, être de plusieurs vies et de plusieurs genres.

Mais il y a aussi, surgie en diablesse, réapparue en séductrice, en fille loyale, en résistante, Diara, l’aventurière au visage orné de bijoux et au culot foudroyant, petite femme d’affaires fragiles et grande guerrière de sa survie.

Sergio face aux difficultés et nécessités d'un aménagement d'une rizière, mais aussi à la multiplicité des regards et la présence différenciée des corps et des manières d'être. | Météore Films

Sergio face aux difficultés et nécessités d’un aménagement d’une rizière, mais aussi à la multiplicité des regards et la présence différenciée des corps et des manières d’être. | Météore Films

Avec Sergio, humanitaire et poète, Tintin postmoderne, il faut aller voir les plantations de riz –en danger de sècheresse ou de submersion– et un chantier du bout du monde dirigés par des ex-colons, ou leurs descendants, et où triment des proto-esclaves pas forcément du cru, même si tout à fait africains.

Africains, c’est quoi? Le film ne sait pas, mais il multiplie, en riant, en pleurant, en s’effrayant, en frémissant de désir, les manières de poser la question, à fleur de sensualité, au coin de l’avenue Fanon et de l’avenue Guevara. Avec de la politique, de l’économie, du sexe, de la peur, de l’exotisme et de la haine de l’exotisme, il faut faire du cinéma. Donc le film le fait. Et c’est sidérant.

Cela dure trois heures et demi. Chaque plan est une merveille et leur agencement, les sauts dans le temps et dans le récit sont comme des pas de danse pour mieux capter des signes secrets, des effluves méconnues. Quand ça s’arrête, on voudrait que ça continue.

De Pedro Pinho
Avec Sérgio Coragem, Cleo Diára, Jonathan Guilherme
Durée: 3h31
Sortie le 9 juillet 2025

«Jeunesse (Retour au pays)», de Wang Bing

Troisième volet de la trilogie consacrée aux jeunes gens venus de la campagne travailler dans les ateliers de confection de Zhili, la ville de l’Est chinois aux 14.000 micro-entreprises de production textile, Jeunesse (Retour au pays) retrouve cette multitude de garçons et de filles rivés sans fin à leurs machines à coudre ou transbahutant d’énormes ballots de vêtements.

Et tout de suite, les deux caractéristiques qui faisaient la puissance si émouvante du Printemps et des Tourments, les deux premières parties de Jeunesse: la singularité de chaque personne dans ce maelström; et la sensibilité à l’énergie qui habite chacune et chacun et qui jamais ne les enferme dans aucune simplification ou condescendance misérabiliste.Mais Retour au pays va plus loin encore dans la richesse des propositions, en inscrivant l’activisme forcené des ouvrières et ouvriers engagés dans l’aventure extrême de se construire la possibilité d’un avenir, selon un double mouvement, spatial et temporel. (…)

LIRE LA SUITE

«Rêves» ouvre une triple enquête chaleureuse, amusée et inquiète

Entre la prof (Selome Emnetu) et l’élève (Ella Øverbye), un entrelac de relations réelles et imaginées, vécues et jouées, énoncées ou travesties.

Avant «Amour» et «Désir», ce premier volet de «La Trilogie d’Oslo», signée Dag Johan Haugerud, inaugure une exploration attentive des émotions et des non-dits, à la fois lumineuse et mystérieuse.

En salles ce mercredi 2 juillet, Rêves est un film. C’est également un élément d’un ensemble de trois films, La Trilogie d’Oslo, dont les deux autres volets, Amour et Désir, sortent les deux mercredis suivants. Chaque film peut évidemment être vu pour lui-même, les récits sont autonomes. Ni les personnages ni les acteurs ne sont les mêmes, ni les milieux sociaux. Même si, comme son nom l’indique, tout se passe dans la capitale norvégienne et à son immédiate proximité.

Mais, un peu comme Trois Couleurs de Kieślowski (1993-1994) et à la différence de l’autre Trilogie d’Oslo, celle de Joachim Trier (résultat d’une accumulation de titres conçus séparément), les trois films constituent un ensemble concerté, qui vise à faire une proposition d’ensemble.

Rêves est un film, même si on n’en est pas tout de suite certain. Les premières séquences présentent une lycéenne, Johanne, qui tombe amoureuse de sa prof de français et tient par écrit la chronique de ses émois, tout en hésitant à en faire part à sa mère et à sa grand-mère.

Les cadrages, la voix off, le simplisme du dispositif narratif renvoient d’abord davantage à une sitcom socio-psy sur l’adolescence qu’à un projet de cinéma. Mais peu à peu, par petites touches, décalages et reprises, sans grand geste stylistique, mais avec des questionnements qui glissent ou bifurquent autour de la situation de départ, il apparaîtra que Rêves est bien plus riche et plus fin que ce qui semblait de prime abord. Et que les schémas des sitcoms de la télé, comme ceux des romans d’apprentissage, font partie des enjeux, mais ne constituent pas un formatage.

La mère (Ane Dahl Torp) et la fille (Ella Øverbye), si proches, si différentes. | Pyramide Distribution

La mère (Ane Dahl Torp) et la fille (Ella Øverbye), si proches, si différentes. | Pyramide Distribution

Des simplifications radicales du contexte –ne serait-ce que l’élimination totale des hommes– et l’inscription dans un ensemble à l’échelle de la grande ville, avec cette scansion de plans d’ensemble de complexes immobiliers, d’échangeurs d’autoroute, de chantiers de construction qui, chaque fois différemment, rythmeront aussi les deux autres films, permettent au cinéaste norvégien Dag Johan Haugerud de déployer une bien plus vaste ambition.

S’il raconte en effet une histoire d’amour adolescente, Rêves est aussi et surtout un jeu attentif et sensuel autour du fait même de raconter et de se raconter par des moyens différents, verbaux, écrits, gestuels, ce qu’on éprouve, dans l’instant et dans la durée, dans la mémoire. Mais il s’agit aussi d’interroger les manières de raconter avec des images et des sons, qui sont le film lui-même.

