Kelly Reichardt, cinéaste essentielle, pour aujourd’hui et pour demain

La réalisatrice pendant le tournage de Wendy et Lucy.

La rétrospective consacrée à la réalisatrice américaine et la sortie de «First Cow» scandent la reconnaissance de plus en plus partagée d’une figure majeure du cinéma contemporain.

Le 14 octobre s’ouvre au Centre Pompidou à Paris une rétrospective intégrale de l’œuvre de la réalisatrice américaine Kelly Reichardt, en sa présence. Le 20 octobre, son nouveau film, First Cow, sort dans les salles. Ces deux événements scandent, en France, la reconnaissance progressive d’une figure majeure du cinéma contemporain.

La première et principale raison de s’intéresser aux films de Kelly Reichardt est simple à énoncer: elle est une excellente réalisatrice. Tous ses films sont passionnants. Ils méritent chacun et pris dans leur ensemble l’attention de quiconque s’intéresse au septième art.

Pour s’en convaincre, il faudra voir River of Grass (1994), Old Joy (2006), Wendy et Lucy (2008), La Dernière piste (2010), Night Moves (2013), Certaines femmes (2016) et donc First Cow, événement du Festival de Berlin 2020 dont l’arrivée sur nos grands écrans a été retardée par la pandémie –et sur lequel on reviendra au moment de sa sortie.

Simple à énoncer, cette raison est en revanche extrêmement complexe à expliciter, tant les choix de mise en scène qui définissent ce qu’on appellerait le style de Kelly Reichardt reposent sur un ensemble de décisions souvent relativement peu spectaculaires. Prises un à une, elles ne semblent pas spécialement originales. Mais, quand on les remet dans la composition d’ensemble, elles prennent tout leur sens.

Une logique intérieure, aussi impérative que délicate

Cet arrangement change à chacun des films. Films qui méritent, comme toujours avec les grands cinéastes, d’être regardés un par un plutôt que d’emblée subsumés sous quelques généralités.

Oui, elle inscrit chaque long-métrage dans un territoire géographique qui joue un rôle décisif dans le récit. Oui, il s’agit toujours d’y circuler, de l’occuper physiquement. Oui, elle aime laisser advenir les événements, fussent-ils minuscules, dans la durée du plan. Oui, les mots sont souvent pour elle un moindre enjeu que les gestes et les espaces.

                              Daniel London, Will Oldham et Lucy dans Old Joy. | Splendor Films

Oui, elle coécrit le scénario de tous ses films depuis Old Joy avec son complice Jon Raymond. Oui, elle semble avoir trouvé avec le chef opérateur Christopher Blauvelt le partenaire idéal pour faire ses images. Oui, elle assure seule le montage.

Oui, elle s’en tient à des économies modestes de production –y compris lorsqu’elle tourne avec des vedettes –Michelle Williams, Jesse Eisenberg, Dakota Fanning, Peter Sasgaard, Laura Dern, Kristen Stewart.

Mais ce qui frappe, en regardant ses films, c’est surtout leur côté «organique», la manière dont chacun semble se développer selon une logique intérieure, aussi impérative que délicate. Cette logique modélise, selon une alchimie indiscernable, tous ses choix –du casting aux mouvements de la caméra et des personnages en passant par la lumière, l’usage des sons et le choix des musiques sans oublier le rythme du montage.

Les mots sont souvent pour elle un moindre enjeu que les gestes et les espaces.

Le cinéma de Kelly Reichardt échappe à ces deux extrêmes périlleux: la prétention à la «mise en scène invisible», crédo du Hollywood classique prêt à toutes les manipulations; et l’affirmation des effets de style, marque d’un cinéma moderne qui trop souvent s’y est enfermé dans la contemplation de ses propres artifices.

Chez elle, les outils et la mémoire du cinéma font partie des ressources mobilisées de manière assumée, mais sans être utilisées comme un procédé ou une fin en soi

Une «évasion» et des rencontres

Si chaque film raconte un trajet, sans nécessairement relever de ce qu’on appelle le road movie, c’est peut-être qu’elle-même a suivi un singulier parcours.

Née en 1964 dans une morne banlieue de Miami, fille de deux policiers, elle trompe son ennui d’adolescente renfermée en s’initiant à la photo avec l’appareil qu’utilisait son père pour photographier les scènes de crime.

Elle décrira comme une véritable «évasion» le fait d’avoir intégré une école d’art à Boston, puis d’avoir pu travailler comme assistante auprès de cinéastes indépendants à New York, notamment Hal Hartley et Todd Haynes.

                                 Lisa Bowman dans River of Grass. | Splendor Films

Tourné dans les Everglades de son enfance et de son adolescence, son premier film, River of Grass, comporte des éléments autobiographiques, sinon dans l’intrigue, du moins dans l’atmosphère. Il sera achevé grâce à une énergie peu commune et malgré la complète absence de moyens ou d’expérience professionnelle.

Il vaut à la réalisatrice de trente ans la reconnaissance immédiate de son talent après sa sélection au Festival de Sundance. Mais il faudra douze ans à Kelly Reichardt pour arriver à mener à bien le suivant. Entretemps, elle aura enseigné (elle le fait toujours). Elle aura aussi beaucoup exploré les ressources du cinéma expérimental et d’autres formes d’arts visuels.

Elle découvrira également Portland et ses environs, épicentre d’un ample mouvement artistique et sociétal au nord-ouest des États-Unis depuis une vingtaine d’années. L’Oregon deviendra le décor de la plupart de ses films à venir.

Chacun de ses films suit son chemin avec une intensité propre parcourue d’énergies originales.

Old Joy, qui ressort en salle le 13 octobre, permettra un début de visibilité internationale pour cette autrice dont le ton singulier s’affirme avec cette errance de deux amis dans la forêt. On y fait aussi la connaissance de Lucy, la chienne de la réalisatrice, qui occupera un rôle essentiel au point de devenir un personnage à part entière, y compris lorsqu’elle disparaîtra, dans le film suivant.

Et ensuite… Ensuite, il y aura des histoires d’amour, des explosions, des solitudes, des coïncidences, des éclats de rire, des dangers mortels, des Indiens, une avocate, des trahisons, toujours la chienne Lucy, des rivières, un Chinois, la forêt, le désert et la ville, la neige et la canicule… Sans tous les résumer, on peut juste écrire que chacun suit son chemin avec une intensité propre parcourue d’énergies originales, qu’inspire le dieu des petites choses et un grand sens de l’état du monde.

