Ombres officielles sur les Journées Cinématographiques de Carthage

Les JCC sont une manifestation historique née dans le mouvement des indépendances d’un amour du cinéma porté par le désir de visibilité et de partage autour des films d’Afrique et du monde arabe. Premier festival de ce type dans la région, elles occupent depuis leur création en 1966 une place majeure, maintenue malgré les multiples aléas politiques qu’a connu la Tunisie, et la montée en puissance d’autres propositions importantes dans cette partie du monde. À l’heure où le pays est soumis à un régime autoritaire de plus en plus répressif et où s’y développe une politique ouvertement raciste contre les personnes originaires de l’Afrique subsaharienne, la question de leur légitimité pouvait se poser.

De manière plus anecdotique, elle s’est posée à moi de manière directe lors de l’invitation du directeur artistique de la 36e édition de faire partie du jury de la compétition des longs métrages de fiction. Dilemme courant, en réalité, quant à savoir s’il convient de se rendre dans des pays soumis à des régimes particulièrement oppresseurs. Dilemme auquel chacun(e) répondra en conscience, mais face auquel, à l’exception de cas extrêmes – pas question de mettre les pieds en Russie ni en Israël, pays engagés dans des guerres d’agression criminelles – il m’a paru le plus souvent préférable « d’y aller ». Sans certitude, mais en ayant par exemple dans ce cas consulté des amis tunisiens, qui ont chaudement recommandé d’être présent aux côtés de celles et ceux, si nombreux, qui essaient de faire vivre esprit démocratique et amour du cinéma dans un environnement particulièrement hostile.

Durant une semaine, la durée de cette édition (du 13 au 20 décembre), je me suis félicité d’avoir répondu à l’invitation de Tarek Ben Chaabane, critique et enseignant reconnu et courageux, qui aura dirigé cette édition dans des conditions de surveillance politique et de pression économique inédites. Je m’en suis félicité pour la qualité des films découverts, parmi lesquels le très remarquable premier film, My Father’s Shadow du jeune réalisateur nigérian Akinola Davies . Et, surtout, pour la vitalité d’un public jeune, nombreux, curieux, très réactif à la diversité des propositions. Comme il se doit, la délibération du jury présidé par la réalisatrice palestinienne Najwa Najjar a donné lieu à des débats animés avec également le cinéaste tunisien Lotfi Achour, lauréat des JCC l’année précédente pour son très beau Les Enfants rouges, le cinéaste algérien Lofti Bouchouchi et la cinéaste rwandaise Kantarama Gahigiri. Mais, au-delà du palmarès[1], le fruit de cette semaine à la rencontre des quatorze longs métrages en compétition tenait à la manière dont, comme il est d’usage (et comme il avait été demandé par le directeur), le jury tenait à présenter ses motivations. Avec notamment la création, en plus des récompenses aux différents postes techniques et artistiques et des trois Tanit (or, argent, bronze) régulièrement attribués, d’un Tanit d’honneur destiné à distinguer La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, œuvre exceptionnelle, déjà à juste titre couverte de récompenses, et qui invente une forme singulière en relation directe avec le génocide toujours en cours en Palestine.

C’est là que commença un long jeu de dupes avec les organisateurs, et surtout les représentants de la télévision nationale qui devait diffuser la cérémonie en direct, puis avec le cabinet de la ministre de la culture. Dès lors qu’il fut signifié au jury que ses membres ne seraient pas autorisés à prendre la parole s’engagèrent des négociations qui aboutirent à plusieurs reprises à l’assurance d’un arrangement satisfaisant, chaque fois remis en cause par l’intervention d’une autorité supérieure. Déplaisante, la mésaventure est surtout significative de l’emprise croissante d’une bureaucratie politicienne déterminée à contrôler une manifestation qui a toujours été un espace de liberté d’expression. Après avoir finalement reçu l’accord ferme de pouvoir expliquer ses choix sur scène, dans le respect des contraintes de durée, et sans aucune volonté provocatrice, le jury apprenait à la dernière minute qu’il n’en serait rien, et que des « personnalités » choisies par le pouvoir viendrait annoncer les prix. Les jurés, eux, n’étaient conviés à monter sur scène que pour applaudir la ministre, avant de regagner sagement leur fauteuil. Après une ultime tentative, restée sans réponse, et et suite à une décision unanime mûrement discutée et réfléchie de ne pas se laisser ainsi manipuler par des responsables pour qui le cinéma n’est qu’un prétexte à opérations de communication, l’ensemble du jury choisit de ne pas assister à la soirée de clôture. En notre nom, Najwa Najjar s’en est expliquée de manière détaillée dans une lettre qu’elle a rendue publique. De façon tout à fait inhabituelle,  la remise des récompenses s’est donc déroulée en l’absence de celles et ceux qui les avaient choisies.

