DVD et Blu-ray: découvertes et retrouvailles, trésors et surprises

Walter Huston et Barbara Stanwyck dans cette grande merveille qu’est Les Furies, d’Anthony Mann.

Toujours aussi riche en propositions, l’édition vidéo ouvre de multiples voies dans l’histoire longue du cinéma, comme dans son actualité.

Redisons brièvement ici que si elle passe pour obsolète, l’édition DVD (et Blu-ray) reste très dynamique, par l’ensemble des propositions qu’elle rend accessibles, avec des copies de bonne qualité et des accompagnements riches en enseignements et en plaisirs.

Même si minoritaire par rapport au streaming, la vidéo physique continue de vendre des millions de disques, au rôle important notamment dans les médiathèques publiques et universitaires, mais aussi chez de nombreux cinéphiles. Bref, encore et toujours, une idée de cadeaux de Noël. À faire ou à se faire.

«Les Furies», d’Anthony Mann (Sidonis Calysta)

Le slogan sur la jaquette annonce: «Le chef-d’œuvre absolu!» Sans bien savoir ce que cela peut signifier, on peut toutefois dire:

1. Que Les Furies (1950) est un film admirable de puissance, d’énergie, de capacité à jouer sur plusieurs tableaux avec les codes de différents genres: western, film noir, drame psychologique.

2. Que, sans que ce soit une découverte, la place d’Anthony Mann parmi les plus grands cinéastes de l’âge d’or d’Hollywood reste insuffisamment établie et qu’elle est réaffirmée avec éclat par ce film qui inaugure ce qui reste comme sa décennie la plus féconde, les années 1950.

3. Que Les Furies réussit à mettre en valeur les ressorts les plus vigoureux du western et à mobiliser des motivations et des rapports humains bien plus complexes, qu’il s’agisse des rapports entre hommes et femmes, entre Blancs et non-Blancs, entre générations, entre personnages des campagnes et personnages urbains.

4. Qu’au scénario flamboyant de Charles Schnee, qui a aussi écrit certains des plus beaux films de Howard Hawks, Nicholas Ray, William Wellman et Vincente Minnelli, et à la mise en scène fondant ensemble le sens des grands espaces et le baroque vénéneux des intérieurs du ranch qui donne son titre au film, s’ajoute un miracle.

Ce miracle se nomme Barbara Stanwyck, femme, actrice, héroïne, qui propulse Les Furies moins du côté d’un absolu que dans une région étrange, où ne se trouvent que des œuvres hors norme et qui peuvent être redécouvertes à chaque nouvelle vision. Avec, en outre, une très belle restauration des images.

Les Furies

De Anthony Mann
Avec Barbara Stanwyck, Wendell Corey, Walter Huston, Judith Anderson
1950
Édition collector restaurée
Sortie le 12 juillet 2025
16,99 euros

Coffret Kira Mouratova (Potemkine)

Elle fut l’une des plus grandes cinéastes de la deuxième moitié du XXe siècle. Mais elle était femme, soviétique, ukrainienne: cela ne s’est guère su.

La belle édition de cinq des plus grands films de Kira Mouratova (elle en a réalisé vingt), du merveilleux Brèves rencontres (1967), intimiste, précis, délicat, à l’immense Syndrome asthénique (1989), portrait implacable de l’effondrement vital du système soviétique à l’échelle des individus, avant la disparition d’un cadre collectif depuis longtemps obsolète, offre l’occasion de la découverte de cette autrice de premier plan.

Elle est accompagnée d’un documentaire consacré à la cinéaste et d’une analyse de son œuvre par la meilleure spécialiste actuelle du sujet, Eugénie Zvonkine, autrice du mémorable livre Kira Mouratova: un cinéma de la dissonance, paru aux éditions L’Âge d’homme en 2012.

Coffret Kira Muratova

Cinq films en Blu-ray
Sortie le 21 octobre 2025
49,90 euros

Coffret Claude Chabrol – Première Vague (Tamasa)

L’intitulé est étrange puisqu’il s’agit, pour l’un des initiateurs de la Nouvelle Vague, de la deuxième partie significative de sa longue et prolifique carrière, après l’élan des débuts (Le Beau Serge, Les Cousins, À double tour, Les Bonnes Femmes, L’Œil du malin, Landru) et un premier creux de la vague. Peu importe, tournés entre 1968 et 1973, les sept films de Claude Chabrol réunis dans ce coffret constituent un ensemble aussi passionnant que divers.

Ce sont tous des films produits par le singulier aventurier du cinéma que fut André Génovès (des trois qui manquent, on ne regrettera que Nada). Parmi ceux qui se trouvent dans le coffret, deux sont des œuvres mineures qui valent plutôt comme documents d’époque, Les Biches (1968) et Les Noces rouges (1973), et l’un est une rareté vénéneuse qui a du moins le mérite de la curiosité, La Rupture (1970).

Mais il y a le binôme avec Jean Yanne, dont le numéro est mémorable dans le trouble Que la bête meure (1969), quand son face à face avec Stéphane Audran dans Le Boucher (1970) reste inoubliable. Et puis, surtout, il y a deux œuvres hors norme. La Femme infidèle (1969) est un vertige en déséquilibre sur un fil entre horreur, quotidien et burlesque, porté par la présence hallucinante de Michel Bouquet.

Encore un cran au-dessus, Juste avant la nuit (1971), ovni psychosociétal d’une radicale opacité, est une somnambulique immersion dans les ressorts mentaux et pulsionnels d’un homme que rien de particulier ne désignait à l’attention de ses congénères –Michel Bouquet à nouveau, exceptionnel.

Outre un livret avec des textes et documents, un huitième Blu-ray accueille plusieurs vidéos, dont l’excellent Claude Chabrol, l’entomologiste d’André Labarthe pour la série Cinéma, de notre temps. L’ensemble rend justice à Claude Chabrol, cet authentique farceur et bon vivant qui était aussi, et du même élan, un penseur sophistiqué et un artiste d’une rare exigence.

Coffret Claude Chabrol – Première Vague

Sept films en DVD ou Blu-ray
Sortie le 18 novembre 2025
59,90 euros (DVD) ou 79,90 euros (Blu-ray)

Sept films de Paulo Rocha (La Traverse)

En cinq DVD, les éditions La Traverse mettent à disposition la plupart des titres les plus marquants, ou du moins les moins méconnus, d’une grande figure trop discrète du Nouveau Cinéma portugais surgi, synchrone avec les Nouvelles Vagues à travers le monde, au début des années 1960.

Paulo Rocha en fut, en 1963, le véritable initiateur, avec Les Vertes Années, portrait à fleur de peau d’amours adolescentes, film imprégné d’attention aux situations sociales et d’une élégance de réalisation qui restera la marque de l’auteur de L’Île des amours (1982) et des Montagnes de la Lune (1986).

Jusqu’au merveilleux Le Fleuve d’or (1997), conte réaliste et fantasmagorique, où il retrouve la jeune actrice de son premier film, Isabel Ruth, pour ce huitième long-métrage sensuel et mystérieux, lumineux et enchanté.

L’édition comporte également une évocation du cinéaste par deux de ses jeunes confrères d’aujourd’hui, Joào Pedro Rodrigues et Joào Rui Guerra da Mata, mettant en scène la place de cet auteur trop peu reconnu dans l’histoire du cinéma européen.

Sept films de Paulo Rocha

Entre 20 et 25 euros l’unité

Coffret «Lady Yakuza» (Carlotta Films)

Réunis en autant de Blu-ray, les huit longs-métrages autour de l’étonnante héroïne surnommée La Pivoine rouge, héroïne de «films de yakuza» situés sous l’ère Meiji, à la fin du XIXe et début du XXe siècle.

L’aventurière orpheline et itinérante poursuit d’épisode en épisode un parcours initiatique émaillé de combats au sabre ou à l’occasion de coups de révolver, voire d’explosions à la dynamite, frayant le chemin d’un honneur qui combine, de manière plus ou moins acrobatique, éthique traditionnelle et féminisme à l’ancienne.

Tournés entre 1968 et 1972, par différents réalisateurs dont l’excellent Tai Katō, les aventures de dame Oryu, toujours interprétée par Junko Fuji, sont de réjouissantes curiosités, proposant des décalages par rapport aux règles des genres «films de sabre» et «films de yakuza» qui évoque les pas de côté des westerns spaghetti. Le coffret comporte en outre les explications et commentaires de deux excellents spécialistes de la question, Stéphane du Mesnildot et Tony Rayns.

Coffret Lady Yakuza 

Huit films en Blu-ray
Sortie le 4 novembre 2025
83,67 euros

«Napoléon», d’Abel Gance (Potemkine et Cinémathèque française)

Ce fut, en 2024, une sorte d’événement. Après un interminable travail de restauration, voire de recomposition, une version intitulée Napoléon vue par Abel Gance offrait au public du Festival de Cannes, de la Cinémathèque française, puis un peu partout dans les salles et enfin à la télévision (sur France 5) les 425 minutes de la fresque napoléonienne, opération menée à bien sous la direction du réalisateur et chercheur Georges Mourier, à qui la Cinémathèque avait confié ce travail de longue haleine. (…)

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De toutes les couleurs, un bouquet de DVD pour l’été

DVD: coffrets au trésor du cinéma d’auteur

Loin d’avoir disparu, l’édition DVD propose des offres éditoriales soignées, qui permettent aux amoureux du cinéma des approches renouvelées de grands réalisateurs et réalisatrices.