L’Amérique retraversée

Un sens politique donc, même s’il ne se traduit jamais en énoncés –sens qui légitime le titre du livre passionnant qu’a consacré Judith Revault d’Allones à la cinéaste, Kelly Reichardt – l’Amérique retraversée (et qui est aussi le titre du programme de la rétrospective du Centre Pompidou). Cet ouvrage, le premier consacré à la réalisatrice, est d’autant plus bienvenu qu’outre les textes précis et sensibles de son autrice, il est composé en grande partie de documents de travail et d’archives de la cinéaste, qui permettent d’entrer dans le détail de ses manières de faire. Il présente en outre plusieurs entretiens importants, notamment ceux de Reichardt avec Todd Haynes et avec un autre de ses alliés, le réalisateur Gus Van Sant.

Retraversée géographiquement par ses films, l’Amérique du Nord l’est surtout historiquement, et comme imaginaire. La cinématographie de Kelly Reichardt, sous ses approches variées, fait bien cet ample travail de réinterroger les images et les histoires que les États-Unis ont fabriquées et continue de fabriquer, pour elle-même et à destination du monde entier.

Michelle Williams dans La Dernière piste.

L’exemple le plus explicite serait La Dernière piste, qui n’est pas un anti-western, comme on en a connus beaucoup, mais une réinvention critique de tous les codes du genre.

De manière caractéristique chez cette cinéaste, il ne s’agit pas d’inverser les signes: il s’agit de les interroger, de les déplacer, de les reconfigurer – parfois imperceptiblement. Cette approche vaut pour toute son œuvre, même quand elle se montre moins explicite.

Au confluent de trois histoires

Cinéaste de première importance dans le paysage contemporain, Kelly Reichardt est aussi, et du même mouvement, une figure décisive dans trois registres différents, ce qui achève de lui conférer une place d’exception. Elle incarne simultanément une riche histoire, une autre beaucoup moins peuplée et un enjeu essentiel –pas seulement pour le cinéma. Enjeu qui pour l’instant se formule surtout au futur. (…)

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«Ecole et cinéma» ou salles indépendantes : des changements qui abiment un système vertueux et efficace

Plusieurs événements récents témoignent d’inquiétantes dérives dans l’action publique à propos du cinéma.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, et Franck Riester, ministre de la Culture et de la Communication, viennent de recevoir le même courrier. Cette lettre les alerte sur la mise en danger d’un dispositif dont ils ont ensemble la tutelle et qui concerne chaque année un million d’enfants en France.

Destiné aux élèves de maternelle et d’école primaire, «École et cinéma» est, avec «Collégiens au cinéma» et «Lycéens et apprentis au cinéma», un des trois dispositifs qui accompagne durant tout le parcours scolaire la relation au cinéma, non comme une «matière» à apprendre mais comme une ressource de formation.

Créé en 1994, doyen des dispositifs, «École et cinéma» est depuis sa naissance piloté par l’association Les Enfants de cinéma. Celle-ci coordonne un réseau de milliers d’enseignants volontaires, en concertation avec les salles indépendantes des villes, quartiers et bourgades concernées, pour la découverte des films destinés à ouvrir l’esprit et à associer plaisir et réflexion.

La progression du nombre d’élèves ayant participé au dispositif École et cinéma | Site des Enfants de cinéma

De manière discrétionnaire et au sortir d’un «appel à initiative», le Centre national du cinéma (CNC) a décidé dans une décision rendue publique le 7 décembre 2018 de détruire «Les Enfants de cinéma», en confiant désormais le dispositif à une autre association, Passeurs d’images, opportunément créée quelque mois auparavant (en juin 2018) en reprenant le nom d’un –très légitime– dispositif d’initiation au cinéma hors temps scolaire.

Pourtant, le travail d’Enfants de cinéma n’a jamais fait l’objet d’évaluation négative. Mieux, le même CNC lui avait proposé en 2017 de reprendre également le pilotage de «Collégiens au cinéma».

Au terme de cette procédure opaque («l’appel à initiative» n’a aucune existence juridique, la proposition de Passeurs d’image n’a jamais été rendue publique[1]) et expéditive, la décision met en danger le réseau aussi riche que fragile d’investissements personnels sur le terrain qu’a suscité «Les Enfants de cinéma» et menace l’esprit même des dispositifs. Il inquiète également quant au sort de l’excellente plateforme numérique mise en place par Les Enfants de cinéma, Nanouk.

La catégorie fourre-tout de «l’image»

La lettre envoyée aux deux ministres, cosignée par de nombreux cinéastes, professionnels de l’éducation et acteurs de l’«action culturelle», s’alarme de ce coup de force et demande que la décision soit au moins suspendue et réexaminée.

Trois affiches récentes éditées par des membres du dispositif «École et cinéma».

Faute de clarification, cette décision apparaît aujourd’hui comme la convergence entre une volonté autoritaire du CNC de contrôler un dispositif qui pourtant fonctionnait bien et les intérêts d’un groupe professionnel puissant, les exploitants de cinéma, qui apprécieraient que les choix de films ressemblent plus à ce qu’ils diffusent dans leurs multiplexes.

Aux côtés du président de Passeurs d’image, le réalisateur Laurent Cantet dont on veut croire que d’autres occupations (ses propres films) l’accaparent davantage, on trouve en effet comme vice-président Denis Darroy, un proche de Richard Patry, le président de la Fédération des exploitants de salles, poids lourd de l’industrie.

La présentation de Passeurs d’images sur son site montre en tout cas un risque évident de dilution des objectifs de l’éducation avec le cinéma, sous la catégorie fourre-tout de «l’image».

On y perçoit fort bien les effluves de ce brouet où se mélangent films, séries et jeux vidéo, mixant caméras et téléphones portables, salles et ordinateurs, avec une complaisance démagogique pour les formes les plus aguicheuses, paresseuses et commerciales. Pas exactement ce qu’on est en droit d’espérer d’un projet d’enseignement.

Abordage meurtrier à Quimper

Une autre histoire, complètement différente, mais issue du même état d’esprit. Depuis sa naissance en 1982, l’association Gros Plan Cinéma anime la cinéphilie à Quimper et dans sa région. Jusqu’en 2012, elle s’appuie sur le cinéma municipal Le Chapeau rouge, fréquenté par un public nombreux et enthousiaste. Le lieu devient aussi un point de passage régulier de tout ce que la France compte de réalisateurs d’art et essai et de passeurs impliqués dans la transmission de cinéma. (…)

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Découvrir sans délai le bonheur puissance 3 de «Paterson»

Chronique d’une vie quotidienne dans une petite ville d’aujourd’hui, le film de Jim Jarmusch en révèle les ressources infinies de beauté, d’humour et d’émotion.

