Au Festival de Cannes, une journée particulière

Comme tous les ans depuis 35 ans Jean-Michel Frodon a assisté comme critique au Festival de Cannes. Il revient pour AOC sur une journée particulière de cette édition, une journée lors de laquelle se sont produits une multiplicité d’événements qui cristallisent beaucoup de ce qui fait l’importance du Festival, et aident à en comprendre les enjeux.

Ce sera le mercredi 22 mai. La date n’est pas prise au hasard. Ce jour-là s’est concentrée une multiplicité d’événements qui cristallisent beaucoup de ce qui fait l’importance du Festival, et aident à en comprendre les enjeux. Cannes est la plus importante manifestation cinématographique du monde, par la qualité des films présentés, par son attractivité planétaire, par le nombre de personnes accréditées, par le diversité des rapports au cinéma qui s’y déclinent dans le triangle de la cinéphilie, du business et du glamour. Et c’est un cas à part dans la gigantesque galaxie des festivals de cinéma, dans la mesure où il est prioritairement réservé aux professionnels.

Être au Festival de Cannes, pas forcement en compétition officielle mais dans une des 6 sélections réunies durant 12 jours en mai au bord de la Méditerranée, peut changer la vie des films, et de ceux qui le font, davantage qu’aucun autre festival – et, à la différence des Oscars, tous les films peuvent espérer en bénéficier quand le concours pour les statuettes hollywoodiennes est réservé à certains types de produits très particuliers. Et les effets de Cannes bénéficient au cinéma dans son ensemble, à sa place dans le monde, à la capacité de comprendre ce qui s’y joue.

8h30 :   Séance du matin d’un film en compétition, accessible à la presse sur présentation du badge idoine, et à ceux des accrédités qui se sont inscrits et ont retiré un billet. Ascension des marches sans tambours, trompettes ni photographes, juste les contrôles de sécurité, nombreux mais désormais très courtois et bien rôdés. Au programme, Parasite du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho. Et, très vite, la certitude qu’après une bonne semaine (la manifestation s’est ouverte le mardi 14), on se trouve en présence d’une offre de cinéma de première grandeur[1].

Depuis le début, les belles propositions n’ont pas manqué, en compétition (Atlantique de Mati Diop, Les Misérables de Ladj Ly, Le Jeune Ahmed des frères Dardenne, Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu, Bacurau  de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles) ou dans les autres sections (Être vivant et le savoir d’Alain Cavalier, Zombi Child de Bertrand Bonello, Jeanne  de Bruno Dumont)… Il ne s’agit donc pas de dire « ah enfin un bon film ! », on en a vu plusieurs, on ne doute pas qu’il y en ait encore au programme. Ce qui advient de singulier avec ce film est d’une autre nature : le sentiment, très largement partagé entre festivaliers (c’est rare, à Cannes) d’une sorte de plénitude dans l’accomplissement d’un contrat de cinéma.

Quels sont les termes de ce contrat, évidemment non écrit, et qui ne devrait surtout pas être formalisé ? Un agencement dynamique d’éléments spectaculaires (comédie, drame, fantastique, violence), une capacité à évoquer des enjeux réels (injustice sociale, manipulation des apparences), l’accomplissement d’un parcours artistique personnel (depuis son deuxième film, Memory of Murder, le cinéaste sud-coréen a marqué par ses films les grands festivals internationaux). Séquence après séquence, Bong Joon-ho affirme sa réussite dans toutes ces dimensions à la fois. Secondairement, la réussite de son film conforte l’importance majeure de l’Asie sur la carte mondiale du cinéma, et en particulier la qualité de la production sud-coréenne, bien relayée par Cannes depuis la découverte de Hong Sang-soo et de Park Chan-wook.

