Cannes 2025, jour 8: «Un simple accident» et «Highest 2 Lowest», films valeureux

Dans Un simple accident, trois anciens prisonniers en désaccord sur ce qu’il faut faire de leur ancien tortionnaire.

Jafar Panahi sur la Croisette, c’est déjà un événement. Mais son film est impressionnant de vie et de trouble. Apparemment modeste, le film de Spike Lee est sans doute un de ses meilleurs.

Malgré la présence dans chacun d’eux de la figure d’un kidnapping, rien ne semble relier ces deux films, au-delà du fait qu’ils ont, d’une lumière complétement différente, illuminé le Festival de Cannes que les a conviés. Et pourtant…

La possibilité de voyager du cinéaste iranien est en soi une heureuse nouvelle, que contrebalance l’inquiétude de ce que la radicalité de son attaque contre le régime iranien peut entraîner à son retour chez lui. Autre phénomène de nature différente, la vigueur cinématographique de Spike Lee enrobe des choix de récits et de mise en scène moins anodins qu’il n’y paraît.

C’est aussi cette hétérogénéité qui fait la dynamique de la manifestation cannoise. Mais il finit par émerger combien, depuis sa propre place, l’un et l’autre sont des agents de questionnement plus amples encore qu’ils ne semblaient être.

«Un simple accident», de Jafar Panahi (en compétition)

Extrême est la contradiction entre la joie de la venue de Jafar Panahi, finalement présent à un festival où un de ses films est montré –après quinze ans d’impossibilité de voyager–, et la noirceur de ce qu’évoque, avec une frontalité inhabituelle chez le réalisateur iranien, son onzième long-métrage.

Par hasard, un homme croit reconnaître celui qui fut son tortionnaire quand il était emprisonné. Cherchant à confirmer son soupçon, il agrège autour de lui, et de celui qu’il a kidnappé, des personnages très différents, par leur position sociale comme par leur relation avec ce qu’ils ont en commun: avoir été incarcéré pour raisons politiques et soumis à la torture.

Dans le van blanc de l’artisan Vahid, rendu fragile par son expérience carcérale, se retrouvent ainsi une intellectuelle, un militant enragé de désir de vengeance contre ce qu’il a subi, une jeune femme qui s’apprête à se marier, laissant derrière elle une expérience atroce.

Un simple accident est un film construit sur plusieurs suspens. L’homme ligoté à l’arrière de la camionnette est-il bien le tortionnaire qu’a cru identifier Vahid? Et dans ce cas, que faut-il en faire? Mais le film interroge tout autant la manière dont vivent au quotidien celles et ceux qui ont traversé l’épreuve de la répression. Et l’état général d’une société où, sans organisation commune ni programme, les formes de résistance se multiplient.

Ce synopsis pourrait être celui d’un film didactique, ou d’une pièce de théâtre moral, qui réfléchit sur le bien et le mal, la responsabilité, la légalité, le pardon ou encore la vengeance, dans la veine des Mains sales de Jean-Paul Sartre ou des Justes d’Albert Camus.

Il est d’ailleurs aussi cela. Mais il est d’abord, surtout, un film en mouvement, en même temps qu’une traduction par des moyens artistiques d’une expérience effectivement vécue par son auteur. La puissance impressionnante d’Un simple accident tient par la convergence de deux forces qui habitent simultanément le Jafar Panahi d’aujourd’hui.

Jafar Panahi au milieu de l’équipe du film sur les marches du Festival, bien plus qu’un simple événement festivalier

Nouvelle et différente est cette force venue de l’expérience de la prison, que le cinéaste iranien a subi à deux reprises. C’est surtout sa seconde incarcération, dont il a fini par sortir au bout de sept mois grâce à une grève de la faim et à une vaste mobilisation internationale, qui a inspiré l’évocation de ce qui se passe dans les geôles de la République islamique.

Et, plus encore que son propre sort, celui de ses compagnons de cellule, au sort souvent encore bien pire. Et qui, pour beaucoup, n’en sont toujours pas sortis. L’énergie singulière née de cette expérience fusionne avec le sens dynamique du récit du réalisateur du Ballon blanc (Caméra d’or en 1995) et de Trois visages (prix du scénario en 2018), la présence frémissante des interprètes, la capacité à passer du réalisme d’une rue de Téhéran à l’abstraction d’un décor de désert qu’un personnage associera à juste titre à la scène où se jouerait une forme particulière de la pièce En attendant Godot (Samuel Beckett).

Circulant avec aisance du réalisme à l’onirique, entre images au quotidien qui témoignent des reculs du régime –notamment le port du foulard– et partis pris formels travaillant la durée des plans et les couleurs, le film trouve ainsi un tonus qui emporte au-delà de la seule dénonciation, implacable, des atrocités commises par l’État iranien.

Car ce que met en scène Un simple accident, le film le plus frontalement en révolte contre la situation dans son pays qu’ait réalisé Jafar Panahi, ne se limite pas à la seule dénonciation des dirigeants et des sbires qui mettent en œuvre leur politique.

Ce que raconte en réalité le film –et à cet égard son titre est plus encore une antiphrase–, c’est la manière dont l’oppression violente pourrit l’ensemble du corps social, le fragmente, éloigne les uns des autres ses victimes, sabote aussi la sensibilité, les repères moraux et les capacités de vivre ensemble de toutes et tous.

Un simple accident

De Jafar Panahi
Avec Vahid Mobasseri, Maryam Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten, Majid Panahi, Mohamad Ali Elyasmehr, Georges Hashemzadeh, Delmaz Najafi, Afssaneh Najmabadi
Durée: 1h41
Sortie le 10 septembre 2025

«Highest 2 Lowest», de Spike Lee (hors compétition)

Remake assumé d’un très beau film d’Akira Kurosawa, pas assez connu, Entre le ciel et l’enfer (1963), Highest 2 Lowest est apparemment un thriller autour de l’enlèvement d’un adolescent, qui ouvre une crise violente dans la vie d’un magnat de l’industrie musicale noire new-yorkaise. Le film joue avec virtuosité des codes du thriller de kidnapping, des suspens, des retournements de situation, des choix stratégiques et émotionnels des protagonistes.

Loin des films les plus ouvertement engagés de Spike Lee, son vingt-quatrième long-métrage semble témoigner surtout de son savoir-faire de showman. Le savoir-faire est indéniable et, dans ce cas, il produit des effets jubilatoires. Mais Highest 2 Lowest ne se résume pas à cela. (…)

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Cannes 2025, jour 7: «Once Upon a Time in Gaza» et «Alpha», tragédie ou surenchère

 
Ossama, le trafiquant audacieux (Majd Eid) et Yahya l’étudiant devenu acteur malgré lui (Nader Abd Alhay) dans Once Upon a Time in Gaza, d’Arab et Tarzan Nasser.

Quand le film des frères Nasser se confronte à une réalité catastrophique par les puissances de la fiction, celui de Julia Ducournau sature sa dystopie d’effets au risque de la figer.

Un festival de cinéma, ce ne sont pas seulement des films pris un par un après avoir été choisis par des sélectionneurs. C’est aussi un ensemble (une programmation), qui se décline et produit également des effets dans la temporalité particulière dans laquelle il est possible de les découvrir.

Cette généralité a trouvé une déclinaison singulièrement troublante, voire malaisante, avec la succession ce lundi 19 mai du film des frères Nasser, Once Upon a Time In Gaza (Il était une fois à Gaza), dans la section Un certain regard, et de celui de Julia Ducournau, Alpha, en compétition. Ce que chacun d’eux est susceptible d’inspirer ne change pas vraiment, mais le rapprochement intensifie leurs différences, qui sont à la fois sur le rapport au monde et sur le rapport au cinéma.