«On a plein d’allumettes à la maison.» Paterson marche dans les rues de Paterson. Il va commencer sa journée de travail, chauffeur de bus. Il pense à une phrase de la jeune femme charmante qui partage sa vie. Cette phrase s’écrit sur l’écran. Ce n’est plus une réplique de la vie quotidienne, c’est la première ligne d’un poème. Paterson est poète. Jim Jarmusch est poète. Paterson est un poème de cinéma à propos d’un poète qui vit en couple et travaille dans une petite ville du New Jersey.

C’est, aussi, un bonheur de chaque seconde.

Pas la vie de Paterson, le personnage, encore que souvent aussi, mais la vision de Paterson, le film. Dans cette ville, qui est connue aux Etats-Unis pour avoir vu grandir le jeune Allen Ginsberg et dont le nom est aussi celui d’un grand cycle poétique moderne signé  William Carlos Williams.

 

Peut-être le saviez-vous et peut-être non. Peut-être cela vous intéresse de l’apprendre et peut-être pas. Cela n’a aucun importance pour le film.

Tout semble couler de source

Tous les films sont difficiles à faire –les gros et les petits, les bons et les mauvais aussi. En regardant Paterson, on se demande souvent s’il est encore plus difficile de faire un film comme celui-ci, où tout semble évident, tout semble couler de source.

La beauté et l’énergie un peu désordonnée de Laura, l’impavidité du chien Marvin, le copain noir qui a des problèmes, le collègue indien qui a des problèmes, les bus qui ont des problèmes, les usagers, la circulation, les types de la rue à demi-menaçants à demi-rigolards qui veulent dognapper Marvin, l’apparition réitérée et sans autre explication de jumeaux, un voyageur japonais, le chemin entre la maison et le dépôt de bus et ses murs de briques. Un bistrot. Un pont. Un drame. Un jardin.

Golshifteh Farahani et Adam Driver

Il sera question du temps, qui est très fort pour passer à la fois selon un écoulement linéaire, de manière circulaire, et en couches superposées. Il sera question d’avoir des rêves, et d’en faire le matériau de la vie quotidienne. Il sera question de tendresse, d’écoute, d’attention aux autres. Et des signes qui émaillent le cours de l’existence, comme les rimes scandent les poèmes.

Il sera question de ce que c’est que d’être lié à une communauté, à des voisins, à la femme ou à l’homme qu’on aime, à des mots, des souvenirs, des images. Et même d’un monde où il se pourrait qu’aucun de ces liens se soit une contrainte ni une souffrance –mais il arrive qu’ils le soient. Il y aura une scène d’une grande violence, des poèmes d’amour à même l’écran, et des gags d’une délicatesse éperdue, quasi-surnaturelle.

Il y aura… cela qui est bien rare au cinéma: qu’on se réjouisse de retrouver une situation déjà vue, un personnage déjà rencontré. Comme si Paterson, Laura, mais aussi le vieux barman ou le poète japonais de passage, et même le collègue dépressif ou l’acteur noir amoureux transi, devenaient des amis, avec lesquels on serait prêt à discuter d’un écrivain local, des beautés de la chute d’eau qui domine la ville, d’une partie d’échecs en cours.

Jarmusch, maître des rituels

Jim Jarmusch a toujours excellé dans l’invention de rituels, la mise en place de pratiques réglées qui semblent d’abord arbitraires et suscitent une sensibilité aux vérités du monde, souvent sur un mode humoristique. Down by Law, Mystery Train, Dead Man, The Limits of Control en avaient donné des exemples mémorables, mais jamais sans doute cette manière stylée de regarder ses frères et sœurs de l’espèce humaine n’avait semblé aussi naturelle, aussi élégamment inscrite dans le tissu des travaux et des jours.

C’est la routine et l’extraordinaire de la vie quotidienne qui fleurissent sous les pas de Paterson, incroyable Adam Driver, aussi impavide qu’un Buster Keaton d’aujourd’hui.  Ils fleurissent une fois, deux fois, trois fois. Une fois dans la vie de Paterson, une fois dans les poèmes de Paterson, une fois dans le film de Jarmusch. Ce sont des petits bonheurs, mais des petits bonheurs au cube, c’est pas mal. Surtout que ça n’arrête pas.

Le film est déjà fini? On croyait qu’il venait de commencer. On croyait que cela n’existait pas, le cinéma en vers libres. Paterson vient de prouver le contraire.

Paterson de Jim Jarmusch, avec Adam Driver, Golshifteh Faharani, William Jackson Harper, Rizwan Manji.

Durée: 1h58. Sortie le 21 décembre.

« Mistress America »: 2 actrices mettent en joie

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Mistress America de Noah Baumbach, avec Lola Kirke, Greta Gerwig, Matthew Shear, Jasmine Cephas-Jones, Heather Lind. Durée 1h24. Sortie le 6 janvier.

 

Il y a trois ans, la rencontre entre le réalisateur indépendant Noah Baumbach et l’actrice magnétique Greta Gerwig dans les jardins et sur les trottoirs de Paris donnaient lieu à un phénomène baptisé Frances Ha. Ce sympathique rappel d’un style de cinéma US urbain décontracté narcisso-blagueur pas trop gnagnan, espèce en voie de disparition entre radicalité ultra et mièvrerie racoleuse genre Little Miss Sunshine, lui valut  un engouement probablement disproportionné de la galaxie cinéphile, de Telluride et les Independent Spirit Awards à la plupart des critiques français.

Et voici que, cette fois entre New York et la cambrousse East Coast, Noah Baumbach remet ça, mais double la mise : il retrouve Greta Gerwig, mais la place aux côtés – et légèrement en retrait –  d’une nouvelle actrice à qui il confie le premier rôle, Lola Kirke, guère repérée jusqu’à présent. Et le résultat est… tout simplement épatant.

Mistress America est sans hésiter le film le plus drôle qu’on a pu voir au cinéma depuis bien longtemps. A la fois léger et attentif aux êtres et aux situations, capables de jouer sur plusieurs tableaux et de rebondissements bienvenus, il fait figure d’improbable mais réjouissant héritier du Woddy Allen des 80’s.