«Le DVD, c’est fini.» Répétée à l’envi, cette phrase est tout simplement fausse. En 2023, comme l’indique le bilan annuel du CNC, près de 30 millions de DVD et Blu-ray ont été vendus en France –on confondra ci-dessous les deux supports, qu’ils soient séparés ou réunis en combo.

S’il est évident que le support numérique physique n’est plus un mode de diffusion dominant, il conserve un nombre important d’usagers passionnés et exigeants, auxquels est destiné un travail éditorial de grande qualité. Cette année 2024 a notamment vu l’arrivée de coffrets remarquables, pour l’importance des œuvres ainsi assemblées, de leur auteur ou autrice, mais aussi de la valeur des documents qui les accompagnent, en vidéo et sous forme imprimée.Ces coffrets sont construits autour de cette figure toujours à réfléchir et à discuter, mais certainement pas à bazarder comme des tentations plus ou moins grimées mais sous influence directe du marché ne cessent d’y inciter: la figure de l’auteur, et de l’autrice. Chantal Akerman, Jean Eustache, Otar Iosseliani, Ghassan Salhab, Nicolas Philibert, Jacques Rozier, Wong Kar-wai, pour citer celle et ceux ici évoqués, n’ont pas seulement réalisé de nombreux films passionnants.

Chacune et chacun a construit au long cours un travail qu’éclaire la possibilité de les réunir ainsi, de manière plus stable et pérenne que les –fort utiles– rétrospectives en salles ou que sur les chaines et les plateformes cinéphiles. Les documents imprimés qui les accompagnent et les bonus contribuent aussi à mieux percevoir et mieux comprendre leur histoire, leurs singularités, leur importance dans des contextes plus vastes.

Et, bien sûr, pour tout amateur de cinéma exigeant, ce sont aussi de magnifiques possibles cadeaux, il est donc grand temps de les évoquer. Tout comme une poignée de DVD «unitaires», qui permettent de retrouver, ou de rattraper, certains des plus beaux nouveaux films sortis en salles au cours des derniers deux ans, souvent pour une présence trop brève sur les grands écrans.

Coffret Jean Eustache, éditions Carlotta

Figure essentielle du cinéma français des années 1970, Jean Eustache aura longtemps été le «loup blanc», aussi connu qu’invisible, de l’offre de films hors salles –et encore, là aussi de manière parcimonieuse. Au sein d’une œuvre décisive bien que relativement brève (deux longs-métrages de fiction, une douzaine de titres au total), son film à juste titre le plus célèbre, La Maman et la putain (1973), sa liberté incarnée, son impertinence, son désespoir lucide, est aujourd’hui une référence majeure non seulement de l’histoire du cinéma –pas uniquement du cinéma français–, mais aussi un marqueur sensible de ce qui s’est joué pour une ou deux générations dans la seconde moitié du XXe siècle.

Le coffret de six Blu-ray donne aussi accès à des merveilles très différentes entre elles, dont le formidable et minimal Numéro zéro (1971), le binôme à jamais troublant qui compose Une sale histoire (1977), ou les extraordinaires trois derniers courts-métrages. Les suppléments comportent de nombreux inédits ou éléments devenus invisibles depuis longtemps, tandis que, bien plus que le classique «livret», le petit livre présenté par Sonia Buchman réunit les textes du cinéaste, des projets de films, des entretiens et certains des meilleurs textes critiques publiés à propos du cinéma d’Eustache.

Coffret Jean Eustache
Carlotta
Sept DVD ou six Blu-ray et un livret de 160 pages
80 euros
Sorti le 16 avril 2024

«En psychiatrie» de Nicolas Philibert, éditions Blaq Out

Au cours des deux dernières années sont sortis en salles trois films remarquables, Sur L’Adamant, Averroès et Rosa Parks et La Machine à écrire et autres sources de tracas, aussi passionnants un par un que comme l’ensemble qu’ils constituent. Cet ensemble s’inscrit lui-même dans un travail au long cours mené par Nicolas Philibert avec les moyens du cinéma, un travail commencé un quart de siècle plus tôt avec La Moindre des choses.

Tourné dans la clinique de La Borde, haut lieu de la pratique et de la pensée ouvertes dans le domaine psychiatrique, le film explorait à la fois les manières de faire qu’y avait déployé le professeur Jean Oury et celles et ceux qui l’entouraient, et des possibilités inédites de filmer, avec l’ensemble des personnes concernées, manières de filmer riches de sens y compris pour des films dans tout autres contextes.

C’est ce qu’aide à comprendre aussi le livret de documents qui accompagne les DVD, lesquels comportent également plusieurs précieux courts ou moyens-métrages, dont L’Invisible, entretien exceptionnel avec Oury, mais également l’entretien récent avec la psychologue et psychanalyste Linda De Zitter. Ou encore le film que Jean-Louis Comolli avait consacré à son confrère, Nicolas Philibert, hasard et nécessité.

En psychiatrie
Nicolas Philibert
Blaq Out
Cinq DVD et un livret de 144 pages
39,99 euros
Sorti le 3 décembre 2024

Coffret Ghassan Salhab, éditions Shellac

Le moment de parution de ce coffret fait étrangement écho à l’univers du cinéaste de Beyrouth Fantôme (1998), quand les multiples figures hantées par les guerres et les tragédies qui peuplent son cinéma apparaissent alors qu’à nouveau massacres, destructions et opérations d’invisibilisation viennent de faire rage dans son pays, le Liban, lors de la énième guerre d’agression israélienne.

Les cinq DVD réunissent ce qui est présenté comme six longs-métrages et trois essais. En effet, les relations à la fiction et la manière de réfléchir et de raconter avec le cinéma changent entre Terra incognita (2002) et Une Rose ouverte/Warda (2019), en passant par le film de vampire Le dernier Homme (2006) ou le thriller La Vallée (2015).

Pourtant, c’est bien toujours le même sens poétique des puissances du cinéma pour avoir affaire à des tragédies politiques collectives de manière incarnée qui donne souffle à ces réalisations, dont chacune est une conquête sur tant d’obstacles. Réunir ainsi l’ensemble du travail accompli en un quart de siècle, au cœur même d’une actualité à la fois tragique et en partie insaisissable, est davantage que la possibilité d’accéder à des films magnifiques et singuliers. C’est rendre mieux perceptible les continuités, la continuité historique d’une situation et la continuité de pensée et de style d’un cinéaste, et la façon dont elles s’éclairent réciproquement.

Coffret Ghassan Salhab
Shellac
Cinq DVD
39,90 euros
Sorti le 3 décembre 2024

Coffret Chantal Akerman, éditions Capricci

Point d’orgue de cette année qui a vu se multiplier les manifestations autour de l’œuvre majeure léguée par Chantal Akerman, le monumental travail éditorial accompli avec ce coffret offre la possibilité de disposer des quarante-six réalisations, pour le cinéma et la télévision, de la cinéaste de Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, ce chef-d’œuvre de 3h20 qu’elle a tourné à l’âge de 25 ans et qui a récemment été élu «meilleur film de tous les temps» –ce qui ne veut rien dire mais fait plaisir.

L’ensemble comprend en outre un très riche ensemble de documents audiovisuels concernant de multiples façons la réalisatrice belge. Également disponible en quatre coffrets, un par décennie des années 1970 aux années 2000, cette véritable malle aux trésors recèle, à côté des grands films (de Je, tu, il, elle à No Home Movie) et de courts-métrages tout aussi essentiels, des formes hybrides qui participent des incessantes explorations menées par l’autrice, de Saute ma ville (1968) à Tombée de nuit sur Shanghai (2009).

Cet ensemble vient ainsi compléter la rétrospective en salles de l’automne dernier, l’exposition magnifique qui s’était tenue au Musée du Jeu de paume, et un considérable travail d’édition imprimée, dont la réunion de L’Œuvre écrite et parlée de Chantal Akerman mise en forme par Cyril Béghin chez L’Arachnéen.

Coffret Chantal Akerman
Capricci
Quatorze Blu-ray, un livret et une affiche
149,90 euros pour le coffret complet ou 49,90 euros pour chacun des quatre coffrets décennaux
Sorti le 25 septembre 2024

Coffret Jacques Rozier, éditions Potemkine/MK2

Lorsqu’en décembre 1962, les Cahiers du cinéma tirent le premier bilan de la Nouvelle Vague qui vient de balayer le cinéma français et mondial, le film qui figure en couverture est le premier long métrage de Jacques Rozier, Adieu Philippine. Cette place très légitime distingue un cinéaste qui, dès l’école buissonnière du court métrage Rentrée des classes (1958) et jusqu’à Fifi Martingale en 2001, mais surtout grâce, après Philippine, aux ovni joyeux et infiniment inventifs que sont Du côté d’Orouët, Les Naufragés de l’île de la Tortue et le génial Maine Océan, n’aura cessé d’inventer comment faire du cinéma au plus proche des personnes, des lieux, des lumières, des émotions.(…)

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Éditions DVD, un bouquet d’alternatives et de découvertes

Ida Lupino et Jean-Pierre Mocky, la géopolitique de Los Angeles vue par Hollywood, un grand auteur indien…: à l’écart des courants dominants de la consommation, l’édition DVD multiplie les propositions singulières de rencontres ou de retrouvailles avec des œuvres filmées, mettant en valeur des auteurs et autrices, des films rares, oubliés ou seulement trop vite devenus hors d’atteinte, développant des stratégies de soutien à la diversité, à l’innovation, à la pédagogie, démarches porteuses de multiples plaisirs.