«Amour» et «Désir» étendent les connexions

Signe commun aux trois films, chacun comporte un spectacle public: une chorégraphie sur un escalier au pied des immeubles dans Rêves, un concert sur le toit de l’hôtel de ville dans Amour, du chant choral dans Désir.

Un peu trop appuyée, cette mise en écho est moins intéressante que la géographie urbaine et sociale que déploie chaque film et la continuité qu’instaure la trilogie dans son ensemble, grâce aux trajets (tram, vélo, marche, ferry) des protagonistes et aux plans d’ensemble sur la ville.

Cette ville n’est pas tout Oslo, ville dont un quart de la population est composée d’immigrés, encore moins toute la Norvège. C’est un immense réseau de personnes, de lieux et de comportements sous le signe d’une classe moyenne aisée, libérale, éduquée, qui se perçoit comme disponible à la diversité des identités et des modes de vie.

Et c’est un milieu confronté, de fait, à ce que masque ou interroge cette apparente souplesse, cette bienveillance de principe aux différences, notamment les pratiques sexuelles et les relations intimes.

Tout le monde est beau et gentil dans Amour, la médecin urologue qui passe ses journées à annoncer à des hommes qu’ils ont un cancer de la prostate et qui refuse une vie de couple, comme son collègue infirmier gay qui drague sur Tinder à bord du ferry qui relie la ville à la datcha idyllique où il crèche de l’autre côté du fjord.

Dans le deuxième volet, Amour, l'infirmier (Tayo Cittadella Jacobsen), la médecin (Andrea Bræin Hovig) et l'amie (Marte Engebrigtsen), uni·es et séparé·es par différents récits, différentes images ressenties et partagées. | Pyramide Distribution

Dans le deuxième volet, Amour, l’infirmier (Tayo Cittadella Jacobsen), la médecin (Andrea Bræin Hovig) et l’amie (Marte Engebrigtsen), uni·es et séparé·es par différents récits, différentes images ressenties et partagées. | Pyramide Distribution

Elle comme lui feront des rencontres selon des cheminements qui les prendront au dépourvu des représentations qu’il et elle se faisaient de soi, mais aussi de manières à déjouer les attentes des spectateurs. (…)

LIRE LA SUITE

«Voyage au bord de la guerre», «Kneecap», reflets diffractés de conflits en cours

Le rappeur du groupe Kneecap Liam Óg Ó hAnnaidh, dit Mo Chara, dans une rue de Belfast, en Irlande du Nord.

Le documentaire à la première personne d’Antonin Peretjatko en Ukraine et le semi-biopic farfelu d’un groupe de rap nord-irlandais par Rich Peppiatt explorent d’autres manières de mettre en film une époque contaminée par les guerres.

Rarement la sortie de nouveaux films aura pu cristalliser de manière aussi significative l’étrange relation que le cinéma entretient avec l’actualité. Inévitablement en décalage avec l’immédiat, il lui échoit de lui faire écho, avec des distorsions qui peuvent selon les cas être éclairantes et émouvantes, bénéfiques d’une manière ou d’une autre.

Ainsi, de deux films qui sortent ce mercredi 18 juin, l’un et l’autre habité non pas par «la guerre», mais par des guerres très spécifiques, guerres qui appartiennent toujours au présent, même si d’autres occupent aussi le devant de la scène politique et médiatique, tandis que d’autres encore en sont exclues.

L’intelligence singulière du dispositif cinématographique tient pour une large part au processus du montage, dont une des ressources majeures est de mettre en relations des éléments disjoints, réputés incomparables ou hétérogènes. C’est aussi ce que font ces deux films rapprochés par leur date de sortie, l’un vis-à-vis de l’autre et ensemble vis-à-vis de l’actualité.

Pas question de comparer la guerre en cours en Ukraine avec ce que fut le conflit nord-irlandais, encore moins à la manière dont ses traces persistent –y compris, dans l’actualité, avec les émeutes racistes dans les quartiers unionistes d’Irlande du Nord, depuis lundi 9 juin. Et pas question de comparer aucun de ces conflits avec le génocide en cours dans la bande de Gaza, ou l’extension de la guerre au Moyen-Orient par Israël, de la Syrie au Liban et désormais à l’Iran.

Mais il y a bien un effet de montage, qui serait singulier et éclairant dans la proximité des deux films, et est infiniment dramatisé par l’actualité –y compris par les manières dont le Soudan ou la RDC, théâtres de guerre atroces, en sont absents. Puisqu’il y est aussi question de visibilité, de mémoire, d’inscription ou pas dans des imaginaires, qui elles aussi bouleversent la vie des gens et, dans bien des cas, les tuent.

Petit documentaire fauché fait à la main dans un cas, comédie hard rap déjantée dans l’autre, on semble loin d’œuvres à la mesure et dans la tonalité des tragédies en cours, ou de celles d’hier toujours mal éteintes.

Sans préjuger des effets et bénéfices de formes plus imposantes, il y a pourtant dans ces approches indirectes et modestes des ressources de compréhension, de questionnements et d’investissement affectif en lien avec les drames, qui empruntent des chemins que seuls les films peuvent frayer.

Et, hasard ou nécessité, Voyage au bord de la guerre et Kneecap finissent par converger autour de l’importance de la culture –rôle des artistes dans la résistance ukrainienne, importance de la langue dans l’affirmation républicaine en Irlande du Nord– dans les combats actuels, quand le fracas des armes et le sang des victimes menacent de tout submerger. À nouveau, ne surtout pas surestimer l’importance de cette dimension culturelle. Mais ne pas la laisser occulter.

«Voyage au bord de la guerre», d’Antonin Peretjatko

D’abord un prologue un peu anecdotique sur un voyage à travers la Russie effectué quelques années plus tôt par le cinéaste français Antonin Peretjatko. Il sert à installer un ton, fait d’humour et de naïveté, qui colorera le film lui-même, composé à partir de deux voyages en Ukraine, quelques semaines après l’invasion russe, puis neuf mois plus tard.

Il est rare qu’un réalisateur commence par présenter l’outil avec lequel il va filmer, a fortiori qu’il énonce les raisons du choix. Mais c’est ainsi que débute véritablement Voyage au bord de la guerre, de manière doublement convaincante. En expliquant le choix de la pellicule et d’une caméra 16 mm, Antonin Peretjatko explicite simultanément bon nombre des choix formels du film et l’état d’esprit dans lequel il l’a réalisé, dans une quête méthodique d’échapper aux stéréotypes du reportage sur l’Ukraine en guerre.

