À voir au cinéma: «Mr. Nobody Against Putin», «Rien n’est oublié», «L’Académie des secrets»

Pavel «Pasha» Talankin sous le regard du dictateur, son arme à la main.

Les formes originales des documentaires de David Borenstein et Pavel Talankin, d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi et de Joachim Olender donnent accès à des réalités à divers titres secrètes.

«Mr. Nobody Against Putin», de David Borenstein et Pavel Talankin

Il est sympathique, ce jeune Russe qui se présente au début, fait visiter l’école où il enseigne et dont il filme le quotidien en vidéo, dans une petite ville industrielle de l’Oural où il est né et a grandi. Dans un style en partie inspiré de celui des influenceurs, on le voit accueillir les élèves dans son bureau, organiser les cérémonies de remise des diplômes, rendre visite à sa mère. Et puis, il y a eu le 24 février 2022.

Sidéré, Pavel «Pasha» Talankin voit se mettre en place la militarisation de l’enseignement, du bâtiment scolaire, du comportement quotidien des élèves. Il filme les parades patriotiques dans les rues de sa ville, auxquelles se mêlent avec entrain copains et paisibles citoyennes. Il enregistre les cours de propagande délirants imposés dans toutes les classes du pays par le régime.

Il voit les mercenaires du Groupe Wagner venir faire cours à ses élèves en distribuant des mines et des fusils d’assaut. Il constate la fascination des garçons surtout, mais pas seulement, pour les armes et les récits guerriers. Il observe ses anciens élèves qui partent au front, volontairement ou pas.

Composé à Copenhague (Danemark) par le réalisateur américain David Borenstein, Mr. Nobody Against Putin se construit autour de la figure de plus en plus atterrée et désorientée de Pasha, qui commente à chaud les transformations de son environnement et de ses proches. Ces transformations ne concernent pas que lui et ses voisins, mais les 143 millions d’habitants de la Fédération de Russie, dans le détail de leur quotidien.

Lui dont c’était une des fonctions, à l’école et dans la ville, d’utiliser sa caméra, doit à présent filmer en cachette. À la télé, Vladimir Poutine déclare: «Ce ne sont pas les généraux qui gagnent les guerres, ce sont les maîtres d’école.» Sur ça, au moins, le président russe n’a probablement pas tort.

La militarisation de toute une population, entre ordre imposé et fascisation. | Loco Films

La militarisation de toute une population. | Loco Films

Vivant, tendu, mobilisant les codes des vidéos YouTube, mais passant du temps avec ceux pour qui il a de l’affection, sidéré par son collègue prof d’histoire qui revendique son admiration pour les pires bourreaux de Joseph Staline, Pavel Talankin est un très bon filmeur.

On peut regretter que le film ne donne pas accès aux conditions dans lesquelles il a été réalisé: les rushs envoyés sur une messagerie cryptée à David Borenstein, en discussion durant des mois avec Pavel Talankin sur ce qu’il faut enregistrer, puis le montage achevé ensemble.

Mais Mr. Nobody Against Putin –pourquoi avoir conservé le titre en anglais?– demeure un document exceptionnel sur la fascisation en profondeur d’une société, ses ressorts historiques, affectifs, psychologiques, en même temps qu’une aventure individuelle pleine de vivacité et d’émotion. Une histoire «très russe», qui met pourtant à jour des logiques loin de ne concerner que la Russie de Vladimir Poutine.

Mr. Nobody Against Putin
De David Borenstein et Pavel Talankin
Durée: 1h30
Sortie le 7 janvier 2026

«Rien n’est oublié», d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi

Il est aussi question des Russes dans Rien n’est oublié, mais à mi-voix, allusivement –tandis que les Russes en question, ceux du Groupe Wagner, très présents dans les esprits, n’apparaissent jamais dans le musée national de Bangui, la capitale de la République centrafricaine.

C’est là qu’est entièrement tourné cet étrange documentaire dont on ne sait pas d’abord ce qu’il entend montrer. On y voit l’état de déréliction du bâtiment et des collections qu’il abrite, on y entend les commentaires désabusés ou témoignant d’un engagement obstiné à accomplir leur tâche des employés, les témoignages du vieux gardien ou d’étudiants évoquant l’état de décomposition d’un pays entier.

Au milieu d'un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d'écran Look at Sciences via Vimeo

Au milieu d’un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d’écran Look at Sciences

Et peu à peu, sans avoir quitté ces lieux presqu’entièrement à l’abandon, dont le parc est cerné de fresques rappelant les grandes étapes de la vie de la nation depuis l’indépendance en 1960, c’est une représentation implicite de la République centrafricaine ravagée par la guerre civile, les coups d’État, la corruption des élites et le pillage par les puissances étrangères qui affleure.

La question, ni minimisée ni surévaluée, des objets exposés, ou le plus souvent stockés dans des caisses en attendant des jours moins pires, devient une composante d’un ensemble de problématiques. (…)

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À voir au cinéma: «Les Échos du passé» et «Father Mother Sister Brother»

Lia (Greta Krämer), l’une des femmes dont le destin vibre à travers toutes les époques des Échos du passé de Mascha Schilinski.

La vaste fresque rurale traversant un siècle de Mascha Schilinski et l’ensemble des trois nouvelles qui composent le nouveau film de Jim Jarmusch, voilà deux manières très éloignées de s’approcher des nuances de l’intime.

«Les Échos du passé», de Mascha Schilinski

D’abord, la pénombre. Cette adolescente à qui il manque une jambe. La porte entrebâillée, le corps nu de l’homme endormi. Ou pas. Abimé, ça oui. Mais elle non, l’amputation d’Erika était factice. Les cris dehors, le père qui gueule, les grognements des cochons dans la cour de la ferme, une baffe à la volée. À nouveau, c’est regardé d’un regard limité, des rideaux au bord du cadre.

