Cinéma en ligne: y a pas que Netflix! Il y a même beaucoup mieux

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L’offre (légale) de cinéma en ligne est aujourd’hui pléthorique, et peut permettre à chacun·e d’avoir le plaisir de la découverte grâce au travail de programmation des sites les plus innovants.

Cet article concerne les films de cinéma. C’est-à-dire les objets audiovisuels conçus pour la salle et le grand écran, ce qui leur donne des qualités singulières, que ne possèdent pas les autres produits composés d’images et de sons. Une fois qu’ils existent, ces films de cinéma peuvent aussi être vus ailleurs que dans des salles –même si c’est et ce sera toujours moins bien.

Il faut se réjouir qu’il existe des livres de peinture qui donnent accès aux grandes œuvres pour toutes les personnes qui ne peuvent les voir là où elles sont exposées. Il faut se réjouir que la télévision, la VHS, le DVD et désormais les plateformes de diffusion sur internet donnent aussi accès aux films.

Disproportion

À grand renfort de centaines de milliards de dollars d’investissement (17,3 exactement en 2020 pour les contenus, sans compter les autres milliards en marketing), la société Netflix a biaisé le débat en présentant ses produits d’appel, quelques films signés de grands noms du septième art, contre la salle de cinéma.

Mais le cœur de métier de Netflix, comme de ses rivaux directs, n’est pas la diffusion de films, c’est la diffusion de séries. Ce qui se vérifie à nouveau avec l’annonce de l’installation de bureaux en France de la firme au grand N rouge, et du lancement de nouveaux produits locaux, presque uniquement des séries.

Parmi les films mis en ligne sur la plateforme, la poignée des productions maison (les seules qui sabotent le cycle de vie naturel des films) est dérisoire par rapport à l’ensemble de la production de cinéma, et par rapport à l’offre de la plateforme. Bref, Netflix devrait occuper bien moins de place quand on parle de cinéma, et le cinéma devrait occuper bien moins de place quand on parle de Netflix.

La fin d’une époque

En outre, et surtout, tout cela concerne une époque qui est en train de se terminer, avec l’arrivée dans le jeu de Disney+, Apple TV+ et HBO Max (la plateforme de WarnerMedia), des acteurs encore beaucoup plus puissants, qui ont déjà commencé à bouleverser un paysage jusque-là dominé par l’entreprise de Reed Hastings et Ted Sarandos et, à quelques encablures, Amazon Prime Video.

Le paysage décrit par le dernier Observatoire de la vidéo à la demande que publie régulièrement le CNC, et qui porte sur la situation au début de l’automne 2019, a toutes les chances de devenir rapidement obsolète. On y trouve en tout cas quelques éclairages différents du discours dominant sur le secteur.

Par exemple seuls 6% de la population se connecte quotidiennement à un service de streaming, et si Netflix domine clairement ses concurrents (65% du marché), son audience nationale est de l’ordre de 3,5%, très loin des 20% de TF1 ou des 13,5% de France 2.

Il existe bel et bien sur internet un riche ensemble de propositions pour accéder à des films du monde entier, dans leur diversité.

Pour mémoire, les offres comparables d’origine française ont le choix entre trois options peu réjouissantes. Soient elles se désagrègent dans cet univers de mastodontes hyper-concurrentiel: CanalPlay, qui a été un moment leader, a fermé le 26 novembre 2019, remplacé par Canal+Série qui comme son nom l’indique ne propose pas de films.

Soient elles s’intègrent aux géants existants: MyCanal est désormais surtout un relais de Netflix, à quoi s’ajoute l’offre d’une autre plateforme française, OCS (filiale d’Orange), mais aussi les offres Disney et Warner. Soit enfin elles expérimentent un projet national qui pédale dans la semoule numérique depuis un bon bout de temps, et ne semble promis à aucun horizon glorieux, le projet Salto fédérant France Télévisions, TF1 et M6, et dont le lancement vient encore d’être repoussé.

Sur toutes ces plateformes, l’offre de films de cinéma est quantitativement secondaire et est appelée à le rester, même si Star Wars ou le prochain Spielberg serviront de tête de gondole à Disney+. Mais, loin de cette guerre des étoiles à coups de milliards, il existe bel et bien sur internet un riche ensemble de propositions pour accéder à des films du monde entier, dans leur diversité.

Quatre offres essentielles

Avec leurs spécialités, quatre plateformes sont particulièrement fécondes en propositions intéressantes. Pionnière en la matière, UniversCiné fédère la majorité des producteurs français indépendants. Née en 2007, la plateforme propose un très vaste choix de films dont beaucoup de titres français, mais aussi un beau florilège de cinémas du monde.