«Once Upon a Time in Gaza», d’Arab et Tarzan Nasser

Bien qu’entièrement conçu et réalisé avant le déclenchement de la guerre génocidaire menée par Israël dans la région natale des frères Nasser, le film fait à plusieurs titres écho à ce qui s’y passe depuis 591 jours.

Bref ajout de dernière minute, il s’ouvre avec la voix de Donald Trump annonçant son monstrueux projet de «riviera du Moyen-Orient». Celui-ci porte à un tragique niveau de délire l’un des principes porteurs de la fiction que revendique clairement le troisième film des jumeaux gazaouis et qu’affiche son titre.

Ce principe est celui du rapport au romanesque, devenu machine folle au service de l’oppression de ce qui était déjà, et depuis des décennies, un camp de concentration pour deux millions d’habitants, avant de devenir le champ de ruines et de cadavres par dizaine de milliers aujourd’hui. Comme d’autres films tournés avant octobre 2023, Once Upon a Time in Gaza a aussi de facto le mérite de rappeler à quoi la bande de Gaza a ressemblé, un jour pas si lointain.

La fiction comme carburant empoisonné du fonctionnement du système est partout. Elle sert à la manière de raconter l’histoire, à partir du conflit très néo-polar entre un trafiquant de médicaments plein d’assurance et un flic (palestinien lui aussi) manipulateur qui semble sorti d’un film de Martin Scorsese ou d’Abel Ferrara. Et elle est dans le tournage du film dans le film, projet conçu par la propagande palestinienne pour exalter une résistance glorieuse, voire triomphante, tout à fait mythologique.

Yahya (Nader Abd Alhay), étudiant et vendeur de falafels, se retrouve propulsé acteur, interprète d’un héros invincible dans une production supervisée de très près par les autorités, devant jouer des scènes plus édifiantes l’une que l’autre, dans un contexte où plus personne ne distingue la fiction de la réalité. Cette confusion se traduit en particulier par le fait que, faute d’accessoires, les scènes d’affrontement sont tournées avec de vraies armes chargées de vraies munitions. Avec des effets allant du burlesque au drame et surtout à l’absurde.

Les réalisateurs Arab et Tarzan Nasser, eux-mêmes construits comme figures de fiction dans l'environnement réellement dystopique dont ils viennent et où ils filment. | Gabrielle Denisse / Festival de Cannes

Les réalisateurs Arab et Tarzan Nasser, eux-mêmes construits comme figures de fiction dans l’environnement réellement dystopique dont ils viennent et où ils filment. | Gabrielle Denisse / Festival de Cannes

Cet ensemble de dispositifs et de stratégies, qui donne un film bref et tendu, paradoxalement sans rien faire oublier, s’inscrit dans les moyens qu’ont choisi, jusque dans leur apparence, les frères Nasser pour faire exister la Palestine dans le monde par le cinéma.

Y compris avec une dimension d’humour noir et de dérision dans l’importation de codes hollywoodiens dans ce contexte, qui est une manière de ne pas s’effondrer, même cernés par la violence réelle, celle des bombes, comme par celle des propos à la Donald Trump et Benyamin Netanyahou.

Secondairement, avec ce film, le Festival de Cannes qui, l’an dernier, avait banni jusqu’au droit de mentionner la Palestine dans le cadre officiel, complète son inscription dans la réalité actuelle, mobilisée déjà à la fois par le discours d’ouverture de Juliette Binoche et par la présentation à l’ACID, mais qui a amplement dépassé les limites de cette seule sélection, du film consacré à la photojournaliste palestinienne assassinée Fatima Hassouna. Ce n’est pas grand-chose, ce n’est pas rien.

Once Upon a Time in Gaza
De Arab et Tarzan Nasser
Avec Nader Abd Alhay, Majd Eid, Ramzi Maqdisi, Issaq Elias
Durée: 1h27
Sortie le 25 juin 2025

«Alpha», de Julia Ducournau (en compétition)

Si le précédent film trouve le moyen de s’inventer une possibilité en se retenant de toute emphase et de toute surenchère dans le pathos, la fable dystopique de la réalisatrice de Titane fait exactement le contraire. Le résultat est d’autant plus étrange qu’il est évident que tout ce qui compose Alpha est porteur d’émotion, d’idées de mises en scène, de paraboles capables de toucher et d’interroger.

La mère (Golshifteh Faharani) et sa fille Alpha (Mélissa Boros), cernées par les multiples agressions du réel, y compris celles qu'elles s'ingénient à susciter. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube

La mère (Golshifteh Faharani) et sa fille Alpha (Mélissa Boros), cernées par les multiples agressions du réel, y compris celles qu’elles s’ingénient à susciter. | Diaphana Distribution

Il est hors de question de croire qu’il s’agit d’une maladresse, d’un excès incontrôlé de cris, de drames, de sautes temporelles, de corps malmenés, de pleurs, de violences, de musique pompeuse, de couleurs désaturées, de thématiques, d’allusions à diverses événements récents…

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Cannes 2025, jour 6: «Magellan» et «L’Agent secret», résistance, baleine et requin

L’agression contre les idoles, tournant du récit de Magellan de Lav Diaz.

Le film de Lav Diaz et celui de Kleber Mendonça Filho empruntent des voies somptueuses de fiction cinématographiques pour inscrire des épisodes sombres de l’histoire de leurs pays dans le présent.

Ce sont deux grands cinéastes venus de ce qu’il est désormais convenu d’appeler «le Sud global» –en français facile: ni européens ni nord-américains. Ils ont dominé la journée du dimanche, juste avant l’entrée du festival dans sa deuxième partie.

Bref aparté: jusqu’en 2017, le festival de Cannes commençait un mercredi de mai et se terminait le dimanche, selon une trajectoire à peu près continue. À partir de 2018, il a commencé le mardi pour s’achever le samedi, décision qui ne manquait pas de bonnes raisons, dont le fait de laisser le dimanche libre au sortir du marathon.

Cette modification en apparence minime a en fait profondément modifié le vécu de la manifestation par celles et ceux qui y participent. De manière imprévue, elle a coupé son déroulement en deux, il y a désormais une «première semaine», le weekend clôturant la phase la plus glamour, celle où il y a la concentration maximum de stars hollywoodiennes.

À partir du lundi, la «deuxième semaine», pas moins riche sur le plan cinéphile, l’est beaucoup moins sur le plan de l’éclat médiatique, beaucoup de gens commencent à faire leurs valises, il y a moins de monde dans les restaurants, moins d’équipes de télé du monde entier, etc.

Et donc ce dimanche était aussi, en compétition officielle, le jour de deux grosses productions étatsuniennes, The Phoenician Scheme de Wes Anderson, copie conforme des enfantillages luxueux de ce réalisateur depuis ses débuts, et Die, My Love de Lynne Ramsay, nouvelle complaisante plongée dans la psyché malade de l’Amérique, embarrassant d’inintérêt.

Mais, donc, magnifiques ouvertures à la deuxième semaine, un immense cinéaste à l’œuvre déjà considérable, assez peu présent à Cannes malgré sa filmographie nourrie, le Philippin Lav Diaz, et l’une des rares figures reconnues du cinéma brésilien, Kleber Mendonça Filho, qui a lui été régulièrement accueilli sur la Croisette, où on a notamment découvert le formidable Bacurau en 2019.

Qu’il s’agisse de Magellan (présenté dans la section Cannes Première) ou de L’Agent secret (en compétition), chacun des deux déploie les ressources de partis pris stylistiques affirmés pour évoquer un événement historique marquant de son pays.

Ce sera un thriller aux franges du fantastique pour Kleber Mendonça évoquant la dictature militaire à la fin des années 1970, une chronique en vignettes apparemment hiératiques et incandescentes de beauté chez Lav Diaz pour conter la tentative ratée de prise de possession et de conversion au catholicisme d’îles des Philippines par le navigateur portugais Fernão de Magalhães, que les Français appellent Magellan.