Plus tard, des embrasures de fenêtres à moitié fermées, des trous de serrures, des fentes dans la porte de la grange, des interstices entre les branches. On ne voit pas moins bien, on voit autrement. Avec plus d’intensité, y compris les reflets et les images. Les images, ce sont les photos, les photos des morts. La petite fille blonde fascinée par l’image d’une petite fille morte qui lui ressemble et qui portait le même prénom qu’elle, Alma. Sa poupée est toujours là.

Alma, Erika, c’est le même lieu, pas la même époque, une guerre mondiale est passée, loin de cette ferme de l’Altmark dans le centre de l’Allemagne, mais sans l’épargner. La famille a changé. On ne voit pas la grande histoire, on voit les murs qui ne bougent pas, les habits qui changent. Et puis une autre guerre mondiale est passée, les enfants sont devenus adultes dans la même grande ferme autour de sa cour.

Pour faire une farce à la maman d’Angelika, son mari, son frère et les voisins ont coincé sa Trabant entre deux arbres. Maman ne rit pas, elle ne sait pas. Angelika, elle, subit l’emprise de l’oncle, coq de cette basse-cour d’affects réprimés et de pulsions. Comme les servantes auparavant devaient vivre avec la règle intangible de se laisser culbuter par n’importe quel homme. Mais pas d’enfant, sinon la porte. On faisait ce qu’il fallait. Angelika se prépare à sortir de la photo.

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

C’est moins violent, moins direct pour Lenka. Ses parents sont venus de Berlin dans cette ancienne ferme de la campagne de l’Allemagne réunifiée. Elle envie le portable de sa nouvelle copine et peut-être aussi que celle-ci soit orpheline. Parfois, choisir entre la glace à la vanille et la glace à la fraise peut être douloureux. La même rivière coule à proximité et ses promesses de libertés, ses tentations de noyade.

Ainsi se déploie comme une plante immense appartenant ensemble à plusieurs espèces, à plusieurs histoires, le film-monstre de la cinéaste allemande Mascha Schilinski. Construit autour de quatre figures féminines, enfant ou adolescentes, au centre de quatre situations plutôt que de quatre histoires, il est intensément peuplé d’autres présences, elles aussi surtout féminines.

Trudi, la domestique qui sauve, mais «qui a vécu pour rien», Lia la grande sœur sacrifiée, la grand-mère qu’on croyait immortelle, la mère d’Angelika à côté de sa vie, la copine fascinante et toxique de Lenka, sa mère et sa petite sœur…

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

C’est une galaxie de figures, de modes d’être au monde, de rapport à la vie et à la mort, au désir physique et au rêve, qui se déploie et dont les astres tournent les uns autour des autres. Chacune a sa lumière particulière, les interférences entre elles se démultiplient à l’infini. Mais le ciel et la matérialité des nappes et des rideaux, les champs et la tonalité des moyens d’éclairages successifs, la violence des relations et leurs modulations selon les époques habitent aussi ce film d’une très surprenante nature.

Il n’y a pas d’épisodes dans Les Échos du passé, un titre pas très heureux, mais le film est difficile à nommer. En allemand, il s’appelle «Regarder le soleil» (In die Sonne schauen) et il a été présenté à Cannes sous le titre international Sound of Falling. On n’est guère plus avancé. Cette difficulté à le nommer est une trace de sa singularité et de sa puissance.

Riche de nombreux moments d’une force émotionnelle, inquiétante et troublante, il impressionne par l’unité interne qu’invente sa mise en scène, cette manière de circuler moins entre des récits qu’entre des états chargés d’électricités multiples, aux confins d’un réalisme très cru et du mythe.

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Le tour de force est d’autant plus remarquable qu’il s’agit du deuxième long-métrage de la jeune cinéaste allemande, après Die Tochter (Dark Blue Girl, 2017), inédit en France. Tour de force sans doute, mais où la douceur et la finesse, la cruauté subtile et les irisations de l’affection, les ombres de l’incompréhension, les frémissements de désirs opaques trouvent leur place, au sein d’un flot cohérent et ininterrompu.

Tour de force, oui, mais qui jamais ne cherche à s’imposer. Au contraire, Les Échos du passé ouvre de multiples échappées, oniriques, sensuelles, inquiètes ou libératrices. Un film qui sait faire place, tout autant qu’à ses multiples protagonistes, à la multiplicité de ses spectateurs et spectatrices.

Les Échos du passé
De Mascha Schilinski
Avec Hanna Heckt, Lena Urzendowsky, Susanne Wuest, Lea Drinda, Laeni Geiseler, Greta Krämer, Florian Geißelmann, Luise Heyer, Luzia Oppermann, Claudia Geisler-Bading
Durée: 2h29
Sortie le 7 janvier 2026

«Father Mother Sister Brother», de Jim Jarmusch

Un vieux tube gentiment groovy des années 1960, «Spooky», ouvre le quatorzième long-métrage de Jim Jarmusch. Pourtant, rien de bien effrayant en apparence dans cette succession de trois brèves histoires de retrouvailles familiales.

Dans le New Jersey, un frère et une sœur quadragénaires rendent visite à leur père, un original qui vit seul dans une maison à la campagne. À Dublin, deux sœurs que tout oppose viennent prendre le thé chez leur écrivaine de mère. À Paris, un frère et une sœur bientôt trentenaires se retrouvent dans l’appartement de leurs parents récemment décédés.