La cause est entendue, le DVD et son cousin le Blu-ray sont aujourd’hui une forme minoritaire de rencontre entre des films et des spectateurs.

Le temps est loin où, au début de ce siècle, les supports matériels faisaient figure de secteur le plus dynamique dans la diffusion des œuvres de cinéma. Et cette marginalisation a été aggravée par le choix des fabricants d’ordinateur de supprimer les lecteurs DVD intégrés à leurs produits, ou aisément connectables.

De manière constante depuis 2010, les différentes formes de diffusion en ligne n’ont cessé de progresser pour occuper une place sans cesse croissante dans la manière dont les films sont regardés. Quantitativement, l’affaire est pliée, et probablement sans retour. Mais les films sur support vidéo n’ont pas disparu, et ils sont encore achetés : plus de 33 millions de DVD et Blu-ray ont ainsi été vendus l’an dernier[1].

Surtout, la contrepartie qualitative à cette diminution quantitative se déploie dans la multiplicité des propositions éditoriales singulières, réunissant des intégrales ou d’auteurs majeurs, mettant en valeur des œuvres devenues inaccessibles ou restées injustement méconnues, permettant la découverte de cinéastes importants que les canaux traditionnels de distribution avaient négligés, réunissant des titres autour d’une thématique ou d’un axe de réflexion.

Les suppléments et souvent des livrets pouvant offrir un ensemble de connaissances et de perspectives important participent également de la construction de cette offre à laquelle des dizaines d’éditeurs contribuent de manière régulière et significative[2]. Au moment d’envisager les cadeaux pour la fin de l’année, coffrets ou objets singuliers recèlent des propositions très diverses, riches de découvertes ou de retrouvailles particulièrement réjouissantes. On citera ainsi pour mémoire, parmi les sorties récentes, les coffrets Lars von Trier ou Agnès Varda en écho à l’exposition qui lui est consacrée à la Cinémathèque française, ceux dédiés à La Trilogie d’Apu composée des trois premiers chefs-d’œuvre de Satyajit Ray ou les trois films de Jeanne Moreau, cinéaste.

Ces éditions de prestige sont parmi les plus visibles d’une offre qui recèle des propositions tout aussi dignes d’attention. Ensemble, les unes et les autres font vivre une des alternatives à la massification des goûts et des consommations que les offres en ligne n’ont cessé d’aggraver. Les analyses ne cessent confirmer combien la théorie de la « longue traine » (long tail) de Chris Anderson, mantra des thuriféraires de la mise en ligne à tous crins, était une escroquerie intellectuelle, version techno et culturelle du concept néo-libéral du ruissellement – pour simplifier, plus les gros grossissent, plus les petits vont aussi en profiter.

Le phénomène ne cesse de s’amplifier sous l’effet des algorithmes et de l’IA, comme l’a récemment rappelé Dominique Boullier ici-même. Face à ces processus massifs, le maintien et l’inventivité de ces zones de découvertes, de remises en perspective ou d’approfondissement que constituent les éditions DVD n’en sont que plus précieux. Il arrive aussi qu’un tel objet permette de rendre visible et de saluer une aventure collective au long cours, aux enjeux à la fois économiques et artistiques. C’est avec un tel objet que débute la petite liste qui suit.

Shellac, 20 ans, 20 films

Société indépendante de production, de distribution et d’édition DVD, également associée à la programmation de salles, Shellac célèbre ses 20 ans avec ce coffret en forme de boite au trésor. On y trouve, donc, vingt titres qui jalonnent une aventure audacieuse, marquée par un esprit de découverte mais aussi une opiniâtreté à défendre ses valeurs dans un environnement qui n’a cessé de devenir de plus en plus difficile, depuis que Thomas Ordonneau, qui en est toujours le dirigeant, l’a créée il y a deux décennies.

On y retrouve nombre des figures majeures du cinéma d’auteur français, d’une grande diversité allant de Claire Simon à Justine Triet, en passant par Damien Manivel, Pierre Creton, Emmanuel Mouret, Serge Bozon, Virgil Vernier. On trouve également beaucoup des plus grandes signatures de l’art du cinéma dans le monde au présent : Lav Diaz, Miguel Gomes, Lucrecia Martel, Cristi Puiu, Angela Schanelec, Pietro Marcelo… Cette diversité, qui s’accompagne fréquemment d’une fidélité au long cours des cinéastes dont la société marseillaise a souvent accompagné les débuts, est représentée dans le coffret, lequel privilégie logiquement les noms reconnus – parmi lesquels auraient aussi pu apparaître Béla Tarr, Chantal Akerman, Philippe Grandrieux…. C’est une part significative de la vitalité du langage cinématographique contemporain qui est ainsi réunie.

Mais il serait juste que cette célébration 20/20 attire aussi l’attention sur l’ensemble d’une politique éditoriale qui, au-delà du travail essentiel concernant les films en salles (dont les trois que programme la société dont le nom est l’acronyme de Société Héliotrope de Libre Action Culturelle), utilise les ressources du DVD pour un « travail de fond ». Celui-ci, auquel donne accès le site de l’éditeur, met notamment en valeur le travail au long cours de cinéastes importants, et plus ou moins invisibilisés par le fonctionnement du marché : René Allio, Paul Vecchiali, André Labarthe, Vincent Dieutre, Richard Copans, Nicolas Klotz et Elisabeth Perceval, Régis Sauder…

Il permet aussi de donner accès à des films devenus invisibles, comme l’admirable Lettre à la prison de Marc Scialom, un des titres essentiels de l’histoire coloniale et décoloniale française. Ou en offrant une visibilité et une pérennité à des œuvres de fait exclues du marché en salle, comme par exemple le beau L’Île aux oiseaux de Maya Kosa et Sergio da Costa, ou les réalisations de Clément Schneider. À noter que Shellac ne néglige pas pour autant l’offre en ligne, à laquelle donne accès son club de location VOD.

Ida Lupino, une réalisatrice à Hollywood (Films du Camelia)

On connaît le paradoxe, particulièrement aigu en ce qui concerne Ida Lupino. Après des décennies de marginalisation, le mouvement #MeToo suscite l’attention autour des femmes cinéastes. Mais aussitôt s’active le risque que celles-ci ne se mettent à exister que comme « femme-cinéaste » (c’est Chantal Akerman qui utilisait le tiret, pour dénoncer l’expression).

Ida Lupino ne fut pas, loin s’en faut, la seule réalisatrice à Hollywood. Outre la Française Alice Guy, dont l’œuvre est enfin et à juste titre reconnue, et qui mena une part considérable de sa carrière aux États-Unis, il y eu un nombre significatif de femmes derrière la caméra au début du XXe siècle, dont Frances Marion, Lois Weber, Dorothy Arzner…, à tous les postes importants, comme le rappelle le documentaire Et la femme créa Hollywood de Klara et Julia Kuperberg. Mais Lupino est un cas unique d’actrice reconnue (elle a joué dans 70 films et est la vedette de grands films de Raoul Walsh, Fritz Lang, Nicholas Ray…) s’étant imposée comme productrice et réalisatrice, à une époque où aucune autre femme n’occupait une telle place dans l’industrie du show-business.

Rappeler cela est vrai, et important, mais insuffisant. Il faut aussi, surtout, insister sur le fait que ses sept films, et singulièrement les quatre ici réunis en coffret (Not Wanted et Never Fear de 1949, The Hitch-hicker et The Bigamist de 1953) impressionnent d’abord par la diversité et la singularité de leurs thèmes et de leur mise en scène. La situation traitée sans pathos ni moralisme d’une fille-mère (Not Wanted), l’affrontement traité de manière nuancée et sensible d’une maladie invalidante (Never Fear), un film noir aux frontières du loufoque, de la peur et du documentaire (The Hitch-hicker), une étrange construction autour de la double vie d’un homme qui devient occasion d’interroger les codes sociaux avec une liberté d’esprit et une absence de moralisme exceptionnelles (The Bigamist) portent chacun de ses films – sans oublier l’approche, alors unique, du viol dans Outrage, réalisé en 1950.

Comme il se doit, ou plutôt se devrait, l’essentiel est de regarder les films. D’y découvrir une inventivité formelle, une attention aux corps, aux visages, aux lumières, aux cadres d’une richesse étonnante, et jamais répétitive. Véritable artiste de la mise en scène (sans effets de manche esthétisants), Ida Lupino est aussi porteuse d’une conception féministe de la réalisation par son choix de corps non formatés, sa disponibilité à des relations, parfois très secondaires pour l’intrigue, mais qui traduisent la réalité des rapports de domination dans la société, et en particulier les conformismes dont Hollywood fut l’une des plus puissantes machines de reproduction.