Tout contribue à installer le sentiment que les étoiles se sont alignées. L’histoire à la fois burlesque et cruelle des membres d’une famille déshéritée s’infiltrant progressivement dans une riche demeure associe plaisir immédiat de spectateur, ouvertures à de multiples questionnements, et inscription dans des contextes (la carrière de l’auteur), l’importance du pays et de la région dont il provient, d’une manière qui s’impose comme une évidence – évidence dont on se réjouit à posteriori qu’elle ait mené à la récompense suprême, ce qui n’avait rien de garanti, toute l’histoire des palmarès cannois montre qu’un autre jury aurait pu choisir autrement. Parasite n’est pas un chef d’œuvre, ce n’est même sans doute pas le meilleur film de Bong Joon-ho (Mother y prétendrait à meilleur droit). Mais c’est le bon film au bon moment, qui réconcilie exigence envers un artiste singulier, plaisir du spectateur, et inscription dans une histoire plus ample, dont Kore-Eda a écrit un an plus tôt le précédent chapitre avec Une affaire de famille.

11h : au terme d’une marche aussi rapide que possible sur la Croisette (10 minutes pour le kilomètre qui sépare le Palais du Festival officiel du Miramar où sont projetés les films de la Semaine de la critique), arrivée ric-rac pour découvrir un premier film, sans rien savoir ni de l’œuvre ni de son auteur, un chinois du nom de Gu Xiao-gang. Sur la scène, avec son air d’étudiant en 2e année il disparaît presque au milieu des nombreux membres de son équipe. Pour présenter le film, le délégué général de le la Semaine Charles Tesson, grand connaisseur des cinémas d’Asie, évoque rien moins que A Brighter Summer Day, le chef d’œuvre  d’Edward Yang. Et il a raison. A mesure qu’on découvre la fresque immense qu’est Séjour dans les monts Fushun, s’impose l’idée qu’on est en train de découvrir un cinéaste de première grandeur.

Le titre du fil reprend celui d’un des plus célèbres rouleaux de la peinture classique chinoise, dite « de montagne et d’eau » (shanshui). Avec un sens impressionnant du rythme et des mouvements, du récit et de l’ellipse, ce jeune Gu compose un portrait de la Chine contemporaine en inventant des traductions cinématographiques aux grands principes esthétiques de la culture millénaire dont il est issu. Ici Cannes joue un autre de ses rôles, la découverte out of the blue d’un talent d’ores et déjà incontestable, et dont il y a beaucoup à attendre. Dans la salle, même si elle n’est pas immense, 10 critiques français parmi les plus importants, 20 critiques étrangers parmi les plus influents, 15 responsables de festivals venus d’un peu partout dans le monde, voient cela, comprennent cela. La vie de Gu Xiao-gang a changé, même s’il lui incombera désormais de faire avec son nouveau statut, ce qui est loin d’être facile. Et le cinéma contemporain dans son ensemble s’est, au moins un peu, transformé.

14h : Avaler une salade dans une brasserie. À la table d’à côté, des producteurs, des distributeurs et des animateurs de ciné-clubs commentent le tournant libéral qui menace l’organisation du cinéma en France, tournant annoncé par Emmanuel Macron lors d’un déjeuner avec  les ténors des dites industries culturelles lundi 13 mai. La Société des Réalisateurs de Films a publié une série de textes alertant sur les dérives du pouvoir actuel, cherchant à obtenir des réponses, voire un soutien, des pouvoirs publics en charge du cinéma. 60 ans exactement après qu’à l’initiative d’André Malraux le Centre National de la Cinématographie soit passée de la tutelle du Ministère de l’Industrie à celle du tout nouvellement créé Ministère des Affaires culturelles, l’absence de retour est telle qu’un des articles s’appelle « Le CNC est-il encore notre maison ? » Cannes c’est aussi cela : des rencontres, inévitables et souvent utiles, nées de la simple présence de tant de gens concernés par les mêmes questions dans un si petit espace. A cette terrasse, l’heure est à l’inquiétude, où se mêlent tristesse et colère de n’être pas entendus par les instances qui sont supposés être les interlocuteurs, et les soutiens de ceux qui font le cinéma.

