Le 19 mai, on va au cinéma! Et ensuite…?

Fin avril, Nanni Moretti rouvrait lui-même les portes de son cinéma, le Nuovo Sacher, à Rome. A présent arrive le tour des salles françaises (capture d’écran d’une vidéo postée par Moretti sur Instagram).

Pour se réjouir de la réouverture des salles, s’orienter dans la (relative) profusion de l’offre et comprendre ce qui va se jouer dans les prochains mois.

Deux messages contradictoires accompagnent l’annonce de la réouverture des salles le 19 mai. L’un, optimiste, fait état du puissant désir de retrouver le grand écran chez un très grand nombre de futurs spectateurs –et bien sûr de la joie des professionnels de les accueillir. L’autre, beaucoup plus sombre, annonce des embouteillages meurtriers dus au trop-plein de films en attente, dénonce le manque de coordination des professionnels et d’efficacité des pouvoirs publics à assurer une réouverture en bon ordre. Il prévoit catastrophes et injustices pour les structures les plus fragiles, confusion et désorientation pour les spectateurs.

À ceux-ci, on se permettra de proposer ici, en toute subjectivité mais à l’écart des campagnes promotionnelles comme des réflexes conditionnés, une petite liste de priorités parmi les sorties annoncées d’ici fin juin.

Jusqu’à la fin juin, parce que début juillet commencera le Festival de Cannes et s’ouvrira une autre période, toute aussi inédite, avec la conjonction du plus grand festival du monde dans des conditions très particulières, des suites encore très présentes de la pandémie, de la longue fermeture d’octobre 2020 à mi-mai 2021, et d’une saison estivale qui obéit de toutes façons à d’autres règles que le reste de l’année.

Au bonheur des nouveautés

Le 19 mai, pas d’hésitation. Deux films se placent en tête de liste pour renouer avec le grand écran. D’abord le très réjouissant et complètement barré Mandibules de Quentin Dupieux, ensuite l’émouvant et délicat L’Étreinte de Ludovic Bergery avec Emmanuelle Béart. Ne pas oublier non plus Écoliers de Bruno Romy, dont on a dit ici tout le bien qu’il fallait en penser, à l’occasion de sa diffusion sur le site La 25e heure.

Le 26 mai, après des propositions toutes françaises la semaine précédente, on se tourne vers des offres venues des quatre coins du monde, avec en priorité Balloon du Tibétain Pema Tseden, L’Arbre du Portugais André Gil Mata, Si le vent tombe de l’Arménienne Nora Martirosyan, et aussi Vers la bataille, signé du Français Aurélien Vernhes-Lermusiaux mais entièrement situé dans la jungle mexicaine.

Le 2 juin, deux évidences. Petite Maman de Céline Sciamma déjà évoqué lors de sa présentation au Festival de Berlin, et la belle adaptation de Duras par Benoît Jacquot Suzanna Andler. Mais aussi deux fictions pour interroger l’histoire, histoire américaine avec Billie Holliday, une affaire d’État de Lee Daniels et histoire française avec Des Hommes de Lucas Belvaux, porté par Gérard Depardieu, Catherine Frot et Jean-Pierre Daroussin.

 

L’affiche de la rétrospective Kiarostami en salles à partir du 2 juin.

À quoi il convient d’ajouter le même jour le début de la plus grande rétrospective jamais consacrée en France à Abbas Kiarostami, avec des chefs-d’œuvre devenus des classiques (Où est la maison de mon ami?, Close-Up, Au travers des oliviers, Le Goût de la cerise, Le vent nous emportera) et de nombreux inédits, films des débuts avec des enfants, ou réflexion en profondeur sur la révolution (Cas n°1, cas n°2)[1].