Pour le dire d’une phrase, Ida Lupino était une remarquable cinéaste, et ses films sont de grands bonheurs pour leurs spectateurs. Chacun des quatre titres édités est accompagné d’un excellent bonus par l’érudite enseignante Yola Le Caïnec, et le coffret comporte aussi un utile livret composé de textes de la critique newyorkaise Ronnie Scheib.

Mani Kaul, le secret bien gardé du cinéma indien (E.D. Distribution)

Après avoir bénéficié d’une sortie en salle au début de 2023, leur première distribution sur des écrans français, ces quatre films vertigineux de beauté et d’invention sont désormais disponibles en DVD. Très différents entre eux, ils sont autant de traductions d’une même ambition pour le cinéma. Quatre voies pour une même quête des puissances poétiques de l’image et du son, des formes et des rythmes, chacune de ces voies tracée autour d’une inoubliable figure féminine.

Mani Kaul fut l’élève d’un des plus grands artistes du cinéma bengali, Ritwik Ghatak. Chef de file de ce qu’on a appelé dans les années 1970 le nouveau cinéma hindi, Kaul a réalisé douze longs métrages de fiction entre 1969 et 2005. Il a aussi été une figure majeure de l’enseignement du cinéma en Inde, au Film and Television Institute of India à Pune, où il avait d’abord été étudiant, et où il a été le mentor de plusieurs générations de réalisateurs.

Uski Roti, son premier film (1969), semble d’abord relever du cinéma réaliste dans le monde rural surtout illustré par les grands réalisateurs bengalis de la génération précédente. Deux sœurs dans une maison isolée en pleine campagne, le mari de l’une chauffeur de bus souvent absent non seulement pour son travail mais pour profiter des plaisirs de la ville, l’autre jeune femme en butte à la concupiscence d’un voisin, dessinent un motif reconnaissable. (…)

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Une riche moisson de DVD pour l’été

Sarraounia (interprétée par Aï Keita), la reine résistante du film  de Med Hondo qui porte son nom.

Florilège de parutions récentes, où voisinent les découvertes, les possibilités de retrouvailles et les nécessaires repères historiques.

Bref rappel à propos du DVD. Les supports physiques (DVD, Blu-ray et leurs déclinaisons) sont désormais un mode d’existence à part entière du cinéma. Un mode d’existence «de niche», loin de la diffusion de masse d’il y a vingt ans, mais qui correspond à des pratiques –d’édition, de visions des films, de collection– désormais appuyées sur un écosystème viable, grâce aussi, en France, au soutien des pouvoirs publics. Mais on trouve ailleurs, notamment aux États-Unis, de grands éditeurs qui font également un travail remarquable, dans des conditions relativement stables.

L’édition DVD répond à des besoins spécifiques, qui pour n’être pas ceux du dit «grand public», concernent suffisamment de monde (33,5 millions de galettes ont été vendues en 2022 d’après le CNC) pour que soit poursuivie une activité qui rend possible la parution ou la réédition de centaines de titres chaque année, permettant des découvertes multiples et de natures différentes.

Celles-ci concernent aussi bien l’histoire du cinéma classique, par exemple le prochain retour, d’abord en salles puis en support vidéo, d’un chef-d’œuvre de Yasujiro Ozu, devenu invisible depuis des décennies, Les Sœurs Munakata (1950), qui fut un événement de la sélection Cannes Classics, ou The Pawnbroker (Le Prêteur sur gages) de Sidney Lumet (1964), que l’exploration d’œuvres méconnues, comme celle du réalisateur philippin Mike de Leon, ou la redécouverte de films qui ont marqué leur époque avant d’être oubliés, comme Le Destin de Juliette d’Aline Issermann (1983).

Mais l’édition DVD est également l’occasion d’un important travail d’accompagnement, avec les bonus, les documents imprimés, la composition de coffrets collectors, qui participent de la construction d’une présence durable, dans les mémoires et dans les domiciles de chacun et chacune, pour de très nombreuses réalisations.

Ce format est aussi la possibilité d’une continuation pour les films récents, en particulier ceux qui n’ont pas pu trouver toute la place qu’ils méritaient sur des grands écrans de plus en plus embouteillés. Sans prétendre rivaliser avec la VOD, les supports matériels échappent à la logique de flux, qui ne cesse de déplacer l’attention.

Au moment de préparer les bagages pour les vacances, a fortiori pour un endroit mal connecté, mais en fait pour tous les lieux et à tous les moments de l’année, voici un choix subjectif mais enthousiaste de quelques nouveautés remarquables.

«Saint Omer» d’Alice Diop (Blaq Out) et «Aftersun» de Charlotte Wells (Condor Entertainment)

Ce sont les deux plus belles révélations du cinéma mondial au cours de l’année 2022, et il importe de pouvoir les découvrir si on ne l’a déjà fait, ou d’en garder une trace sous une forme matérielle pour les retrouver à volonté. Signés de deux jeunes réalisatrices, l’un française, l’autre britannique, et tout à fait différents l’un de l’autre pour le reste, ils témoignent ensemble d’une vitalité des écritures cinématographiques, des diversités d’approche et, au-delà des gouffres qu’explore Saint Omer et de la mélancolie d’Aftersun, du bonheur de faire des films chez celles qui en font, et de les regarder, pour qui en deviendra spectateur ou spectatrice.

«Abattoir 5» de George Roy Hill (Carlotta)

Aux confins de la science-fiction et du film de guerre, l’adaptation du roman éponyme de Kurt Vonnegut Jr. invitait en 1972 à un voyage dans le temps, et dans les méandres de l’esprit d’un soldat traumatisé, avec une impressionnante puissance d’évocation. Celle-ci est renforcée par la bande musicale, une des rarissimes incursions dans ce domaine du pianiste et compositeur canadien Glenn Gould, où Jean-Sébastien Bach participe de manière inattendue à la construction d’un univers à la fois spectaculaire et intime, futuriste et rétro.

«Esterno notte» de Marco Bellocchio (Arte Vidéo)

Il n’est pas d’usage ici de mentionner les productions qui ont été, hors festivals, diffusées uniquement à la télévision. Mais il importe de faire une exception pour la grande œuvre de Marco Bellocchio consacrée à l’assassinat d’Aldo Moro. Ayant techniquement le statut d’une série, et son organisation formelle (en six épisodes de 55 minutes), Esterno notte est pourtant bien une grande œuvre de cinéma. Et un élément majeur de ce que ce réalisateur de première importance continue de créer, en relation avec l’histoire de son pays.

«Libera me» d’Alain Cavalier (Tamasa)

Juste après Thérèse, qui lui valut en 1986 un triomphe aussi légitime que sans lendemain, mais lui offrit la liberté de réaliser comme il l’entend, Alain Cavalier inventait ce réquisitoire implacable contre la torture. D’une éloquence aussi radicale que l’est le refus d’employer la parole, Libera me, pour la première fois accessible depuis sa sortie en 1993, reste aujourd’hui une proposition de cinéma d’une immense force et une affirmation politique et éthique d’une salutaire urgence.

Rétrospectivement, il apparaît aussi comme un jalon significatif sur le chemin qui a mené Alain Cavalier à la pratique singulière qui est désormais la sienne, celle d’un filmeur incarnant à lui seul une promesse immense de cinéma.

«La Comtesse aux pieds nus» de Joseph Mankiewicz (Carlotta)

Un des meilleurs films de cette figure majeure du Hollywood d’après-guerre qu’est Joseph L. Mankiewicz bénéficie d’une réédition de luxe, véritable écrin adapté à ce bijou sentimental et cruel qu’est La Comtesse aux pieds nus (1954). Mankiewicz y déploie avec virtuosité certains des procédés qu’il maîtrise à la perfection, comme l’usage de la voix off, et la reconfiguration des points de vue sur une histoire, selon différentes approches au fil de cette variation à la fois vibrante et désabusée de l’éternel récit de l’ascension et de la chute.(…)

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DVD: la belle moisson

L’Annonce faite à Marie n’est pas seulement l’unique film d’Alain Cuny, c’est véritablement un film unique.

Surfant souvent sur la vague de la restaurations d’œuvres du patrimoine, le DVD offre des rencontres et des retrouvailles réjouissantes et stimulantes, du Moyen Âge réinventé d’un poète visionnaire aux éclats innombrables de la Nouvelle Vague.

(Par ordre d’apparition: La Croisière jaune, Voyage au Congo, 19 courts métrages de la Nouvelle Vague, L’Annonce faite à Marie, John Ford – Premiers Westerns, Memories of Murder, JSA.)

S’il est désormais un produit de niche, le DVD (et sa déclinaison Blu-ray) joue un rôle significatif dans la vie au long cours des films, voire dans leur résurrection, ou offrent la possibilité de comprendre des pans entiers de l’histoire du cinéma. Une de ses vertus reste de laisser accessible –par une existence matérielle qui se manifeste notamment dans les médiathèques– de beaux films passés injustement inaperçus lors de leur sortie en salles.

Parmi ceux du début de cette année 2022, c’est exemplairement le cas de Bruno Reidal de Vincent Le Port, de Magdala de Damien Manivel, de De nos frères blessés de Hélier Cisterne, ou de I Comete de Pascal Tagnati. Ces films sont aussi disponibles en vidéo à la demande (VOD) et c’est heureux, mais les objets physiques continuent de leur donner une présence nécessaire et bénéfique, fut-ce à bas bruit.