La salle étonnamment peu remplie lors de la soirée de clôture

La télévision s’est de son mieux abstenue de montrer leurs fauteuils vides, mais ceux-ci sont apparus ici et là sur des réseaux sociaux moins bien contrôlés – où des internautes ne se sont pas privés de commenter l’esprit qui régnait sur l’ensemble de la soirée (cf aussi ce post). Très inhabituellement, outre la « politique de la chaise vide » adoptée par le jury de la compétition longs métrages réduit au silence, la grande salle de la Cité de la culture était d’ailleurs très loin d’être remplie, l’obsession du pouvoir d’éviter tout risque de manifestation hostile ayant amené à un restriction stricte de l’accès à l’événement. Jusqu’au jour, proche, où l’IA y mettra bon ordre, le direct télévisé reste un danger pour les dictatures, danger que celles-ci encadrent aussi strictement qu’elles le peuvent.

Redisons ici que ces mauvaises manières sont anodines en ce qui concerne la personne des membres du jury. Mais qu’elles sont la marque, inédite aux JCC, d’une emprise politique destructrice, qui mérite, elle, de susciter l’inquiétude et même l’indignation. Cela vaut à l’échelle d’un pays où la cinéphilie active est depuis longtemps, et demeure, une force artistique et démocratique. Et cela vaut à l’échelle de toute une partie de la planète, où la montée en force des grandes puissances économiques du Golfe, et les régimes militaires au pouvoir dans de nombreux pays d’Afrique bouleversent l’ensemble des possibilités de création et de circulation des films, et de construction de relations exigeantes et chaleureuses avec les publics.

[1] Tanit d’or : « The stories », d’Abu Bakr Shawky(Egypte)
Tanit d’argent : « My father’s shadow », d’Akinola Davies Jr (Nigéria)
Tanit de bronze : « Sink », de Zain Duraie(Jordanie)
Tanit d’honneur: « La voix de Hind Rajab », de Kaouther Ben Hania (Tunisie)
Meilleur scénario : Amel Guellaty pour son film « Où le vent nous emmène-t-il ? »
Meilleure interprétation féminine : Saja Kilani dans le film « La voix de Hind Rajab »
Mention spéciale meilleure actrice : DeboraLobe Naney dans le film « Promis le ciel »
Meilleure interprétation masculine : NawafAl-Dhuairy dans le film « Hijra »
Mention spéciale meilleur acteur : Hussein Raad Zuwayr dans le film « Irkalla le rêve de Gilgamesh »
Meilleure musique : Afrotonix pour le film « Diya »
Meilleure image : Miguel Yoan Littin Menzpour le film « Hijra »
Meilleur Montage : Guillaume Alvar pour le film « Diya »
Meilleur Décor : Assem Ali dans le film « My father’s scent »

Cannes 2025, jour 2: d’autres ouvertures

Un moment de joie au milieu des épreuves pour les belles personnes qui peuplent Promis le ciel.

«Promis le ciel» d’Erige Sehiri, «L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel et «Enzo» de Laurent Cantet et Robin Campillo ont ouvert respectivement les sections Un certain regard, la Semaine de la critique et la Quinzaine des cinéastes.

«Promis le ciel», d’Erige Sehiri (Un certain regard)

Parmi les multiples plaisirs qu’un film est capable d’offrir, figure la possibilité d’avoir l’air posé sur des rails prévisibles, de paraître répondre à un programme ou à un cahier des charges (la définition de ce qui est à la base des séries) et de le voir bifurquer, s’envoler, se cristalliser sur des points qui semblaient marginaux ou superflus.

Ainsi va le très vivant deuxième long-métrage d’Erige Sehiri, réalisatrice franco-tunisienne découverte en 2022 avec Sous les figues, après que ses trois héroïnes ont recueilli une petite fille, orpheline rescapée d’un naufrage en mer Méditerranée.