Le 9 juin est largement dominé par l’arrivée de Nomadland de Chloé Zhao, couvert d’Oscars et autres statuettes dorées, film magnifique déjà évoqué lors de sa présentation à Venise où il avait obtenu le Lion, d’or lui aussi. Mais il ne faudra pas oublier le très remarquable Le Père de Nafi du Sénégalais Mamadou Dia.

Abondance de biens le 16 juin, avec un autre long-métrage à juste titre remarqué aux Oscars, le premier film Sound of Metal de Darius Marder porté par Riz Ahmed. Merveille de justesse attentive, 143 rue du désert de l’Algérien Hassen Ferhani, découvert à Locarno en 2019, méritera lui aussi la plus grande attention, tout comme la remarquable réflexion sur les images Il n’y aura plus de nuit d’Eléonore Weber. À guetter enfin Médecin de nuit d’Elie Wajman avec un mémorable Vincent Macaigne.

Le 23, il importera de ne pas laisser passer Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, non plus que le documentaire passionnant Les Indes galantes de Philippe Beziat sur la préparation du spectacle de baroque Krump désormais culte de l’Opéra de Paris. Ne pas oublier non plus, si possible, l’inattendu Tokyo Shaking d’Olivier Peyon.

Et le 30 juin, au moins deux films vraiment admirables même s’ils risquent de ne pas bénéficier de toute la visibilité qu’ils méritent, Février du Bulgare Kamen Kalev, et La Fièvre de la Brésilienne Maya Da-Rin. Sans oublier pas moins de sept films de Roberto Rossellini, aussi nécessaires en 2021 que le jour de leur sortie.

 

                                                    Annette de Leos Carax, qui sortira en salle le jour de sa présentation en ouverture du Festival de Cannes. | UGC Distribution

Et puis le 6 juillet arrivera Annette, le très attendu musical de Leos Carax avec Adam Driver et Marion Cotillard, dans les salles en même temps qu’en ouverture du Festival de Cannes.

Foire d’empoigne

La liste de recommandations qui précède est faite sur la base des informations disponibles quelques jours avant la réouverture, situation susceptible de changer encore. Des ajustements ne cessent de se faire dans la programmation. Des titres sont ajoutés, retirés, déplacés dans ce qu’il faut bien nommer une foire d’empoigne. Le CNC, soutenu par la médiatrice du cinéma, a bien tenté d’édicter des règles adaptées à ce moment singulier, afin de préserver la diversité de l’offre et un certain équilibre. Peine perdue, le syndicat qui fédère les plus gros distributeurs français et américains, la FNEF, ayant refusé de participer à la négociation. Les pouvoirs publics ont dû se contenter d’émettre une recommandation qui n’engage que ceux qui le veulent bien –c’est-à-dire justement pas ceux qui devaient être contraints de faire un peu de place aux autres. (…)

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Une pandémie mondiale suffira-t-elle à faire bouger France Télévisions?

Photo Shirin Abedinirad

Une véritable mise à jour des logiciels politiques de l’action culturelle, voilà qui serait une bonne nouvelle.

Très attendu par les milieux culturels, et précédé d’un pilonnage massif de tribunes dans les journaux, d’appels dans les médias et sur les réseaux sociaux, et même d’une journée entière dédiée au sujet sur France Inter le 5 mai, Emmanuel Macron a donc pris la parole pour annoncer… quelques mesures concrètes, urgentes et nécessaires, essentiellement la possibilité pour les intermittents de faire jouer le dispositif d’une année blanche en cas de besoin. En core cette annonce est-elle loin de répondre entièrement aux demandes sur ce point précis. Pour le reste, le président a énoncé beaucoup de promesses d’engagements futurs, aussi louables qu’imprécis.

L’histoire récente incite à prendre ces dernières avec une certaine circonspection, bien des annonces présidentielles les plus généreuses n’ayant pas été suivies d’effets jusque-là. Et ce n’est pas insulter l’avenir que de dire que, si Franck Riester est porteur d’une grande pensée pour réinventer la politique culturelle de la France, chacun en sera heureusement surpris. Pourtant, comme l’ont rappelé avec vigueur plusieurs de ses prédécesseurs Rue de Valois (Jack Lang dans Le Parisien, Aurélie Filippetti sur AOC), c’est bien d’une réinvention en profondeur qu’il s’agit.