Difficile d’expliciter comment et pourquoi ça fonctionne si bien, tant le scénario repose sur des astuces qui pourraient tourner à la ruse ou au cynisme tandis que l’étudiante coincée en littérature croise la route chaotique et spectaculaire d’une potentielle future demi-sœur.

Des familles dysfonctionnelles, des complexes d’intellectuel(le)s mal dans leur peau, des fantasme de gloire littéraire, des histoires d’amour calamiteuses, des retournements de préférence sentimentale et sexuelle : on a déjà vu tout ça, plutôt cent fois qu’une, et à New York davantage que n’importe où ailleurs. Et là, sans crier gare, quelque chose d’à la fois tout à fait juste dans les rythmes et l’orchestration des différentes lignes de sentiment et une sorte de douceur générale malgré les situations parfois dramatiques ou grotesques emportent la mise.

Seul élément d’explication assuré : les deux actrices principales sont, chacune dans son physique et dans son registre, deux véritables bonheur. Vivantes, belles sans clichés ni racolage, différentes et capables d’entrer en connivence ou en conflit avec la même évidence joueuse, les deux anti-bimbos Lola Kirke et Greta Gerwig sont le trésor et l’énergie évidente de Mistress America.

Bien sûr,  leur réussite est impossible sans l’ensemble du film, scénario et réalisation. Il faut saluer la capacité à faire notamment d’une jeune fille qui se veut écrivain et d’une femme plus dans la prime jeunesse qui s’acharne à rester à la pointe du chic des êtres attachants, à les filmer avec un humour qui ne stigmatise pas ni ne se repose sur les conventions si fréquentes en pareil cas. Pour une fois, le trafic entre fiction du film (le scénario cosigné par Baumbach et Gerwig) et fiction dans le film (les nouvelles qu’écrit le personnage de Lola Kirke) fluidifie l’action et la relance.  La construction fragmentée des personnages, le regard amusé sur différents milieux à la mode, la capacité à recomposer l’environnement, avec en particulier un intéressant travail sur les décors d’intérieur et la musique, participe de l’accomplissement de Mistress America.

« Les chansons que mes frères m’ont apprises » chante juste

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Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zao, avec John Reddy, Jashaun St John, Taysha Fuller, Irene Bedard, Travis Lone Hill, Eléonore Hendricks. Durée : 1h38. Sortie le 9 septembre.

Où sommes-nous? Les images donnent des éléments de réponse –dans une région rurale, pauvre, pas chez des Européens. Les dialogues et le comportement des personnages préciseront peu à peu: aux États-Unis, chez des Amérindiens, plus précisément dans la réserve de Sioux Lakota de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud –chez les descendants de Sitting Bull et de Crazy Horse.

Le tissage de ces attachements peu à peu explicités –à un territoire, à une collectivité, à une histoire, à une mythologie, à une réalité quotidienne contemporaine– sont l’enjeu du film. Celui-ci se construit autour d’une poignée de personnages dont on découvre donc peu à peu les liens. Au centre se trouvent deux figures très remarquables, un jeune homme, Johnny, et sa petite sœur de 11 ans, Jashaun.

Johnny est trafiquant d’alcool, denrée interdite mais très recherchée dans la réserve. Il cherche à gagner de l’argent pour pouvoir accompagner sa copine, admise dans une fac à Los Angeles. C’est à dire aussi pour abandonner les siens et le territoire où il a passé toute sa vie.

Évitant les manifestants indiens qui essaient de bloquer l’accès du poison distillé qui détruit la santé des individus et les liens sociaux de la communauté, affrontant les bandes rivales de trafiquants, dissimulant son projet de départ à sa mère et à sa sœur, Johnny affronte ses pulsions et ses contradictions. C’est un parcours initiatique, mais accompli de la manière la moins linéaire qui soit, en une succession de situations qui semblent d’abord détachées les unes des autres.

Il faut toute l’empathie –évidente– de la réalisatrice avec ses personnages, et ceux qui les interprètent, pour que le film engendre finalement un monde cohérent et une dramaturgie émouvante, à partir des ces éclats de vie diffractés. Il faut surtout qu’émerge l’idée que Ces chansons raconte aussi, sinon d’abord, mais de manière plus secrète, une autre initiation, celle de Jashaun. (…)

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« Les Secrets des autres » ou la boite magique

589368Les Secrets des autres de Patrick Wang, avec Wendy Moniz, Trevor St John, Oona Laurence, Jeremy Shinder, Sonya Harum, Gabriel Rush. Durée: 1h43. Sortie le 26 août.

Celui-ci, à ce moment. Celle-là, dans cette situation. Un instant plutôt joyeux dans la vie quotidienne. Une rencontre inattendue. Un accident évité de justesse. La maison avec les parents et les enfants. Un geste étrange accompagné de mots qui ne le sont pas moins… Il semble d’abord que, pour son deuxième long métrage (après le déjà très remarquable In the Family), Patrick Wang aligne se séquence comme une diseuse de bonne aventure tirerait des cartes, et les poserait côte à côte.

On ne voit pas trop ce qui les relie. Quelles sont les relations entre cette gamine au nom curieux, Biscuit, sortie du lac par un jeune homme timide flanqué d’un énorme chien et l’irruption dans une petite famille de Jess, fille d’un premier mariage du père sortie de nulle part ? Qu’est-ce que cela a à voir avec les problèmes au théâtre de la petite ville au Nord des  Etats Unis où il semble qu’on se trouve, avec le sort du fils obèse, maltraité par ses copains d’école, mais qui crée de puissants et inquiétants dessins ? Que viennent faire là les boites contenant des saynètes  que fabriquaient un vieil homme récemment décédé ?

Le film procède par scènes brèves, comme des notes ou des croquis, séparés par des fondus au noir. Les Secrets des autres est d’abord un assemblage sinon de secrets, du moins de ces petites énigmes que constituent des rencontres avec des inconnus, à propos desquels il se garde bien de livrer tout de suite des explications. Et ce qui est remarquable est combien ce manque d’information n’a en fait aucune importance.

Parce que chaque visage, chaque corps, chaque situation est filmée avec une attention sensible, une affinité quasi-miraculeuse. Sans trop savoir pourquoi, on se retrouve heureux de passer du temps avec ces gens-là.

Mais peu à peu les situations se relient.  Et finalement, il s’avère que Les Secrets des autres racontait bien une histoire, et même une histoire marquée par un drame, résultat d’une fatalité atroce et de choix calamiteux. Mais surtout le film raconte la manière dont on continue d’exister, individuellement et collectivement, après que le malheur a frappé.