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

Marie (Aïssa Maïga) et la petite fille sauvée des eaux. | Jour2Fête

S’attacher au sort de trois femmes venues d’Afrique subsaharienne et coincées à Tunis, alors qu’elles cherchent à atteindre l’Europe, est porteur de multiples et légitimes mises en récit du sort des personnes subissant cette forme d’exil.

Femmes noires en pays arabe, Marie, Naney et Jolie sont victimes de formes de racisme, qui pour une part anticipent ce que l’on sait qu’elles subiront de l’autre côté de la Méditerranée si elles y parviennent, et pour une part sont spécifiques à cette situation.

Cette dualité contribue à déplier les relations entre les trois femmes, tandis que monte l’hostilité antimigrants attisée par les autorités et les médias en Tunisie, où comme ailleurs ils font office de boucs émissaires.

Mais bien d’autres composantes enrichissent le récit, à commencer par la singularité de ces trois femmes, très différentes entre elles, mais aussi le rapport à la religion (chrétienne en terre d’islam), la situation sociale et les imaginaires de chacune.

La communauté protestante que dirige Marie, les stratégies de survie transgressives de Naney et la croyance dans la singularité de son statut d’étudiante de Jolie sont les points de départ de ramifications qui se croisent et se nouent de multiples façons.

À cette richesse des thèmes s’ajoute la force singulière de l’interprétation des trois actrices, Aïssa Maïga, Laetitia Ky et Debora Lobe Naney, qui contribuent grandement à faire de Promis le ciel une très belle entrée en matière pour Un certain regard, section officielle du Festival de Cannes, désormais dévolue aux jeunes cinéastes.

«L’Intérêt d’Adam» de Laura Wandel (Semaine de la critique)

On passera ici sans s’attarder sur le nouveau film d’horreur familiale de Sophie Letourneur, L’Aventura, en ouverture de la sélection ACID. La réalisatrice de La Vie au ranch (2010) inflige ici un deuxième épisode (et ce n’est pas fini) des vacances de sa petite famille en Italie, cette fois en Sardaigne. Il y a un public qui trouve plaisir à cet étalage de laideur autocomplaisante, grand bien lui fasse. L’ACID réserve chaque année de très belles découvertes, on attend donc sereinement la suite.

L’Intérêt d’Adam, deuxième long-métrage de la cinéaste belge Laura Wandel, présenté en ouverture de la Semaine de la critique, est coproduit par Les Films du Fleuve, la société de production des frères Dardenne. On y songe dès lors que la manière de filmer l’infirmière Lucie, puissamment incarnée par Léa Drucker, fait immédiatement penser à la façon dont était filmée Émilie Dequenne dans Rosetta (1999).

D’où une pensée émue pour l’actrice disparue le 16 mars à l’âge de 43 ans, à qui la cérémonie d’ouverture avait la veille réservé un bel hommage. Mais c’est pour aussitôt vérifier que Laura Wandel fait de ce dispositif de tournage tout autre chose.

Tout simplement parce que Lucie (à l’opposé de Rosetta) est en permanence dans l’interaction avec les autres. Les autres, ce sont les enfants hospitalisés dans son service de pédiatrie, leurs parents, ses collègues. Les autres, ce sont surtout le petit Adam et sa maman, Rebecca, elle aussi remarquablement jouée par Anamaria Vartolomei.

Un concentré d'émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l'enfant et l'infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

Un concentré d’émotions et de tensions entre la maman (Anamaria Vartolomei), l’enfant et l’infirmière (Léa Drucker). | Memento Distribution

La relation fusionnelle entre la mère, isolée et obsédée par son enfant, a causé des carences alimentaires chez le petit, du fait du régime qu’elle lui impose. Le comportement de cette jeune femme qui ne sait plus être rien d’autre qu’une mère et la relation du petit garçon avec elle relèvent de ce qu’on s’est mis à appeler «l’emprise».

Face à eux deux, face au fonctionnement réglementé de l’hôpital et des autres administrations en charge de l’enfance, Lucie se démène avec une générosité et une énergie qui atteignent une telle intensité qu’elles finissent pas susciter à leur tour un trouble, une inquiétude. (…)

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À voir au cinéma : «Les Enfants rouges», «L’Effacement», «Leila et les loups», «Soudan, souviens-toi»

 
L’élan de joie libératrice qui a traversé le mouvement populaire ayant renversé une dictature, dans Soudan, souviens-toi.

