Emmanuel Macron va-t-il déclarer la guerre au cinéma français?

L’annonce que le président de la République veut nommer à la tête du Centre National du Cinéma l’auteur d’un rapport qui menace toute l’architecture du cinéma en France suscite une profonde inquiétude.

Le 12 juillet, le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) a perdu sa tête. Sa présidente, Frédérique Bredin, a quitté son poste à la fin de son mandat sans successeur·e désigné·e. Cette situation est inédite dans l’histoire de l’organisme qui pilote la politique cinématographique en France. Le choix de l’Élysée pour diriger le CNC se serait porté sur le producteur Dominique Boutonnat, qui a été un des premiers soutiens financiers de la campagne du futur président.

Un rapport pour détruire

Cette nomination signifierait rien de moins que de confier les clés de l’organisation de l’action publique dans le domaine du cinéma à celui qui, dans un récent rapport, en a préconisé la destruction.

Remis au ministre de la culture Franck Riester juste avant le Festival de Cannes, le document intitulé «Rapport sur le financement privé de la production et de la distribution cinématographiques et audiovisuelles» aura eu pour effet de dresser contre lui la quasi-totalité du monde du cinéma –à l’exception des très grands groupes intégrés.

Avec un unisson rare dans la profession (en fait, des professions aux intérêts et aux approches loin d’être toujours convergentes), les organisations de réalisatrices, de techniciens, de productrices, de distributeurs indépendants et de nombreux grands noms du cinéma ont uni leurs signatures pour dénoncer la destruction du système qu’annonçait ce rapport, conforté peu après par un autre, dû à deux députées LREM, Céline Calvez et Marie-Ange Magne.

Depuis Cannes, ce mouvement est allé croissant, jusqu’à la publication le 3 juillet dans Le Monde de la tribune «La France: le seul pays au monde qui pense avoir trop de cinéma d’auteur!». Avec ses centaines de signataires, c’est l’essentiel des forces créatrices du secteur qui se mobilisait contre les propositions de celui que le président de la République semble décidé à installer à la tête du CNC, décision qui ne serait plus désormais suspendue qu’à celle du Conseil déontologique.

Une bizarrerie administrative

Une telle nomination aurait des conséquences considérables, à la mesure du rôle central que joue le CNC dans la vie du cinéma français –et dans la vie du cinéma en France, ce qui n’est pas la même chose.

Cet organisme est une bizarrerie administrative qui, grâce à cette bizarrerie même, a réussi depuis exactement soixante ans à jouer un rôle exceptionnel dans la dynamique d’un secteur artistique, économique et culturel florissant.

Depuis qu’à l’initiative d’André Malraux, il a été soustrait à la tutelle du ministère de l’Industrie pour être rattaché à celui de la Culture (à l’époque ministère des Affaires culturelles), il est un service dudit ministère (avec statut d’établissement public à caractère administratif) qui fonctionne en fait selon des procédures de cogestion entre fonctionnaires et professionnel·les.

Ce qui a permis la mise en place d’un modèle qui, pour résumer, se fonde sur le principe d’une complémentarité entre enjeux artistiques (les œuvres), enjeux culturels (les publics, l’enseignement, les festivals…) et enjeux économiques. Cette approche multiple se traduit notamment par la répartition entre soutiens sélectifs (artistiques et culturels) et soutiens automatiques (économiques).

Chacun imagine que les négociations entre ces intérêts sont complexes et pas toujours satisfaisantes. Sur la durée longue, c’est bien ce principe qui perdure. Il repose sur l’idée du cinéma comme ensemble, à la différence par exemple de la sépartion entre public et privé pour le théâtre, ou entre différents types de musique pour ce secteur.

Appuyée sur une attention historique des responsables politiques français·es pour le cinéma comme bien d’intérêt national, cette organisation a permis la mise en place d’un très vaste ensemble de dispositifs d’accompagnement et de soutiens, entièrement financés par le secteur lui-même (billetterie, chaînes de télévision, éditeurs de programmes, fournisseurs d’accès) dont l’efficacité ne se dément pas à travers les décennies. La politique publique en la matière a d’ailleurs fait l’objet d’une remarquable continuité, indépendamment des changements d’orientation des gouvernements successifs.