On reconnaît la structure de plusieurs autres films de Jim Jarmusch. Celle de Night on Earth (1991), qui comportait cinq parties, mais aussi, de manière moins marquée, de Stranger Than Paradise (1984), de Broken Flowers (2005) et de The Limits of Control (2009), avec leur succession de situations dans des lieux différents reliées par un fil ténu –un trio à la dérive, un amoureux sur le retour, un tueur à gages. Moins que de films à sketch et encore moins que d’épisodes d’une série, ces propositions s’apparentent à des recueils de nouvelles unifiées par un motif récurrent.

Sur un tel schéma, la tentation vient vite de mettre les parties en concurrence. Qu’est-ce qui est le plus drôle, le plus touchant, le plus porteur de sens entre les moments A, B et C?   (…)

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À voir au cinéma: la brise «Laurent dans le vent» et la bourrasque «Magellan»

Quand Laurent (Baptiste Pérusat) croise la passion d’un des habitants du village moins désert qu’il n’y paraissait.

Radicalement différentes, l’exploration minimaliste d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon et la fresque de Lav Diaz sont deux belles mises en œuvre du film d’aventure.

«Laurent dans le vent», d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon

Qui habite ici, dans cette station de ski hors saison? Répondre «personne» serait inexact, pourtant elle est comme déserte. Déserte comme semblent d’abord les existences de celui-ci et de celle-là, rencontrés au coin d’une rue enneigée, ou dans l’entrebâillement d’une porte pas d’emblée prête à s’ouvrir davantage.

Qui habite ce film? Pas vraiment ce garçon prénommé Laurent, bientôt 30 ans, sans domicile ni emploi, entre dérive et suspension, entre adolescence et âge adulte. Arrivé là sans motif précis, prêt à partir sans savoir ni comment ni vers où, il est à demi là.

C’est bizarre, comme dans un western alpin où le héros n’aurait rien à faire en débarquant dans un village où il n’y a pas de conflit. De ce parti pris plus qu’à moitié vide, comme le verre du même nom, Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon font le matériau d’une aventure drolatique et émue, frémissante de présence, de possible, d’inattendu.

Renouvelant la réussite de leur premier film de 2022, Mourir à Ibiza (Un film en trois étés), en paraissant en prendre le contre-pied (solitudes en montagnes hivernales après rencontres sur bords de mer ensoleillés), les trois jeunes cinéastes déploient un cinéma où se mêlent invention et découverte.

Tandis que, errant de gîte en chalet, de route de montagne en lits plus ou moins accueillants, Laurent rencontre celles et ceux qui peuplent ce territoire en semi-léthargie, ceux-ci connaissent une mutation singulière, véritable tour de magie cinématographique.

Laurent (Baptiste Perusat) et Sophia (Béatrice Dalle), un peu sorcière, un peu amante, très maternelle. | Arizona Distribution

Laurent et Sophia (Béatrice Dalle), un peu sorcière, un peu amante, très maternelle. | Arizona Distribution

Apparus d’abord comme des curiosités, des figures un peu ridicules, ils ou elles se transforment en personnages, et puis en personnes. Les situations sont étranges, souvent drôles, parfois sensuelles ou vaguement inquiétantes, mais il s’y joue toujours davantage, de plus intime, de plus attentif.

Au tournant d’un des bâtiments hideux (comme dans toute station de ski) ou d’un chemin de forêt, l’invention par les réalisateurs de péripéties loufoques est tissée de ce qui surgit ou se faufile de vécu, de senti, par les êtres chacun isolé qui occupent les lieux.

L’inconsistance de Laurent, non pas malgré, mais avec la présence physique séduisante et vivante que lui confère son interprète, Baptiste Pérusat, agit comme un révélateur de l’épaisseur humaine de ce «photographe de virage» dragueur et gouailleur, de cette herboriste charnelle flanquée d’un grand fils fasciné par les Vikings, de cette dame âgée qui veut mourir…

Tandis qu’une curieuse translation semblait s’être opérée –un nombre inhabituel derrière la caméra, avec trois coréalisateurs, un évidement des situations devant leur objectif–, il s’avère que le personnage principal, grâce à cette sorte d’apesanteur imagée dès le premier plan, permet que peu à peu se manifestent des singularités vives, des beautés secrètes, des éventualités ténues.

Farès (Djanis Bouzyani), entreprenant photographe de virage. | Capture d'écran Arizona Distribution via YouTube

Farès (Djanis Bouzyani), entreprenant photographe de virage. | Capture d’écran Arizona Distribution

Le film est comme traversé d’un mouvement qui aurait commencé avant que lui-même ne débute et qui se poursuivra ensuite. C’est dans la manière de filmer, dans ce qui circule entre les corps, entre les mots, entre les silences.

Ce qui circule? Les histoires des gens sans histoire, les voix de celles et ceux qui n’ont pas la parole, les espoirs, les peurs, les fatigues de qui ne se reconnaît dans aucune catégorie socioprofessionnelle, n’est représenté par personne. Elles s’exhalent comme des parfums, résonnent comme des échos.

La saison va reprendre. Les skieurs vont venir, des films pleins d’action spectaculaire et de gags manufacturés vont sortir et davantage faire parler d’eux –ils ne seront pas distribués, eux, le jour de la Saint-Sylvestre. Mais quelque chose de juste et, oui, d’important, sera advenu. Qui est, à la toute fin de l’année, une des plus belles propositions dont aura été capable le cinéma français en 2025.

Laurent dans le vent
D’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon
Avec Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani, Thomas Daloz, Monique Crespin, Suzanne de Baecque
Durée: 1h50
Sortie le 31 décembre 2025

«Magellan», de Lav Diaz

Film d’époque en costumes constitué de plans fixes admirablement composés, Magellan est très différent de la plupart des quelque vingt-cinq autres films de l’immense cinéaste qu’est le Philippin Lav Diaz.