Les films de Lotfi Achour, Karim Moussaoui, Heiny Srour et Hind Meddeb s’étendent des montagnes arides du Sud tunisien aux quartiers chics d’Alger, de l’histoire longue des femmes arabes en lutte à la révolution soudanaise.

Le dernier mercredi avant l’ouverture du Festival de Cannes, qui a lieu le 13 mai, est une des moins bonnes dates de sortie pour un film. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de remarquer que c’est ce 7 mai que se retrouvent quatre films dont les auteurs et autrices sont arabes?

Sur les écrans, les réalisations de Lofti Achour, de Karim Moussaoui, de Heiny Srour et de Hind Meddeb s’inscrivent dans des styles, des approches et des thématiques extrêmement variés. Et ce qui définit ces cinéastes ne se résume certainement pas à une quelconque étiquette, ni même à une origine nationale, ou à une «appartenance» régionale, culturelle ou linguistique.

Inscrits dans des territoires et dans des processus historiques, ces films signés de réalisateurs et réalisatrices ouverts sur la complexité du monde et la multiplicité des enjeux sont d’autant plus dignes de se faire écho que rien ne leur serait plus contraire que de les enfermer dans un même sac ou une même case.

Dans la contiguïté plus ou moins fortuite de la distribution en salle, ils n’en composent pas moins, de facto, une impressionnante vision kaléidoscopique d’un monde, le nôtre, marqué de formes multiples de violence, d’inscriptions diverses et toutes dramatiques dans l’histoire, histoire au long cours comme histoire contemporaine.

«Les Enfants rouges» de Lotfi Achour

Seul le cinéma est capable de rendre à ce point sensible ce qui relie des choses, des humains, des comportements et des situations. À la fois miraculeuse et comme évidente est la matérialité commune des paysages arides de la montagne du Sud tunisien, des corps de ceux qui y vivent, du dénuement de leurs villages, de la rudesse des rapports entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les aînés et les cadets.

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Alors que le jeune berger Nizar et son petit frère Achraf mènent le maigre troupeau de leur famille parmi les rocs et les épineux, c’est immédiatement cette âpreté des êtres et des relations qui se ressent, et à laquelle appartiennent aussi les jeux et les rêves des deux adolescents.

Elle marquera ensuite l’ensemble des rapports entre les autres membres de cette petite collectivité, heurtée de plein fouet par deux formes de brutalité extrêmes, bien qu’apparemment opposées.

La rencontre des jeunes bergers avec un groupe de djihadistes ultraviolents, plus tard l’irruption dans leurs habitations déshéritées de la police et des médias enfin venus d’une ville, d’un monde qui les ignore, et continue de les mépriser même si une tragédie les a frappés, trament la tension intense qui parcourt le deuxième long métrage du réalisateur tunisien, film qui fut une des belles découvertes du Festival de Locarno l’été dernier.

Achraf, l'enfant survivant, et l'amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Achraf, l’enfant survivant, et l’amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Dans le désert, dans la montagne, dans le hameau isolé se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Plus encore que l’événement atroce, et qui fait écho à des faits effectivement advenus, autour duquel se déploie Les Enfants rouges, c’est ce cosmos brûlant et complexe, vibrant de vie, à la limite de la rupture, d’espoirs ténus et de pressions de forces hostiles de différentes natures, qui porte le film au-delà de la chronique des violences ordinaires que subissent, là comme en tant d’autres lieux, les plus démunis.

Ici le réalisme extrême et le fantastique ne sont pas des catégories esthétiques ou des genres cinématographiques. Ce sont des composants effectifs d’une manière d’exister que la mise en scène sait faire advenir pour ce qu’elle est, jusque dans l’épreuve sanglante qui la frappe.

Une manière d’être à la fois subie et revendiquée, terriblement dure et riche de formes de rapports à soi-même, aux autres et à ce qui, bêtes et arbres, chaleur torride et ombres, insiste de toute sa vie corporelle, de son imaginaire et de son énergie, rebelle aux forces de mort comme le sont les chiens et les sources aux conditions climatiques infernales.