Surtout, l’édition DVD occupe désormais une place dans le considérable essor du «cinéma de patrimoine», aussi instable soit cette notion. Le phénomène tient en particulier à la multiplication des canaux de diffusion, gourmands en «contenus», a fortiori si un segment du public a été identifié comme susceptible de s’y intéresser.

Cette tendance s’appuie aussi sur d’incontestables tendances régressives, survalorisant n’importe quelle couillonnade ayant marqué l’enfance ou l’adolescence de chaque génération. Chaînes spécialisées, sites internet et festivals dédiés, le marché est en pleine explosion, comme l’a une nouvelle fois mis en évidence une récente étude. C’est dans ce contexte pas du tout has been qu’apparaissent ou réapparaissent de véritables pépites, bien dignes de faire partie des présents que la période qui commence incite chacun à multiplier.

«La Croisière jaune»

Ce n’est pas seulement un combo (DVD+Blu-ray), mais une très belle édition comportant un livre composé de textes de deux des meilleurs connaisseurs du sujet, Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, un très riche matériel photographique, et des documents inédits. Cela (l’objet édité) s’intitule L’Aventure cinématographique de «La Croisière jaune».

Ce titre appelle au moins deux remarques. D’abord, il n’y figure pas, contrairement à l’usage, le nom du réalisateur. Ensuite, il pourrait à bon droit s’appeler «Les Aventures cinématographiques de “La Croisière jaune”», ce pluriel renvoyant entre autres à cette absence de nom d’un auteur du film. Il y a en effet plusieurs aventures. La première, évidente, considérable, passionnante, est celle de l’expédition montée en 1931-1932 par l’industriel André Citroën pour promouvoir ses produits, des autochenilles tout-terrain, en organisant une double équipée, depuis Beyrouth et depuis Pékin, destinées à se retrouver au pied de l’Himalaya.

Les tribulations vécues par les deux équipes, l’une à travers le Moyen-Orient, l’Empire perse, l’Afghanistan et l’Inde, l’autre à travers la Chine en proie à la guerre civile et aux débuts de l’agression japonaise, auraient de quoi nourrir plusieurs albums de Tintin.

Au sein de cette double odyssée se joue une aventure plus proprement cinématographique, celle d’André Sauvage, cinéaste, poète et peintre, ami des surréalistes, à qui a été confié la réalisation du film de l’expédition. Celle-ci faisait suite à une opération similaire quoique de moindre ampleur en Afrique, qui avait donné lieu à un film tout à la gloire des véhicules Citroën et de l’empire coloniale français, La Croisière noire, réalisé par Léon Poirier.

Il y a aussi une aventure du cinéma dans le choix des matériels, les méthodes de tournage et les choix de ce que filme André Sauvage. Et une autre, fort sombre, dans ce qui se produit ensuite, lorsque le cinéaste présente son montage à son commanditaire.

 

En 1931-1932, André Citroën lançait une expédition à l’assaut de l’Himalaya. | Carlotta Films

Mécontent du résultat qui ne se focalise pas assez sur les performances de ses véhicules (et la gloire de la France), André Citroën vire André Sauvage et récupère la totalité des éléments filmés, qu’il confie à Léon Poirier. Celui-ci réalise un montage, un commentaire (et une musique, hélas) conformes aux souhaits du grand patron. Écœuré, André Sauvage abandonne sans retour le cinéma et disparaît des mémoires. Tout le reste devient invisible. La Croisière jaune «de Léon Poirier» est distribué, avec succès.

C’est le film mis en forme par Léon Poirier, qui le signe de son nom, qui est aujourd’hui rendu visible. Mais l’édition comporte aussi des courts métrages, dont un, très beau, qui serait véritablement d’André Sauvage, même si Léon Poirier y a également mis sa signature: Dans la brousse annamite. Les textes d’Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, ainsi que le journal de voyage et de tournage d’André Sauvage constitué des lettres à sa femme, aident à mieux comprendre ce qu’il s’est joué.

Cette aventure, qui est aussi un épisode de l’histoire du droit d’auteur en même temps que de celles des techniques, du colonialisme et de l’orientalisme, ou encore de l’ethnographie, avait été racontée dans le livre d’Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié, qui rendait justice à cet artiste dont l’œuvre a été irrémédiablement détruite, mais dont les traces et le parcours réapparaissent, aussi grâce à l’action inlassable de sa fille… et de l’éditeur de DVD.

                                                                                                            L’Aventure cinématographie de «La Croisière jaune»

Carlotta Films

Sortie le 6 décembre 2022

40 euros

L’édition DVD + Bu-ray comprend le film La Croisière jaune (1934), d’André Sauvage, le document vidéo inédit L’Autre Croisière d’André Sauvage (2022), sept courts métrages et un livre de 396 pages.

«Voyage au Congo» de Marc Allégret

Il doit moins au hasard qu’à l’environnement très attentif aux restaurations de films évoqué plus haut que soit paru peu avant La Croisière jaune une très belle édition d’un film qui non seulement lui fait pièce, mais qui suggère aussi ce qu’aurait pu être une réalisation par André Sauvage.

Accompagnant son ami et mentor André Gide au cours de cette expédition à travers l’Afrique équatoriale, le tout jeune Marc Allégret s’auto-institue cinéaste pour réaliser ces images, contrepoint visuel du Voyage au Congo de l’écrivain publié à leur retour en 1926 et qui dénonce l’oppression coloniale et les comportements des grandes entreprises françaises.

Le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions
traversées, de la nature du regard
qu’il porte sur eux.

Accomplissant un long périple de dix mois dans des conditions souvent difficiles, Marc Allégret se révèle à la fois doté d’un regard d’authentique cinéaste, composant des plans riches en beauté et en signification, et un voyageur capable d’interroger sa propre place et son rapport à ceux qu’il rencontre.

Évidemment, cela se fait dans le cadre et dans les termes de l’époque, dont beaucoup sont obsolètes, voire gênants aujourd’hui. Mais, s’il ne montre rien des exactions des colons que Gide et Allégret dénonceront en rentrant en France, le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions (aujourd’hui Congo, République centrafricaine et Tchad) traversées, de la nature du regard qu’il porte sur eux.

 

       Le film du jeune Marc Allégret répond au carnet de voyage de son ami André Gide. | Doriane Films

Attentif à la diversité des situations et des mœurs, il s’intéresse aux architectures et aux usages quotidiens comme aux rituels agraires et aux pratiques cérémoniales, avec une quête permanente de la mise en valeur de la beauté des visages et des corps, des gestes et des comportements.

Magnifiquement restauré, Voyage au Congo est accompagné d’un livret comportant notamment, outre des photos de Marc Allégret et des textes de celui-ci et d’André Gide, une très utile mise en perspective par la grande spécialiste de l’histoire africaine Catherine Coquery-Vidrovitch, judicieusement intitulé «Un précurseur du film ethnologique».

       Voyage au Congo

de Marc Allégret

1927

Doriane Films

Sortie le 28 mars 2022

22 euros

 

«Dix-neuf courts métrages de la Nouvelle Vague»

Un même homme se trouve derrière Voyage au Congo et une véritable malle aux trésors sous l’apparence de deux petites galettes argentées: leur producteur. Pierre Braunberger fut lui aussi, à sa façon, un aventurier qui a, au cours de sa longue et féconde existence, rendu possible de très nombreux projets parmi les plus audacieux.

Quand, à 21 ans, il produit le premier film de Marc Allégret, il a déjà derrière lui une expérience pleine de rebondissements, y compris aux États-Unis où il a fréquenté les plus grands patrons des majors alors naissantes. On le retrouvera durant les années 1930, notamment aux côtés de Jean Renoir, mais c’est surtout après-guerre qu’il va jouer un rôle décisif. Il sera en effet précurseur dans le soutien à l’émergence d’une génération qu’on n’appellera qu’un peu plus tard la Nouvelle Vague. Le double DVD publié par Les Films du jeudi et Doriane Films annonce dix-neuf courts métrages, ils sont en fait vingt-et-un.

Sont réunies des réalisations ayant marqué les débuts d’Alain Resnais, de Jean-Luc Godard, de François Truffaut, de Jacques Rivette, de Maurice Pialat, ainsi que des relatives raretés signées Jean Rouch. Et si la plupart sont connues, il est bienvenu de les avoir ici rassemblées, alors qu’elles sont d’ordinaire dispersées en bonus sur d’autres DVD. Moins connu et parfaitement réjouissant est le court métrage d’Agnès Varda, Ô saisons, ô châteaux (1958), un des jalons du chemin de cette annonciatrice de la modernité déjà à l’époque signataire de son premier long métrage, La Pointe courte.

 

                                         Bernadette Lafont dans L’Avatar botanique de mademoiselle Flora, de Jeanne Barbillon, révélation du coffret. | Doriane Films

Encore moins connu et absolument saisissant, y compris dans sa dimension documentaire, se révèle le premier court métrage de Jean-Pierre Melville (1946), authentique geste cinématographique aux côtés du clown-star Béby. (…)

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Des DVD en bonne et belle forme, pour l’amour du cinéma

Dans Les 400 Coups de François Truffaut, qui fait partie des belles (ré)éditions de cette fin d’année, une scène mémorable de passion pour les films.