«Magellan» de Lav Diaz

Des îles qui seront bientôt appelées Moluques par leurs envahisseurs venus de la péninsule ibérique, on voit d’abord les habitants d’origine, selon ce qui relève davantage d’une imagerie de paradis perdu que d’une description précise de l’organisation des sultanats qui en contrôlaient le pouvoir.

Mais, de manière inhabituelle chez cet auteur qui a sans cesse exploré l’histoire de son pays, surtout récente et contemporaine, le film s’attache surtout au cheminement des colonisateurs, reconstituant les péripéties du long voyage de Magellan.

Le capitaine (Gael García Bernal) hanté par son projet de conquête de terres et d'êtres vivants auxquels il ne comprend rien. | Nour Films

Le capitaine (Gael García Bernal) hanté par son projet de conquête de terres et d’êtres vivants auxquels il ne comprend rien. | Nour Films

Film d’époque en costumes constitué de plans fixes admirablement composés, Magellan est très différent de la plupart des quelque vingt-cinq autres films du cinéaste.

D’une durée modérée (2h36) pour un réalisateur connu pour ses œuvres fleuves, il évoque souvent davantage certains films de Manoel de Oliveira, consacrés à d’autres colonisations, que la luxuriance sensuelle et poétique, fréquemment en noir et blanc, de l’essentiel de l’œuvre de l’auteur de Norte, la fin de l’histoire, de La femme qui est partie et de La Saison du diable.

Ce renouvellement stylistique n’enlève rien à l’intensité des séquences, où l’apparent hiératisme de la réalisation s’avère vite une façon d’accueillir au contraire une multitude de vibrations physiques, émotionnelles, politiques, dans ce qui est à la fois un grand film d’aventure et une méditation qui renouvelle, par son absence de lyrisme convenu, l’idée même du film d’aventure.

La figure de Magellan a nourri des imaginaires multiples et contradictoires, dont les lecteurs de Qui a fait le tour de quoi? ont pu avoir un aperçu érudit et réjouissant. Mais là n’est pas l’enjeu du film, malgré son titre, et malgré, fait sans précédent chez Lav Diaz, la présence d’un acteur occidental célèbre, Gael García Bernal.

Magellan n’est pas un traité d’historien, c’est un conte mythologique où les îles lointaines sont comparables à la baleine de Moby Dick aussi bien qu’à un but de pouvoir et de richesse, vers un monde auquel ceux qui le conquièrent ne comprennent rien.

Tout aussi obscures sont les formes de soumission comme de résistance des habitants, résultantes de forces complexes, instables, qui peuvent avoir des effets terrifiants sans que personne n’ait su les contrôler entièrement. À nouveau un thème qui est loin d’être confiné au passé.

«L’Agent secret» de Kleber Mendonça Filho

Les forces, et les formes de résistance en situation d’oppression sont aussi au principe du cinquième film du cinéaste brésilien. Aux côtés d’un homme qui se cache, trouve des contacts, mène des enquêtes tandis qu’en 1977 la dictature militaire brésilienne est au plus violent de son oppression sur le pays, le film se met en place comme un puzzle qui renvoie, autant qu’à la virtuosité narrative de l’auteur, aux incertitudes et à l’opacité de la situation. (…)

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Cannes 2025, jour 5: «Le Rire et le couteau», et quelques autres

Sergio (Sérgio Coragem), un Candide sur le terrain postcolonial, pas au bout de ses surprises.

Ovni sur la Croisette, le film de Pedro Pinho est un enchantement exceptionnel. Mais il y avait de multiples plaisirs à découvrir aussi les réalisations de Richard Linklater, «Nouvelle Vague», Christian Petzold, «Miroir n°3» ou Hafsia Herzi, «La Petite Dernière».

Le saviez-vous? Au Festival de Cannes, il y a plein de films à voir. Cette année, 110 longs métrages inédits, sans parler des autres formats. Des très beaux, des très moches, des très attendus, certains signés de grands auteurs, ou interprétés par de grandes vedettes, traitant de grands sujets, etc.

Et puis il arrive, pas souvent, que surgisse au milieu de cette profusion un objet parfaitement singulier, dont on ne sait rien avant, et même dont on n’est toujours pas sûr de savoir à quoi on a affaire alors que la projection a commencé.

C’est qui, ce Pedro Pinho? Il n’en fait pas si inconnu. On devrait au moins se souvenir que son précèdent film, L’Usine de rien, avait été montré en 2017 à la Quinzaine des cinéastes.

Mais on continue de n’en savoir guère plus sur lui que sur cet olibrius désinvolte qui part en chaussettes et les mains dans les poches en plein désert après avoir croisé un douanier ayant exigé pour toute prébende un livre à lire.

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

Diara (Cléo Diara), emportée par un élan vital jaillissant de séduction, de ruses, de jeux, de désir et de nécessité. | Météore Film

L’olibrius s’appelle Sergio. Il débarque dans une capitale africaine. On ignore d’abord où, mais les gens parlent, entre autres, portugais. Il est envoyé par une ONG pour faire un rapport qui semble de nature à déranger pas mal de monde. Il va rencontrer des hommes, des femmes, des humains moins précisément définis, africains, brésiliens, européens, en ville et à la campagne.

On va bouger, rire, danser, s’embrasser furieusement, risquer sa peau, se battre, fuir, mentir. Comprendre et ne pas comprendre. Le pays, c’est la Guinée Bissau, son passé colonial violent, sa lutte pour l’indépendance héroïque et tragique, sa misère et sa vitalité, la fusion incandescente et opaque d’une multitude d’héritages.

Aussi peu assignable à un sens immédiat que son titre, le film suit Sergio, mais aussi une bande de trans et de queers de toutes les couleurs, une aventurière au visages orné de bijoux et au culot foudroyant. Il faut aller voir les plantations de riz, en danger de sècheresse ou de submersion, et un chantier du bout du monde dirigés par des ex-colons, ou leurs descendants, et où triment des proto-esclaves par forcément du cru, même si tout à fait africains.

Africains, c’est quoi? Le film ne sait pas, mais il multiplie, en riant, en pleurant, en s’effrayant, en frémissant de désir, les manières de poser la question, à fleur de sensualité, au coin de l’avenue Fanon et de l’avenue Guevara. Avec de la politique, de l’économie, du sexe, de la peur, de l’exotisme et de la haine de l’exotisme, il faut faire du cinéma. Donc le film le fait. Et c’est sidérant.

Partir encore, à l'infini d'aventures choisies, à défaut d'êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Partir encore, à l’infini d’aventures choisies, à défaut d’êtres comprises et encore moins maîtrisées –un choix qui est aussi un luxe, un dandysme, même au risque de sa vie. | Météore Film

Voilà, ça dure trois heures et demi, ce qui est carrément déraisonnable dans un grand festival où (presque) tout le monde a autre chose à faire que d’aller à la rencontre d’un réalisateur quasi inconnu.

Et chaque plan est une merveille, leur agencement, les sautes dans le temps et dans le récit sont comme des pas de danse pour mieux capter des signes secrets, des effluves méconnues. Il y a, bien sûr, cent autres raisons d’être à Cannes. Mais n’y aurait-il que la possibilité d’y découvrir Le Rire et le couteau que cela vaudrait le voyage, et tout le barnum de la Croisette.

Mais aussi… Richard Linklater, Christian Petzold et Hafsia Herzi

S’enthousiasmer pour le film de Pedro Pinho n’empêche pas d’apprécier d’autres propositions glanées au Festival.

À commencer, donc, par le réjouissant Nouvelle Vague de Richard Linklater, en compétition officielle. Gagnons du temps: si vous n’aimez pas Godard, si vous n’aimez pas la Nouvelle Vague, si vous refusez l’évidence que À bout de souffle est à la fois un des plus beaux films jamais réalisés et un des films les plus importants de l’histoire du cinéma, premièrement, allez vous faire foutre, et deuxièmement, n’allez pas voir ce film.