Produit de première nécessité trouvé en voyage, marqué du logo «Poutine va te faire foutre» inspiré de Banksy. | Capture d'écran Léopard Films via YouTube

Produit de première nécessité trouvé en voyage, marqué du logo «Poutine va te faire foutre» inspiré de Banksy. | Capture d’écran Léopard Films via YouTube

Accompagnant Andrei, instituteur ukrainien qui, après avoir fui son pays devant les hordes de Vladimir Poutine, doit retourner brièvement chez lui, le réalisateur français part à la recherche du lieu où vécut jadis son grand-père, qui s’était exilé cent ans plus tôt.

Avec la petite machine à coudre de sa Bolex, il raboute la trajectoire d’Andrei, en route pour récupérer des affaires et apporter les fruits d’une collecte de solidarité, les témoignages sur la vie quotidienne dans les villes et villages traversés, entre moments ludiques ou ironiques et véritables drames, une réflexion sur la fonction des artistes dans la société –exemplairement au moment où elle agressée– et le questionnement quant à la quête des origines.

Chemin faisant, au printemps dans l’immédiat après l’invasion puis en hiver quand la guerre s’est installée, ce bricolage revendiqué par le réalisateur découvert en 2013 avec la joyeuse fiction La Fille du 14 juillet permet une singulière approche de la situation dans le pays agressé par la Russie.

Éléments factuels connus, dont les atrocités à Boutcha et les destructions d’immeubles d’habitation, et aperçus inédits se reconfigurent les uns les autres. Cela tient à la manière décalée du réalisateur de rencontrer ses interlocuteurs, puis de le raconter en voix off, comme aux possibilités de tourner de la caméra 16 à ressort.

Au passage, il s’énonce une salutaire critique de la quête des origines, ce poison contemporain qui infuse les communautarismes et les nationalismes. Avec légèreté, même s’il n’édulcore rien de la violence que subit l’Ukraine, que subissent les hommes, les femmes, les enfants, les paysages et les villes, les mémoires et les rêves, Voyage au bord de la guerre dézingue l’obsession identitaire, bienfaisante et rarissime opération.

Voyage au bord de la guerre
De Antonin Peretjatko
Durée: 1h02
Sortie le 18 juin 2025

«Kneecap», de Rich Peppiatt

Voix off aussi, humour aussi, mais pas du tout le même ton, le même rythme avec ce premier film speedé consacré au groupe de rap nord-irlandais qui lui donne son titre. Aux braises toujours rougeoyantes de l’affrontement entre républicains et loyalistes, l’Irlandais Rich Peppiatt enflamme un faux biopic de deux des membres du trio, dans leur propre rôle, tandis que le troisième entre en scène avec un prétexte de fiction. (…)

LIRE LA SUITE

 

«Les mots qu’elles eurent un jour», le silence et 1001 histoires d’un instant d’espoir

La main d’une des anciennes prisonnières, tandis qu’elle nomme ses camarades d’alors, pour la plupart condamnées à mort par l’occupant colonial.

À partir d’images retrouvées d’une libération lointaine, Raphaël Pillosio ouvre la mémoire et l’imagination autour de femmes et d’idées depuis longtemps enfouies.

Elles ont réapparu un jour. Qui, elles? Et aussi, quoi, elles? Quoi? Des bobines de film. Mais pas seulement. Des personnes. Et des histoires.

Parce qu’il y avait eu un homme, il s’appelait Yann Le Masson. Avec quelques autres, très peu, il avait été de celles et ceux qui aidèrent le peuple algérien à conquérir, au prix d’immenses souffrances, son indépendance. L’indépendance n’est ni la liberté ni le bonheur, mais ça c’est leur affaire, à ceux qui se sont battus pour ce qu’ils souhaitaient et méritaient.

Citoyen français, Yann Le Masson a fait son devoir de citoyen, en aidant ceux qui se battent pour leur légitime citoyenneté. Réalisateur et caméraman, il l’a fait entre autres en filmant, quand filmer pouvait aider. Cela lui a surtout valu des ennuis dans son pays.

Longtemps plus tard, l’âge venu, le même Yann Le Masson vivait sur une péniche. Et un jour, donc, il a trouvé des boîtes de pellicules, déposées sur le pont de sa maison flottante amarrée sur un quai du Rhône. Ce qu’il y avait sur ces pellicules, c’est lui qui l’avait filmé. Longtemps, longtemps avant.

Il avait presqu’oublié qu’il avait enregistré ces visages de jeunes femmes, sorties des geôles françaises en avril 1962, juste après la signature des accords d’Évian (18 mars 1962). Incarcérées à la prison de Rennes, ces combattantes de l’indépendance de leur pays, emprisonnées, certaines torturées, venaient d’être ramenées à Paris par leurs soutiens français, dont Yann Le Masson, avant de repartir en Algérie. Lors d’une réunion dans un appartement de la capitale, il les a donc filmées.

Passage de flambeau

Et puis les films ont disparu. Elles aussi, ces jeunes femmes, ont «disparu», au moins au sens où aucune n’est devenue une figure visible dans son pays, contrairement à de nombreux hommes ayant participé au combat pour l’indépendance.

Et voilà que, comme dans un conte ou une chanson, elles lui revenaient du passé. Mais il était trop vieux à présent pour en faire quelque chose, malgré l’envie qu’il en avait.

Heureusement, comme dans un conte ou une chanson, il y avait quelqu’un d’autre, plus jeune. Celui-là venait de faire un film sur les gens de cinéma –René Vautier, Olga Poliakoff, Cécile Decugis, Pierre Clément… et bien sûr Yann Le Masson– qui avaient dans ces années-là aidé la lutte des Algériens, Algérie, d’autres regards (2004). Celui-là, qui s’appelle Raphaël Pillosio, réalisateur et producteur de documentaires, a repris le flambeau.