Changement d’humeur lors d’un bref détour au pavillon des Cinémas du monde, pour profiter de la machine à café, et croiser des amies de l’Institut français. Ici on se félicite de la qualité des projets venus d’Indonésie, de Jordanie, du Laos, d’Argentine, du Kenya, des échanges avec des producteurs, des scénaristes, des possibles coproducteurs. Ici on s’apprête à recevoir une trentaine d’éditeurs français dont des livres pourraient être adaptés à l’écran… (…)

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« Ni le ciel ni la terre », la guerre en abîme

010362Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore avec Jérémie Renier, Kevin Azaïs, Swann Arlaud, Sam Mirhosseini. Durée : 1h40. Sortie le 30 septembre.

Le Festival de Cannes 2015 a, comme chaque année, apporté une moisson de films importants. Il a, pas comme chaque année, permis deux révélations majeures : deux premiers films, deux jeunes réalisateurs au talent évident. L’un de ces films, récompensé au palmarès officiel, sortira le 4 novembre, il s’agit de Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes. L’autre sort ce mercredi 30 septembre, et il est signé de Clément Cogitore.

Si Ni le ciel ni la terre est son premier long métrage, son auteur est loin d’être un inconnu : Cogitore est, à juste titre, un des artistes les plus remarqués de la jeune génération de plasticiens français, croisant librement dans les eaux de l’art vidéo, de la photo, de l’installation et de la performance .

Certaines de ses réalisations, exemplairement Un archipel ou Travel(ing) manifestaient une réelle sensibilité cinématographique, ce qui est loin d’être le cas de tous ceux qui circulent entre les territoires de plus en plus connectés des différents arts visuels. Certaines œuvres de Cogitore avaient d’ailleurs été présentées dans un cadre cinématographique, notamment à la Quinzaine des réalisateurs en 2005. Mais un long métrage de fiction pose un défi d’un tout autre ordre, sur lequel bien des artistes contemporains de grand talent se sont cassés les dents. La réussite de ce film n’en est que plus éclatante.

Cinéaste et artiste plasticien, son auteur réussit le tour de force de jouer à fond à la fois la dimension du cinéma narratif, très incarné, avec beaucoup d’action et une intrigue en bonne et due forme, et la dimension « plasticienne », où l’attention aux formes et à leur évolution dans l’espace et le temps peut devenir l’enjeu essentiel.

Il raconte l’histoire d’une section de soldats français en Afghanistan, postée dans une zone montagneuse particulièrement dangereuse, et qui à la veille du retrait des troupes est confrontée à la disparition inexpliquée de plusieurs de ses membres. Le capitaine Antarès et ses hommes affrontent, outre les Talibans qui rôdent sur la frontière pakistanaise toute proche, et les paysans aux sentiments pour le moins mitigés envers la troupe étrangère, une sorte d’impasse logique qui finit par travailler le film de l’intérieur de manière de plus en plus prégnante.

Cogitore reçoit le renfort appréciable de Jérémie Renier incarnant à l’extrême une figure de chef militaire qui réveille les souvenirs de nombreux films de guerre (américains surtout). Et il suit avec un plaisir communicatif nombre des pistes habituelles de ce genre cinématographique – la petite communauté isolée face au danger, l’obligation de s’acclimater à un environnement géographique aussi splendide qu’hostile, l’affrontement violent avec l’ennemi au cours d’embuscades, le brouillage des lignes de conduite des différents protagonistes face au danger, l’incompréhension de la hiérarchie….

Il y distille des composants plus originaux, visuels avec notamment un usage très efficace des lunettes à infrarouge et des caméras thermiques, et thématiques avec la prise en compte des abîmes culturels entre les militaires et ceux qu’ils sont venus protéger ou combattre. Bien au-delà de la question de la langue, déjà si importante, cela se traduit partout, et notamment dans ce qui distingue à l’extrême les corps humains de ces différentes communautés.

Un des plus beaux aspects de la mise en scène porte ainsi sur la manière d’exister des visages et des muscles, sur les façons de se tenir debout ou assis, de bouger et de rester immobile. Il y a là une sensibilité chorégraphique, c’est à dire une sensibilité au sens de ce qu’expriment les corps, tout à fait remarquable – et tout à fait politique.

Si Ni le ciel ni la terre s’en tenait à cette double nature, film de guerre haletant tirant heureusement parti des codes du genre, et mise en relation d’ensembles de pratiques, de rituels, de croyances et d’imaginaires éperdument hétérogènes, il serait déjà une grande réussite. Mais il fait plus et mieux, et devient ainsi exceptionnel.