Assurément, comme tout système, il a eu besoin d’être adapté aux évolutions du secteur (et bon an mal an il l’a été), et il continue d’avoir besoin d’améliorations, qui visent pour l’essentiel à corriger les dérives issues de son succès même, symbolisé par des effets de trop dans certains domaines.

Un système vertueux

Mais il s’agit néanmoins d’un système qui, pour l’essentiel, fonctionne, et qui d’ailleurs inspire nombre de politiques publiques dans d’autres pays –sans que nulle part ailleurs un dispositif d’une telle cohérence et d’une telle ampleur ait été mis en place, ce qui suscite envie et soutien chez les gens de cinéma dans le monde entier.

Or, ce que propose le rapport Boutonnat n’est pas la nécessaire et continue adaptation d’un système fondamentalement vertueux, c’est sa destruction au nom d’une doxa ultralibérale invoquée comme un mantra: «Il faut accroître la rentabilité des actifs (les œuvres): la maximisation de la rentabilité des actifs (films, séries…) implique une exploitation complète des œuvres, avec une véritable logique entrepreneuriale» (c’est Boutonnat qui souligne). (…)

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Au Festival de Cannes, une journée particulière

Comme tous les ans depuis 35 ans Jean-Michel Frodon a assisté comme critique au Festival de Cannes. Il revient pour AOC sur une journée particulière de cette édition, une journée lors de laquelle se sont produits une multiplicité d’événements qui cristallisent beaucoup de ce qui fait l’importance du Festival, et aident à en comprendre les enjeux.

Ce sera le mercredi 22 mai. La date n’est pas prise au hasard. Ce jour-là s’est concentrée une multiplicité d’événements qui cristallisent beaucoup de ce qui fait l’importance du Festival, et aident à en comprendre les enjeux. Cannes est la plus importante manifestation cinématographique du monde, par la qualité des films présentés, par son attractivité planétaire, par le nombre de personnes accréditées, par le diversité des rapports au cinéma qui s’y déclinent dans le triangle de la cinéphilie, du business et du glamour. Et c’est un cas à part dans la gigantesque galaxie des festivals de cinéma, dans la mesure où il est prioritairement réservé aux professionnels.

Être au Festival de Cannes, pas forcement en compétition officielle mais dans une des 6 sélections réunies durant 12 jours en mai au bord de la Méditerranée, peut changer la vie des films, et de ceux qui le font, davantage qu’aucun autre festival – et, à la différence des Oscars, tous les films peuvent espérer en bénéficier quand le concours pour les statuettes hollywoodiennes est réservé à certains types de produits très particuliers. Et les effets de Cannes bénéficient au cinéma dans son ensemble, à sa place dans le monde, à la capacité de comprendre ce qui s’y joue.

8h30 :   Séance du matin d’un film en compétition, accessible à la presse sur présentation du badge idoine, et à ceux des accrédités qui se sont inscrits et ont retiré un billet. Ascension des marches sans tambours, trompettes ni photographes, juste les contrôles de sécurité, nombreux mais désormais très courtois et bien rôdés. Au programme, Parasite du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho. Et, très vite, la certitude qu’après une bonne semaine (la manifestation s’est ouverte le mardi 14), on se trouve en présence d’une offre de cinéma de première grandeur[1].

Depuis le début, les belles propositions n’ont pas manqué, en compétition (Atlantique de Mati Diop, Les Misérables de Ladj Ly, Le Jeune Ahmed des frères Dardenne, Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu, Bacurau  de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles) ou dans les autres sections (Être vivant et le savoir d’Alain Cavalier, Zombi Child de Bertrand Bonello, Jeanne  de Bruno Dumont)… Il ne s’agit donc pas de dire « ah enfin un bon film ! », on en a vu plusieurs, on ne doute pas qu’il y en ait encore au programme. Ce qui advient de singulier avec ce film est d’une autre nature : le sentiment, très largement partagé entre festivaliers (c’est rare, à Cannes) d’une sorte de plénitude dans l’accomplissement d’un contrat de cinéma.