Et voici donc aujourd’hui son film, cet objet troublant qui en résulte, aux confins de la recherche historienne et de la légende quasi mythologique. Parce que les boîtes réapparues contenaient les images, mais pas les sons. Pas les voix de ces jeunes femmes, une vingtaine, réunies à Paris dans la joie de leur toute fraîche libération et qu’on sent si proches entre elles des combats menés, y compris ensemble dans la prison.

Il y a des hommes aussi, deux, dans le fond: on ne saura ni qui ils sont ni ce qu’ils font là, ils n’interviennent pas. Elles, elles parlent. Elles rient aussi, elles se regardent, se prennent par le bras ou aux épaules. On perçoit que parfois la parole est véhémente ou murmurante, volubile ou retenue. Dans la présence de ces visages juvéniles, lumineux de 1962 et dans le silence imposé par la perte de l’enregistrement sonore, se déploie un imaginaire, une mémoire, mille et une histoires.

Sur un des plans tournés en 1962, la plupart des jeunes Algériennes tout juste sorties de prison. | JHR Films

Sur un des plans tournés en 1962, la plupart des jeunes Algériennes tout juste sorties de prison. | JHR Films

Images du passé, enquête au présent

Ces très beaux plans en noir et blanc, en groupe ou isolant un visage, auxquels ne se substitue nulle voix off, accueillent en contrepartie des mots absents une attention et une affection. Disons, une possibilité de projection qui intensifie la relation de tout spectateur, de toute spectatrice à ces personnes dont on sait très peu. (…)

LIRE LA SUITE

«Cloud», ou le noir typhon du néocapitalisme

Dans la main de Ryôsuke Yoshii (Masaki Suda), artisan trader dépassé par ses trafics, quelle arme est plus dangereuse, un smartphone ou un flingue?

Le nouveau long-métrage de Kiyoshi Kurosawa multiplie les genres, de la comédie à l’horreur et au film d’action, pour un état lucide du monde actuel, où fusionnent les nombreuses qualités du cinéaste japonais.

Tonique et acidulé, le début de Cloud accompagne les tribulations d’un jeune couple. Contre l’avis de sa compagne, l’homme décide de quitter son emploi pour partir s’installer à la campagne. Là, il compte prospérer plus facilement en mettant en place un système de vente en ligne de tout et n’importe quoi qui attire l’attention des internautes.

Sans crier gare, le film va passer d’une chronique familiale à une comédie noire sur les dérives du e-commerce. Ce n’est que la première embardée d’un récit qui mute en thriller survivaliste, en film d’horreur, en transposition cinématographique d’un jeu vidéo shoot ’em up, en conte métaphysique, en fable sous stéroïde, en film de gangsters, d’espionnage…

Virtuose, la composition narrative du nouveau long-métrage de Kiyoshi Kurosawa ne se limite nullement à cet exercice de haute voltige dramatique et spectaculaire. Cette malléabilité, cette capacité des situations, de leur sens, des relations entre les êtres (humains et objets) à se reconfigurer est son véritable enjeu.

Cloud, sous ses dehors de série B bizarre, est une brillantissime mise en fiction du fonctionnement du capitalisme à l’ère numérique, y compris dans ses modalités les plus délirantes et les plus meurtrières.

Intrigant, dérangeant, jubilatoire, imprévisible tout en jonglant avec les codes archi connus de multiples genres, le film déploie cette palette. Il s’y dessine peu à peu le vertige d’un monde où le profit, la déréalisation, la violence et la perte des repères décrivent le fonctionnement du monde contemporain, dans sa brutalité, ses ridicules, son immoralité, son cynisme et son infantilisme.

Dans la villa isolée en pleine forêt, épicentre des trafics, quels jeux jouent la compagne (Kotone Furukawa) et l'assistant (Daiken Okudaira) de Ryôsuke Yoshii? | Capture d'écran de la bande-annonce HANABI - Le Japon nous fait du bien via YouTube / Art House Films

Dans la villa isolée en pleine forêt, épicentre des trafics, quels jeux jouent la compagne (Kotone Furukawa) et l’assistant (Daiken Okudaira) de Ryôsuke Yoshii? | Capture d’écran de la bande-annonce / Art House Films

Il est pratiquement impossible de définir combien de films a réalisé Kiyoshi Kurosawa depuis ses débuts, il y a plus de quarante ans. Sa carrière compte un nombre considérable de longs-métrages sortis en salle et présentés dans les plus grands festivals, dont des œuvres majeures comme Cure (1997), Kaïro (2001), Jellyfish (2003), Tokyo Sonata (2008) ou Vers l’autre rive (2015).

Mais elle comporte aussi une nuée de réalisations au statut plus incertain, par leurs conditions de production, leurs durées, leurs modes de diffusion, le mélange des genres qui s’y trouve. Cela va des réalisations d’étudiant bricolées sur des canevas horrifiques et burlesques à la mise en film d’une mini-série fulgurante –Shokuzai (2012)– et à des formats courts.

Parmi eux, figure l’étonnant moyen-métrage Chime –sorti en salles une semaine avant, le mercredi 28 mai– et qui est une impressionnante variation sur la présence du mal dans le quotidien. Protéiforme, la filmographie de cet auteur trouve à certains égards une sorte de concentré dans la versatilité des tonalités et des manières de filmer de Cloud.

Le titre renvoie judicieusement à la fois au brouillage qui indifférencie les limites et au dispositif numérique supposé réunir désormais toutes les données et toutes les caractéristiques des existences humaines, sous un nom qui est lui-même un leurre. (…)

LIRE LA SUITE

Cannes 2025, jour 11: «The Mastermind», «Yes» et petit retour sur le 78e Festival

Le personnage titre de The Mastermind (Josh O’Connor), cool et brillant ou complétement nul?

Cette édition de très bon niveau, riche en œuvres et en formes d’articulation du cinéma aux sombres réalités actuelles, se termine avec les films, aussi importants que différents, de Kelly Reichardt et de Nadav Lapid.

La veille, le personnage de The History of Sound parlait de la possibilité de voir la musique, que les compositions sonores trouvent leur traduction visuelle. Soit une possible définition de l’art du cinéma. Les deux films majeurs présentés durant le dernier jour du Festival de Cannes (avant les reprises puis le palmarès le lendemain, ce samedi 24 mai, jour de clôture) justifient à l’extrême cette comparaison.