L'opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d'écran de la bande annonce / ARP Distribution

L’opérateur Raoul Coutard (Matthieu Penchinat) caché dans la carriole avec sa caméra, Jean-Luc Godard (Guillaume Marbeck), Jean-Paul Belmondo (Aubry Dullin) et Jean Seberg (Zoey Deutch). | Capture d’écran de la bande annonce / ARP Distribution

Reconstituant méticuleusement, c’est-à-dire aussi légendairement, les conditions et péripéties de tournage du premier long métrage du critique des Cahiers du cinéma, Nouvelle Vague figure avec des acteurs qui ressemblent assez aux multiples protagonistes de cette histoire pour imiter leur présence, sans qu’il soit jamais possible de les prendre pour les vrais –et en ne cherchant surtout pas cette illusion. (…)

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Cannes 2025, jour 4: un passé qui ne passe pas

Stéphanie (Léa Drucker), l’enquêtrice passionnée de Dossier 137.

«Dossier 137» de Dominik Moll et «Eddington» d’Ari Aster ont en commun de raviver l’un et l’autre la mémoire d’événements récents, qui éclairent chacun à sa façon l’actualité.

Depuis l’ouverture du Festival, principalement consacrée aux horreurs, catastrophes et drames du monde contemporain, l’interaction des films de cette édition avec l’actualité n’a cessé d’être évoquée.

Mais les films, y compris de fiction, interagissent aussi avec la réalité de bien d’autres manières. C’est le cas de deux des titres en compétition, qui mobilisent le vécu d’époques récentes que nous tendons déjà sinon à oublier, du moins à refouler dans un passé révolu, quand ce qu’elles évoquent influence grandement notre présent.

L’écart temporel entre les faits évoqués et le moment d’en projeter des récits reconstruits par la fiction pour le grand écran, incite –ou devrait inciter– à essayer de mieux comprendre ce qui se passe en ce moment, voire ce qui est susceptible de se passer bientôt.

«Dossier 137» de Dominik Moll

L’effet de cet écart temporel est évident dès les premières minutes, montages de photos prises sur les lieux. Quoi? Nous avons vécu ça? Chez nous? Il y a moins de dix ans?

«Ça», c’est le mouvement des «gilets jaunes», et en particuliers les émeutes sur les Champs Élysées et alentours en décembre 2018. Depuis, le Covid, les guerres en Ukraine et à Gaza, la réforme des retraites, une dissolution, Bétharram et l’élection de Donald Trump ont contribué à reléguer dans un «avant» qui déjà s’estompe, l’ensemble des événements extraordinaires qui se sont produits alors, sous des formes différentes partout en France mais entre autres dans la capitale.

L'inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s'interpose entre elle et les faits. | Haut et court

L’inspectrice face au mur des pouvoirs de toute nature qui s’interpose entre elle et les faits. | Haut et court

Documentaires ou fictions, il existe une filmographie conséquente consacrée aux «gilets jaunes» –ce site en recense vingt-trois, tous documentaires, et il n’est pas exhaustif. Mais une part de l’effet que produit le film de Dominik Moll tient à l’éloignement dans le temps et surtout dans la mémoire collective, et à la force qu’il imprime à ce qu’il faut bien appeler un retour du refoulé.

L’autre ressort majeur, et peu fréquent dans ce genre de film politico-policier, tient à la manière dont est raconté ce que fait concrètement la commissaire enquêtrice de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) interprétée par Léa Drucker dans cette «fiction inspirée de faits réels», comme en avertit un carton au début.

Même si elle se nourrit de nombreux autres ressorts plus classiques, commentaires politiques, relations psychologiques, tensions émotionnelles, rebondissements dramatiques, l’enquête sur les conditions dans lesquelles un jeune manifestant a été grièvement blessé par un tir de flash-ball impressionne et passionne par le détail des procédures et des moyens techniques mobilisés.

La multiplicité et l’hétérogénéité des sources, les manières de pouvoir ou pas s’en servir et les relier, les niveaux d’interférences de forces hétérogènes, ne relevant pas du même domaine et pourtant entrant en résonance ou en conflit, est le carburant le plus efficace pour la trajectoire du film.

Et c’est d’y avoir donné accès qui permet, à la fin, ce que dit l’enquêtrice à sa supérieure, dépliant explicitement les ressorts qui ne sont pas seulement ceux du récit, ou d’un événement précis, mais qui sont au principe même de ce qui fait société, ou devrait le faire, et y parvient de moins en moins.

Le film de l’auteur de La Nuit du 12 est porté notamment par Léa Drucker impressionnante, pour la deuxième fois en tête d’affiche d’un film important de cette édition du Festival après L’Intérêt d’Adam.

Elle y incarne moins une personne, ou même un personnage (de fiction) qu’une idée –la Vérité, la Justice– et il faut en effet toute la force de l’actrice pour que cela ne paraisse pas trop abstrait. En cela, plus encore que comme reconstitution des fameux «faits réels», Dossier 137 à la fois décrit et interroge un état des choses qui est, lui, tout à fait contemporain.

«Eddington» d’Ari Aster

Cette fois ce n’est plus le séisme «gilets jaunes» à l’échelle française, mais le maelström Covid à l’échelle de l’Amérique profonde dont le quatrième film de l’auteur de Midsommar ranime la mémoire, sur un mode de grand guignol déglingué et hyper violent.

Dans une bourgade du Nouveau Mexique où doit bientôt avoir lieu l’élection ou réélection du maire, le port du masque imposé par les autorités mais refusé par le shérif sert de premier détonateur à une succession d’affrontements qui iront du coup de gueule à la gifle, et d’un coup de feu à un massacre à la mitrailleuse lourde.

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Le shérif (Joaquin Phoenix) face au maire (Pedro Pascal) dont il convoite le poste. | Metropolitan FilmExport

Au passage sont convoqués les délires complotistes, liés ou pas à la pandémie avec une passion pour la pédophilie et pour le mysticisme, le mouvement Black Lives Matter, les emballements des réseaux sociaux, l’usage délirant des armes à feu, l’invasion manipulée par des intérêts locaux des data centers prédateurs, le conflit avec les communautés amérindiennes, le gouffre sans fond des protestations et contre-protestations de tous les groupes et sous groupes, y compris contre eux-mêmes… (…)

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Cannes 2025, jour 3: «Put Your Soul on Your Hand and Walk», Tom Cruise, «Sirāt», triangulation festivalière

Sous les bombes, le rire de Fatima Hassouna, acte politique.

Le film de Sepideh Farsi et la tragédie qu’il évoque, le spectacle de sa vedette sur la Croisette plus encore que celle de «Mission impossible» et le film magnifique d’Óliver Laxe matérialisent à l’extrême ce qui fait la force du festival.

Ce sont, dans leur extrême hétérogénéité, comme trois bornes repères de ce qui caractérise le Festival de Cannes. Soit une œuvre radicale dans sa forme et engagée dans son époque, qui se trouve submergée par la violence de cette même époque, un pur phénomène de prestige médiatique et une grande œuvre de cinéma portant à incandescence les puissances de cet art, conte mythologique paraissant hors du temps et pourtant en puissant écho à celui-ci.

La contiguïté dans le temps et dans l’espace (même jour dans les quelques arpents où se concentre tout le festival) souligne à l’évidence combien ces trois objets sont différents. On aurait tort de les croire appartenir à des mondes différents. C’est au contraire comme composantes d’un seul monde, le nôtre, qu’ils prennent leur sens et ont des effets.