Les Enfants rouges
de Lotfi Achour
avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni
Durée: 1h38
Sortie le 7 mai 2025

«L’Effacement» de Karim Moussaoui

Fils d’un cacique d’une nomenklatura sclérosée, Reda habite la somptueuse villa d’un quartier chic d’Alger, mi-profiteur du statut de son père, mi-serviteur de celui-ci. Incertain de sa place et de ses désirs, rétif aux comportements de jouisseur parasite et désinvolte de son frère comme au rigorisme de façade d’une société verrouillée, il finit par disparaître à ses propres yeux, faute de trouver un sens à son existence.

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Seules des expériences extrêmes, dans un cadre particulier –le service militaire, la guerre contre les djihadistes–, semblent pouvoir lui offrir des réponses, aussi brutales que sans issue, avant la rencontre d’une femme incarnant une autre manière d’être au monde que ce qu’il a connu toute sa vie. Mais avec possiblement d’autres illusions, ou d’autres erreurs.

Fable philosophique autant que chronique sociale, le nouveau film longtemps attendu du réalisateur des Jours d’avant et d’En attendant les hirondelles observe la dégénérescence de l’organisation sociale algérienne, dans le sillage de la trahison des idéaux de l’indépendance par les élites qui en sont issues, et les impasses auxquelles est confrontée la génération suivante.

Riche de multiples notations sur des réalités plus complexes que les clichés qui en circulent, le film effleure le domaine du fantastique, avec le reflet de Reda qui n’apparait plus dans les miroirs, du film de guerre avec les épisodes d’affrontement dans le désert, et du thriller très noir avec un final pétaradant. (…)

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«Ashkal» embrase les lendemains qui déchantent

L’irreprésentable et incandescent portrait d’une révolution abandonnée.

Entre polar et chronique poétique, conte fantasmagorique et constat des dérives et reniements après le soulèvement démocratique tunisien, le film de Youssef Chebbi ne cesse de se réinventer.

D’emblée, deux forces sont mises en concurrence par le film. L’une, très reconnaissable, vient du polar «de société», avec à la fois un tandem de flics –un vieux renard et une jeune femme– et les motifs de la corruption comme des conflits intimes et familiaux.

L’autre, insolite et impressionnante, est un «personnage» rarement filmé de manière aussi puissante: un quartier. Plus précisément un immense chantier, quartier de luxe prévu dans les faubourgs de Tunis sous la dictature de Ben Ali, abandonné à la révolution, et qui reprend peu à peu.

Les symboliques sociales et politiques liées à ces ensembles de blocs de béton verticaux, d’ébauches de luxueuses villas et d’artères promises aux voitures de luxe et hantées par les SDF, les chiens et les herbes folles, sont puissantes.

Pourtant, l’art de Youssef Chebbi tient d’abord à sa façon de porter attention aux matières, à la dureté des angles et aux contrastes des lumières découpées par une architecture aussi brutale que la société dont elle est le produit. Les nombreux plans dépourvus de présence humaine visible, et pourtant habités –par qui? par quoi?– offrent à la mise en scène une respiration plus ample et plus profonde.

Celle-ci convoque silencieusement une autre question, remarquablement suggérée: qui observe? De qui ou quoi la caméra est-elle l’œil? (…)

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«Caniba», «The Last of Us», «La Belle»: trois fleurs sauvages

À l’écart des têtes de gondole du grand supermarché de la distribution, trois objets de cinéma singuliers sortent sur quelques écrans français cette semaine.

Vertiges et douleur de Caniba

Caniba est réalisé par les auteurs d’un des films les plus importants de l’époque actuelle, Leviathan. Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, qui animent le Sensory Ethnography Lab de Harvard, utilisent le cinéma comme moyen d’enquête en repoussant ses capacités d’observation, de sensation, de perception pour comprendre différemment le monde et ceux qui l’habitent.

Chercheurs en cinéma autant qu’avec le cinéma, ils explorent cette fois des contrées obscures, auxquelles donnent accès deux être humains, à la fois personnes et personnages, les frères Sagawa.

Le premier, Issei Sagawa, a connu une célébrité trouble après qu’on ait découvert que cet étudiant japonais à la Sorbonne avait mangé une de ses condisciples. Extradé au Japon, il y est devnu à la fois acteur de films porno et critique gastronomique(!). Malade, il vit avec son frère Jun, qui s’occupe de lui.

Explorer depuis la limite

Le cannibalisme est l’au-delà d’une des limites fondatrices de l’humanité, un au-delà si présent dans les mythes, et parfois dans la réalité.