Et ils le font de la manière la plus opposée qui soit. Malgré leur proximité sur le programme, difficile de rapprocher la grâce singulière –tout en nuances et variations– du magnifique nouveau film de Kelly Reichardt, The Mastermind (présenté en compétition officielle), du hurlement d’horreur et de fureur qu’est Oui (ou Yes), le cinquième long-métrage de Nadav Lapid (Quinzaine des cinéastes).

«The Mastermind» de Kelly Reichardt

Il faudra revenir en détail sur chacune de ces œuvres à leur sortie. Mais sans attendre, prendre date. En soulignant, avec la nouvelle réalisation de la cinéaste de First Cow, quel enchantement est cette manière de jouer avec les codes du film de braquage, puis de traque à travers les États-Unis, pour tout réinventer au passage.

Un sentiment de familiarité saisit lorsqu’apparaît l’acteur principal, Josh O’Connor, également présent à Cannes dans The History of Sound déjà cité, mais c’est pour la continuité, souterraine et incontestable, entre son personnage et celui qu’il interprétait dans La Chimère (2023), le film à tous les sens du mot merveilleux d’Alice Rohwacher, qui est en effet comme la sœur européenne de la réalisatrice américaine.

Dans une petite ville de la côte Est, au début des années 1970, le James que joue O’Connor, ébéniste au chômage, organise un vol de tableaux particulièrement mal conçu dans le musée local.

Ce qu’il s’en suivra, tandis qu’à la télévision l’Amérique s’enlise au Vietnam, est aussi riches de sensations, allusions, déplacements, sauts, échos qu’un morceau de Thelonious Monk. Et, de Framingham (Massachusetts) à Cincinnati (Ohio), toute l’aventure se déploie aux sons du jazz bebop de la BO originale de Rob Mazurek, jubilatoire.

James (Josh O'Connor) en cavale, antihéros extrême grâce à la manière dont le film ne le juge jamais. | Condor Distribution
James (Josh O’Connor) en cavale, antihéros extrême grâce à la manière dont le film ne le juge jamais. | Condor Distribution

En partie comme elle l’avait fait avec le western dans La Dernière Piste (2010), la cinéaste de Portland s’empare des codes d’un genre pour les accompagner dans des directions inédites, plus étranges, plus attentives, plus incertaines.

La manière de reprendre ainsi des motifs fondateurs du «grand récit» à l’américaine, tel que Hollywood l’a décliné à l’infini, y compris sous ses formes les plus noires quand Humphrey Bogart l’incarnait ou quand Nicholas Ray les mettait en scène, interroge avec humour et humanité les grands ressorts qui organisent les rapports au monde dominants, avec tous les sympathiques effets que l’on connaît.

Rien de proclamé, mais rien d’anodin, donc, dans l’odyssée sans héroïsme de James, voyage mental, émotionnel et humoristique, où de multiples figures temporaires prennent brièvement une existence impressionnante –on n’oubliera pas de sitôt Maude (Gaby Hoffman), l’amie qui refuse d’héberger le fugitif. À vrai dire, sans rien qui jamais ne pèse ou ne pose, on n’oubliera rien du tout. Surtout pas le bonheur d’avoir rencontré ce film.

«Oui» de Nadav Lapid

Aux antipodes de cette élégie subtilement ravageuse, le pamphlet de l’Israélien Nadav Lapid s’ouvre sur une séquence frénétique, déjà surchargée de sons, d’exhibition érotique et violente, tandis que se déploie la vulgarité agressive des riches israéliens qui ont convié le couple d’artistes au centre du récit, le musicien Y. et la danseuse Jasmine. Les officiers présents viendront ajouter la laideur de leur idée de la musique et de la danse à l’obscénité ambiante saturée de stéroïdes.

Jasmine (Efrat Dor) et Y. (Ariel Bronz) en incarnation misérable et conquérante du sempiternel the show must go, y compris au cœur de l'abjection. | Les Films du losange
Jasmine (Efrat Dor) et Y. (Ariel Bronz) en incarnation misérable et conquérante du sempiternel the show must go, y compris au cœur de l’abjection. | Les Films du losange

Ce sera l’un des enjeux de la première partie du film, qui clame et expose la cruauté des parvenus dans la partie supposée la plus ouverte et tolérante de la société israélienne, celle dont le centre est Tel-Aviv et non Jérusalem ou les colonies.

Et c’est, position politique d’une radicalité singulière, pas seulement en Israël, sous les oripeaux d’un grand-guignol fou d’arrogance et de mauvais goût, la condamnation sans appel de celles et ceux qui se racontent vivre dans une démocratie quand celle-ci écrase, massacre et spolie sans fin.

Se déroule ensuite un long voyage à travers le pays, qu’entreprend Y. en citant Pierrot le Fou (1965), jusqu’à cette colline d’où les Israéliens «venaient pique-niquer en famille en regardant les bombes tomber» sur les écoles et les hôpitaux palestiniens.

Quand le documentaire télescope la fiction: Y. sur la colline qui domine la bande de Gaza, bombardée sans interruption par l'armée israélienne. | Les Films du losange
Quand le documentaire télescope la fiction: Y. sur la colline qui domine la bande de Gaza, bombardée sans interruption par l’armée israélienne. | Les Films du losange

Une troisième partie voit Y., ayant achevé sa déchéance, composer l’hymne fasciste appelant à raser la bande de Gaza (chant effectivement composé, et interprété par un chœur d’enfants, après le 7-Octobre).

Oui est ainsi une descente aux enfers où le réalisme le plus atroce se mêle à la folie cauchemardesque, à des formes de burlesque et à la puissance d’incarnation des interprètes, à commencer par Ariel Bronz et Efrat Dor dans les rôles principaux.

Tourné sur place, dans son pays où le cinéaste de L’Institutrice (2014) et de Synonymes (2019) s’est senti en territoire «ennemi», comme il l’a récemment déclaré, Oui bouscule et inquiète avec une énergie peu commune, cherchant à faire entendre sa voix, malgré le fracas des bombardements et de la propagande.