Cela émerge peu à peu, c’est émouvant et précis. Cette construction par touches composant finalement une image n’est pas un effet de virtuosité dramatique, mais une réponse attentive, respectueuse, devant le malheur des gens, et les innombrables erreurs, maladresses, bêtises qu’ils commettent (que nous commettons) dès lors que la spirale du malheur s’enclenche.

La souffrance et la mort travaillent le film de l’intérieur, mais d’une manière étonnamment comparable à celle dont elles travaillent toujours, quoique de manières infiniment variées, le vie, la joie, l’amour, les plaisirs et engagements de chacun. Et le plus souvent, par la grâce de Patrick Wang, c’est ici d’une légèreté aux confins du burlesque, d’une étrangeté aux franges du rêve. Et, ainsi, d’autant plus réel.

Avec une liberté de filmer impressionnante, des surgissements d’inconnus qui redonnent de la profondeur aux protagonistes, des fondus, des surimpressions, des incrustations, tout un vocabulaire visuel joueur et au plus près des émotions, il met en acte l’idée sous-jacente qui porte le film : celle d’un nécessaire bricolage généralisé des relations entre les humains, de la nécessaire reconstruction permanente de ce qui peut être dit, partagé, thésaurisé, jeté au fil de l’eau ou du vent, ou du temps.

Entre soleil et solitude, avec sa demi-douzaine d’acteurs inconnus, tous admirables, et son histoire qui ne semblait converger que vers la prise en charge d’un deuil mais l’excède illico, vers d’autres chemins, dont on ne voit pas la fin.

Les dioramas, ces boites en bois où sont figurées des scènes en miniature, sont une des manifestations matérielles d’une idée de la vie en commun, vie affective, vie sociale, vie rêvée tout à la fois. Fabriqués par une sorte de Facteur Cheval local (mais le film est tourné à Nyack, la ville natale de Joseph Cornell, le grand artiste du diorama), ces objets aussi farfelus dans l’inspiration que dans les moyens figuratifs deviennent moins la métaphore que la métonymie du film : partie ludique, accessoire, pour le tout d’une dynamique narrative, qui rapproche et accompagne des personnes, des affects, des sensibilités.

A peine esquissé, le parallèle entre les boites à histoires et la scène théâtrale fait partie de ces multiples pistes à demi enfouies qui parcourent le film, et prend davantage de force si on sait que Le Secret des autres est inspiré d’un roman de Leah Hager Cohen, par ailleurs grande spécialiste du théâtre.

Ces emboitements (c’est le cas de le dire) du diorama à la maison familiale, de la maison au théâtre et du théâtre à la petite ville, ne visent pas à un vertige qui fascinerait mais à un écart. Sur le ton de la chronique quotidienne, sensation renforcée par l’usage du très beau super-16 couleur, entre home movie, document d’archive et images de rêves, ils contribuent à donner de la place aux émotions complexes des protagonistes, et à celles des spectateurs, à la fois vis à vis de ces protagonistes et chacun vis à vis de lui-même, de sa propre histoire, tant ce qui se passe dans Le Secret des autres est susceptible de trouver d’échos dans l’existence de chacun. Puisque bien sûr, « les autres », c’est aussi nous – vous, moi.

 

 

 

 

Portrait de l’artiste en stratège

Entretien avec Jia Zhang-ke

Figure essentielle du cinéma contemporain, « plus grand cinéaste chinois de tous les temps » (dixit Jacques Mandelbaum, Le Monde de 2 mai 2007), animateur d’une génération de réalisateurs qui accompagne les immenses mutations du pays tout en conquérant peu à peu une des espaces d’expression dans le système cadenassé qui y prévaut toujours, Jia Zhang-ke est une figure essentielle à plus d’un titre. Depuis ses débuts (Xiao-wu, artisan Pickpocket, 1997) il a articulé son activité créative propre avec des pratiques collectives, notamment en promouvant énergiquement ses collègues. Mais alors que le cinéma connaît un tournant en Chine avec l’explosion de la production commerciale, la multiplication fulgurante du nombre de salles  et désormais une ouverture sur les films étrangers pour l’instant presqu’uniquement dédiée à Hollywood, l’auteur de Plaisirs inconnus et de Still Life met en place un véritable dispositif alternatif pour ne pas être noyé par la déferlante commerciale qui balaie la Chine.

 

Vous aviez une société de production, XStream Pictures, dirigée par votre associé Chow Keung, qui produisait vos films ? Pourquoi venez-vous de créer – toujours avec Chow Keung – une autre société ?

C’est venu petit à petit, ce n’était pas prémédité. J’avais déjà produit le premier film de Han Jie, Walking on the Wild Side, qui a eu des prix dans les festivals, quand il est venu me voir pour son deuxième projet, Hello Mister Tree, j’ai cherché comment l’accompagner. Mais surtout, j’ai voulu pouvoir faire davantage pour aider des jeunes réalisateurs. Au même moment, la marque Johnny Walker m’a proposé de me sponsoriser pour la réalisation d’un film documentaire sur le thème « keep walking » (continuer d’avancer). Je leur ai proposé de transformer ce projet en un film collectif, où cinq jeunes cinéastes choisis par moi feraient chacun un court métrage sur ce thème. Nous nous sommes mis d’accord sur un projet où chacun raconte comment une personnalité connue a affronté un problème grave et l’a dépassé. Je regarde beaucoup de travaux de jeunes réalisateurs, j’en ai choisi cinq dont j’aimais le style, et j’ai travaillé avec eux. C’est un peu comme une école. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble,  à discuter, à échanger collectivement sur les approches et les choix de chacun.

 

Dans quelle condition ont-ils travaillé ?

J’ai tenu à ce que jeunes réalisateurs disposent de bons moyens techniques, et surtout de collaborateurs de haut niveau. Ils ont pu travailler avec d’excellents chefs opérateurs, sound designers, monteurs, musiciens, etc. A l’image, on trouve ainsi  les deux directeurs de la photo avec qui je travaille Yu Lik-wai et Wang Yu, et Wang Xi-ming, collaborateur habituel de Wong Kar-wai, à la musique Mingang, compositeur taïwanais très célèbre, au son Zhang Yang, mon ingé-son depuis très longtemps. Cela participe du côté « école » de ce projet : il y a beaucoup de personnes en situation de formateur, de mentor dans ce projet. Et bien sûr les conversations ne portent pas seulement sur la réalisation des courts métrages, mais sur les projets personnels de chacun. Ce documentaire collectif a dans une certaine mesure servi de pépinière pour la mise en route d’autres films.