L’anthropophagie, par choix, pour assouvir un fantasme, est une sorte de trou noir depuis lequel beaucoup de ce qui agit de manière subliminale sur nos actes les plus quotidiens se devine –surtout lorsque ce rapport extrême à la chair s’associe au sexe, comme c’est le cas pour Issei Sagawa–, ainsi qu’en témoignent sa vie, un peu ses mots et surtout l’hallucinante bande dessinée dont il est l’auteur.

Attentive, ne voulant ni répéter l’évidente condamnation du crime ni en faire un gadget aguicheur, la caméra accompagne ce visage, ces gestes; les cinéastes écoutent un récit où informations crues, silences, divagations, gémissements composent une approche de biais d’un mystère insondable.

Que l’image passe, à l’occasion, par le flou semble aller de soi dans un tel contexte. La présence physique déborde parfois le cadre de l’écran, ou l’occupe de manière inhabituelle –autant de moyens (parmi beaucoup d’autres) d’accompagner par les ressources sensibles du cinéma une approche de ce mystère anthropologique dont Sagawa apparaît comme une figure exacerbée, extrême.

L’inquiétant Issei Sagawa est-il le plus étrange des personnages du film? | ©Norte Distribution

Encore n’est-ce pas tout. Le tournage –à nouveau l’action du cinéma, en particulier la durée–, fait émerger une autre dimension, dont les réalisateurs ont dit après qu’elle était pour eux totalement inattendue: l’importance prise par Jun, qui se révèle à la fois rival de son frère, en particulier pour exister dans le film, et lui-même habité de pulsions douloureuses.

Se faufile alors en douce l’hypothèse supplémentaire d’une forme de cannibalisme fratricide, que la situation tire vers un côté littéral mais dont les référents moins directs sont innombrables –il y a quelque chose en eux de Bergman.

Et en nous. Mais révélés sous un jour cruel, exacerbé, par ces étranges frères nippons, incarnations réelles de figures mythologiques, effrayants et en même temps d’une fragilité pitoyable.

Censure imbécile

La vision de Caniba est certes inconfortable, dérangeante à plusieurs titres. Elle ouvre avec respect et courage sur des abîmes auxquels nul n’est obligé de se confronter, mais qui non seulement font honneur à la fonction de recherche qui préside à la démarche des anthropologues Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, mais inspirent à qui en accepte les prémisses une réflexion et des émotions qui voisinent les peintures noires de Goya et les grands textes de Georges Bataille.

Qu’un tel film ait été, aujourd’hui en France,  » target= »_blank » rel= »noopener »>interdit aux moins de 18 ans, mesure en principe réservée au porno explicite et à l’ultra-violence à but purement commercial, est non seulement une injustice mais une imbécillité. C’est surout, outre la fragilisation supplémentaire de la vie d’un film déjà fragile, le marqueur navrant de la terreur qu’un puritanisme au front bas et au bras prêt à se brandir à nouveau comme en 1940, impose à nos décideurs politiques, ministre de la Culture comprise.

The Last of Us: le double voyage

D’abord, ces deux silhouettes qui marchent dans le désert. Deux hommes noirs. Ils ne parlent pas. Les plans, immédiatement d’une grande puissance plastique, s’inscrivent d’emblée dans deux univers visuels.

D’une part l’ensemble, désormais imposant –et comment ne le serait-il pas?–, des évocations à l’écran des migrants, en particuliers venus de l’Afrique subsaharienne, enjeu majeur de notre époque. D’autre part un cinéma d’immensités vides, cinéma très graphique, proche de l’abstraction, où la sensation visuelle est le principal enjeu.

Une attaque violente, une fuite dans la nuit, un des deux se retrouve seul, arrive dans une grande ville, près de la mer. Toujours pas un mot.

C’est une aventure, il faut affronter la faim et le froid, inventer des stratagèmes, réussir des exploits physiques. Version minimaliste, mais très intense, d’un cinéma d’action, transformation d’une «figure» en personnage, qui se charge peu à peu de fiction. Jusqu’à la traversée de la mer, quasiment homérique. (…)

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Au cinéma avec « Les Prépondérants »

 

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KADDOUR Hédi COUV Les PrépondérantsInnombrables sont les romans au cours desquels les personnages assistent à une séance de cinéma. Rarissimes sont ceux où cette situation devient un ressort majeur du récit, et est considéré comme un enjeu et une ressource, une manière de faire ressentir et comprendre. Uniques, peut-être, sont l’intelligence et la richesse qu’engendre la narration d’une projection publique dans Les Prépondérants de Hedi Kaddour.