Quatre retours sur dix jours à Cannes

1. Éloge du jury (avant délibération)

Une longue expérience du vétéran de la Croisette, et des festivals en général, empêche de se livrer à un pronostic quant à ce que décidera le jury présidé par Juliette Binoche et qui apparaît a priori comme un des meilleurs jurys cannois depuis une éternité.

Pour la première fois peut-être, il semble que la présence de personnalités glamour davantage choisies pour les flashs le long du tapis rouge que pour désigner collectivement les plus beaux films du moment n’ait pas prévalue dans le choix de ses membres.

Le jury de la compétition officielle, présidé par Juliette Binoche (au centre). | Festival de Cannes
Le jury de la compétition officielle, présidé par Juliette Binoche (au centre). | Festival de Cannes

Outre la présidente elle-même, dont le parcours traduit une formidable curiosité pour les idées du cinéma les plus diverses et dans nombre de cas les plus exigeantes, la présence notamment du réalisateur sud-coréen Hong Sang-soo, du cinéaste mexicain Carlos Reygadas, de la cinéaste indienne Payal Kapadia, du réalisateur congolais Dieudo Hamadi, de l’actrice italienne Alba Rohrwacher ou de l’écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani semble de très bon augure.

Ne pas y joindre à cet égard les noms des deux jurés états-uniens, Halle Berry et Jeremy Strong, ne témoigne d’aucun antiaméricanisme primaire, mais de la longue expérience de l’ignorance vertigineuse dans laquelle la quasi-totalité des professionnels de ce pays, y compris les plus talentueux, se trouve face aux cinémas du reste du monde.

En la matière, l’isolationnisme n’a pas attendu Donald Trump, mais il y a des raisons de penser que le triomphe de celui-ci auprès de ses électeurs a à voir avec l’absence d’ouverture au monde de la très, très grande majorité des Américains. Et ce alors même qu’à Cannes, à cet égard très loin de l’Amérique réelle, on trouve un beau florilège de la petite minorité qui ne relève pas de cette fermeture.

2. Si ça ne tenait qu’à moi…

Sans aucune illusion prophétique, on se contera de livrer ici la liste des films en compétition parmi lesquels je choisirais une Palme d’or, non sans hésitation, si j’étais à moi seul tout le jury.

Sans autre ordre que leur apparition sur l’écran du Grand Auditorium Lumière du Palais des festivals, donc, il m’incomberait de choisir entre Sirāt d’Oliver Laxe, L’Agent secret de Kleber Mendoça Filho, Un simple accident de Jafar Panahi, Valeur sentimentale de Joachim Trier et donc The Mastermind de Kelly Reichardt. Et je serais bien embêté.

D’autant plus que cette liste ne doit en aucun faire oublier les réussites que sont, aussi, Deux procureurs de Sergueï Loznitsa, La Petite Dernière de Hafsia Herzi, Nouvelle Vague de Richard Linklater, Fuori de Mario Martone, Jeunes mères des frères Dardenne ou Résurrection de Bi Gan.

Et puisque le Festival de Cannes, ce n’est pas seulement la compétition officielle, on s’en voudrait de ne pas mentionner ici la grande merveille qu’est Le Rire et le couteau de Pedro Pinho (Un certain regard), Magellan de Lav Diaz et Highest 2 Lowest de Spike Lee (hors compétition), Miroirs n°3 de Christian Petzold (Quinzaine des cinéastes), Imago de Déni Oumar Pitsaev (Semaine de la critique).

Absurdement oublié du jury de la section Un certain regard, le pourtant inoubliable Le Rire et le couteau de Pedro Pinho. | Météore Films
Absurdement oublié du jury de la section Un certain regard, le pourtant inoubliable Le Rire et le couteau de Pedro Pinho. | Météore Films

3. Coup de chapeau à «La Vie après Siham»

Il importe aussi de mentionner, à l’ACID, La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh. Treize ans après le miraculeux La Vierge, les Coptes et moi…, le cinéaste franco-égyptien invente une nouvelle manière de plonger dans les interstices de sa vie familiale, au moment de la mort de sa mère, pour faire se déployer une fresque aussi ample qu’apparemment modeste, saturée de romanesque vrai, d’amour du cinéma, d’attention à des modes de vie, hier et aujourd’hui, en France et en Égypte.

Le film est exemplaire des puissances des nouvelles écritures documentaires, quand le recours à l’intime, aux archives, aux imaginaires issus du cinéma classique compose une méditation ouverte sur des enjeux infiniment plus vastes que les questions de famille du réalisateur, qui lui ont servi de point de départ.

La liste des titres ici mis en avant témoigne d’une multiplicité de styles et d’origines géographiques et culturelles impressionnante, qui contribue à la réussite de cette édition et à l’importance maintenue du rôle décisif de Cannes.

Dans La Vie après Siham, le cinéaste et son père jouant à faire un film pour mieux effectivement en faire un, ludique et bien davantage. | Météore Films
Dans La Vie après Siham, le cinéaste et son père jouant à faire un film pour mieux effectivement en faire un, ludique et bien davantage. | Météore Films

4. Gaza au cœur

Mais si toutes les parties du monde ou presque sont représentées, même si l’Afrique subsaharienne reste peu visible, l’Océanie absente, les peuples autochtones quasi invisibles, et avec une attention loin d’être à la mesure de certaines questions décisives ou crises majeures (la catastrophe environnementale globale, les multiples tragédies qui ensanglantent l’Afrique, de la RDC au Soudan, le sort des Ouïghours…), l’actualité aura trouvé un peu moins mal que d’ordinaire une place sous les feux du Festival.

Presque tous les Américains présents (sauf Tom Cruise) ont dénoncé ce que fait et ce qu’incarne le président élu par leurs concitoyens. Et, explicitement avec Militantropos de Yelizaveta Smith, Alina Gorlova et Simon Mozgovyi (à la Quinzaine des cinéastes), indirectement par Deux procureurs, la guerre en Ukraine n’a pas été ignorée.

Mais c’est la tragédie en cours dans la bande de Gaza et à moindre bruit en Cisjordanie, où se perpétuent quotidiennement les crimes de masse d’Israël, qui aura réussi à obtenir une visibilité, infiniment pas à la mesure de ce qui se passe, mais supérieure à ce à quoi le Festival nous avait habitués.