 

Il y a donc une suite…

Deux de ces réalisateurs, Song Fang  et Chen Tao, qui se trouvent d’ailleurs être l’une et l’autre des lauréats de la Cinéfondation du Festival de Cannes, préparaient leur premier long métrage. Song Fang était une des actrices du Ballon rouge de Hou Hsiao-hsien, elle jouait la babysitter, et j’avais découvert Chen Tao lorsque j’étais au jury de la Cinéfondation à Cannes, son court métrage m’avait beaucoup plu. J’ai décidé de construire les conditions permettant de produire leurs films, j’ai fait des recherches auprès de financiers, et j’ai fini par trouver un groupe d’investisseurs pour travailler avec moi. Nous avons donc créé une nouvelle société de production destinée à accompagner ces projets. Mes partenaires ne sont pas des gens qui viennent du milieu cinématographique, certains travaillent dans l’immobilier, d’autres dans le secteur de l’énergie. A l’origine, ils voulaient investir dans mon prochain film, mais je les ai convaincu de financer plutôt des premiers films.

 

Quel est le sens de cette démarche de votre part ?

Aujourd’hui, les investisseurs ne s’intéressent spontanément qu’aux projets très commerciaux. C’est très dangereux – aussi pour moi et les films que je fais. Il est très important que des jeunes auteurs puissent continuer d’apparaître et de progresser, de ne pas laisser la conception purement industrielle submerger la totalité du cinéma chinois. A fortiori quand l’ensemble du cinéma est désormais menacé par la montée en puissance des grandes productions hollywoodiennes, du fait de l’assouplissement des quotas. Pour avoir un avenir, le cinéma chinois a besoin de force commerciale mais aussi de force artistique, avec l’apport de nouveaux venus.

 

Comment s’appelle cette nouvelle société ?

Nous n’avons pas encore trouvé le nom anglais mais le nom chinois, Yi Hui, signifie « la confluence des idées ».  Le premier long métrage né dans ce cadre sera Memories Look At Me de Song Fang, dont on termine la post-production, il est au mixage. Tout comme un autre film, qui a un peu surgi de manière inattendue. Le film s’appelle Fidai, son réalisateur est un Français, Damien Ounouri, et l’action du film se passe en Algérie. C’est un film à propos des suites de la guerre d’Algérie, et de la guerre civile des années 90. Au début, j’ai eu seulement des échanges sur le plan artistique avec son réalisateur, qui habite Pékin. Ensuite, et alors qu’il avait commencé à travailler avec un chef opérateur et un ingénieurs du son eux aussi Français habitant Pékin, nous avons eu l’idée que la production pourrait également être basée ici en Chine. Et Fidai est devenu le deuxième projet de Yi Hui Media. Son titre en chinois sera : « Il faut pardonner à la révolution », une phrase que prononce le personnage principal.

 

Où en sont les autres films ?

Le film de Chen Tao est en cours de finitions. Il s’agit d’un film qui allie road movie et thriller dans un contexte très particulier, l’immédiat après-Tienanmen et les Jeux Pan-asiatiques à Pékin en 1990. Nous allons bientôt commencer le tournage du premier film d’une jeune romancière, Shan Li.  C’est l’histoire d’un couple, dont les membres seront interprétés par des acteurs connus en Chine, ce qui devrait aider à attirer l’attention lors de la sortie. Enfin nous préparons la production du nouveau de Tan Chui-mui, qui est une jeune réalisatrice malaisienne très brillante[1]. C’est un film d’époque intitulé Imperial Exam, situé sous la dynastie Ming (1368-1644). Le scénario est signé par un grand écrivain taïwanais contemporain.

 

Comment ces films seront-ils distribués ?

Pour la distribution en Chine, nous avons l’habitude de travailler avec deux sociétés privées, Shanghai Films et Bona, qui ont de l’expérience et de bons contacts au plus haut niveau. C’est essentiel parce que le plus gros problème reste l’accès aux salles. Et nous avons de nombreux interlocuteurs pour la distribution internationale, comme MK2 ou Fortissimo.

 

Pour la sortie en Chine, il n’y aurait pas de sens à créer votre propre société de distribution ?

On pourrait le faire mais nous serions en position encore plus défavorable pour négocier avec les salles, qui ne veulent que des blockbusters. Il vaut mieux passer par une société qui a les moyens de nous ouvrir les portes de ces salles, même dans des conditions très limitées. L’accès aux écrans est à présent le problème numéro 1 : plus de 550 films sont produits en Chine l’an dernier mais moins de la moitié sortent en salles. C’est pourquoi je travaille à l’ouverture d’une salle de cinéma. Mes partenaires financiers sont d’accord pour m’accompagner aussi sur ce projet.

 

Où se trouvera ce cinéma ?

Nous avons trouvé un lieu très bien situé, à Pékin, à l’intérieur d’un complexe d’équipements culturels dans un nouveau quartier en plein essor, et surtout tout proche de plusieurs grandes universités. Ce sera une petite salle d’une centaine de fauteuils, mais il y aura aussi un café et une librairie, l’idée est d’en faire un lieu d’accueil et d’échange autour du cinéma. C’est un peu un galop d’essai, si ça se passe bien l’idée serait d’ouvrir des lieux similaires dans d’autres villes, sans doute Shanghai et Canton pour commencer.

 

Ce sera un cinéma « normal », avec les mêmes règles de fonctionnement que les salles commerciales ?

Oui. Il existe déjà des lieux « alternatifs », ou underground, et c’est très bien. Mais là il s’agit de donner accès aux films artistiquement ambitieux dans le cadre d’une exploitation normale. Nous ne montrerons que des films qui auront un visa d’exploitation, qui auront passé la censure. Mais bien sûr, dans le cadre de rétrospectives ou de programmes thématiques, nous pourrons montrer des films qui ne font pas partie de la distribution ordinaire, notamment des films étrangers hors quotas ou des films qui n’ont pas été acceptés par la censure. Il s’agit d’exposer le mieux possible les films d’auteur chinois et étrangers, en profitant de notre capacité à mobiliser au moins une partie des médias.

 

Il y aura donc plusieurs logiques de programmation.