Il dépasse cette opposition binaire entre « eux » (les Afghans, considérés ici comme fort différents entre eux) et « nous » (les Français, les Occidentaux, la petite troupe à laquelle on est inévitablement amené à s’identifier, comme il a dépassé les opposition entre film de guerre et film fantastique, et entre fiction de cinéma et installation d’art vidéo.

Il les dépasse pour tenir à la fois ce qui sépare et ce qui unit, et accepter au sein de ce qui unit ce que ni les uns ni les autres, ni le ciel des croyances ni la raison terre-à-terre, n’est en mesure de complètement comprendre et affronter.

Il rend dès lors à ses protagonistes, que tout oppose y compris au lance-roquettes et au canon, ou à coups de poing, un monde commun. Mais un monde mystérieux, plus vaste que ce que savent prendre en charge leurs divers systèmes d’explications et de représentations, et dont nul d’entre eux, guerrier, imam, paysan, ne possède la clé. Un monde qui se prolonge au-delà du « théâtre des opérations » et de cette partie de la planète, avec la lettre écrite à la fin. Ainsi, dans ces paysages somptueux de montagnes arides et de gorges insondables, le film s’ouvre sur un autre infini.

Trois pour la route

Ce 4 janvier, sortie en salles de A l’âge d’Ellen de Pia Marais, Take Shelter de Jeff Nichols et de Les Acacias de Pablo Giorgelli.

Pour bien commencer cette année de cinéma, trois films qui sortent en même temps – c’est trop ? OK, c’est trop. Mais on ne va pas les passer sous silence pour autant, non ? Trois beaux films, trois formes singulières d’invention, de liberté d’écriture, trois visages possible du « cinéma indépendant », au sens d’une indépendance de l’inspiration. Ils viennent d’Allemagne, des Etats-Unis et d’Argentine. Par ailleurs, ils n’ont à peu près rien en commun. Ils représentent même trois manières fort différentes de faire un film – manières qui sont évidemment loin d’être les seules possibles.

Jeanne Balibar dans A l’âge d’Ellen de Pia Marais

A l’âge d’Ellen est le deuxième film d’une réalisatrice au parcours cosmopolite : Pia Marais est née en Afrique du Sud, a grandi en Suède et en Espagne, étudié à Londres et Amsterdam avant de s’installer en Allemagne. Son premier film s’intitulait Trop libre, c’est presque le commentaire qu’inspire celui-ci : une manière très déstabilisante, prenante, et finalement transportante d’empoigner un sujet classique pour en faire une aventure sensuelle, aux franges de l’hypnose. Ellen est hôtesse de l’air, elle ne sera plus longtemps « une jeune femme », sa vie personnelle n’est pas géniale, son boulot, bof, ça va mais on en fait le tour, y compris des destinations exotiques et des aventures avec les commandants de bord charmeurs. Et puis ça casse. Ou plutôt ça glisse, ça dérape d’abord doucement, et puis on est ailleurs.

L’histoire d’une déprime de la quarantaine, d’une bonne dépression, oui, sans doute. Mais, comme film, une mise en jeu du quotidien, d’abord à peine tremblé, et qui devient dérive où le joyeux loufoque, le sinistre grave foncé et la diversité pas forcément exaltante du monde ne cessent de gagner en densité. Sous des signes qui sont comme des totems, Ellen croise plusieurs chemins en impasse, s’engage davantage aux côtés d’un groupe de très jeunes activistes qui se battent contre les mauvais traitements infligés aux animaux. Elle est avec eux et pas, pour de bonnes et de mauvaises raisons, elle est là où elle a l’air d’être et pas, pour idem. Les jeunes gens inventifs, courageux, hyperpolitiques y compris au pire sens du mot, les animaux réels et fantasmés, les villes allemandes et la savane africaine deviennent comme une matière unique, grâce à un « agent » qui fait précipiter, au sens d’une solution chimique, tous ces ingrédients.