D’une durée modérée (2h43) pour un réalisateur connu pour ses œuvres fleuves, ce grand film présent au dernier Festival de Cannes mais relégué dans une section parallèle évoque souvent davantage certaines œuvres du cinéaste portugais Manoel de Oliveira, consacrées à d’autres colonisations, que la luxuriance sensuelle et poétique, fréquemment en noir et blanc, de l’auteur de Norte, la fin de l’histoire (2013), de La femme qui est partie (2017) et de La Saison du diable (2018).

Fernand de Magellan (Gael Garcia Bernal), navigateur fasciné par les lointains. | Nour Films

Fernand de Magellan (Gael Garcia Bernal), navigateur fasciné par les lointains. | Nour Films

De manière inhabituelle chez ce cinéaste qui a sans cesse exploré l’histoire de son pays, surtout récente et contemporaine, le film s’attache principalement au cheminement des colonisateurs, reconstituant les péripéties du long voyage de Fernão de Magalhães, que nous appelons Magellan, navigateur obsédé par les lointains.

Ce renouvellement stylistique et thématique n’enlève rien à l’intensité des séquences. L’apparent hiératisme de la réalisation s’y avère vite une façon d’accueillir au contraire une multitude de vibrations physiques, émotionnelles, politiques, dans ce qui est à la fois un grand film d’aventure et une méditation qui renouvelle, par son absence de lyrisme convenu, l’idée même du film d’aventure.

Des îles que veut conquérir le Portugais avec sa caravelle battant pavillon de la couronne d’Espagne, on verra d’abord les habitants d’origine, selon ce qui relève davantage d’une imagerie du paradis perdu que d’une description des sultanats qui y régnaient au début du XVIe siècle.

Le conquérant engagé dans l'occupation de terres auxquelles il ne comprend rien. | Capture d'écran Nour Films via YouTube

Le conquérant engagé dans l’occupation de terres auxquelles il ne comprend rien. | Capture d’écran Nour Films

De toutes façons, ces îles riches en épices vidées par le navigateur, les Moluques (aujourd’hui en Indonésie), Magellan ne les atteindra jamais. Il mourra, ivre de cupidité, de gloriole, de messianisme, à plus de 1.000 kilomètres au nord, sur l’ile de Mactan, vaincu par un guerrier autochtone, Lapu-Lapu, devenu héros national aux Philippines mais qui n’a peut-être jamais existé. (…)

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«Le Temps des moissons» ou les quatre saisons d’un changement de monde

Dans le regard d’un garçon de 10 ans, un monde apparaît, un monde disparaît.

Le film fresque de Huo Meng raconte une histoire singulière et locale avec un souffle et un sens de la beauté qui pulvérisent les limites.

Le troisième long métrage de Huo Meng fait partie de ces films dont on doute que l’énoncé de ce qu’il raconte soit de nature à faire se précipiter des spectateurs. Sa grande beauté, son émouvante puissance tiennent pourtant bien à ce récit, mais elles dépendent entièrement de la manière dont il est mis en scène.

Vaste fresque inscrite dans les campagnes chinoises encore très peu développées au début des années 1990, il a été tourné durant une année entière pour décrire le quotidien d’un village au moment où les réformes économiques bouleversent les modes de vie ancestraux, ce qu’ils avaient d’oppressants comme ce qu’ils avaient de chaleureux et de nécessaire à la survie.

Observées et vécues par Chuang, un garçon de 10 ans venu habiter avec ses grands-parents paysans tandis que ses parents travaillent à la ville, les multiples péripéties de son quotidien acquièrent une intensité, une brutalité, une splendeur, une douceur chaque fois singulières.

Travail en commun et traditions, effort physique et contact avec la nature sont autant d’expériences nouvelles pour Chuang (Wang Shang). | ARP Sélection

Alternant très gros plans et immenses vues de la nature travaillée sans relâche, Le Temps des moissons suscite peu à peu une sensation très concrète des conditions d’existence, comme le cinéma y a rarement donné accès, tout en insufflant vie et chair à de multiples personnages qui ne cessent de gagner en présence autonome.

Le film, qui a été un des événements du dernier Festival de Berlin, où il a reçu un très légitime Ours d’argent, engendre un impressionnant effet d’immersion, d’une manière paradoxale. Paradoxale en ce que, loin de faire oublier les réalités du monde, il y donne accès de manière sensible.

«Géorgiques» chinoises

Les rapports au temps, aux rythmes, à l’espace –la plaine immense, les habitats exigus et inconfortables–, aux croyances, aux formes de hiérarchie et de solidarité, deviennent perceptibles grâce aux puissances de l’image et du son. (…)

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À voir au cinéma: «L’Agent secret» et «Histoires de la bonne vallée»

Marcelo (Wagner Moura) en route vers sa ville natale, piège ou refuge?

Ample fresque politique au Brésil sous couleur de polar fantastique avec Kleber Mendonça Filho, comme modeste chronique d’un faubourg de Barcelone avec José Luis Guerín, ces deux films déploient des prodiges de mise en scène.

«L’Agent secret», de Kleber Mendonça Filho

Ronde et jaune d’or, la Volkswagen Coccinelle avec laquelle Marcelo se rend à Recife (nord-est du Brésil). Rondes et jaunes d’or, les cabines téléphoniques d’où l’ancien professeur désormais traqué tente de joindre proches et soutiens.

Que Marcelo soit un universitaire poursuivi par les tueurs d’un grand patron protégé par la dictature brésilienne, on ne le saura pas tout de suite. Mais on aura vu ces objets colorés aux formes accueillantes, en même temps qu’un cadavre qui pourrit en plein soleil devant une station-service et la brutalité menaçante d’un flic qui exerce sans mesure son pouvoir, pour pratiquement rien. Sur la chemise de son uniforme, une tache de sang.