En effet, au sens où il y a à la fois une logique d’accès commercial ordinaire pour des films d’auteur qui en sont pour l’instant privés, et une dimension plus patrimoniale ou d’éducation, avec des programmes à thème. En ce qui concerne les films étrangers, il est clair que les quotas  officiels vont s’assouplir : on s’attend à ce que le nombre de titres autorisés augmente chaque année de 10 unités. C’est très bien à condition que ce nouvel espace ne soit pas entièrement occupé par des grosses productions hollywoodiennes, ou internationales. D’où l’importance de créer des lieux pour d’autres formes de cinéma. Aujourd’hui, seules deux sociétés d’Etat peuvent importer des films, mais dans un proche avenir, des sociétés privées vont pouvoir le faire aussi. A ce moment, nous pourrions devenir aussi importateurs.

 

Outre l’accès aux salles, vous occupez-vous aussi des autres modes de diffusion ?

Bien sûr, la diffusion sur Internet est devenue très importante. Nous avons des accords avec plusieurs plateformes qui achètent les droits. Cela représente un revenu plus stable pour les films, y compris pour des films comme ceux produits par Yi Hui Media.

 

Vous travaillez également à accompagner la naissance d’une critique de qualité.

Oui, nous avons créé un fonds destiné à aider de jeunes critiques chinois. Pour l’instant, il est affecté à deux usages. D’abord, soutenir la publication de livres écrits par des critiques. Nous venons de financer l’édition d’un ouvrage composé d’entretiens avec 30 documentaristes chinois.  D’autre part, nous distribuons des bourses pour aider des critiques indépendants à aller dans les festivals internationaux. C’est souvent beaucoup trop cher pour eux, et c’est grave. Si les critiques sont déconnectés de la création contemporaine et des lieux d’échange autour de l’art du cinéma, ils deviennent conservateurs, leur goût devient rétrograde. Nous, les cinéastes, avons besoin de leur ouverture sur le monde.

 

Au milieu de tout ça, que devient votre propre projet de film, comme réalisateur ?

Il s’agit d’un film d’arts martiaux situé à la fin du 19e siècle, c’est un film cher qui a demandé une longue préparation, d’autant qu’il nécessite un tournage sur plusieurs saisons. Et comme il doit être interprété par des vedettes, cela prend aussi du temps afin de tout mettre en place. Le tournage commencera à la fin de l’année.

 

Le film sera-t-il produit, ou coproduit par Yi Hui ?

Non. Ce film, dont le titre chinois signifie « A l’époque des Qing[2] », est produit par Milky Way, la société de Johnnie To, en coproduction avec ma société XStream Pictures. C’est un projet qui date d’avant Yi Hui Media, et qui de toute façon serait trop lourd pour la nouvelle société. Mais il n’est pas exclu qu’elle puisse financer d’autres de mes films dans le futur.

 

Avez-vous encore d’autres projets ?

J’ai écrit deux autres scénarios, une fiction sur la Chine contemporaine, et un film semi-documentaire, dont j’ai commencé le tournage il y a 10 ans : le sujet exige les deux tournages séparés par cette longue période, il me reste à filmer la deuxième partie. J’espère avancer rapidement, si possible terminer mes trois prochains films dans les trois prochaines années. »

 

Propos recueillis par Jean-Michel Frodon à Shanghai le 21 juin 2012.

 

 

 


[1] Réalisatrice de Love Conquers All (2006) et Une année sans été (2010), tous deux remarqués dans de nombreux festivals, Tan Chui-mui est une figure de proue de la Nouvelle Vague malaisienne (https://blog.slate.fr/projection-publique/2009/12/20/la-vigueur-collective-dun-jeune-cinema-asiatique/), également comme cofondatrice de la société de production Da Huang.

 

[2] La dynastie Qing (1644-1911) est la dernière à avoir régné sur la Chine, avant l’avènement de la république.

Menaces sur la PME du plaisir

Willem Dafoe, patron de Paradis, dans Go Go Tales d’Abel Ferrara

(en salles le 8 février)

Découvert à Cannes en 2007, où il était passé quasi-inaperçu, Go Go Tales est de fait un film en mineur. Ce qui ne signifie pas du tout un film mineur, mais une sorte de proposition plutôt ludique, proche de la confidence sur le ton du conte qu’annonce son titre. Avec Chelsea Hotel, beau documentaire fantomatique tourné aussitôt après, le film compose une sorte d’autoportrait express, entre amusement, mélancolie et utopie. On y retrouve Willem Dafoe, une des présences essentielles qui hantent le cinéma de Ferrara depuis des lustres, en patron d’une boîte de strip-tease nommée Le Paradis.

Ce Paradis ressemble à une certaine « idée », au sens fort, du cinéma : luxe superficiel, beauté impérieuse des travailleuses, temple d’un désir dont il est ouvertement fait commerce. Ce « paradis » est fragile, Ray Ruby (Willem Dafoe) est un petit patron qui se bat pour sauver sa boite, y compris en recourant à des combines tordues, ou en pariant sur la chance. Les affaires ne marchent pas très bien, l’horrible proprio veut le virer, les ouvrières de la scène menacent de faire grève. Il n’est pas difficile d’y voir un double du cinéaste lui-même, opiniâtre entrepreneur de son œuvre, guerrier de sa propre indépendance, souvent vaincu, jamais défait.

Ce qui surprend de la part de Ferrara, et qui touche profondément (indépendamment du nom du réalisateur), est l’étonnante tendresse qui émane de ce tourbillon brillant et ironique, où le grotesque s’invite volontiers. Sur un mode plus onirique, on y retrouve la manière délicate dont le réalisateur invitait le quotidien des sentiments dans le film de gangsters Nos funérailles. Mais cette fois il s’agit moins de regarder sous cet angle un genre qu’une mythologie, celle du spectacle.

Go Go tales est une déclaration d’amour à une idée, ni éthérée ni industrielle, du spectacle. Un artisanat du rêve qui n’oublie pas la réalité de ceux qui le font, et les formes infinies de folies, douces ou pas, qui les habitent. On est proche de Fellini, mais un Fellini rock qui aurait troqué les formes douces du passé latin contre les zones d’ombres des rues de New York. Go Go Tales ne plonge pas dans les gouffres si souvent explorés par Ferrara, de King of New York à Mary en passant par Bad Lieutenant et New Rose Hotel, il en survole avec affection et malice les reflets brillants et colorés – ce qui ne les fait bien sûr pas disparaître.

Trois pour la route

Ce 4 janvier, sortie en salles de A l’âge d’Ellen de Pia Marais, Take Shelter de Jeff Nichols et de Les Acacias de Pablo Giorgelli.