Plus ciblée, plus construite, l’offre de DVD en cette fin d’année permet des découvertes magnifiques et de précieuses retrouvailles.

Il y a beau temps que le match DVD vs VOD est plié. L’affaire est entendue, les disques ne sont plus un support de masse pour regarder les films, et sauf désintégration d’internet, il n’est pas prévisible qu’ils le redeviennent. Cela ne rend pas le support dépassé pour autant, même si ses fonctions ne sont plus ce qu’elles furent.

Le maître mot en ce qui concerne l’édition DVD est en effet «édition», travail éditorial, élaboration d’une offre construite, selon une logique comparable à celles des (authentiques) éditeurs de livres.

Le choix des titres, la manière de les assembler, de les présenter matériellement, de les accompagner d’éléments, audiovisuels ou imprimés, qui aident à les comprendre et à les aimer, définissent plus que jamais cette activité. Elle ouvre des possibilités qui ne se retrouvent ni dans le travail, différent, des salles et des festivals, ni dans l’offre des plateformes, même si certaines (Univerciné, LaCinetek, Tënk, Mubi… ou le site d’Arte) proposent elles aussi des approches fécondes.

Minoritaire, le DVD fait néanmoins partie de l’écosystème du cinéma, plus exactement d’une dynamique de l’amour et de l’intelligence du cinéma, qui n’a jamais été aussi nécessaire. Et, à tous ceux qui ont un lecteur, cela reste de très beaux cadeaux à offrir.

«Un violent désir de bonheur» de Clément Schneider

Difficile de trouver meilleure illustration de ce qui précède qu’avec ce double DVD. Le film qui figure sur la pochette est sorti en salles en 2018… le lendemain de Noël, date-poubelle où sont obligés de s’entasser les «petits films» qui n’ont pu trouver place sur grand écran à un moment plus favorable. Il est passé pratiquement inaperçu et a rapidement disparu des écrans.

C’est pourtant un film étonnant de beauté et d’énergie, une histoire d’amour sous la Révolution française dans les paysages des Alpes du Sud, plein de vigueur et d’émotion. Pas découragé, son distributeur, la vaillante maison indépendante Shellac, l’édite donc en DVD.

Mieux, elle y adjoint un premier film inédit, Études pour un paysage amoureux, impressionnant de séduction ludique, d’humour rohmérien et d’attention aux actrices qui occupent la quasi-totalité du récit. Et encore deux courts-métrages, aussi différents entre eux que les deux longs, et qui achèvent de convaincre que Clément Schneider est un cinéaste à part entière, déjà signataire d’une œuvre riche et diverse.

Édition: Shellac

«Les aventures d’Antoine Doinel» de François Truffaut

Il n’est évidemment pas question de révélation. Les 400 Coups, Baisers volés, Domicile conjugal figurent, à juste titre, parmi les films les mieux connus et les plus aimés d’un cinéaste lui-même, toujours à juste titre, très connu et très aimé –le court-métrage Antoine et Colette et L’Amour en fuite, moins célèbres, ne sont assurément pas pour autant des découvertes.

La découverte, c’est d’abord la qualité de ces rééditions, accompagnées d’un riche appareil de commentaires –dont les présentations de Serge Toubiana– et un grand nombre d’émissions de télévision d’époque avec François Truffaut.

Mais réunir les cinq Doinel, c’est aussi inviter à mieux mesurer la singularité de ce qu’inventa Truffaut dès son premier long-métrage en 1959, dans le registre aujourd’hui encombré du rapport à l’intime, de l’autofiction.

C’est encore avoir accès à deux phénomènes passionnants. Regarder quatre soirs de suite pendant les vacances de Noël les quatre DVD (Antoine et Colette et Baisers volés sont sur le même), c’est être remis au contact de ce simple miracle du dispositif cinématographique qui consiste à accompagner l’évolution dans le temps d’un être humain pendant vingt ans, de la sortie de l’enfance à l’âge adulte, cet être humain étant inséparablement Jean-Pierre Léaud et Antoine Doinel.

Et c’est avoir un accès exceptionnel à ce qui se joue, se partage, s’interroge, se décale, entre un cinéaste et son acteur, entre Truffaut et Léaud, au fil des ans et des films. C’est très émouvant et très joyeux, et infiniment mystérieux.

Édition: Carlotta (coffret)

Kōji Fukada en cinq films

L’année 2021 aura consacré à bon droit la découverte d’un grand réalisateur japonais, Ryusuke Hamaguchi, l’auteur du magnifique Drive my Car, événement du Festival de Cannes, mais aussi des Contes du hasard et autres fantaisies, qui a marqué le Festival de Berlin, et devrait sortir en 2022. Incontestable, cette reconnaissance ne devrait en aucun cas priver d’attention un autre excellent cinéaste de même origine, qui lui aussi est en train de conquérir la visibilité qu’il mérite.

Les cinq films réunis par ce coffret, Hospitalité, Au revoir l’été, Sayonara, L’Infirmière et Le Soupir des vagues, rendent accessibles –et devraient aider à attirer l’attention sur– l’univers et le style singulier de cet auteur.

Ces cinq films, d’ailleurs sensiblement différents entre eux, mettent en évidence la manière toute personnelle qu’a Fukada de fusionner quotidien et fantastique avec une douceur qui n’exclut ni les ombres inquiétantes, ni les notes burlesques.

Édition: Hanabi (coffret)

«L’Héroïque Lande (la frontière brûle)» de Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval

Jusqu’au 19 décembre, le centre Pompidou accueille l’œuvre des deux cinéastes dans le cadre d’une manifestation, «Le cinéma en commun», qui réunit leurs films, une installation, ainsi qu’un ensemble de réflexions et de débats inspirés par leur travail. Au sein de celui-ci, déploiement de grande ampleur des ressources de l’image, de la parole et de l’interrogation politique des codes dominants, L’Héroïque Lande occupe une place exceptionnelle.

Réalisée à Calais dans la dite «jungle» puis lors de sa destruction, étape-clé du processus de fabrication de la misère et de la violence dont nous vivons aujourd’hui les effets, cette fresque est une grande aventure de la vitalité, de la curiosité, de l’inventivité en même temps qu’un portrait sans concession des forces de destructions qui, là plus qu’ailleurs, ravagent, enferment, maltraitent, blessent et tuent.

Il est important que ce film existe en DVD pour aider à le montrer, à réfléchir et à agir. Il est important aussi de l’inscrire dans l’ensemble des réalisations actuelles de Klotz et Perceval, ce que permet la présence du court-métrage Fugitif où cours-tu?, du long-métrage inédit Saxifrages, quatre nuits blanches, et du livret avec notamment des contributions de Jean-Luc Nancy et de Robert Bonamy.

Édition: Shellac

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«Ganja & Hess», morsure à vif d’un passé incandescent

Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n'est pas au bout de ses surprises. | Capricci
Ganja (Marlene Clark), forte femme qui n’est pas au bout de ses surprises.

L’édition DVD du film de Bill Gunn, sortie près de cinquante ans après sa réalisation, donne enfin accès à une œuvre inventive et provocante, faux film de vampire et vrai brûlot, jalon majeur de l’histoire du cinéma afro-américain.

L’histoire peut se raconter de deux manières, depuis aujourd’hui ou depuis le moment où elle a commencé, il y a un demi-siècle. Mais c’est sans doute en la reprenant depuis le début qu’on perçoit le mieux combien Ganja & Hess est un film important aujourd’hui.

Parce qu’à le rencontrer comme ça au détour d’une programmation ou d’un bac de DVD, le risque existe d’être dérouté –le mot est faible– par cette déferlante d’embardées entre codes du film de vampire, mythologie africaine, burlesque psychédélique et vigueur pamphlétaire.

 

Le deuxième et dernier film mis en scène par Bill Gunn est déstabilisant aujourd’hui comme il le fut à l’époque de sa réalisation, en 1972. Il est aussi une œuvre importante dans l’histoire du cinéma comme dans la difficile et douloureuse histoire de l’entrée dans la lumière des minorités, histoire toujours en cours.

Lorsqu’il réalise ce film, Gunn est un scénariste et dramaturge noir de 38 ans, ayant obtenu une certaine reconnaissance professionnelle au théâtre, ce qui lui a valu d’écrire le script du Propriétaire, premier film de Hal Ashby (qui deviendra célèbre grâce au deuxième, Harold et Maud) au tout début de la décennie.

En 1970, il réalisait lui aussi son premier film, Stop, produit par la Warner… qui le remisa aussitôt sur une étagère sans le distribuer, à la suite d’un classement X surtout pour sa dimension homosexuelle.

Le filon de la Blaxploitation

Mais à ce moment-là, les grands studios, en pleine déconfiture, avaient trouvé un filon qu’ils allaient exploiter pendant quelques années: le film de genre avec et pour des Noirs. Ce qu’on allait appeler la Blaxploitation.

Le mouvement ne venait pas de Hollywood mais du cinéma indépendant, avec un film ouvertement transgressif et revendicatif, Sweet Sweetback’s Baadasssss Song du cinéaste, acteur, écrivain et musicien Melvin Van Peebles (1971).