Cela fait partie des «embûches» qui parsemaient cette époque, au Brésil en 1977, comme l’a indiqué un carton. Seulement au Brésil? Seulement à cette époque? Patience…

Grâce à son cinquième long-métrage de fiction, et après notamment le formidable Bacurau (2019, coréalisé avec Juliano Dornelles), le cinéaste brésilien Kleber Mendonça Filho s’affirme comme un metteur en scène de première importance. Ce qu’a d’ailleurs judicieusement salué le prix du meilleur réalisateur au dernier Festival de Cannes, ainsi que celui du meilleur acteur, tout aussi mérité, pour Wagner Moura.

Truffé d’énigmes, de rebondissements, de scènes à haute intensité, L’Agent secret se déploie moins comme un récit que comme un agencement de situations, de sensations, de réminiscences, de rimes visuelles qui composent une sorte de cosmos, d’univers mental.

Il sinue entre gags étranges et brutalités ô combien réalistes des forces de l’ordre, fourmille de personnages «secondaires» dont la présence s’impose immédiatement. Autour d’un Marcelo volontairement «en creux», créature incertaine de son sort et de son identité, ils irradient dans la suite du film alors même qu’il semble passé à autre chose.

À quel prénom devrait répondre celui qui cherche ses origines tout en fuyant ceux qui le traquent? | Capture d'écran Ad Vitam via YouTube

À quel prénom devrait répondre celui qui cherche ses origines tout en fuyant ceux qui le traquent? | Capture d’écran Ad Vitam

Plusieurs menaces rôdent, les réseaux de signes court-circuitent parfois l’ébauche d’une amitié, d’un amour, d’une perspective de sauvetage ou de clarification. Pas à pas, scène après scène, L’Agent secret mobilise un art complexe de la composition, dans de multiples registres, de l’humour noir au polar, de la chronique aux jeux avec les références cinéphiles.

Des requins de plusieurs types se croisent dans les eaux troubles du film, où les cauchemars ont la même consistance que la réalité. Et comme Marcelo en fait l’expérience maladroite, la clandestinité a des exigences qui ne s’apprennent pas en quelques jours, surtout dans l’ambiance amicale d’une pension de famille dont chaque habitant a quelque chose à cacher.

À l'institut médico-légal, peu après la sortie en salles des Dents de la mer, le requin recèle des crimes qui ne sont pas de la fiction. | Capture d'écran Ad Vitam via YouTube

À l’institut médico-légal, peu après la sortie en salles des Dents de la mer, le requin recèle des crimes qui ne sont pas de la fiction. | Capture d’écran Ad Vitam

De qui, ou de quoi, «jambe poilue» est-elle la métaphore, le fantasme ou le nom de code? Qui est «l’agent secret», hormis Jean-Paul Belmondo qui se fait des films dans une comédie de l’époque (Le Magnifique), image entrevue sur l’écran du cinéma dont le grand-père du fils de Marcelo est le projectionniste?

Les spectateurs du précédent film de Kleber Mendonça Filho reconnaîtront cette salle, une de celles qui figuraient parmi les cinémas de Recife aujourd’hui disparus, auxquels il consacrait la troisième partie de son documentaire Portraits fantômes (2023).

Cela fait un élément de plus dans cet écheveau de liens entre passé et présent, formes d’héritage et de transmission, qui irrigue toute l’architecture virtuose de L’Agent secret, qui aurait pu lui aussi s’appeler «Portraits fantômes».
Virtuose? Assurément. Mais que la mise en scène soit d’une extrême virtuosité –et surtout que celle-ci ait l’élégance de ne jamais s’afficher– n’est pas une qualité en plus, mais sinon le sujet, du moins l’enjeu du film.

D’une époque de terreur il y a un demi-siècle à un présent marqué par la montée du fascisme, sans grande déclaration, l’histoire de Marcelo qui ne s’appelle pas Marcelo active les puissances du cinéma pour donner accès à ce qui change et à ce qui revient. Et offre cette rareté: un vertige intelligent et lucide.

L’Agent secret
De Kleber Mendonça Filho
Avec Wagner Moura, Maria Fernanda Candido, Gabriel Leone, Carlos Francisco, Alice Carvalho, Robério Diógenes, Hermila Guedes, Laura Lufési, Roney Villela
Durée: 2h39
Sortie le 17 décembre 2025

«Histoires de la bonne vallée», de José Luis Guerín

La rivière s’appelle Besos («bisous» en espagnol), le canal où tout le monde se baigne même si c’est interdit se nomme Rec, comme l’abréviation qui indique que la caméra filme. Petits jeux de mots fortuits, qui ne serviraient à rien chez un autre que le réalisateur espagnol José Luis Guerín, qui d’ailleurs ne s’en avise pas.

Mais lui, il est ce cinéaste qui sait depuis quarante ans faire résonner ensemble les signes qui décrivent des lieux, des histoires, des mémoires, des imaginaires. Tout écho fait sens, toute coïncidence devient un indice. Ainsi en va-t-il de ce film qui semble glisser naturellement dans la géographie, humaine, physique, historique et émotionnelle, de ce qui fut un village, puis une banlieue et est en train de devenir un quartier de Barcelone.

Le titre à nouveau en traduit le nom, Vallbona. Ce fut un verger pour la grande ville, ce fut une promesse de jardins partagés, détruite par le franquisme. C’est resté longtemps –et encore un peu aujourd’hui– un territoire d’inventions minuscules, jour après jour, par celles et ceux qui y vivent. Tout a changé, les gens, les lieux, les modes de vie. Quelque chose existe encore. (…)

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À voir au cinéma: «Résurrection», «Lady Nazca», «Cabo Negro»

La «Grande Autre» (Shu Qi), témoin des cauchemars de celui qu’elle accompagne, pour le sauver ou le soumettre.