Un secteur, un levier

On ne prétendra pas ici embrasser toute la question. On se contentera de s’intéresser à un secteur, et de mettre en avant un levier majeur pour y intervenir. Le secteur est celui du cinéma, le levier celui de la télévision publique, et plus précisément de ses deux chaînes leaders, France 2 et France 3. Avec malgré tout l’idée que ce qui peut se jouer là est de nature à inspirer d’autres actions, dans d’autres secteurs, et aussi avec d’autres leviers.

Le 26 avril, Le Monde publiait une tribune intitulée (par le quotidien) «Retour massif du cinéma sur France Télévisions: souhaitons que cette envie frénétique perdure après le confinement!», tribune transformée en pétition en ligne sous son titre original, «Pour une diversité du cinéma sur France Télévisions, en période de confinement… et après!». Initiée par le Festival de La Rochelle et le distributeur et éditeur vidéo Carlotta, ce texte est cosigné par un grand nombre de réalisateurs, de distributeurs, d’associations professionnelles, de responsables de festivals et de cinémathèques, et de critiques (dont l’auteur de ces lignes).

Le document prend acte de l’ajout, depuis le début du confinement, par les chaînes du service public de nouvelles cases dédiées au cinéma, soulignant leurs considérables succès d’audience, et fait un rapide état des lieux de la présence des films sur les chaînes du service public au cours des dernières décennies.

Il se réjouit d’un retour des films dans les programmes, mais il regrette que le geste de France 2 et France 3 n’ait dans un premier temps concerné que les films les plus multidiffusés, ce stock patrimonial inusable où trônent De Funès, Audiard et quelques autres.

Le sujet principal n’est pas Netflix

Depuis, il se trouve qu’a été annoncé l’achat d’une poignée de films d’auteur du catalogue MK2, pour une durée limitée et en couvrant le seul territoire français, par Netflix.

Selon un phénomène devenu systématique, la seule mention du nom de la plateforme américaine a déclenché des réactions délirantes des médias, qui se sont rués sur cette opération (de communication), laquelle sert surtout à «décomplexer» l’addiction compulsive à des produits de série grâce au vernis culturel ainsi appliqué.

Le patron de MK2, Nathanaël Karmitz, a d’ailleurs lui-même très sagement relativisé l’importance de la vente de quelques droits de quelques films à Netflix, tout en rappelant les menaces que la plateforme fait régner sur le cinéma, et notamment son écosystème en France.

Mais contrairement à ce que laissent à penser la plupart des chroniqueurs, le principal sujet n’est pas Netflix ni, plus généralement, les plateformes SVOD, mais la «vieille» télévision.

Même si elle n’excite plus l’attention médiatique, elle reste de très loin le mode de consommation audiovisuelle le plus répandu –selon les derniers chiffres, les chaînes obtiennent un taux de pénétration quotidienne de 70%, contre 6% pour la SVOD, 1% pour la VOD. Et encore est-ce en s’appuyant sur des chiffres opaques, voire contestables côté SVOD, puisqu’il semble acquis que Netflix triche. Tout le monde le sait, y compris les traders et les journalistes qui ne cessent de surjouer sa cote, mais rien n’y fait.

Toujours est-il que, peu après la pétition en faveur de la diversité et le deal Netflix-MK2, France 3 a annoncé la diffusion à partir du 11 mai de films du «patrimoine» plus ambitieux que La Soupe aux choux.

