«Un grand voyage vers la nuit», expérience hallucinée

Cette femme que joue Tang Wei est-elle vraiment Qiwen, qui obsède Luo?

Le deuxième long-métrage du réalisateur chinois Bi Gan accompagne la quête amoureuse et mélancolique d’un homme dans ce qui n’est peut-être qu’un songe.

Il y a eu un crime. Une fuite. Un amour brisé. C’était ailleurs, ou avant. C’était un rêve, ou un film.

Il y a un homme, Luo. Il est en danger, mais il revient affronter des fantômes, essayer de retrouver un spectre: le souvenir de la femme aimée, Qiwen. Mais pas comme un souvenir, comme une femme.

Il fait nuit, il fait chaud et humide. Parfois, il pleut à l’intérieur des maisons. Les lumières sont basses, vertes et rouges, les sons étouffés. Il semble que le poids des objets soit différent.

Le premier long-métrage du jeune poète Bi Gan, Kaili Blues, était un road movie sidérant, qui l’a immédiatement propulsé sur le devant de la scène internationale du cinéma d’auteur. Son deuxième film est davantage un film trip, expérience hallucinatoire servie par un art singulier des sensations.

Il n’est pas difficile de rattacher Un Grand Voyage vers la nuit à un héritage artistique où les plans-séquences hypnotiques et pluvieux de Nostalghia d’Andreï Tarkovski occuperaient une place de choix à côté d’une certaine tradition –opiacée?– chinoise: Wong Kar-wai bien sûr, et surtout 2046, mais aussi Suzhou River, qui avait révélé Lou Ye, ou certains aspects de l’œuvre de Hou Hsiao-hsien, en particulier Millenium Mambo.

Luo (Huang Jue), celui qui voyage à travers sa mémoire, ses fantasmes et ses peurs.

Voix off envoûtante et 3D immersive

Psalmodiant des informations lacunaires, la voix off, hypnotique et suggestive, joue un rôle majeur dans l’enclenchement de ces processus de dérives en état de demi-veille.

Et c’est tout un dispositif sensoriel et émotionnel qui se déploie durant la première partie du film, où il est évident que le récit, au sens de succession d’événements plus ou moins anecdotiques, importe beaucoup moins que l’état dans lequel le film invite à se plonger.

La deuxième partie cherche à aller encore plus loin, ou plus profondément. Bi Gan invente les possibilités d’un rêve dans le rêve, en recourant à une stratégie singulière, un unique plan-séquence de plus d’une demi-heure en 3D.

La quête d’une femme aimée, perdue, rêvée peut-être, entraîne dans des territoires mystérieux, que rend plus vertigineux ce fort peu réaliste relief, surgi aux deux tiers de la projection.

Images subliminales et impressions venues du passé, réel ou non.

On croirait l’emploi de cette technologie aux antipodes de l’usage que le grand spectacle hollywoodien a essayé d’imposer au cours de la dernière décennie, sans vraiment y parvenir. Mais l’écart n’est pas forcément si grand qu’on le croit.

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«Milla», celle qui est là

Au-delà de la chronique et du fantastique, le deuxième film de Valérie Massadian capte l’aura intense et vibrante d’une jeune femme au fil de son quotidien.

Elle est là, Milla. Une jeune fille, une humaine sans âge, une extraterrestre venue du futur. Surgie du côté opaque d’une planète lunaire, qui serait aussi la Terre.

Ça se passe ici, maintenant. Mais un ici et maintenant comme un chant sauvage, un bond de côté. Valérie Massadian filme de là.

Pas une personne, pas un personnage

La mer, le village sur la côte de la Manche, la maison pourrie mais quand même protectrice, les cafés tristes, les larcins pour manger, le travail, le garçon rebelle, la mort, le bébé, c’est une vie? Non.

La vie, c’est elle, Milla. Pas parce qu’elle fait des choses surprenantes ou spectaculaires, encore moins parce qu’elle «représenterait» quelque chose –comme si on savait ce que ça veut dire.

Le deuxième film de Valérie Massadian –cinéaste sidérante révélée il y a sept ans avec une météorite au nom de toute petite fille, Nana– défie les règles de la chronique sociale et de la romance comme les jeux convenus avec les codes du fantastique ou du lyrisme, les constructions de métaphores.

Marginale, enfantine, amante, femme de ménage, fêtarde, marchande de fruits, maman…. Milla n’est pas une personne, comme dans les documentaires, et pas un personnage, comme dans les fictions. Elle est une existence, une vibration.

Elle est ronde, elle est blonde, elle est silencieuse. Ni petite fille, ni ado, ni femme –ou tout cela ensemble, mais de biais, un peu en retrait. Elle est bouleversante de n’être comparable à rien ni personne, anti-cliché comme on dit antimatière. (…)

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Découvrir sans délai le bonheur puissance 3 de «Paterson»

Chronique d’une vie quotidienne dans une petite ville d’aujourd’hui, le film de Jim Jarmusch en révèle les ressources infinies de beauté, d’humour et d’émotion.