Une fresque hallucinée signée Bi Gan, la découverte obstinée d’un mystère immense dans le film de Damien Dorsaz, une cruelle histoire d’amours et de tendresse avec Abdellah Taïa: de Chine, du Pérou ou du Maroc, ces troisième, premier ou deuxième films font vivre bien des bonheurs de spectateurs.

«Résurrection», de Bi Gan

Ce fut, à la toute fin du dernier Festival de Cannes, une sorte d’hallucination. D’autant plus qu’après dix jours d’immersion dans les grands écrans, le film proposait une traversée de l’histoire du cinéma, sur un mode à la fois funèbre (dans l’univers de Résurrection, le septième art est supposé avoir non seulement disparu mais être oublié) et d’invocation, vers laquelle pointe son titre. Conte fantastique supposément situé dans un monde futur où l’immortalité serait acquise en échange de la perte de la possibilité de rêver, ce qui tient lieu de narration est énoncé sur des cartons rappelant le cinéma muet.

Ce récit s’attache à un dissident, surnommé «le Rêvoleur», et à une femme, dite «la Grande Autre», qui l’accompagne fantômatiquement, pour le faire sortir de son état soumis à des songes multiples et presque tous douloureux et violents. Rien, dans le film du cinéaste chinois Bi Gan, ne permettra de décider si, ce faisant, elle tend à le sauver ou à le faire rentrer dans le rang –ou si c’est la même chose.

Traversée de l’histoire chinoise et de celle du cinéma

Changeant d’apparence dans des environnements eux aussi très différents, le Rêvoleur traverse le XXe siècle, scandé par les traces d’événements historiques ayant marqué la Chine et par différents styles et genres renvoyant à l’histoire du cinéma: burlesque, expressionnisme, film noir, films d’horreur…

À grandes embardées dans des univers visuels spectaculaires et tourmentés, usant et parfois abusant du très long plan-séquence en mouvement qui est devenu un effet de signature repéré dès le premier long-métrage de son auteur, l’excellent Kaili Blues (2015), Résurrection est à la fois extrêmement touffu et solidement organisé en cinq chapitres, suivis d’un épilogue.

Le grand décor factice d’une Chine orientalisante au début du XXe siècle, une fumerie d’opium d’où surgira la figure du Rêvoleur errant. | Capture d’écran Les Films du Losange

Chaque chapitre renvoie à la primauté d’un des cinq sens. La manière dont celui-ci devient le ressort de la fiction, ou du rêve du personnage, est souvent alambiquée, pour ne devenir plus apparente que peu à peu. L’important est dans l’affirmation d’ensemble de ce qui est assurément le projet du jeune cinéaste: la quête d’une mise en scène plus sensorielle que narrative ou esthétisante, malgré la débauche de péripéties et d’inventions formelles.

Cette accumulation n’échappe pas toujours au risque d’une scénographie rococo, mais sait aussi trouver des instants de pure grâce. L’écriture d’un idéogramme sur une mare couverte de lentilles d’eau est un moment inoubliable, la géométrie dangereuse des rails de chemin de fer dans la pénombre mobilise tout un imaginaire, le départ d’un jeune couple à bord d’une immense barge écarlate vers le soleil levant du XXIe siècle laisse une trace troublante, au sortir d’une cavalcade sanglante.

Dans la nuit rouge de la fin du siècle, une des apparences de Jackson Yee, face à une jeune fille de l’obscurité (Li Gengxi). | Capture d’écran Les Films du Losange

Le réalisateur Bi Gan, dont les films bénéficient en Chine d’un succès qui lui permet la présence de deux stars de première grandeur dans les principaux rôles, Jackson Yee et Shu Qi, a désormais les moyens de ses expérimentations avec le langage cinématographique, avec toute la mémoire du cinéma, avec des influences venues de multiples origines. C’est une chance qui peut aussi devenir un piège, auquel Résurrection n’échappe pas toujours.

D’une ampleur et d’une ambition qui lui ont valu, sur la Croisette, le Prix spécial, le film impressionne par sa virtuosité et intrigue par sa tentative paradoxale d’être à la fois immersif, sinon hypnotique, et saturé de clins d’œil, de pas de côté. Ces jeux avec le second degré, a priori antinomiques de la possibilité de s’abandonner à la grande symphonie en cinq mouvements composée par l’auteur d’Un grand voyage vers la nuit (2018), sont le pari singulier, fragile, de cet encore bien plus grand voyage à travers le siècle, sa mémoire, ses délires et ses angoisses.

Résurrection
De Bi Gan
Avec Jackson Yee, Shu Qi, Mark Chao, Li Gengxi, Huang Jue, Chen Yongzhong, Guo Mucheng, Zhang Zhijian, Chloe Maayan, Yan Nan
Durée: 2h40
Sortie le 10 décembre 2025

«Lady Nazca», de Damien Dorsaz

Très vite, une heureuse similitude se dessine entre le film et son héroïne, cette jeune Allemande installée à Lima dans les années 1930, et qui se prend de passion pour les étranges «lignes de Nazca» (ou géoglyphes de Nazca), créées par une ancienne civilisation du plateau andin et qui dessinent d’immenses figures animales dans le désert péruvien.

Pour son premier film, le cinéaste suisse Damien Dorsaz reconstitue pas à pas un parcours initiatique audacieux, d’une marginalité assumée et méthodique, en filmant comme sa Maria explore.