Quels sont les termes de ce contrat, évidemment non écrit, et qui ne devrait surtout pas être formalisé ? Un agencement dynamique d’éléments spectaculaires (comédie, drame, fantastique, violence), une capacité à évoquer des enjeux réels (injustice sociale, manipulation des apparences), l’accomplissement d’un parcours artistique personnel (depuis son deuxième film, Memory of Murder, le cinéaste sud-coréen a marqué par ses films les grands festivals internationaux). Séquence après séquence, Bong Joon-ho affirme sa réussite dans toutes ces dimensions à la fois. Secondairement, la réussite de son film conforte l’importance majeure de l’Asie sur la carte mondiale du cinéma, et en particulier la qualité de la production sud-coréenne, bien relayée par Cannes depuis la découverte de Hong Sang-soo et de Park Chan-wook.

Tout contribue à installer le sentiment que les étoiles se sont alignées. L’histoire à la fois burlesque et cruelle des membres d’une famille déshéritée s’infiltrant progressivement dans une riche demeure associe plaisir immédiat de spectateur, ouvertures à de multiples questionnements, et inscription dans des contextes (la carrière de l’auteur), l’importance du pays et de la région dont il provient, d’une manière qui s’impose comme une évidence – évidence dont on se réjouit à posteriori qu’elle ait mené à la récompense suprême, ce qui n’avait rien de garanti, toute l’histoire des palmarès cannois montre qu’un autre jury aurait pu choisir autrement. Parasite n’est pas un chef d’œuvre, ce n’est même sans doute pas le meilleur film de Bong Joon-ho (Mother y prétendrait à meilleur droit). Mais c’est le bon film au bon moment, qui réconcilie exigence envers un artiste singulier, plaisir du spectateur, et inscription dans une histoire plus ample, dont Kore-Eda a écrit un an plus tôt le précédent chapitre avec Une affaire de famille.

11h : au terme d’une marche aussi rapide que possible sur la Croisette (10 minutes pour le kilomètre qui sépare le Palais du Festival officiel du Miramar où sont projetés les films de la Semaine de la critique), arrivée ric-rac pour découvrir un premier film, sans rien savoir ni de l’œuvre ni de son auteur, un chinois du nom de Gu Xiao-gang. Sur la scène, avec son air d’étudiant en 2e année il disparaît presque au milieu des nombreux membres de son équipe. Pour présenter le film, le délégué général de le la Semaine Charles Tesson, grand connaisseur des cinémas d’Asie, évoque rien moins que A Brighter Summer Day, le chef d’œuvre  d’Edward Yang. Et il a raison. A mesure qu’on découvre la fresque immense qu’est Séjour dans les monts Fushun, s’impose l’idée qu’on est en train de découvrir un cinéaste de première grandeur.

Le titre du fil reprend celui d’un des plus célèbres rouleaux de la peinture classique chinoise, dite « de montagne et d’eau » (shanshui). Avec un sens impressionnant du rythme et des mouvements, du récit et de l’ellipse, ce jeune Gu compose un portrait de la Chine contemporaine en inventant des traductions cinématographiques aux grands principes esthétiques de la culture millénaire dont il est issu. Ici Cannes joue un autre de ses rôles, la découverte out of the blue d’un talent d’ores et déjà incontestable, et dont il y a beaucoup à attendre. Dans la salle, même si elle n’est pas immense, 10 critiques français parmi les plus importants, 20 critiques étrangers parmi les plus influents, 15 responsables de festivals venus d’un peu partout dans le monde, voient cela, comprennent cela. La vie de Gu Xiao-gang a changé, même s’il lui incombera désormais de faire avec son nouveau statut, ce qui est loin d’être facile. Et le cinéma contemporain dans son ensemble s’est, au moins un peu, transformé.

14h : Avaler une salade dans une brasserie. À la table d’à côté, des producteurs, des distributeurs et des animateurs de ciné-clubs commentent le tournant libéral qui menace l’organisation du cinéma en France, tournant annoncé par Emmanuel Macron lors d’un déjeuner avec  les ténors des dites industries culturelles lundi 13 mai. La Société des Réalisateurs de Films a publié une série de textes alertant sur les dérives du pouvoir actuel, cherchant à obtenir des réponses, voire un soutien, des pouvoirs publics en charge du cinéma. 60 ans exactement après qu’à l’initiative d’André Malraux le Centre National de la Cinématographie soit passée de la tutelle du Ministère de l’Industrie à celle du tout nouvellement créé Ministère des Affaires culturelles, l’absence de retour est telle qu’un des articles s’appelle « Le CNC est-il encore notre maison ? » Cannes c’est aussi cela : des rencontres, inévitables et souvent utiles, nées de la simple présence de tant de gens concernés par les mêmes questions dans un si petit espace. A cette terrasse, l’heure est à l’inquiétude, où se mêlent tristesse et colère de n’être pas entendus par les instances qui sont supposés être les interlocuteurs, et les soutiens de ceux qui font le cinéma.