Cet « agent », c’est Jeanne Balibar, qu’on est bien content de retrouver, la Balibar telle qu’en elle-même la langue allemande, l’uniforme d’hôtesse de la Lufthansa et, surtout, le regard de Pia Marais la changent. Entre l’actrice et la cinéaste s’installe une dynamique joueuse et distanciée, qui fait merveille pour animer tout le film d’un souffle chaud, un peu rauque, carrément troublant.

Michael Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols

Si A l’âge d’Ellen est organique, fruit d’un processus fusionnel où s’absorbent récit, contexte et interprètes, Take Shelter de Jeff Nichols est lui le résultat d’un assemblage qui prend bien soin de laisser apparents ses composants. Découvert il y a trois ans avec Shotgun Stories, son premier film, Nichols en retrouve certains aspects composites. Il associe cette fois cinéma fantastique, chronique sociale, drame familial et paysage country, l’indécidabilité de ce qui relie, ou pas, ces différents composants faisant l’essentiel de la tension du film.

Curtis, père de famille entouré de l’affection des siens, ouvrier consciencieux, est-il en train de devenir complètement fou, ou soudain doué d’un talent visionnaire ? Y a-t-il une explication psychiatrique à ce qu’il perçoit ? Quelles sont ces menaces qui planent sur ce petit monde, au point de pousser Curtis à ruiner son couple, à saboter son amitié avec ses copain et à démolir le lieu où jouait sa petite fille ? Au fait, est-il vraiment le seul à voir ces tornades qui s’apprêtent à dévaster son bonheur familial et la petite ville où il réside ? Non, il n’est pas seul : les spectateurs du film les voient aussi bien que lui. Qui, dès lors, est fou ? S’inspirant en partie du génie avec lequel Shyamalan a, du Sixième Sens à Phénomènes, déplacé le rapport de croyance entre le public, les différents protagonistes de la fiction et les codes du film de genre, Jeff Nichols construit méthodiquement une fable étrange, aussi stimulante sur notre rapport au cinéma qu’acérée pour ce qui concerne les réalités et les fantasmes des périls qui menacent la planète. En outre, la présence de l’étonnante Jessica Chastain dans un rôle en partie comparable à celui qui la révéla dans The Tree of Life accentue la proximité avec l’univers visuel de Malick, tandis que les images de nature et l’utilisation des effets spéciaux sont souvent d’une élégance et une puissance visuelles qui imprègnent ce qui aurait pu demeurer un film assez théorique d’une singulière puissance émotionnelle.

German De Silva et Hebe Duarte dans Les Acacias de Pablo Giorgelli

Take Shelter fut une des révélations de la féconde Semaine de la critique à Cannes 2011, c’est également là qu’a été découvert Les Acacias, premier film de Pablo Giorgelli, et lauréat de la Caméra d’or de cette édition du Festival. Lorsque la jeune Jacinta et son bébé montent à bord du camion conduit par le taciturne Ruben pour parcourir la route qui mène de la frontière paraguayenne à Buenos Aires, d’une certaine manière tout est joué. Et de cette quasi-évidence du déroulement narratif, Giorgelli fait le matériau d’une émotion nourrie de gestes, de silences, de paysages, de toute une gamme de formes de présences, humaines ou matérielles, d’autant plus sensibles, et d’autant plus précieuses, qu’on ne doute guère de ce qui peut se jouer entre les personnages.

Les Acacias a beau se dérouler presqu’entièrement sur la route, ce n’est pas un road movie, c’est même le contraire. Ce n’est pas l’expérience ouverte d’un cheminement accueillant à des développements inattendus, révélateurs de ceci ou cela qui est l’enjeu de tel ou tel film relevant de ce genre, mais une manière de cultiver la liberté offerte par l’assurance du trajet, géographique et psychologique, qu’accompliront les protagonistes. La grande qualité des interprètes (German de Silva et Hebe Duarte) et de la manière qu’a Pablo Giorgelli de les filmer tient à une forme de discrétion largement fondée sur cette évidence dramaturgique. Du coup, d’innombrables nuances ont tout loisir d’apparaître, faisant tout le plaisir de voyage au long cours.