D’abord accompagnée d’un archéologue français (Guillaume Galienne) qui bientôt renoncera, Maria Reiche (Devrim Lingnau) découvre les signes qui décideront de son destin. | Capture d’écran Memento

Interprétée avec beaucoup de présence mais sans effets superflus par l’actrice allemande Devrim Lingnau, l’apprentie archéologue du film est directement inspirée de Maria Reiche, qui joua effectivement un rôle décisif dans la mise à jour de cet impressionnant ensemble vieux de près de 2.000 ans, dans sa préservation et dans l’élaboration d’explications sur leur signification.

Trouvant un juste équilibre entre la singularité de cette figure féminine, la spectaculaire beauté des paysages, le mystère millénaire des longues marques tracées sur le sol et le mystère, peut-être aussi ancien, qui pousse une personne à se passionner, sa vie durant, pour un phénomène qui a priori ne la concerne en rien, Lady Nazca fraie son chemin entre les écueils de la reconstitution historique et de la fable à thèse. (…)

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Également à voir au cinéma: «Cabo Negro» d’Abdellah Taïa

Des vacances pour Soundouss et Jaâfar (Oumaïma Barid et Youness Beyej)? Oui, mais semées d’embûches et de surprises

Le film du jeune réalisateur marocain est un conte sensuel et gracieux en même temps qu’un chant de liberté. 

Le jeune homme et la jeune femme ont le code d’entrée de la belle villa. Ils s’installent dans ce lieu chic, en attendent celui qui semble les y avoir conviés. C’est l’été, au bord de la mer, dans la station balnéaire chic de la côte méditerranéenne du Maroc qui donne son nom au film.

Elle, Soundouss, appelle son amoureuse – enfin surtout celle dont elle est amoureuse, la réciproque n’a pas l’air sûre. Lui, Jaâfar, trouve à proximité la tombe de son père dans un cimetière qui domine les flots, il prie en sa mémoire. Dans la pinède, des candidats à l’exil de l’autre côté de la mer campent en attendant la possibilité de passer. Soundouss et Jaâfar vont se baigner.

Ainsi, par petites touches lumineuses, le deuxième long métrage d’Abdellah Taïa (après L’Armée du salut réalisé il y a douze ans) met en place ce qui pourrait ressembler à un film de soleil et de vacances. Il en est un, en effet, mais où les ombres sont profondes et multiples.

L’absence du professeur américain qui a invité Jaâfar, qui n’était pas exactement l’assistant universitaire l’irruption du propriétaire marocain des lieux, les trajets pour aller à la ville faire les courses, les rencontres successives avec plusieurs personnes de passage, la préparation d’un repas, la nécessité de trouver de l’argent, sont l’occasion de scènes toujours simples, toujours à juste distance, toujours d’une élégante composition, alors que s’y jouent des formes multiples de violence, de domination, ou au contraire d’humanité solidaire.

Entre conte et chronique, mais un sens très sûr d’une mise en scène attentive aux êtres – humains et non-humains – comme aux atmosphères, aux échos dans les voix, aux implicites multiples, le jeune cinéaste marocain déploie une très belle proposition cinématographique.

Audacieuse dans sa manière de filmer des protagonistes homesexuel(le)s dans un pays qui stigmatise, persécute emprisonne toute entorse à la sacrosainte norme, la réalisation de Cabo Negro est bien un plaidoyer pour la liberté et la tolérance.

Mais qui justement ne ressemble nullement à un plaidoyer, esquivant avec légèreté toutes les pesanteurs qui accompagnent si souvent les films de ce genre. Cinéaste gay, il le revendique, également écrivain, Abdellah Taïa est authentiquement cinéaste, dans sa manière de faire résonner les corps, les lumières, les silences.

Grâce aussi à la présence singulière de ses deux interprètes, habités d’une grâce fragile d’où émane une singulière émotion, le film suscite de multiples échos, qui se prolongent bien après la fin de la projection.      

Cabo Negro

d’Abdellah Taïa, avec Youness Beyei, Oumaïna Barid, Julian Compan

Durée: 1h16

Sortie le 3 décembre 2025

À voir au cinéma: «Dites-lui que je l’aime», «Fuori», «The Shadow’s Edge»

Dans Fuori, les retrouvailles hors de prison entre Roberta (Matilda De Angelis) et Goliarda (Valeria Golino) font résonner les échos d’enfermements dont elles ne sont pas pour autant sorties.

Aussi différents que possibles, les films de Romane Bohringer, de Mario Martone et de Larry Yang trouvent dans des jeux de redoublement d’infinies ressources.

«Dites-lui que je l’aime», de Romane Bohringer

Ta mère, ma mère, mon enfance, son absence, tes souvenirs, nos archives… En voiture pour le roller coaster émotionnel des retours sur les relations mal soldées d’un lien générationnel en souffrance, cette fois entre filles et génitrices, sous le signe particulier d’une certaine époque –les années 1970 et suivantes– au regard d’une autre, les années 2020. Dans le tsunami de productions familialistes, avec les mères au centre de la scène, qui déferle sur les écrans et dans les librairies, le film de Romane Bohringer frappe par la singularité de son ton et de son dispositif.

Ce dispositif redéploie de manière amplifiée celui inventé en 2023 par Mona Achache, avec Little Girl Blue. Dans des milieux similaires –l’intelligentsia artistique–, avec en toile de fond les excès suscités ou justifiés par la permissivité post-Mai 68 et en mêlant documents, souvenirs et recours à des reconstitutions jouées par une actrice, Dites-lui que je l’aime trouve néanmoins une dimension nouvelle et très puissante.

Aux effets miroirs déjà évoqués s’est ajouté, pour Romane Bohringer, comédienne fille de comédien et qui sait donc quelque chose des questions du double, la découverte d’un reflet aussi inattendu que puissant. En lisant le livre Dites-lui que je l’aime (2019) de la femme politique Clémentine Autain, consacré à sa relation avec sa mère morte quand elle-même était enfant, l’actrice et réalisatrice perçoit des similitudes frappantes avec sa propre existence et ce qu’elle a éprouvé vis à vis de sa propre mère.