Le film obtient un succès inattendu avec un box-office (100 fois son –dérisoire– budget), ce qui attire l’attention de l’industrie. Le phénomène suscite la production d’une palanquée de films, eux aussi autour d’histoires de gangsters et de flics noirs, filmées par des équipes elles aussi principalement afro-américaines.

Les plus connus sont Les Nuits rouges de Harlem (1971) de Gordon Parks avec l’inspecteur Shaft joué par Richard Roundterre, et Superfly (1971), signé par Gordon Parks Jr, fils du précédent. Les dates ici sont importantes, elles témoignent de la rapidité avec laquelle tout cela s’est mis en place.

Ces films suscitent un discours autour de la fierté accompagnant le fait que les personnages principaux sont noirs, mais aussi la discussion quant au fait qu’ils s’inscrivent dans le cadre de récits et de mises en scène calquées sur les modèles dominants d’une société qui continue d’opprimer les minorités –débat qui ne ressurgira que de façon très marginale lorsque, des décennies plus tard, le blockbuster Black Panther deviendra le supposé nouvel emblème de la Black Pride.

Polars et films d’horreur

Si le polar fournit, de très loin, le principal cadre de référence aux films de Blaxploitation, d’autres genres sont explorés. Ainsi notamment le film d’horreur, avec le succès de l’explicitement titré Blacula (1972).

C’est dans ce contexte que des producteurs, Jack Jordan et Quentin Kelly, passent commande à Bill Gunn d’un film de vampires noirs. La réponse, Ganja & Hess, ne leur plaira pas du tout.

 

Le réalisateur Bill Gunn dans un second rôle décisif et exposé.

Le film bénéficie pourtant, pour interpéter le personnage principal, ce Dr Hess Green devenu dépendant au sang humain, d’un acteur ayant conquis une certaine visibilité grâce à son rôle majeur dans le déjà culte La Nuit des morts vivants de George Romero, Duane Jones.

À partir des prémices classiques du film de vampire, le film déploie une succession de séquences oniriques, burlesques ou provocatrices (ou tout cela à la fois), avec aussi une liberté de filmer les corps –noirs, nus, femme et homme– tout à fait inattendue.

Il renvoie aux phénomènes d’addictions, à l’histoire de l’art comme enjeu politique, aux héritages culturels –et très peu à la figure romanesque du vampire, le mot n’est d’ailleurs jamais prononcé.

Quand Ganja entre en scène

Le film commence avec un extraordinaire preacher qui s’avérera un personnage secondaire. La succession des scènes ne suit aucune chronologie, digresse, s’éclate ou se roule en boule: avec une détermination qui n’empêche pas les sourires à la dérobée, Gunn déploie son film dans un registre plus proche de la transe que de la narration conventionnelle.

Ganja & Hess trouve toute son ampleur avec l’arrivée de son héroïne, jouée par Marlene Clark, qui n’a à l’évidence pas eu la carrière qu’elle méritait. Sensuelle et ironique, d’une vitalité qui irradie l’écran, elle déplace et intensifie toute l’inventivité de la proposition de Bill Gunn, bien décidé à toréer à mort les poncifs du film d’horreur. (…)

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Au petit bonheur de la pile, le cinéma

Kidlat Tahimik, auteur, réalisateur, caméraman, monteur et interprète d’un film inclassable venu des Philippines et des années 1970, et qui n’a pas pris une ride, Perfumed Nightmare. | Megaphone

Loin des algorithmes et des stratégies promotionnelles, et en attendant de pouvoir retourner au cinéma, quelques trouvailles heureuses dans la malle aux DVD.

Confinement, salles fermées, voyages impossibles m’ont offert en guise d’étrennes la possibilité de faire du rangement dans les strates de livres, documents et autres objets accumulés depuis des années. Parmi eux, des films. Plus exactement des DVD reçus et jamais vus, manque de temps, absence d’actualité à l’époque, oubli ensuite.

«Ranger» ici signifiait, enfin, les regarder. Des bonnes et des mauvaises surprises, des objets restés depuis invisibles, faute de distribution ou de diffusion, mais aussi des découvertes heureuses, et accessibles à qui le souhaiterait.

Sans préférence ni classement mais pour le seul plaisir de partager ces découvertes loin des produits mainstream, même avec retard et alors que la perspective de l’arrivée de nouveaux films s’éloigne à nouveau, voici donc six films, de Patti Smith à Jean Renoir, tendre comédie d’amour ou récit concentrationnaire, fantaisie philippine ou regard attentif dans les Hauts-de-France, tous édités en DVD et qu’on pourra acheter en ligne. Manière aussi de s’épargner les inutiles résolutions et les vaseuses prédictions de début d’année, en attendant de voir, vraiment de voir, ce que 2021 nous réserve.

«​​​​​Patti Smith, Dream of Life», de Steven Sebring

Durant onze ans, de 1995 à 2006, Steven Sebring, photographe de mode, a suivi Patti Smith avec une caméra. En concert, en tournée sur la route, chez elle à New York, chez ses parents dans le New Jersey, avec ses amis célèbres ou pas, dans la rue contre quelques-uns des crimes d’État états-uniens.

Au début ils se connaissent à peine, elle qui sort d’un long deuil et lui dont le cinéma n’est pas le langage. Ils vont devenir très proches au cours de ce qui se met en place. Ils ne savent pas ce qu’ils font, ce que peut donner ce tournage sans fin, dont rien pendant qu’il se faisait ne permettait de savoir quand et comment il s’arrêterait, ni même si les quantités d’images accumulées pourraient jamais faire un film.

C’est l’une des beautés de Dream of Life dont le titre reprend celui de l’album de la fin des années 1980. On voit bien qu’ils ont en tête le mythique et plutôt raté Dont Look Back filmé par Pennebaker durant la tournée de Bob Dylan en Grande-Bretagne en 1965. Le noir et blanc à gros grain, le désordre foutraque, les changements de registres rebondissent du pis-aller à la justification punk. Mais il y a un truc, un twist, un tour de magie, qui va tout sauver et qui s’appelle tout simplement Patti Smith.

 

Sans y songer peut-être, mais de manière à la fois très sûre et très fine, elle déploie une richesse dans ses manières d’exister, de faire attention aux autres, aux choses, aux mots, aux souvenirs, qui fait peu à peu pousser une beauté droite et juste au milieu de ce chaos. Les pures explosions d’énergie des séquences de concert sont comme les immenses fleurs rouges et noires de ce processus quasi secret, cette intelligence inquiète et joueuse habitée par une force intérieure plus ancienne que ceux qu’elle accompagne, plus ancienne que la poésie de Ginsberg et de Dylan, que le désespoir de Billie Holiday, plus ancienne que Rimbaud et William Blake.

Quelqu’un vibre, pense et existe, là. Ensemble mais chacun à sa place, Patti Smith et Steven Sebring –et sans doute aussi un peu le monteur, Angelo Corrao, qui avait monté le beau portrait de Chet Baker par Bruce Weber, Let’s Get Lost– ont rendu possible cette floraison.

​​​​​Patti Smith, Dream of Life de Steven Sebring, 2008. Ideale Audience International.

L’édition DVD comporte également un livret très complet sur les conditions de réalisation du film.

«Suzanne», de Viviane Candas

Raconter le film, c’est déjà le trahir. Parce que cette histoire construite autour de deux hommes, celui qui n’aime qu’une seule femme et celui qui les veut toutes sans en aimer aucune pourrait donner lieu à mille schématismes, dont le théâtre et le cinéma français sont si souvent coutumiers. Et qu’il n’y a, jamais, rien de tel, dans la manière dont se déploie le récit intimiste et joyeux, émouvant et tonique tel que le filme Viviane Candas.

Sorti à la sauvette en 2006, aussitôt oublié dans le tourniquet fatal de la distribution, le film ne cesse de surprendre par sa vivacité, son rythme musical, la joie évidente des interprètes à accompagner dans cette aventure sentimentale, quelque part entre un appartement parisien et un mythe biblique ou grec. Deux acteurs trop rares, Patrick Bauchau et Christine Citti, Jean-Pierre Kalfon à son meilleur, Édith Scob impériale comme toujours emportent ce ballet où les chansons, grâce notamment à Guesch Patti, tient aussi une belle place.

Suzanne de Viviane Candas. 2006. Les Films du Paradoxe

Le DVD est accompagné d’un livret comportant un entretien à la fois éclairant et chaleureux entre la réalisatrice et Jean-Claude Carrière.

«Des jours et des nuits sur l’aire», d’Isabelle Ingold

Le long d’une autoroute dans le nord-est de la France, quelque part du côté de Péronne, une aire de repos comme il y en a partout. Lieu commun de la mondialisation, espace suspendu entre points de départ et points d’arrivée, mangeoires à malbouffe, parenthèse sans charme ni enjeu, cette «zone» est ici filmée de manière à montrer à nu, mais sans ironie ni surplomb, les attachements et les dérives de toute une humanité.