«Put Your Soul on Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi (sélection ACID), du miracle au crime

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatima Hassouna, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice Sepideh Farsi, quand elle croyait pouvoir présenter ce film en compagnie, à distance sans doute, de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, Sepideh Farsi est cependant très présente dans de nombreux lieux où la souffrance des humains se concentre. Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de la jeune photojournaliste et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, elle a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui est présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Dans le film, Fatima Hassouna est une personne vivante, une journaliste et une artiste.

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de la jeune femme et de dix membres de sa famille par l’armée israélienne, au milieu du mois d’avril à Gaza– a suscité une légitime émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre. Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatima Hassouna et l’ampleur du crime de masse qui continue de se perpétrer chaque jour en Palestine que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

En partie composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe, il est dominé par ce sourire que la jeune femme arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés. On songe à cette scène de Je suis toujours là de Walter Salles où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres.

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis un an et demi sur les quartiers habités, Fatima Hassouna n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, elle est une personne vivante, une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué près de 200 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre– et une artiste. Elle est aussi une jeune femme, qui allait se marier quelques jours après.

Pour toutes ces raisons, il est à espérer que ce meurtre ne fasse pas disparaître celle qui en a été victime, précisément sous le seul statut de victime. Tout le film de Sepideh Farsi, y compris dans la part faite aux petits moments du quotidien, d’un côté et de l’autre de communications toujours instables, contribue à ce qu’incarnait cette jeune femme et continue obstinément d’exister.

Portant à incandescence une forme cinématographique qui s’est développée ces dernières années –le documentaire à partir de captations d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones–, Put Your Soul on Your Hand and Walk est aussi un moment remarquable de l’extension du domaine de la prise en compte du réel par le documentaire.

C’est à cet égard un paradoxe de cette édition du Festival de Cannes: alors que les précédentes années ont vu la Croisette accueillir un nombre croissant de documentaires de grande qualité, souvent très innovants dans les formes mobilisées (songeons aux Filles d’Olfa, à Little Girl Blue, à An Unfinished Film (Chroniques chinoises), à Occupied City, à Jeunesse, à Man in Black, à L’Histoire naturelle de la destruction, etc.), l’édition 2025, pourtant si directement en relation avec l’état du monde, réserve une maigre place aux documentaires.

Put Your Soul on Your Hand and Walk

De Sepideh Farsi

Avec Fatima Hassouna

Durée: 1h50

Prochainement en salles

Et pendant ce temps-là, Tom Cruise

Obscène? Absurde? Ou peut-être juste à l’autre bout du microcosme festivalier, utile à le faire fonctionner selon son mode d’existence propre, la présentation en grand apparat de Mission: Impossible – The Final Reckoning. N’ayant pas vu le film, on n’en dira rien ici. Chacun des précédents épisodes ayant été moins bon que le précédent, disons que l’attente n’est pas très élevée, ce qui n’empêchera pas d’aller le voir plus tard, de retour de la Croisette.

Le sujet ici n’est pas le film (qui n’est pas Mission impossible 7, mais la deuxième partie de Mission impossible 6, de très médiocre mémoire), mais Tom Cruise lui-même et le déploiement de fastes l’accompagnant. Dans le lobby des palaces, il se raconte que la Paramount aurait acheté sept avions privés et deux hélicoptères pour l’occasion, il va en falloir de l’affichage écologique vertueux après ça…

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Sans illusion ni fétichisme naïf, il faut redire ici que le Festival de Cannes a aussi besoin de ça, de cette excitation pour des stars et des grosses machines spectaculaires.

Il faut rappeler que si Cannes peut aider à ce que le film de Sepideh Farsi et ce qui est arrivé à Fatima Hassouna, que ce qui continue d’arriver aux hommes, aux femmes et aux enfants de Gaza et de Cisjordanie écrasés par le talon de fer israélien, gagnent en visibilité quand tout a été fait pour les invisibiliser, cela passe, aussi paradoxal et éventuellement déplaisant que cela paraisse… par ce déploiement de fastes techno et glamour, ce culte de la personnalité et ces récits formatés par une industrie tristement peu inventive.

«Sirāt» d’Óliver Laxe (en compétition), l’odyssée par temps d’apocalypse

Et puis voici, surgissant dans un décor d’aube ou de fin des temps, la fureur et la tendresse, la beauté et l’horreur. Face aux falaises rouges du désert marocain se sont dressées les falaises noires des murs d’enceintes, devant lesquels bientôt entrent en danse, entrent en transe des raveurs du bout du monde. (…)

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Cannes 2025, jour 2: d’autres ouvertures

Un moment de joie au milieu des épreuves pour les belles personnes qui peuplent Promis le ciel.

«Promis le ciel» d’Erige Sehiri, «L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel et «Enzo» de Laurent Cantet et Robin Campillo ont ouvert respectivement les sections Un certain regard, la Semaine de la critique et la Quinzaine des cinéastes.

«Promis le ciel», d’Erige Sehiri (Un certain regard)

Parmi les multiples plaisirs qu’un film est capable d’offrir, figure la possibilité d’avoir l’air posé sur des rails prévisibles, de paraître répondre à un programme ou à un cahier des charges (la définition de ce qui est à la base des séries) et de le voir bifurquer, s’envoler, se cristalliser sur des points qui semblaient marginaux ou superflus.

Ainsi va le très vivant deuxième long-métrage d’Erige Sehiri, réalisatrice franco-tunisienne découverte en 2022 avec Sous les figues, après que ses trois héroïnes ont recueilli une petite fille, orpheline rescapée d’un naufrage en mer Méditerranée.

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

S’attacher au sort de trois femmes venues d’Afrique subsaharienne et coincées à Tunis, alors qu’elles cherchent à atteindre l’Europe, est porteur de multiples et légitimes mises en récit du sort des personnes subissant cette forme d’exil.

Femmes noires en pays arabe, Marie, Naney et Jolie sont victimes de formes de racisme, qui pour une part anticipent ce que l’on sait qu’elles subiront de l’autre côté de la Méditerranée si elles y parviennent, et pour une part sont spécifiques à cette situation.

Cette dualité contribue à déplier les relations entre les trois femmes, tandis que monte l’hostilité antimigrants attisée par les autorités et les médias en Tunisie, où comme ailleurs ils font office de boucs émissaires.

Mais bien d’autres composantes enrichissent le récit, à commencer par la singularité de ces trois femmes, très différentes entre elles, mais aussi le rapport à la religion (chrétienne en terre d’islam), la situation sociale et les imaginaires de chacune.

La communauté protestante que dirige Marie, les stratégies de survie transgressives de Naney et la croyance dans la singularité de son statut d’étudiante de Jolie sont les points de départ de ramifications qui se croisent et se nouent de multiples façons.

À cette richesse des thèmes s’ajoute la force singulière de l’interprétation des trois actrices, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney, qui contribuent grandement à faire de Promis le ciel une très belle entrée en matière pour Un certain regard, section officielle du Festival de Cannes, désormais dévolue aux jeunes cinéastes.

«L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel (Semaine de la critique)

On passera ici sans s’attarder sur le nouveau film d’horreur familiale de Sophie Letourneur, L’Aventura, en ouverture de la sélection ACID. La réalisatrice de La Vie au ranch (2010) inflige ici un deuxième épisode (et ce n’est pas fini) des vacances de sa petite famille en Italie, cette fois en Sardaigne. Il y a un public qui trouve plaisir à cet étalage de laideur autocomplaisante, grand bien lui fasse. L’ACID réserve chaque année de très belles découvertes, on attend donc sereinement la suite.

L’Intérêt d’Adam, deuxième long-métrage de la cinéaste belge Laura Wandel, présenté en ouverture de la Semaine de la critique, est coproduit par Les Films du Fleuve, la société de production des frères Dardenne. On y songe dès lors que la manière de filmer l’infirmière Lucie, puissamment incarnée par Léa Drucker, fait immédiatement penser à la façon dont était filmée Émilie Dequenne dans Rosetta (1999).