Pour bien commencer cette année de cinéma, trois films qui sortent en même temps – c’est trop ? OK, c’est trop. Mais on ne va pas les passer sous silence pour autant, non ? Trois beaux films, trois formes singulières d’invention, de liberté d’écriture, trois visages possible du « cinéma indépendant », au sens d’une indépendance de l’inspiration. Ils viennent d’Allemagne, des Etats-Unis et d’Argentine. Par ailleurs, ils n’ont à peu près rien en commun. Ils représentent même trois manières fort différentes de faire un film – manières qui sont évidemment loin d’être les seules possibles.

Jeanne Balibar dans A l’âge d’Ellen de Pia Marais

A l’âge d’Ellen est le deuxième film d’une réalisatrice au parcours cosmopolite : Pia Marais est née en Afrique du Sud, a grandi en Suède et en Espagne, étudié à Londres et Amsterdam avant de s’installer en Allemagne. Son premier film s’intitulait Trop libre, c’est presque le commentaire qu’inspire celui-ci : une manière très déstabilisante, prenante, et finalement transportante d’empoigner un sujet classique pour en faire une aventure sensuelle, aux franges de l’hypnose. Ellen est hôtesse de l’air, elle ne sera plus longtemps « une jeune femme », sa vie personnelle n’est pas géniale, son boulot, bof, ça va mais on en fait le tour, y compris des destinations exotiques et des aventures avec les commandants de bord charmeurs. Et puis ça casse. Ou plutôt ça glisse, ça dérape d’abord doucement, et puis on est ailleurs.

L’histoire d’une déprime de la quarantaine, d’une bonne dépression, oui, sans doute. Mais, comme film, une mise en jeu du quotidien, d’abord à peine tremblé, et qui devient dérive où le joyeux loufoque, le sinistre grave foncé et la diversité pas forcément exaltante du monde ne cessent de gagner en densité. Sous des signes qui sont comme des totems, Ellen croise plusieurs chemins en impasse, s’engage davantage aux côtés d’un groupe de très jeunes activistes qui se battent contre les mauvais traitements infligés aux animaux. Elle est avec eux et pas, pour de bonnes et de mauvaises raisons, elle est là où elle a l’air d’être et pas, pour idem. Les jeunes gens inventifs, courageux, hyperpolitiques y compris au pire sens du mot, les animaux réels et fantasmés, les villes allemandes et la savane africaine deviennent comme une matière unique, grâce à un « agent » qui fait précipiter, au sens d’une solution chimique, tous ces ingrédients.

Cet « agent », c’est Jeanne Balibar, qu’on est bien content de retrouver, la Balibar telle qu’en elle-même la langue allemande, l’uniforme d’hôtesse de la Lufthansa et, surtout, le regard de Pia Marais la changent. Entre l’actrice et la cinéaste s’installe une dynamique joueuse et distanciée, qui fait merveille pour animer tout le film d’un souffle chaud, un peu rauque, carrément troublant.

Michael Shannon dans Take Shelter de Jeff Nichols

Si A l’âge d’Ellen est organique, fruit d’un processus fusionnel où s’absorbent récit, contexte et interprètes, Take Shelter de Jeff Nichols est lui le résultat d’un assemblage qui prend bien soin de laisser apparents ses composants. Découvert il y a trois ans avec Shotgun Stories, son premier film, Nichols en retrouve certains aspects composites. Il associe cette fois cinéma fantastique, chronique sociale, drame familial et paysage country, l’indécidabilité de ce qui relie, ou pas, ces différents composants faisant l’essentiel de la tension du film.

Curtis, père de famille entouré de l’affection des siens, ouvrier consciencieux, est-il en train de devenir complètement fou, ou soudain doué d’un talent visionnaire ? Y a-t-il une explication psychiatrique à ce qu’il perçoit ? Quelles sont ces menaces qui planent sur ce petit monde, au point de pousser Curtis à ruiner son couple, à saboter son amitié avec ses copain et à démolir le lieu où jouait sa petite fille ? Au fait, est-il vraiment le seul à voir ces tornades qui s’apprêtent à dévaster son bonheur familial et la petite ville où il réside ? Non, il n’est pas seul : les spectateurs du film les voient aussi bien que lui. Qui, dès lors, est fou ? S’inspirant en partie du génie avec lequel Shyamalan a, du Sixième Sens à Phénomènes, déplacé le rapport de croyance entre le public, les différents protagonistes de la fiction et les codes du film de genre, Jeff Nichols construit méthodiquement une fable étrange, aussi stimulante sur notre rapport au cinéma qu’acérée pour ce qui concerne les réalités et les fantasmes des périls qui menacent la planète. En outre, la présence de l’étonnante Jessica Chastain dans un rôle en partie comparable à celui qui la révéla dans The Tree of Life accentue la proximité avec l’univers visuel de Malick, tandis que les images de nature et l’utilisation des effets spéciaux sont souvent d’une élégance et une puissance visuelles qui imprègnent ce qui aurait pu demeurer un film assez théorique d’une singulière puissance émotionnelle.

German De Silva et Hebe Duarte dans Les Acacias de Pablo Giorgelli

Take Shelter fut une des révélations de la féconde Semaine de la critique à Cannes 2011, c’est également là qu’a été découvert Les Acacias, premier film de Pablo Giorgelli, et lauréat de la Caméra d’or de cette édition du Festival. Lorsque la jeune Jacinta et son bébé montent à bord du camion conduit par le taciturne Ruben pour parcourir la route qui mène de la frontière paraguayenne à Buenos Aires, d’une certaine manière tout est joué. Et de cette quasi-évidence du déroulement narratif, Giorgelli fait le matériau d’une émotion nourrie de gestes, de silences, de paysages, de toute une gamme de formes de présences, humaines ou matérielles, d’autant plus sensibles, et d’autant plus précieuses, qu’on ne doute guère de ce qui peut se jouer entre les personnages.

Les Acacias a beau se dérouler presqu’entièrement sur la route, ce n’est pas un road movie, c’est même le contraire. Ce n’est pas l’expérience ouverte d’un cheminement accueillant à des développements inattendus, révélateurs de ceci ou cela qui est l’enjeu de tel ou tel film relevant de ce genre, mais une manière de cultiver la liberté offerte par l’assurance du trajet, géographique et psychologique, qu’accompliront les protagonistes. La grande qualité des interprètes (German de Silva et Hebe Duarte) et de la manière qu’a Pablo Giorgelli de les filmer tient à une forme de discrétion largement fondée sur cette évidence dramaturgique. Du coup, d’innombrables nuances ont tout loisir d’apparaître, faisant tout le plaisir de voyage au long cours.