Changement d’humeur lors d’un bref détour au pavillon des Cinémas du monde, pour profiter de la machine à café, et croiser des amies de l’Institut français. Ici on se félicite de la qualité des projets venus d’Indonésie, de Jordanie, du Laos, d’Argentine, du Kenya, des échanges avec des producteurs, des scénaristes, des possibles coproducteurs. Ici on s’apprête à recevoir une trentaine d’éditeurs français dont des livres pourraient être adaptés à l’écran… (…)

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Cannes 2019, Ep.11: L’humour très noir de «It Must Be Heaven» et les derniers feux du 72e Festival

Elia Suleiman, voyageur qui fera toujours l’objet de mesures de sécurité particulières.

Le film d’Elia Suleiman conclut en beauté une sélection globalement de très bon niveau. L’occasion de revenir aussi sur quelques outsiders marquants, sans oublier les inquiétudes à propos d’un système français menacé de fragilisation.

Dix ans après Le Temps qu’il reste, revoici Elia Suleiman, principale figure du cinéma palestinien, et grand réalisateur contemporain.

Depuis la révélation de son premier long métrage, Chronique d’une disparition, Suleiman se bat pour être à la hauteur de cette double qualification, celle qui l’attache à son origine ô combien lourde de conséquences, et celle qui renvoie à la pratique ambitieuse et inventive de son art, sans assignation à une cause ou à une zone géopolitique.

Pour un Palestinien plus que pour tout autre peut-être, cette tension peut s’avérer un piège redoutable et on a craint au cours de la décennie écoulée que ce piège se soit refermé sur le cinéaste d’Intervention divine. It Must Be Heaven constitue, à cet égard aussi, la plus belle des réponses.

Qui connaît tant soit peu l’œuvre de cet auteur en retrouvera tous les ingrédients, à commencer par son propre personnage de clown quasi-muet, témoin éberlué des folies et des vilénies du monde – compris de celles de ses compatriotes de Nazareth, la ville arabe où il est né, où il a grandi, où nous avons pu faire connaissance de sa famille et de ses voisins lors des films précédents.

Le nouveau film repart de là, en une succession de scènes qui, disant à la fois l’absurde du monde contemporain, l’oppression israélienne, les fantasmes guerriers et machistes si bien partagés chez les Palestiniens, et les mesquineries de nos frères humains.

On est dans la réalité très concrète d’un pays où une grande partie de la population subit le joug violent et insidieux des maîtres du pouvoir. Et on est dans le monde tel qu’ont pu aider à le regarder Chaplin et Tati, Boulgakov et Ionesco.

La première demi-heure reprend ainsi le fil du portrait de la réalité de ceux qui subissent l’apartheid sioniste, portrait d’une fureur dont on aurait tort de sous-estimer la vigueur sous ses apparences à la fois comiques, nonchalantes et navrées. La lenteur, le silence et l’humour sont, depuis 25 ans les armes qu’affûte inlassablement ce cinéaste.

Dans les esprits, la globalisation des murs

Mais il s’envole. Son personnage fait ce que lui-même a fait depuis longtemps déjà, il vient s’installer à Paris, où se situe le deuxième volet de ce film en trois actes et un épilogue. Dans les rues adjacentes du 2e arrondissement de la capitale française, ici défilent les corps sublimes des beautiful people d’une fashion week éternelle, là s’allonge la file des indigents qui attendent la gamelle des Restos du cœur. Après, ce sera New York, avant le retour à Nazareth.

Avec les mêmes ressources et une inventivité gracieuse et implacable, Elia Suleiman, Palestinien exilé –pléonasme? oui, mais il y a tant de formes à l’exil– déploie une fable nouvelle, qui concerne non plus sa région natale, mais l’état de notre monde. En tout cas du monde occidental, ici personnifié par deux métropoles. (…)

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