D’où une pensée émue pour l’actrice disparue le 16 mars à l’âge de 43 ans, à qui la cérémonie d’ouverture avait la veille réservé un bel hommage. Mais c’est pour aussitôt vérifier que Laura Wandel fait de ce dispositif de tournage tout autre chose.

Tout simplement parce que Lucie (à l’opposé de Rosetta) est en permanence dans l’interaction avec les autres. Les autres, ce sont les enfants hospitalisés dans son service de pédiatrie, leurs parents, ses collègues. Les autres, ce sont surtout le petit Adam et sa maman, Rebecca, elle aussi remarquablement jouée par Anamaria Vartolomei.

Un concentré d'émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l'enfant et l'infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

Un concentré d’émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l’enfant et l’infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

La relation fusionnelle entre la mère, isolée et obsédée par son enfant, a causé des carences alimentaires chez le petit, du fait du régime qu’elle lui impose. Le comportement de cette jeune femme qui ne sait plus être rien d’autre qu’une mère et la relation du petit garçon avec elle relèvent de ce qu’on s’est mis à appeler «l’emprise».

Face à eux deux, face au fonctionnement réglementé de l’hôpital et des autres administrations en charge de l’enfance, Lucie se démène avec une générosité et une énergie qui atteignent une telle intensité qu’elles finissent pas susciter à leur tour un trouble, une inquiétude. (…)

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Cannes 2025, jour 1: la violence du monde en ouverture, le cinéma quand même

Juliette Binoche au moment où elle prononce le nom de Fatima Hassouna, qui aurait dû être dans la salle mais a été assassinée par l’armée israélienne/Capture d’écran France TV

Jamais le premier festival du monde ne s’était ouvert si explicitement sous le signe des crises contemporaines, avec surtout en ligne de mire Gaza et Donald Trump. Puis les projections ont commencé.

D’ordinaire, les cérémonies d’ouverture du Festival de Cannes privilégient les paillettes, les robes somptueuses, la présence des stars et la promesse d’une dizaine de jours de fête consacrés aux films. Pour la 78e édition, qui a lieu du mardi 13 au samedi 24 mai, rien de tout cela n’a manqué. Mais de manière très inhabituelle, au moins à ce moment de la manifestation, la violence du monde dans ses formes les plus actuelles et les plus criminelles aura occupé le devant de la scène.

Maître de cérémonie d’un soir, l’acteur Laurent Laffite a chanté, avec le sourire, l’éloge de ses consœurs et confrères, mais surtout dénoncé les menaces liées à la présidence de Donald Trump, les attaques dans de nombreux pays contre les femmes et contre les communautés LGBT+. Rappelant que le «chef de guerre» Volodymyr Zelensky avait d’abord été acteur, il a martelé l’importance du mot «citoyen», accolé aux films comme à ceux qui les font.

Présidente du jury, Juliette Binoche –tout de blanc vêtue– paraissait par son apparence revendiquer de prêcher une urgence trop immédiate, trop vitale pour s’embarrasser de deuxième degré. Désignant nommément «guerres, misère, dérèglement climatique, misogynie primaire, ces démons de nos barbaries», ces phénomènes qui condamnent «les plus faibles, les otages, les prisonniers, les noyés», en particulier dans cette mer devant laquelle trône le Palais des festivals à Cannes.

Elle a ensuite rappelé l’assassinat par l’armée israélienne de la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouna, tuée avec dix membres de sa famille le 16 avril 2025 à Gaza, au lendemain de l’annonce de la sélection du film Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, qui lui est consacré et qui a été retenu dans la sélection ACID.

Au matin de l’ouverture du Festival, mardi 13 mai, était parue une tribune dans le journal Libération –«À Cannes, l’horreur de Gaza ne doit pas être silenciée»– signée par quelque 380 personnalités du cinéma mondial, dont Pedro Almodóvar, David Cronenberg, Costa-Gavras, Xavier Dolan, Aki Kaurismäki et de nombreux cinéastes et comédien·nes sélectionné·es cette année.

Robert De Niro, recevant une Palme d’or d’honneur des mains de Leonardo DiCaprio en même temps que l’ovation du public, n’a pas été en reste. Il a dénoncé dans la présidence de Donald Trump «une menace contre la démocratie, qui ne concerne pas que l’Amérique», appelant à la combattre sans attendre; tout en affirmant que la manière dont le Festival de Cannes rassemble les artistes et les met à l’honneur en fait «une menace pour les autocrates et les fascistes de ce monde».

Une place pour le Festival sous le vent des douleurs

La question n’est évidemment pas de l’efficacité immédiate de Cannes, du cinéma, des artistes pour venir à bout du «vent des douleurs» évoqués par Juliette Binoche et vaincre ceux qui les font souffler. Ni Vladimir Poutine ni Benyamin Netanyahou n’ont dû trembler s’ils ont eu connaissance de tels propos, et De Niro comme Binoche le savent bien. Et on pourra toujours trouver futiles les prises de parole de ce type, dans ce contexte. Il n’empêche, a minima, il y a bien la prise de conscience d’un changement d’époque et il aurait été infiniment plus futile encore que le Festival n’en prenne pas acte.

Il va lui rester à faire, dans ce monde là tel que l’ont évoqué les trois prises de parole de la première soirée, son travail de Festival de Cannes. Avec l’hypothèse que le cinéma, y compris par ses manières d’exister dans ce cadre particulier, fabrique des espaces d’émotions et de pensée qui, à leurs manières multiples et singulières, ont affaire avec l’état du monde et ses bien réelles tragédies. Et y compris lorsque les films semblent concerner tout autre chose.

Si Cannes a un rôle à jouer, c’est par son impureté même. Rendez-vous artistique où apparaissent ou se confirment les plus grands auteurs du monde entier, il est aussi une vitrine glamour de première magnitude et le plus important marché du film (qu’il s’agisse de réalisations existantes ou en projet), ainsi que l’occasion de promouvoir divers agendas politiques ou de société avec une visibilité particulière.

Cannes, ce sont des centaines de rendez-vous entre organisations professionnelles, associations, responsables de festivals, enseignants, organismes publics liés au cinéma, groupes de pression ou de réflexion (ou les deux). À la fois Rubik’s Cube, bloc-repère à la 2001, L’Odyssée de l’espace et diamant multifacette scintillant, le Festival de Cannes tire sa force de cette complexité même.

On parle ici de la compétition qui décerne la récompense festivalière la plus cotée, la Palme d’or, mais aussi de trois autres sélections officielles –hors compétition, Un certain regard, Cannes Première– et des trois sélections parallèles: la Quinzaine des cinéastes, la Semaine de la critique, la sélection ACID). Soit, cette année, 110 nouveaux longs-métrages. Et il y a aussi les courts, les films du patrimoine, la VR…

Moins de Français, plus de femmes

La 78e édition du rendez-vous cannois se présente avec quelques évolutions notables, à commencer par un net recul de ce qui était devenu une de ses tendances les plus lourdes et les plus critiquables: la surreprésentation des films français.

Qu’ils soient seulement trois en compétition officielle est un signe important. Et il est significatif que deux d’entre eux soient signés par des –jeunes– femmes, Hafsia Herzi et Julia Ducournau. En ce qui concerne la présence des femmes en sélection, on peut apprécier de deux manières les efforts entrepris depuis une décennie.

Soit on considère qu’avec globalement environ 30% de femmes réalisatrices, on est encore loin de la parité souhaitable et qu’il incombe à la vitrine la plus visible de jouer un rôle actif pour promouvoir l’égalité, soit on admet que le Festival est dans son rôle, en reflétant un état de la production mondiale où les femmes restent une minorité.