Chacun se réjouira de l’arrivée sur le petit écran de Casque d’Or, La Bête humaine, La Grande Illusion, Le Jour se lève ou Quai des brumes, arrivée qui a fait l’objet d’une communication ad hoc, mais reste tout à fait invisible sur le site de France Télévisions. Et outre que ce beau programme ne concerne que la première semaine (ensuite retour à la vieille tambouille), demeure l’idée que si l’on sacrifie à une idée tant soit peu artistique du cinéma, il faut que ce soit avec des films ayant plus de soixante-dix ans.

Aidons un peu les programmateurs

Vient alors l’envie de proposer aux programmateurs, qui peut-être n’en ont jamais entendu parler, des films français plus récents, et qui ne sont nullement des réalisations expérimentales d’une austérité radicale.

Un peu en vrac, en voici un florilège: Ma saison préférée d’André Téchiné, Le Petit Criminel de Jacques Doillon, Van Gogh de Maurice Pialat, Chocolat de Claire Denis, Les Amants du Pont neuf de Leos Carax, Les Destinées sentimentales d’Olivier Assayas, La vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky, On connaît la chanson d’Alain Resnais, Saint-Cyr de Patricia Mazuy, La Sentinelle d’Arnaud Desplechin, Poulet au vinaigre de Claude Chabrol, Un divan à New York de Chantal Akerman, Sur mes lèvres de Jacques Audiard, Le 7e ciel de Benoit Jacquot, Généalogie d’un crime de Raoul Ruiz, et tant d’autres…

Des comédies, des films policiers, des intrigues sentimentales, des récits historiques, avec des vedettes, mais aussi une recherche d’écriture, un style, des personnalités singulières.

Pourquoi d’ailleurs seulement des films français? Pourquoi pas aussi, au moins, des Européens? Les Ailes du désir de Wim Wenders, La Promesse des frères Dardenne, La Chambre du fils de Nanni Moretti, Femmes au bord de la crise de nerfs de Pedro Almodovar, Au loin s’en vont les nuages d’Aki Kaurismaki, Raining Stones de Ken Loach, Je rentre à la maison de Manoel de Oliveira, La Double Vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski, Dans la ville blanche d’Alain Tanner…

La mauvaise réponse connue à l’interrogation sur l’absence totale de tout ce cinéma est que le public n’aime pas, n’aime plus ça. Tout le travail de terrain effectué à longueur d’années par les exploitants, les festivals, les cinémathèques, les enseignants et les «passeurs» en tout genre prouve le contraire.

Construire un public

La seule réponse qui vaille est: un public ça se construit. Mais il y a des décennies que le public des chaînes publiques est construit par elles selon les critères de la télévision privée. (…)

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Cannes/7: Puissances de la parole

cannes-valls-pellerin-homeLe premier ministre à Cannes: des paroles qui engagent

Au Festival de Cannes, il y a des films. Beaucoup. Des longs et des courts, en sélection officielle, dans les sections parallèles, au marché du film encore bien davantage. Et puis les films en cours de réalisation, les projets, cette nébuleuse aux contours imprécis du cinéma en constant devenir.

Au Festival de Cannes, il y a des gens, ceux qui réalisent les films, ceux qui les interprètent, ceux qui participent à leur fabrication, ceux qui les financent, ceux qui les vendent, ceux qui les achètent, ceux qui les montrent, ceux qui écrivent ou parlent à leur propos, ceux qui les accompagnent. Ceux qui les aiment, ceux qui s’en servent, ceux qui ont la responsabilité d’organiser tout ça avec des lois et des réglementations.

Et puis, au Festival de Cannes, il y a des mots.

Exemple parmi mille autre, l’auteur de ces lignes a été sollicité depuis le début de cette édition du Festival pour participer à deux prises de paroles fort différentes. Au Pavillon Cinémas du monde de l’Institut français, où dix jeunes réalisateurs et leurs producteurs sont conviés à présenter leur projet (même si, parmi eux, les Palestiniens sont restés bloqués à Gaza par une énième mesure vexatoire et arbitraire israélienne) et viennent rencontrer de possibles partenaires. Chaque année, un(e) cinéaste confirmé(e) parraine cette délégation, et j’ai le plaisir et l’honneur de mener une conversation portant sur son parcours avec ledit parrain.