Celle-ci n’aura cessé de se décliner, notamment à travers le discours de Juliette Binoche en ouverture, la projection en sélection officielle de Once Upon a Time in Gaza des frères Arab et Tarzan Nasser, celle de Yes de Nadav Lapid à la Quinzaine des cinéastes, les plus de 900 signataires –dont un grand nombre de stars présentes sur la Croisette– de la lettre dénonçant le silence sur le génocide, les multiples rendez-vous dans le pavillon de la Palestine au village international du Festival, la tenue d’une conférence de presse le 23 mai «Sauvons Gaza», Julian Assange venu pour accompagner le film le concernant, The Six Billion Dollars Man en arborant un t-shirt avec le nom de 4.986 enfants tués par l’armée israélienne, l’annonce de multiples projets.

Et c’est la tragédie entourant Put Your Soul on Your Hand and Walk, le film de la cinéaste iranienne Sepideh Farsi, consacré à la photojournaliste Fatima Hassouna tuée par Tsahal avec dix membres de sa famille au lendemain de l’annonce de la sélection du film à l’ACID, qui aura le plus intensément maintenu l’attention, si volontiers volatile dans un lieu comme Cannes.

Personne ne s’illusionne sur la capacité d’un festival de cinéma d’interrompre un génocide. Pourtant, sur un sujet qui demeure catastrophiquement clivant (à la différence du soutien à l’Ukraine ou aux femmes iraniennes), la manifestation aura pu participer à la nécessaire «démarginalisation» de la condamnation de la politique israélienne. Un grand festival, un lieu culturel sous les feux de l’actualité les plus brillants, peut du moins permettre cela.

 

Cannes 2025, jour 10: «Jeunes mères» sensible et précis, songes chinois et chansons anciennes

Perla (Lucie Laruelle), Robin (Günter Duret) et leur bébé, qu’elle et il ne voient absolument pas de la même manière.

Le film des frères Dardenne est sans conteste l’œuvre majeure de cette avant-dernière journée. Mais «Résurrection» de Bi Gan et «The History of Sound» d’Oliver Hermanus méritaient aussi une attention.

«Jeunes mères» de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Aussi inévitable que regrettable est l’effet de répétition, voire d’éternel retour concernant la présence des frères belges au Festival de Cannes. Leur film, comme tout autre, mérite pourtant d’être regardé pour lui-même.

Et, de manière singulière, cet «effet Dardenne» (angle humaniste et mise en scène empathique), qui tend à se reproduire à l’intérieur même de Jeunes mères, y est magnifiquement déjoué par leur treizième long-métrage, présenté en compétition officielle juste avant de sortir en salles ce vendredi 23 mai.

Très vite, on comprend ou croit comprendre à la fois l’enjeu du film – les trajectoires de plusieurs jeunes femmes hébergées dans un centre pour mères seules et en grande difficulté– et le dispositif qui l’organise et qui consiste à circuler de l’une à l’autre, au gré de croisements sur les lieux même, puis sans davantage de continuité autre que ce que leurs situations ont en commun.

Mais bien sûr, chacune de leur manière dont elles le vivent, le plus important tient aux liens d’attachement construits ou subis et où se matérialisent leurs espoirs, leurs désirs, leurs angoisses. Chacune d’elles, comme chaque film pour lui-même.

Trois générations sur la même image, avec l'angoisse de la répétition des mêmes erreurs, des mêmes drames. | Diaphana Distribution

Trois générations sur la même image, avec l’angoisse de la répétition des mêmes erreurs, des mêmes drames. | Diaphana Distribution

Par brefs épisodes centrés successivement sur quatre jeunes femmes, Jessica, Perla, Julie et Ariane (avec une apparition brève mais mémorable d’une cinquième, Naïma), Jeunes mères compose le récit collectif de situations prises en charge par ce qui s’appelle, en Belgique, une maison maternelle. La mise en scène, séquence par séquence et dans l’agencement de ces séquences entre elles, réussit un très beau projet, qui se déploie sur plusieurs échelles.

Il s’agit d’articuler les enjeux («de société», comme on dit) à la fois avec ce qui relève de la singularité de chaque personne, y compris les enfants, les proches, les soignantes. Et il s’agit de mettre en partage comment sont vus, perçus, éprouvés, des êtres, les bébés –nés, à naître, ou pas– et des avenirs. Vus, perçus: question de mise en scène à l’évidence.

Mais il s’agit aussi d’inscrire ces mêmes enjeux, individuels et à l’échelle du contexte particulier de celles prises en charge par les maisons maternelles, de ce qui concerne, au-delà de ce sujet et des conditions –économiques, médicales, administratives, psychologiques– dans lesquelles elles ont lieu, tout ce que ces conditions racontent ou cachent, d’une réalité bien plus vaste. Disons du monde contemporain, du moins en Europe de l’Ouest.

Et c’est à nouveau la mise en scène qui permet cette émouvante et fluide circulation entre ces différents degrés, avec un art impressionnant de l’attention, des gestes, des rythmes. Bien au-delà de tout discours que Jean-Pierre et Luc Dardenne sont évidemment capables d’énoncer, ce déploiement sensible et précis ne peut s’accomplir que grâce à ce qu’ils sont: des citoyens, des observateurs de la réalité, mais surtout des cinéastes.

Jeunes mères

De Jean-Pierre et Luc Dardenne
Avec Babette Verbeek, Elsa Houben, Janaïna Halloy Fokan, Lucie Laruelle, Samia Hilmi
Durée: 1h45
Sortie le 23 mai 2025

«The History of Sound» d’Oliver Hermanus et «Résurrection» de Bi Gan

Toujours parmi les films en compétition, on ne s’attardera pas ici sur le détestable Woman and Child de l’Iranien Saeed Roustaee, qui réussit à rendre odieux la totalité de ses protagonistes, tout en épargnant plutôt le système judiciaire en Iran. Dans la même sélection, on préfèrera porter attention à deux autres titres, qui représentent des idées apparemment opposées du cinéma, mais peut-être moins qu’il ne semblait. (…)

LIRE LA SUITE

Cannes 2025, jour 9: kaléidoscope d’Europe

Interprétées par Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas, les filles d’un réalisateur vieillissant, figures admirables dans Valeur sentimentale de Joachim Trier.