Les camionneurs surtout, les touristes parfois, les employés de la station-service, ceux qui voyagent par force (les migrants) ou pour un plaisir parfois indiscernable, quelques habitants du coin aussi, par hasard ou désœuvrement, racontent un fragment de ce monde éclaté et désaccordé, pourtant palpitant de multiples formes de vie.

parfois indiscernable, quelques habitants du coin aussi, par hasard ou désœuvrement, racontent un fragment de ce monde éclaté et désaccordé, pourtant palpitant de multiples formes de vie.

 

Virtuelle et schématique, la mémoire de la grande boucherie de 1914, dont des épisodes marquants eurent lieu à proximité, hante lointainement cette Europe qui s’incarne en routiers portugais et russes, en fille de la campagne environnante devenue femme de chambre de l’hôtel une étoile. Ce qu’ils racontent tient en silences autant qu’en mots, en gestes autant qu’en contenu des gamelles et des Tupperware, en fragments de récits familiaux autant qu’en discussions syndicales.

Isabelle Ingold regarde et écoute, on comprend qu’elle a dû attendre beaucoup pour composer ce tableau dont le mouvement intérieur, riche et complexe, ne se dessine que peu à peu. Il tient à la qualité du regard qu’elle porte sur chacune et chacun de ceux dont elle a croisé le chemin, un jour, un soir, sur cette aire le long de l’autoroute A1 et qui porte le nom fleurant bon le marketing postmoderne de «Cœur des Hauts-de-France». Mais il y avait des gens.

Des jours et des nuits sur l’aire d’Isabelle Ingold. 2016. Perspective Films.

Le DVD est accompagné d’un livret où figurent plusieurs textes apportant des éclairages sur le film.

«J’ai survécu à ma mort», de Vojtěch Jasný

Largement oublié dans l’imposante filmographie concernant les camps nazis, ce film du Tchécoslovaque Vojtěch Jasný est une évocation impressionnante de la terreur dans le camp de Mauthausen, et des activités de la résistance qui s’y déroulèrent. Fiction en grande partie inspirée de faits réels, sur un scénario d’un ancien déporté, le film associe dramatisation, recherche formelle et évocation de nombreuses situations qui firent partie de l’univers concentrationnaire.

Son étrange héros est un boxeur colossal, déporté pour avoir gagné un match contre un membre de la Gestapo, et qui s’est prétendu communiste par provocation.(…)

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Pendant le confinement, regardez des DVD! De beaux fantômes vous y attendent

Willem Dafoe dans «Tommaso» d’Abel Ferrara. |

Choix d’objets singuliers plutôt que logique de flux, les DVD sont une offre différente du streaming. Parmi les récentes parutions, on peut suivre le fil de présences venues du passé, qui hantent de manière très différente et éclairante, les temps présents.

Sans sous-estimer les offres des plateformes en ligne, il en est d’excellentes dont le nom ne commence pas par «N», les propositions des éditeurs DVD sont d’une nature différentes. Et tout comme on peut se faire envoyer des livres ou pratiquer le click and collect, on peut continuer de se procurer des DVD (ou des Blu-ray) même par ces temps qui ne courent ni ne marchent.

Parmi les belles offres survenues ces derniers mois, un bon nombre se trouve raconter, de manière à la fois poétique ou ironique –ou les deux– un monde qui semble déjà lointain, et duquel il y a pourtant bien des éléments à comprendre, pour le monde d’après quel qu’il puisse être.

À des titres et selon des modalités très variables, tous ces films, y compris les plus récents, sont comme le rayonnement fantôme d’autres façons de vivre, de penser, de désirer, de s’exprimer; façons qui avaient été détruites par le «monde d’avant» le plus récent, celui du tournant fin XXe-début XXIe siècle, avec les catastrophiques accélérations que l’on sait.

La nostalgie n’a nulle nécessité ici, personne n’envisage de retourner à ces temps d’avant le déluge globalisé/numérique/postmoderne, et heureusement. C’est libre de ce passéisme qu’il y a de multiples plaisirs autant que de multiples leçons à tirer de ces images, de ces récits, des ces inventions habitées par d’autres espoirs et d’autres angoisses, d’autres sourires aussi.

Coffret Théo Angelopoulos

7 films (Potemkine)

Sous les signes croisés de l’ironie et de la beauté, les films du grand cinéaste grec réalisés entre 1970 et 1984 racontent un monde désormais disparu, à partir de sa relation avec une période elle-même éteinte lorsqu’Angelopoulos tournait. La mémoire de la résistance anti-nazie et du combat pour la révolution écrasé durant la deuxième partie des années 1940, épopées politiques de la première moitié du XXe siècle elles-mêmes hantées par les grands mythes de la Grèce antique, redoublent aujourd’hui cet effet de profondeur et de vertige.

Avec exemplairement ces chants visuels inspirés que sont Le Voyage des comédiens, Les Chasseurs, Alexandre le Grand et Voyage à Cythère, Angelopoulos aura exploré les ressources proprement cinématographiques –espace et temps, corps et mouvement– pour redonner leur juste place aux fantômes de l’histoire, et la manière dont ils habitent la vie bien réelle des hommes et des femmes d’aujourd’hui, même si, surtout si ces derniers l’ignorent ou veulent l’ignorer.

«India Song»

de Marguerite Duras (Tamasa)

En 1973 Marguerite Duras l’avait publiée, l’année suivante elle l’a filmée, cette histoire d’amour comme un songe cruel, sans échappatoire. La douleur et la douceur venaient de bien plus loin, et la misère aussi. Cette misère qui rôde le long du fleuve, tout proche du salon luxueux où un amour impossible devient cette fleur vénéneuse, dont les ramifications s’étendent en plans aériens, en notes de piano immatérielles, et dont la corolle jaillira en cri, sur le tranchant de l’insoutenable. Incommensurables et simultanées sont la violence de la passion du vice-consul et la détresse de la femme du Gange.

Dans ce gouffre feutré et brutal, les plus beaux acteurs du monde, Seyrig, Lonsdale, inventent une incarnation sensuelle et spectrale comme jamais on ne l’avait vu. Qui a rencontré India Song n’en sortira plus, tendre et fatal sortilège auquel cette double édition (DVD et Blu-ray) avec livret simple et précis et bonus imparables rendent justice.

«Demons in Paradise»

de Jude Ratnam (Survivance)

Plus de trente ans après avoir dû fuir son pays, le Sri Lanka, en proie à la guerre civile et au massacre de membres de sa communauté, les Tamouls, Jude Ratnam revient. Il retrouve des lieux, des atmosphères, des personnes, des absents, des drames. Avec une finesse sensible et rigoureuse, le cinéaste n’accuse ni n’acquitte, mais écoute et regarde. Les violences ont été si nombreuses et de toutes parts, et pour des motivations si variées qu’il s’agit moins ici d’histoire (qui a fait quoi et pourquoi) que de géographie (des mémoires, des zones obscures, des affects enfouis, affleurants, ou au contraire érigés et faisant de l’ombre alentour).

Le cinéaste et sa caméra partagent la même qualité d’écoute, au plus près de ces villageois, de ces pêcheurs, de ces instituteurs, de ces anciens militants qui se sont entretués ou sauvés, parfois les deux, et qui habitent toujours la même région. Témoignage bouleversant sans aucun pathos sur une des tragédies de la fin du XXe siècle largement restée hors des radars de l’attention occidentale, Demons in Paradise est aussi, comme Shoah ou S21, une des très belles manifestations des puissances du cinéma pour évoquer avec exactitude les gouffres de l’histoire.

«Sátántangó»

de Béla Tarr (Carlotta)

Film-continent déployé par un des plus grands artistes du cinéma au tournant des XXe et XXIe siècle, invocation saturée des matières essentielles –la terre, l’eau, la lumière, le temps, la chair des humains et des non-humains– Sátántangó reste un surgissement archaïque et inégalé. Ses 7h30 explorent les arcanes d’un monde à la fois très situé (la Puszta hongroise) et universel, un monde intérieur, intime, rendu sensible par l’attention intransigeante aux gestes, aux regards, aux silences. Immense voyage au centre des pulsions et des inquiétudes, l’opus magnus de Béla Tarr est aussi la manifestation éclatante d’une ère révolue, celle où la réalisation d’un tel film était encore possible dans une région du monde où s’est étendue depuis la glaciation démocratique et culturelle qui menace, aussi, notre planète.

«Moscou ne croit pas aux larmes»

de Vladimir Menchov (Potemkine)

Aussi éculée soit-elle, la métaphore de la lumière d’une étoile depuis longtemps éteinte s’impose avec la (re)découverte de cette merveille d’un cinéma d’une autre époque, d’un autre monde. C’était l’Union soviétique, telle qu’au début des années 1980 la racontait Vladimir Menchov, en deux temps et trois héroïnes. Suivant la trajectoire de Katia, Lioudmila et Antonina, d’abord au sortir de l’adolescence (début des années 1960) puis une vingtaine d’années plus tard, le film accompagnait de l’intérieur les transformations de la société russe. Il le faisait, il le fait toujours avec une vitalité joueuse et attentive, portée par une sensibilité aux moments, aux détails, aux personnes y compris très passagères dans l’histoire. Ce sont ces qualités qui, bien au-delà de son intérêt d’archive, font tout simplement de Moscou ne croit pas aux larmes un grand bonheur à regarder. (…)

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