«On a plein d’allumettes à la maison.» Paterson marche dans les rues de Paterson. Il va commencer sa journée de travail, chauffeur de bus. Il pense à une phrase de la jeune femme charmante qui partage sa vie. Cette phrase s’écrit sur l’écran. Ce n’est plus une réplique de la vie quotidienne, c’est la première ligne d’un poème. Paterson est poète. Jim Jarmusch est poète. Paterson est un poème de cinéma à propos d’un poète qui vit en couple et travaille dans une petite ville du New Jersey.

C’est, aussi, un bonheur de chaque seconde.

Pas la vie de Paterson, le personnage, encore que souvent aussi, mais la vision de Paterson, le film. Dans cette ville, qui est connue aux Etats-Unis pour avoir vu grandir le jeune Allen Ginsberg et dont le nom est aussi celui d’un grand cycle poétique moderne signé  William Carlos Williams.

 

Peut-être le saviez-vous et peut-être non. Peut-être cela vous intéresse de l’apprendre et peut-être pas. Cela n’a aucun importance pour le film.

Tout semble couler de source

Tous les films sont difficiles à faire –les gros et les petits, les bons et les mauvais aussi. En regardant Paterson, on se demande souvent s’il est encore plus difficile de faire un film comme celui-ci, où tout semble évident, tout semble couler de source.

La beauté et l’énergie un peu désordonnée de Laura, l’impavidité du chien Marvin, le copain noir qui a des problèmes, le collègue indien qui a des problèmes, les bus qui ont des problèmes, les usagers, la circulation, les types de la rue à demi-menaçants à demi-rigolards qui veulent dognapper Marvin, l’apparition réitérée et sans autre explication de jumeaux, un voyageur japonais, le chemin entre la maison et le dépôt de bus et ses murs de briques. Un bistrot. Un pont. Un drame. Un jardin.

Golshifteh Farahani et Adam Driver

Il sera question du temps, qui est très fort pour passer à la fois selon un écoulement linéaire, de manière circulaire, et en couches superposées. Il sera question d’avoir des rêves, et d’en faire le matériau de la vie quotidienne. Il sera question de tendresse, d’écoute, d’attention aux autres. Et des signes qui émaillent le cours de l’existence, comme les rimes scandent les poèmes.

Il sera question de ce que c’est que d’être lié à une communauté, à des voisins, à la femme ou à l’homme qu’on aime, à des mots, des souvenirs, des images. Et même d’un monde où il se pourrait qu’aucun de ces liens se soit une contrainte ni une souffrance –mais il arrive qu’ils le soient. Il y aura une scène d’une grande violence, des poèmes d’amour à même l’écran, et des gags d’une délicatesse éperdue, quasi-surnaturelle.

Il y aura… cela qui est bien rare au cinéma: qu’on se réjouisse de retrouver une situation déjà vue, un personnage déjà rencontré. Comme si Paterson, Laura, mais aussi le vieux barman ou le poète japonais de passage, et même le collègue dépressif ou l’acteur noir amoureux transi, devenaient des amis, avec lesquels on serait prêt à discuter d’un écrivain local, des beautés de la chute d’eau qui domine la ville, d’une partie d’échecs en cours.

Jarmusch, maître des rituels

Jim Jarmusch a toujours excellé dans l’invention de rituels, la mise en place de pratiques réglées qui semblent d’abord arbitraires et suscitent une sensibilité aux vérités du monde, souvent sur un mode humoristique. Down by Law, Mystery Train, Dead Man, The Limits of Control en avaient donné des exemples mémorables, mais jamais sans doute cette manière stylée de regarder ses frères et sœurs de l’espèce humaine n’avait semblé aussi naturelle, aussi élégamment inscrite dans le tissu des travaux et des jours.

C’est la routine et l’extraordinaire de la vie quotidienne qui fleurissent sous les pas de Paterson, incroyable Adam Driver, aussi impavide qu’un Buster Keaton d’aujourd’hui.  Ils fleurissent une fois, deux fois, trois fois. Une fois dans la vie de Paterson, une fois dans les poèmes de Paterson, une fois dans le film de Jarmusch. Ce sont des petits bonheurs, mais des petits bonheurs au cube, c’est pas mal. Surtout que ça n’arrête pas.

Le film est déjà fini? On croyait qu’il venait de commencer. On croyait que cela n’existait pas, le cinéma en vers libres. Paterson vient de prouver le contraire.

Paterson de Jim Jarmusch, avec Adam Driver, Golshifteh Faharani, William Jackson Harper, Rizwan Manji.

Durée: 1h58. Sortie le 21 décembre.