«Deux procureurs» de Sergueï Loznitsa, «Imago» de Déni Oumar Pitsaiev, «Fuori» de Mario Martone et «Valeur sentimentale» de Joachim Trier ont fait partie des plus belles idées de cinéma venues du vieux continent.

‘idée même d’Europe reste si instable, imprécise et, pour beaucoup, au mieux sans enjeu, au pire un repoussoir, que l’on peine à identifier à Cannes le phénomène massif qu’est la présence des cinémas européens –en dehors du cas français–, surtout en portant notamment attention aux territoires limites, aux frontières à l’Est, où se joue en ce moment une part décisive de ce que l’on peut nommer un destin.

«Deux procureurs» de Sergueï Loznitsa

Le premier jour de la compétition officielle a été marqué par la sombre rigueur de Deux procureurs, nouveau film de fiction du cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa, aussi impressionnant dans ce registre que dans ceux du documentaire et du film de montage d’archives.

L’implacabilité de la mécanique d’écrasement des esprits et des corps mène tout près d’une forme de comédie hyper noire, dont le véritable enjeu est comme concentré dans une scène d’ouverture où un forçat des prisons du NKVD brûle sur ordre de ses geôliers des monceaux de lettres adressées au camarade Staline.

Andreï Vychinski, procureur général notamment des procès de Moscou (Anatoli Bely), et le jeune procureur idéaliste (Alexandre Kouznetsov). | Pyramide Distribution

Andreï Vychinski, procureur général notamment des procès de Moscou (Anatoli Bely), et le jeune procureur idéaliste (Alexandre Kouznetsov). | Pyramide Distribution

Ces lettres visent toutes à informer celui-ci des horreurs commises par sa police sans douter qu’il intervienne immédiatement pour rétablir le droit, la justice et l’idéal libérateur au nom duquel a été faite la révolution.

Ce sera aussi la démarche d’un jeune procureur rigide, d’un légalisme sourcilleux qui, du labyrinthe sordide d’une prison de province aux bureaux monumentaux du ministère à Moscou, apparaît presque, aujourd’hui, comme une abstraction dans un contexte dont nul ne peut désormais ignorer la perversion meurtrière.

Mais, inspiré d’une nouvelle d’un écrivain, Gueorgui Demidov, qui a vécu la terreur stalinienne, Deux procureurs est explicitement réalisé à l’époque de Vladimir Poutine, pour inviter à percevoir tout ce qui a changé et tout ce qui n’a pas changé. Sans aucun anachronisme.

Deux procureurs
De Sergueï Loznitsa
Avec Alexandre Kouznetsov, Alexandre Filippenko, Anatoli Bely, Andris Keišs, Vytautas Kaniušonis
Durée: 1h58
Sortie le 24 septembre 2025

«Imago» de Déni Oumar Pitsaiev

Venu de la même partie du monde, dont l’appartenance contestée à l’Europe rend celle-ci d’autant plus riche de sens, Imago du cinéaste russe Déni Oumar Pitsaev est situé dans une région particulière de Géorgie, la vallée de Pankissi, dans l’est du pays.

Cette vallée est principalement peuplée de Tchétchènes ayant fuit, depuis un siècle et demi, l’oppression russe sous ses multiples formes. Issu de cette communauté, mais ayant vécu surtout à Paris et ne se sentant nullement assigné à cette seule «identité», le réalisateur y revient à l’invitation de membres de sa famille, qui ont décidé pour lui qu’il devait s’y établir et y fonder une famille selon les usages ancestraux.

Le cinéaste (Déni Oumar Pitsaev) et sa mère, qui a des projets pour lui. | New Story

Le cinéaste (Déni Oumar Pitsaev) et sa mère, qui a des projets pour lui. | New Story

On a regretté ici la faible présence des documentaires cette année à Cannes, raison de plus pour saluer la justesse audacieuse des ressources documentaires mobilisées par ce film autour de son auteur et personnage principal.

Donnant acte aux spectateurs de la présence de la caméra, il invente un espace à la fois réaliste et habité de songes (et de cauchemars), individuels, familiaux, et collectifs. Très fécond, y compris en scènes drolatiques, ce dispositif se déploie dans la dernière partie en espace d’affrontement extraordinairement émouvant et brutal autour d’une figure paternelle à la fois très réelle et symbolique, qui reconfigure tout ce qui a été vu auparavant.

Imago
De Déni Oumar Pitsaev
Durée: 1h48
Prochainement en salles

«Fuori», de Mario Martone

Tout tourne autour d’une figure très connue dans son pays, moins en France, même si celle-ci permit à l’origine la reconnaissance dont jouit l’écrivaine Goliarda Sapienza. Cette figure de l’Italie d’après-guerre aux vies singulières et troublantes n’est en effet devenue célèbre qu’après la reconnaissance posthume de ce qui est aujourd’hui considéré comme son livre majeur, L’Art de la joie.

Le film du cinéaste italien Mario Martone, également en compétition officielle,  s’inspire, lui, de deux ouvrages autobiographiques, consacrés l’un au séjour en prison de son autrice pour vol, l’autre à sa relation fusionnelle avec une très jeune femme liée aux mouvements d’activisme clandestins des années 1970.

Whisky matinal sur une piazza romaine, Roberta (Matilda De Angelis) et Goliarda (Valeria Golino), dans la plus anodine des formes de leur relation tumultueuse. | Le Pacte

Whisky matinal sur une piazza romaine, Roberta (Matilda De Angelis) et Goliarda (Valeria Golino) dans la plus anodine des formes de leur relation tumultueuse. | Le Pacte

Son titre, Fuori («dehors» en italien), semble n’en désigner qu’un volet, lorsque les deux femmes sont hors de la prison. Mais il comporte aussi des chapitres dentro (dedans), lorsque celle qu’interprète Valeria Golino avec une énergie singulière, à la fois séduisante et inquiétante, était incarcérée pour un vol de bijoux aux motivations complexes. (…)

LIRE LA SUITE