Sans hésiter le meilleur roman de la rentrée littéraire qu’on ait pu lire à ce jour, le nouvel ouvrage de l’écrivain de Waltenberg, à nouveau dans la Collection Blanche de Gallimard, fait place au cinéma de diverses manières.

Le livre est situé au début des années 1920, principalement dans une ville d’Afrique du Nord au nom imaginaire de Nahbès mais qui ressemble à Gabès, sur la côte tunisienne. La société coloniale et provinciale qu’il évoque voit notamment débarquer une équipe de tournage américaine, pour une superproduction dans le goût oriental qui a alors cours à Hollywood, genre illustré en particulier par Le Cheikh et Le Fils du Cheikh avec Rudolph Valentino. Dans le livre le personnage du réalisateur s’inspire en partie de Rex Ingram, et le tournage renvoie surtout à celui de The Arab (1924), effectivement tourné à Gabès avec en vedettes l’épouse du cinéaste, Alice Terry, et une star masculine homosexuelle, Ramon Novarro, le grand rival de Valentino.

Les Prépondérants n’est pas un roman à clés, ces situations font avancer l’intrigue, et développent l’ampleur des thèmes qu’elle mobilise, et qui ne concernent pas spécialement le cinéma. Tandis que s’éveillent mouvements révolutionnaires et nationaliste, Hedi Kaddour met en effet en scène trois grands modèles de comportements et de références morales et sociales, liés à la société traditionnelle arabe, à la société coloniale française particulièrement arrogante au lendemain de la victoire de la Guerre mondiale, et à la société nord-américaine, nouvel assemblage de liberté de mœurs, de pragmatisme conquérant et âpre au gain selon des modalités inédites, et de puritanisme.

Ce dernier est notamment évoqué à travers la célèbre affaire de mœurs dont l’acteur et réalisateur burlesque « Fatty » Roscoe Arbuckle fut le centre, et le bouc émissaire en 1921-22 aux États Unis, sous les effets combinés des ligues de vertu et de la presse à scandale dirigée par le magnat William Hearst[1].  Ce scandale servit de levier à la création de la censure américaine avec la mise en place du code Hays.

Dans Les Prépondérants, en des scènes saisissantes et riches de sens, on rencontre aussi un grand cinéaste allemand inspiré à la fois de Fritz Lang et de Joseph von Sternberg. Mais le plus intéressant sans doute, pour ce qui concerne le cinéma, tient à la séance publique organisée à Nahbès par l’équipe de tournage hollywoodienne. Le film projeté, baptisé « Scaradère » par Kaddour, s’inspire directement du Scaramouche de Rex Ingram avec Ramon Novarro. Kaddour consacre pas moins de deux chapitres entiers à cette séance. Ce sont deux chapitres extraordinairement vivants, qui accompagnent en une polyphonie joueuse les multiples effets, émotionnels, culturels, politiques, théoriques, érotiques, que peut provoquer un film en apparence fort simple, et dont il met à jour l’immense complexité enrobée dans les codes spectaculaires hollywoodiens.

Scaramouch-1923-image-20Ramon Novarro dans Scaramouche de Rex Ingram

Mieux, le livre différencie l’extrême variété des réactions selon la position sociale, la culture, la psychologie de chacun. Film de cape et d’épée truffé de rebondissements, le récit en image des tribulations d’un avocat amoureux et d’un noble arrogant se disputant le cœur d’une belle alors que pointe la Révolution française agit comme un extraordinaire détonateur. La réaction en chaine va des effets possibles sur les jeunes activistes locaux (et sur ceux qui sont en charge de les surveiller et le cas échéant de les réprimer) au trouble de spectateurs peu habitués à la projection, et encore moins à voir un homme et une femme s’embrasser en public, des effets des idées à celui des émotions, sans oublier la mise en abime du spectacle (le héros joué par un homme que les spectateurs connaissent puisqu’il réside à Nahbès pour son tournage devient dans le film acteur de théâtre, le jeu se dédouble, parfois se contredit et parfois se redouble…). Dans la salle plus encore que sur l’écran, les rebonds sont sans fin.