En tout cas, alors que l’onde de choc #MeToo demeure très perceptible en France avec plusieurs procès très médiatiques en cours ou en à venir dans le milieu cinématographique, il est incontestable que le délégué général Thierry Frémaux se soucie d’émettre des signaux positifs, avec des réalisatrices en ouverture de la section Un certain regard –la Franco-Tunisienne Erige Sehiri– comme de la compétition officielle, qui débutait ce même mardi soir avec le premier film d’une jeune cinéaste, Amélie Bonnin, présenté hors compétition (lire ci-dessous).

La Semaine de la critique et l’ACID ouvrent aussi avec un film réalisé par une femme, respectivement L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel et L’Aventura de Sophie Letourneur. Alors que la Quinzaine des cinéastes a choisi de rendre hommage à un réalisateur récemment disparu, Laurent Cantet, en ouvrant avec Enzo, le film qu’il avait conçu, mais que la mort l’a empêché de tourner, la réalisation ayant été assumée par son ami Robin Campillo.

Les membres du jury du 78e Festival de Cannes arrivent avant la cérémonie d'ouverture, le 13 mai 2025. De gauche à droite: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l'actrice américaine Halle Berry, l'acteur américain Jeremy Strong, l'actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l'actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l'écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Inclusif et divers par les origines et les idées du cinéma qu’ils et elles incarnent, les membres du jury: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l’actrice américaine Halle Berry, l’acteur américain Jeremy Strong, l’actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l’actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Place aux jeunes!

En compétition officielle, si l’on retrouve évidemment, et à bon droit, des habitués de la Croisette et des grands festivals internationaux comme les frères Dardenne, Mario Martone, Jafar Panahi, Richard Linklater ou Wes Anderson, la sélection accueille également des signatures singulières, comme celles d’Óliver Laxe, Oliver Hermanus et Ari Aster, sans oublier Kelly Reichardt, qui n’est plus une débutante, mais qu’on rêve de voir enfin consacrée à la place qu’elle mérite.

Depuis deux ans, la section Un certain regard est dédiée aux talents émergents, avec en particulier neuf premiers films sur les vingt sélectionnés. L’attente est élevée, côté films français l’année écoulée ayant vu apparaître un nombre important de premiers films de grande qualité (Vingt dieux, Les Fantômes, Le Royaume, Le Procès du chien, Nicky…) pour la plupart découverts au précédent Festival de Cannes, surtout dans les sections parallèles. Parmi celles-ci, la Quinzaine des cinéastes privilégie elle aussi massivement les réalisateurs pas encore confirmés, à l’exception de Christian Petzold et de Nadav Lapid.

Sur une autre face de la planète cannoise, côté paillettes et tapis rouge, la présence du nouvel épisode de Mission impossible et en principe de Tom Cruise est le coup d’éclat du patron du Festival cette année, déférence gardée envers Spike Lee, Ethan Coen, Isabelle Huppert dans La Femme la plus riche du monde et Jodie Foster dans Vie privée, tous présentés hors compétition.

À l’intersection de ces trois problématiques –questions de genre, nouveaux talents et star-système– la sélection réussit un doublé avec la présence comme réalisatrices de leur premier film de Scarlett Johansson et de Kristen Stewart.

«Partir un jour», d’Amélie Bonnin

Dans un esprit comparable pour ce qui est de l’émission de signaux, mais de manière un peu étrange, le film d’ouverture, Partir un jour (qui sort en salles simultanément), laisse un sentiment mitigé.

Premier long-métrage de la jeune réalisatrice Amélie Bonnin, il marque aussi les débuts de la chanteuse Juliette Armanet dans un premier rôle au cinéma. Elle y est extrêmement convaincante en lauréate de «Top Chef» s’apprêtant à ouvrir un restaurant parisien haut de gamme, mais retournant à ses racines populaires dans le routier provincial tenu par ses parents.

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu'il n'y paraît. | Pathé Films

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu’il n’y paraît. | Pathé Films

Ce qu’inspire le film se dédouble selon qu’on le considère pour lui-même, ou pour la position très particulière où il a été placé: en ouverture d’un grand festival international. Pour lui-même, Partir un jour oscille entre le schématisme un tantinet démago du processus de transfuge de classe qu’incarne Cécile (Juliette Armanet) et les beaux moments d’interactions de l’héroïne, notamment avec ses parents (Dominique Blanc et François Rollin).

Jouant plusieurs fonctions (refuge, commentaire, respiration) dans le déroulement du récit, les chansons issues d’un florilège de la variété française scandent le processus de réconciliation de la jeune cheffe avec ses origines.

Le scénario se garde de tomber dans les pièges les plus grossiers de ce que le récit aurait de rétrograde, sinon de réactionnaire. Mais la construction de l’ensemble, loin d’être déplaisante, n’a pas assez de singularité ni d’énergie pour qu’on ne cesse d’y percevoir les échos de La Passion de Dodin Bouffant (l’art de la cuisine à la française), de Vingt dieux (le rapport à la ruralité avec bonne place aux trials motorisés), l’usage de chansons célèbres déboulant en pleine fiction, procédé auquel On connaît la chanson d’Alain Resnais donna naguère ses lettre

s de noblesse.

Mitigé, le sentiment inspiré par le long-métrage d’Amélie Bonnin est en outre compliqué par la position officielle dans laquelle il se trouve. Devant le public cosmopolite du Festival de Cannes, il risque de sembler excessivement «franco-français», les chansons comme les autres références culturelles mobilisées par le film, par exemple lors d’un jeu de mime pour représenter des personnalités complètement inconnues du reste du monde.

Partir un jour

De Amélie Bonnin
Avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, François Rollin, Tewfik Jallab, Dominique Blanc, Mhamed Arezki, Pierre-Antoine Billon, Amandine Dewasmes
Durée: 1h38
Sortie le 14 mai 2025

À voir au cinéma : «Les Enfants rouges», «L’Effacement», «Leila et les loups», «Soudan, souviens-toi»

 
L’élan de joie libératrice qui a traversé le mouvement populaire ayant renversé une dictature, dans Soudan, souviens-toi.

Les films de Lotfi Achour, Karim Moussaoui, Heiny Srour et Hind Meddeb s’étendent des montagnes arides du Sud tunisien aux quartiers chics d’Alger, de l’histoire longue des femmes arabes en lutte à la révolution soudanaise.

Le dernier mercredi avant l’ouverture du Festival de Cannes, qui a lieu le 13 mai, est une des moins bonnes dates de sortie pour un film. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de remarquer que c’est ce 7 mai que se retrouvent quatre films dont les auteurs et autrices sont arabes?

Sur les écrans, les réalisations de Lofti Achour, de Karim Moussaoui, de Heiny Srour et de Hind Meddeb s’inscrivent dans des styles, des approches et des thématiques extrêmement variés. Et ce qui définit ces cinéastes ne se résume certainement pas à une quelconque étiquette, ni même à une origine nationale, ou à une «appartenance» régionale, culturelle ou linguistique.

Inscrits dans des territoires et dans des processus historiques, ces films signés de réalisateurs et réalisatrices ouverts sur la complexité du monde et la multiplicité des enjeux sont d’autant plus dignes de se faire écho que rien ne leur serait plus contraire que de les enfermer dans un même sac ou une même case.

Dans la contiguïté plus ou moins fortuite de la distribution en salle, ils n’en composent pas moins, de facto, une impressionnante vision kaléidoscopique d’un monde, le nôtre, marqué de formes multiples de violence, d’inscriptions diverses et toutes dramatiques dans l’histoire, histoire au long cours comme histoire contemporaine.

«Les Enfants rouges» de Lotfi Achour

Seul le cinéma est capable de rendre à ce point sensible ce qui relie des choses, des humains, des comportements et des situations. À la fois miraculeuse et comme évidente est la matérialité commune des paysages arides de la montagne du Sud tunisien, des corps de ceux qui y vivent, du dénuement de leurs villages, de la rudesse des rapports entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les aînés et les cadets.