Après Rithy Panh, Abderrahmane Sissako, Pablo Trapero, Elia Souleiman, Raoul Peck, Walter Salles, soit autant d’expressions singulières, où une trajectoire personnelle devient expérience à partager et à utiliser par d’autres, c’était cette année Claire Denis. En ce monde envahi d’enregistrements sans intérêts, il faut souhaiter que ce qu’a dit Claire Denis, parlant de son chemin de femme et de cinéaste, de ses engagements, de ses rencontres, de ce qu’elle attend du cinéma, sera rendu accessible. Précision des énoncés, émotion et exigence des choix et des pensées: si l’expression même de leçon de cinéma a un sens, il s’est matérialisé ce jour-là.

Il est bien d’autres modalités de paroles efficientes à Cannes, de la conférence de presse à la rumeur, du reportage à la critique. Leur tissage incessant est agissant, parfois décisif, pour un film, l’avenir d’un cinéaste. Mais qu’il s’agisse de «master class», comme on dit, ou de ragots, les effets, s’ils sont incontestables, sont en général difficiles à mesurer. Il en va autrement des paroles politiques, même au sens limité –mais pas du tout médiocre– de politique culturelle.

Ce dimanche 17 mai, la journée aura été consacrée massivement à écouter et un peu à organiser l’énoncé de mots. Mots politiques et souvent politiciens, mots techniques et souvent technocratiques. Parole, parole, bavardages et poudre aux oreilles diront plus d’un, après que la matinée a été consacrée à une succession de prises de paroles autour de Günther Oettinger, commissaire européen chargé de l’économie numérique, et qui pour des raisons typiquement bruxelloises se trouve avoir sous sa responsabilité le cinéma et l’audiovisuel.

Moins folichon que la montée des marches par des vedettes, moins beau et émouvant qu’un film de Desplechin, de Moretti ou de Hou Hsiao-Hsien, assurément. Mais loin d’être sans importance, y compris pour que ces films-là, et beaucoup, beaucoup d’autres, aient une chance de continuer à se faire et à être vus. (…)

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Fleur Pellerin: politique culturelle ou algorithmes de recommandation?

notre-exception-culturelle-est-remise-en-cause-par-la-diversite-des-offres-photo-jeremie-blancfeneDu 16 au 18 octobre ont eu lieu les 24e Rencontres cinématographiques de Dijon, officieux sommet des professionnels français du cinéma organisé chaque année par l’ARP (Société civile Auteurs Réalisateurs Producteurs). Comme il est d’usage, les travaux ont été clos par un discours de la ministre de la culture et de la communication, Fleur Pellerin faisant pour l’occasion sa première grande intervention publique dans ce milieu –même si elle s’était déjà exprimé notamment lors du Congrès des exploitants, le 1er octobre. Au cours de son intervention à Dijon, la ministre a sacrifié aux quelques formules de rhétorique qu’exige sa fonction en pareille circonstance, et proposé quelques commentaires sur les –importants– dossiers techniques actuellement en débat. Mais elle a surtout dévoilé de manière plus explicite son approche de son propre rôle et de celui de son ministère, selon une vision qui est d’ailleurs loin de concerner le seul cinéma.

«L’attention est la ressource rare et pas les contenus»

Préférant systématiquement le mot «contenu» à celui d’«œuvre» ou «film», celle qui a avoué récemment ne plus lire depuis deux ans que des dépêches et articles de lois –pas de romans– a affirmé avec énergie et assurance une conception entièrement fondée sur l’économie et la technologie. Révélant à cette occasion qu’elle travaille depuis plus d’un an avec Jean Tirole, qui venait juste de recevoir le prix Nobel d’économie, elle a insisté sur certaines des caractéristiques essentielles de la circulation des films aujourd’hui. Et, plus généralement, de la relation aux œuvres, enfin aux contenus, dans un contexte de surabondance de l’offre.