Au mois de janvier 2020, elle se dote (enfin!) d’un service par abonnement, désormais le mode d’accès le plus usité, la pratique de la SVOD (pour subscription video on demand) ayant irrésistiblement distancé l’achat ou la location à l’unité.

Assez comparable en matière de types de films, MUBI, basé à Londres, est plus international et surtout met davantage en avant son travail de programmation: chaque mois, trente films sont accessibles, un nouveau remplaçant un ancien chaque jour.

Il faut ajouter deux offres elles aussi remarquablement construites concernant le choix, mais de manière plus spécialisée. Pour le documentaire, Tënk est irréprochable quant à la sélection des titres. Ceux-ci sont proposés dans le cadre de programmations qui les rendent accessibles durant deux mois, selon des thématiques constamment renouvelées.

Une (petite) partie des titres de documentaires rendus accessibles par Tënk.

De son côté La Cinetek propose des ensembles de films du patrimoine, en fait des films du XXe siècle, selon à chaque fois le choix d’un·e cinéaste ayant dressé une liste de cinquante titres importants à ses yeux.

Un fragment de la liste des cinéastes du monde entier ayant joué les curateurs, c’est-à-dire proposé une liste de cinquante titres que La Cinetek s’emploie à rendre accessibles.

L’enjeu curatorial

La curation, aussi vilain soit le mot, est pour une bonne part le véritable enjeu. Même si les idéologues d’internet continuent d’en entretenir l’illusion, la théorie de la longue traîne popularisée par Chris Anderson et supposée permettre des accès plus diversifiés a depuis longtemps largement démontré sa fausseté. (…)

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Avanies historiques et beautés singulières de la Berlinale

À mi-parcours, le Festival de Berlin est d’ores et déjà marqué par une situation historique inédite. Mais il aura révélé, même à demi-enfouis dans une programmation toujours plus pléthorique, une poignée de films mémorables.

Malgré ses affiches aux couleurs électriques, la 69e édition de la Berlinale, qui se tient du 7 au 17 février, a souffert de plusieurs circonstances, prévisibles ou pas.

Il s’agit en effet de la fin d’un règne, celui de son patron Dieter Kosslick, qui a pour le meilleur (et aussi pour le moins bien) beaucoup développé la manifestation, affirmant sa place de numéro 2 mondiale –derrière Cannes, mais devant Venise ou Toronto.

Dieter Kosslick lors de la soirée d’ouverture de sa dernière Berlinale comme directeur | Berlinale

L’action du pétulant Kosslick aura été caractérisée par une extension dans d’innombrables directions –vers les enfants, la communauté LGBT+, les amis des animaux, les gourmets, etc.– de la programmation, sans oublier de vigoureux efforts côté marché du film, côté nouvelles technologies, côté star system…

Il reviendra à son successeur et à sa successeuse, le tandem inédit constitué par le programmateur cinéphile Carlo Chatrian, jusqu’à l’été dernier –excellent– directeur du Festival de Locarno, et la productrice Mariette Rissenbeek d’inventer la suite.

Il leur faudra si possible remédier à l’aspect illisible et surdimensionné qu’a pris la manifestation, non sans d’ailleurs obtenir un incontestables succès auprès des Berlinois et des Berlinoises: très peu cinéphiles tout le reste de l’année, elles se pressent en masse dans les salles en février pour découvrir des films, dont beaucoup d’œuvres audacieuses, loin des sentiers ordinairement battus par le grand public.

Chaque jour durant le Festival, le public berlinois patiente en longues files pour acheter les billets des projections | JMF

Les nouveaux responsables auront en outre à relever ce défi en arrivant privés des dirigeants historiques des deux grandes sections parallèles à la compétition officielle que sont le Panorama, Wieland Speck, et le Forum, Christoph Terhechte. Le premier est parti goûter une retraite bien méritée, le second envolé vers la direction du Festival de Marrakech.

En outre, la manifestation berlinoise devra modifier ses dates traditionnelles de début février, et surtout –grand sujet dans les milieux spécialisés– se placer sur le calendrier annuel des événements cinématographiques après les Oscars.

En repoussant pour 2020 l’ouverture au 20 février, elle compte bénéficier éventuellement de leurs retombées, au lieu d’être marginalisée comme c’est actuellement le cas sur un terrain où c’est Venise qui tire depuis quelques années tous les profits de la course ultra-médiatisée aux Academy Awards.

Le facteur chinois

À ces éléments prévisibles s’en est ajouté un autre, inattendu, avec l’exclusion en plein déroulement du Festival d’un des titres les plus en vue de la compétition, One Second du réalisateur chinois Zhang Yimou.