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Alors que le jeune berger Nizar et son petit frère Achraf mènent le maigre troupeau de leur famille parmi les rocs et les épineux, c’est immédiatement cette âpreté des êtres et des relations qui se ressent, et à laquelle appartiennent aussi les jeux et les rêves des deux adolescents.

Elle marquera ensuite l’ensemble des rapports entre les autres membres de cette petite collectivité, heurtée de plein fouet par deux formes de brutalité extrêmes, bien qu’apparemment opposées.

La rencontre des jeunes bergers avec un groupe de djihadistes ultraviolents, plus tard l’irruption dans leurs habitations déshéritées de la police et des médias enfin venus d’une ville, d’un monde qui les ignore, et continue de les mépriser même si une tragédie les a frappés, trament la tension intense qui parcourt le deuxième long métrage du réalisateur tunisien, film qui fut une des belles découvertes du Festival de Locarno l’été dernier.

Achraf, l'enfant survivant, et l'amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Achraf, l’enfant survivant, et l’amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Dans le désert, dans la montagne, dans le hameau isolé se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Plus encore que l’événement atroce, et qui fait écho à des faits effectivement advenus, autour duquel se déploie Les Enfants rouges, c’est ce cosmos brûlant et complexe, vibrant de vie, à la limite de la rupture, d’espoirs ténus et de pressions de forces hostiles de différentes natures, qui porte le film au-delà de la chronique des violences ordinaires que subissent, là comme en tant d’autres lieux, les plus démunis.

Ici le réalisme extrême et le fantastique ne sont pas des catégories esthétiques ou des genres cinématographiques. Ce sont des composants effectifs d’une manière d’exister que la mise en scène sait faire advenir pour ce qu’elle est, jusque dans l’épreuve sanglante qui la frappe.

Une manière d’être à la fois subie et revendiquée, terriblement dure et riche de formes de rapports à soi-même, aux autres et à ce qui, bêtes et arbres, chaleur torride et ombres, insiste de toute sa vie corporelle, de son imaginaire et de son énergie, rebelle aux forces de mort comme le sont les chiens et les sources aux conditions climatiques infernales.

Les Enfants rouges
de Lotfi Achour
avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni
Durée: 1h38
Sortie le 7 mai 2025

«L’Effacement» de Karim Moussaoui

Fils d’un cacique d’une nomenklatura sclérosée, Reda habite la somptueuse villa d’un quartier chic d’Alger, mi-profiteur du statut de son père, mi-serviteur de celui-ci. Incertain de sa place et de ses désirs, rétif aux comportements de jouisseur parasite et désinvolte de son frère comme au rigorisme de façade d’une société verrouillée, il finit par disparaître à ses propres yeux, faute de trouver un sens à son existence.

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Seules des expériences extrêmes, dans un cadre particulier –le service militaire, la guerre contre les djihadistes–, semblent pouvoir lui offrir des réponses, aussi brutales que sans issue, avant la rencontre d’une femme incarnant une autre manière d’être au monde que ce qu’il a connu toute sa vie. Mais avec possiblement d’autres illusions, ou d’autres erreurs.

Fable philosophique autant que chronique sociale, le nouveau film longtemps attendu du réalisateur des Jours d’avant et d’En attendant les hirondelles observe la dégénérescence de l’organisation sociale algérienne, dans le sillage de la trahison des idéaux de l’indépendance par les élites qui en sont issues, et les impasses auxquelles est confrontée la génération suivante.

Riche de multiples notations sur des réalités plus complexes que les clichés qui en circulent, le film effleure le domaine du fantastique, avec le reflet de Reda qui n’apparait plus dans les miroirs, du film de guerre avec les épisodes d’affrontement dans le désert, et du thriller très noir avec un final pétaradant. (…)

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«Les Linceuls», paradoxal monstre de douleur

Karsh (Vincent Cassel) et Terry (Diane Kruger), découvrant ce qu’il est advenu du corps de Rebecca.

Le film de David Cronenberg invente une élégante techno-fable du deuil, à laquelle le cinéaste canadien inflige ensuite d’étranges tourments.

Dans certaines régions d’Afrique, il est d’usage de se saluer avec la formule «comment ça va avec la douleur?» –Raymond Depardon en fit autrefois le titre d’un film. Avec la douleur, sa propre douleur, ça ne va pour personne, nulle part.

Mais lorsque l’on est riche, puissant et savant, il est possible d’en fabriquer un artefact, fût-il au sens strict monstrueux. Et c’est ce que fait Karsh, homme d’affaires et scientifique, affublé d’un nom où résonnent à la fois les échos de Crash et de «cash». Lorsque l’on est un cinéaste reconnu, il est possible d’en fabriquer un film, lui aussi au sens strict monstrueux.

Monstrueux en ce qu’il est destiné à être montré (c’est le sens originel du mot «monstre») et parce qu’il concerne le fait de montrer, de rendre visible (ce qui n’est pas supposé l’être). Et monstrueux en ce qu’il est un assemblage «contre-nature» d’éléments hétérogènes.

Quelle nature? La nature biologique, celle qui organise les corps –en particulier les corps humains– et leurs transformations selon un cycle réglé. Mais aussi la nature culturelle, si l’on peut dire, celle qui gère les rapports entre le vivant et le mort, le montré et le caché, le public et l’intime. Soit tout ce que transgressent, chacun avec ses outils, le personnage de Karsh et le réalisateur David Cronenberg.

Élégant et glacial, Karsh est inconsolable de la mort de sa femme, Rebecca. De cette incapacité à surmonter cette perte, il a fait un business prospère, grâce à des technologies qui permettent de voir, en temps réel sur son smartphone, l’évolution du corps des défunts, de rester en contact visuel avec eux, après qu’ils ont été enterrés dans des lieux équipés de dispositifs vidéo perfectionnés et connectés.

Le film pose comme acquis qu’il y a, dans le monde entier, des gens fortunés prêts à payer pour cela. Il est bien possible que ce soit le cas. Aux confins du voyeurisme morbide, de la tech et de la financiarisation globalisée, on voit comment un scénario «cronenbergien» pourrait ainsi émerger du deuil bien réel du cinéaste canadien. Il est en effet de notoriété publique que David Cronenberg a affronté dans une douleur extrême la mort, en 2017, de sa femme Carolyn, qui était aussi sa plus proche collaboratrice comme productrice depuis Chromosome 3 en 1979.

Les Linceuls mobilise donc une certaine approche de la «question des images», plutôt du côté de ceux qui les regardent (les spectateurs, donc) que de ceux qui les créent, par exemple les cinéastes. Au centre du film, se creuse le vertige inépuisable de la pulsion scopique, où s’engouffrent ensemble Éros et Thanatos.

Simultanément, le film mobilise aussi les effets possibles des technologies, avec une part singulière dédiée à l’intelligence artificielle (IA) et la fantasmatique associée aux rapports érotisés avec les machines. Autant de motifs qu’on ne s’étonne pas de retrouver chez l’auteur de Vidéodrome (1983), de La Mouche (1986), de Faux-semblants (1988), de Crash (1996), d’eXistenZ (1999), des Promesses de l’ombre (2007) ou de Cosmopolis (2012).

Sur cette voie, la première partie des Linceuls est stimulée par une rigueur graphique impeccable, où se font écho l’apparence de Vincent Cassel –qui, à l’écran, semble être un avatar stylisé de lui-même– et les architectures épurées des cybercimetières de Karsh, le design des corps en décomposition et celui des costumes de samouraïs de la vision ultime.

Le vidéo-parc d'attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

Le vidéo-parc d’attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

De l’épure à la surenchère

On s’interroge sur ce qui se produit ensuite, avec l’introduction en force d’autres ingrédients, eux-mêmes aussi issus de la palette de David Cronenberg. (…)

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