S’inscrivant en effet dans le cadre de référence des théories de l’économie de l’attention, celles-là même sur lesquelles Patrick Le Lay et son «temps de cerveau disponible» avait fâcheusement… attiré l’attention, Madame Pellerin a résumé sa perception de la situation par la formule «L’attention est la ressource rare et pas les contenus». La rareté aujourd’hui n’est plus l’offre, mais le temps disponible et la capacité de chacun à s’intéresser, à découvrir, à «aller vers». L’enjeu est à l’évidence réel, et capital, mais il passe entièrement sous silence la singularité des objets englobés par le mot «contenus». La question posée à nouveaux frais est à la fois centrale et, dans le domaine culturel, insuffisante: elle ne devrait jamais être formulée indépendamment de ce qui fait la spécificité de ces fameux contenus.

Il serait absurde de refuser cette approche en bloc. L’ancienne ministre déléguée chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique connaît très bien les nouveaux mécanismes de diffusion et de promotion des produits liés aux technologies numériques et notamment celles du Net. Cette connaissance est stratégique, et peut permettre de reformuler les conditions, notamment par l’action publique, pour faire vivre le rapport dynamique à la création et à l’accès aux œuvres dans le contexte actuels. Mais les réponses esquissées par la ministre sont plus problématiques.

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La censure de «Nymphomaniac» trahit des vues doublement archaïques

Les récentes décisions de la justice administrative d’interdire les deux parties du film aux moins de 16 et 18 ans reflètent la montée d’un activisme sur les moeurs, mais aussi un rapport problématique au «réel» dans le cinéma.

nymphomaniac_0Les 28 janvier et 5 février, le tribunal administratif statuant en référé (procédure d’urgence) a désavoué la ministre de la Culture en imposant de modifier les interdictions concernant Nymphomaniac Volume 1 et Volume 2, les deux parties du nouveau film de Lars von Trier. A la suite des plaintes déposées par l’association Promouvoir, le même juge, monsieur Heu, a imposé de remplacer l’interdiction aux moins de 12 ans du premier par une interdiction aux moins de 16 ans, et l’interdiction aux moins de 16 ans du second par une interdiction aux moins de 18 ans.

Economiquement, cette deuxième mesure est celle qui a les effets les plus nets, dans la mesure où elle restreint les conditions de diffusion du film à la télévision, conditions négociées entre la production et le diffuseur sur la base de l’ancienne autorisation.  Cet événement s’inscrit dans un contexte particulier et soulève deux problèmes très différents.

Le contexte est celui d’une montée générale d’activisme dans le sens d’une censure des mœurs, portée par des associations d’extrême droite dans le domaine de la culture, en phase avec la mobilisation réactionnaire initiée par le refus du mariage gay et qui s’est depuis largement étendue: la demande d’interdiction du film Tomboy dans les programmes «Ecole et cinéma» puis sur Arte (à laquelle a répondu une audience exceptionnelle pour le film), les exigences répétées de l’exclusion de certains ouvrages des bibliothèques publiques, y compris par l’intervention de commandos interpellant les personnels, en ont été les épisode récents les plus marquants –sans oublier la fabrication par Jean-François Copé d’une «affaire Tous à poil», à propos d’un ouvrage prétendument promu par l’Education nationale.

Pour ce qui est de Nymphomaniac, les jugements sont des suspensions des précédentes classifications et pas des décisions définitives, celles-ci devant faire l’objet de jugements au fond, pour lesquels professionnels et responsables du ministère et du CNC fourbissent leurs arguments. Mais, même si le tribunal devait finalement annuler les décisions de la première instance, deux problèmes restent posés.

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