Et Hedi Kaddour réussit à prendre en charge la complexité de cette salle elle-même, à la fois lieu physique et espace mental, collectivité réunie dans le noir et face à la fiction, à la fascination et à la polysémie des images, mais composée de groupes divers, très hétérogènes sinon en conflits, et encore d’individus avec chacun leurs affects et leurs intérêts. Jamais peut-être la sociologie du cinéma n’est parvenue à un suivi aussi fin de la singularité d’un tel espace et de ceux qui l’occupent.

Un très sérieux ouvrage universitaire vient de paraître, La Direction de spectateurs[2], qui vise à décrypter certaines des méthodes employées par les cinéastes pour susciter certaines réponses du publics, et leurs effets. Avec les moyens du roman à leur plus haut degré de sensibilité, Les Prépondérants  en offre une formidable perception, qui va bien au-delà du contexte particulier où il est situé, d’autant mieux que le roman prend très précisément appui sur celui-ci. Sans que le cinéma soit son sujet, le livre de Hédi Kaddour s’impose comme une des oeuvres littéraires qui l’aura le mieux évoqué.


[1] Cette affaire a presqu’entièrement éliminé le grand artiste Fatty Arbuckle des mémoires. Du moins cet été aura vu la parution d’un excellent petit livre consacré à une de ses réalisations, Fatty and The Broadway Stars de Roscoe Arbuckle par l’historien du cinéma Marc Vernet (édité chez Le Vif du sujet).

[2] La Direction de spectateurs. Création et réception au cinéma. Sous la direction de Dominique Chateau. Impressions nouvelles, collection Caméras subjectives.

«Le Challat de Tunis»: ni menteur, ni moqueur, vrai

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Le Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania, avec Kaouther Ben Hania, Jallel Dridi, Moufida Dridi. Durée: 1h30. Sortie le 1er avril.

Terrifiant, d’abord, ce personnage de motard inconnu qui hante les rues de Tunis, un rasoir à la main, et taillade sauvagement les fesses des femmes par lesquelles il se sent provoqué.

Intense, l’enquête menée à l’écran par la réalisatrice pour reconstituer, dans les archives et sur le terrain, cette histoire qui défraya la chronique médiatique et judiciaire 10 ans plus tôt –soit avant la révolution tunisienne de 2011.

Insensés, les délires en tous genres suscités par cette figure mystérieuse, à la fois incarnation de fantasmes et de phobies multiples, chez les hommes et chez les femmes, et point de départ de petits bizness malsains et saugrenus, où bigoterie, machisme et mercantilisme se donnent aisément la main.

Vertigineux, bientôt, l’entrelacement des représentations, des récits, des types d’image (y compris celles du jeu vidéo inspiré par le Challat –«le balafreur»), la plongée dans le quotidien du quartier où vit celui qui fut finalement emprisonné, la rencontre avec sa famille et avec lui. Innocent? Coupable? Simulateur, mais de quoi?

La langue française pas plus que la langue anglaise ne rendent justice à ce qui peu à peu se révèle être le domaine où œuvre, avec une maestria peu commune,  la jeune réalisatrice tunisienne. On dit ici «documenteur», là «mockumentary». Mais il ne s’agit ni de mentir, ni de se moquer.

Il s’agit, à partir des codes du documentaire et de ceux de la fiction, en une série d’opérations pas moins exigeantes de rigueur que dans l’un ou l’autre genre, de construire une recherche, une compréhension, d’une façon à la fois ludique et éclairante, à laquelle ni la fiction seule ni le documentaire seul ne pouvaient parvenir. S’il y avait un rapprochement à faire, ce serait plutôt avec les serious games, ces dispositifs de jeu qui aident à mieux déplier les complexités d’une situation réelles.

Semé de personnalités (personnes? personnages?) intrigantes, inquiétantes, farfelues ou attachantes, Le Challat de Tunis est donc composé d’une multitude d’artifices. Certains voulus par la réalisatrice, certains tramés par d’autres, y compris pour la tromper, mais acceptés par elle dans son film. Si celui-ci est à ce point réussi, c’est qu’il ne repose nullement sur la révélation de ce qui était «vrai» ou «faux», mais sur la démultiplication des tensions entre les composants d’une galaxie de faits, d’affects, d’usages des corps, des mots, des références de toutes sortes. (…)

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