Sous prétexte de problèmes techniques, c’est bien un acte de censure de la part du gouvernement de Pékin qui a frappé le cinéaste pourtant proche du régime, lui qui fut entre autres le grand ordonnateur des cérémonies des Jeux olympiques.

Une image de One Second, le film de Zhang Yimou retiré à la dernière minute de la compétition officielle | Berlinale

Mais on sait combien l’actuelle brutale reprise en main par le président Xi Jinping de nombreux secteurs, notamment économiques et culturels, passe par des coups portés de manière spectaculaire à des personnalités singulièrement en vue. En outre, l’époque à laquelle est situé le film, la Révolution culturelle, demeure largement tabou.

Cette interdiction frappe à la dernière minute un lauréat historique de la Berlinale: l’ours d’or en 1988 pour son premier film, Le Sorgho rouge, a joué un rôle majeur dans l’apparition de la Chine sur la scène cinématographique internationale. De plus, elle bloque un film dont le scénario est un chant d’amour au cinéma, et qui avait obtenu l’autorisation officielle.

Très inhabituelle, cette mesure se place à l’intersection de deux enjeux majeurs pour la Berlinale. Le premier est son rapport, intense, voire à l’occasion exagéré, à la politique.

Cette dimension fait partie de l’ADN d’une manifestation explicitement née (en 1951) de la Guerre froide. Et dans les sélections pléthoriques, nombreux sont les titres dont la présence dans une grande manifestation de cinéma ne se justifie que par leur thème, plutôt que par les talents de mise en scène de leur auteur ou autrice.

Un beau dinosaure mongol

Le deuxième est la place importante qu’occupe, à Berlin comme sur les écrans de tous les grands festivals, le cinéma chinois. Vérification immédiate et éclatante avec le premier film vu aussitôt débarqué Potsdammer Platz, Öndög –mot qui, comme chacun sait, signifie «dinosaure» en langue mongole.

Öndög de Wang Quan’an: dans la steppe, la nuit, s’esquissent d’étranges rencontres. | Berlinale

Signé du réalisateur plusieurs fois primé à Berlin Wang Quan’an (dont un Ours d’or pour Le Mariage de Tuya), c’est… une merveille. Accompagnant un jeune flic obligé de garder toute une nuit, en pleine steppe, un cadavre et l’accorte gardienne de troupeau qui vient lui tenir compagnie, le film semble inventer les bonheurs de filmer comme au premier jour du cinéma, plan après plan.

Lumière, mouvement, passage du temps, richesse et organisation de l’espace, humour, sensualité, frissons: d’un scénario minimal, Wang fait une fresque intense, un bonheur de spectateur par des voies aussi inattendues qu’imparables.

Retrouvailles françaises

Un festival de cinéma, c’est ainsi, entre autres, une série de rendez-vous avec des cinéastes plus ou moins déjà célèbres ainsi que l’invitation à des découvertes.

Vingt-cinq films plus tard, côté découverte, on avouera n’avoir guère été gâté parmi les tentatives de cette année.

Outre les retrouvailles réussies avec des réalisateurs français (François Ozon, André Téchiné, Jean-Gabriel Périot –en attendant Agnès Varda) qu’il sera temps de raconter lorsque sortiront Grâce à Dieu (le 20 février), L’Adieu à la nuit (le 24 avril) et Nos Défaites (pas encore daté), il convient de mentionner les très belles propositions d’au moins quatre cinéastes inventifs, audacieux, singuliers.

Un poème, un constat, un rêve, une aventure

Avec Une rose ouverte, le cinéaste libanais Ghassan Salhab compose un poème, mi-déclaration d’amour à une femme morte il y a cent ans, mi-requiem pour une grande idée dissoute dans l’acide du temps.

Une rose ouverte de Ghassan Salhab

La femme s’appelait Rosa Luxembourg, penseuse et combattante, assassinée par la soldatesque le 15 janvier 1919 à Berlin, son corps jeté dans le Landwehrkanal. (…)

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Un tour du monde par Locarno

Du 1er au 11 août, la 71e édition de la manifestation tessinoise a rappelé l’importance des enjeux liés aux grands festivals de cinéma, et offert un panorama stimulant et diversifié, avec vues sur les horreurs contemporaines.

Photo: La Piazza Grande, cathédrale à ciel ouvert de la grand messe cinéphile quotidienne.

Il régnait inévitablement un parfum singulier sur la 71e édition d’un des plus anciens et des plus importants festivals de cinéma européens.

L’annonce du départ de son directeur artistique, le talentueux Carlo Chatrian, pour occuper la même fonction à la encore plus prestigieuse Berlinale avait en effet été l’une des principales annonces du mercato des festivals internationaux, particulièrement animé cette année.