La rencontre n’a rien de fortuit, la députée de Seine-Saint-Denis était déjà présente dans le premier film de Romane Bohringer, L’Amour flou (2018), qui était déjà une forme d’introspection intime par les moyens du cinéma, avec son compagnon puis ex-compagnon d’alors, Philippe Rebbot.

Entre Clémentine Autain et Romane Bohringer, des effets miroirs qui éclairent le passé personnel et affectif de chacune. | ARP Distribution

Entre Clémentine Autain et Romane Bohringer, des effets miroirs qui éclairent le passé personnel et affectif de chacune. | ARP Distribution

Les échos ne s’interrompent pas là, Clémentine Autain étant la fille d’une actrice, Dominique Laffin, qui fut un temps célèbre dans le cinéma d’auteur français, notamment pour son rôle mémorable dans… Dites-lui que je l’aime, de Claude Miller, sorti en 1977 et La Femme qui pleure, de Jacques Doillon en 1979. Quelle que soit la cause exacte de sa mort en 1985, à 33 ans, il ne fait aucun doute qu’elle résulte d’une existence sous le signe de dérives et d’excès, joyeux ou dramatiques, où sa fille alors dans ses premières années (Clémentine Autain a 12 ans quand sa mère meurt) ne trouve pas ce qu’elle espère.

Dans le film, Clémentine Autain vient lire, en studio d’enregistrement, des extraits de son livre, sous le regard de Romane Bohringer. Et c’est très beau. Soudain, tout ce qui relevait du dispositif nécessairement concerté, est subverti par l’évidence de l’émotion, de ce qui se partage et de ce qui diffère, entre les deux femmes, entre les deux histoires.

En faisant rejouer par des actrices (Eva Yelmani et Liliane Sanrey-Baud) les rôles de Dominique Laffin et de sa fille, la cinéaste s’appuie sur l’énergie douloureuse et généreuse de ce que déploie Clémentine Autain pour engager une enquête sur sa propre mère, à laquelle contribueront des figures étonnantes, des vieilles religieuses retirées dans le Massif central, une couturière, une ex-militante, des actrices connues, une extraordinaire famille inconnue, ou Richard Bohringer lui-même.

Au bout de l'enquête, bien plus qu'une petite photo peu lisible de la jeune femme qui fut Maggy, la mère de Romane Bohringer. | ARP Distribution

Au bout de l’enquête, bien plus qu’une petite photo peu lisible de la jeune femme qui fut Maggy, la mère de Romane Bohringer. | ARP Distribution

Et c’est une figure extraordinaire qui émerge à la fois de l’obscurité et du ressentiment, avec à sa suite des fantômes de l’histoire coloniale française, et des personnages improbables, entre lupanars de Pigalle et château d’ultrariche désœuvré en région parisienne. Toute une histoire, qui finit par être bien plus collective, accueillante et non narcissique, que ce qui avait pu paraître se mettre en place.

Documentaire créatif libre de recourir à de multiples ressources, y compris fictionnelles, Dites-lui que je l’aime démontre en avançant les richesses de procédés, de récit et de mise en visibilité, dès lors qu’il sont habités d’une vibration. Vibration qu’alimentent, chacune dans leur tonalité, les quatre femmes réelles –Romane Bohringer, Clémentine Autain, Dominique Laffin, Marguerite Bourry/Maggy– qui trouvent chacune leur place, vis-à-vis des autres et dans le film. C’est à dire vis-à-vis des spectateurs et spectatrices.

 
Dites-lui que je l’aime
 
De Romane Bohringer
Avec Romane Bohringer, Clémentine Autain, Eva Yelmani, Josiane Stoléru, Liliane Sanrey-Baud, Raoul Rebbot-Bohringer
Durée: 1h32
Sortie le 3 décembre 2025

«Fuori», de Mario Martone

Ce fut un des (nombreux) très beaux films découverts au dernier Festival de Cannes et celui qui est sans doute le plus passé inaperçu. Ce qui est fort injuste. En effet, le onzième long-métrage du cinéaste italien Mario Martone raconte extraordinairement une histoire extraordinaire.

Cette histoire est celle d’une partie de l’existence de l’autrice des deux livres dont le film est inspiré. Les livres s’intitulent L’Université de Rebibbia et Les Certitudes du doute, récits autobiographiques de l’écrivaine sicilienne Goliarda Sapienza (1924-1996). On lui doit un des plus grands romans jamais écrits, L’Art de la joie (tous ses ouvrages sont parus en France aux éditions Le Tripode).

Le premier des deux récits de Goliarda Sapienza raconte, sur un mode romanesque et très incarné, son séjour en prison au début des années 1980. Le second concerne sa relation avec une jeune femme, Roberta, rencontrée au cours de ce même séjour entre les murs de la Rebibbia, la prison pour femmes de Rome.

Comédienne, artiste et écrivaine, figure de la haute société cultivée de la capitale italienne, Goliarda Sapienza avait été arrêtée et emprisonnée à la suite d’un vol de bijoux, commis par désœuvrement ou pour nourrir son activité de romancière.

En pleines années de plomb (des années 1960 aux années 1980) et soupçonnée de liens avec l’extrême gauche alors pourchassée en Italie, elle ne bénéficie d’aucune bienveillance des juges ni du personnel pénitentiaire, mais fait en prison la connaissance de femmes avec lesquelles elle entretient ensuite des liens étroits, y compris lorsque l’écrivaine se retrouve dehors, fuori en italien. (…)

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«La Voix de Hind Rajab», un film bouleversant et nécessaire

Sur la vitre du bureau de celui qui essaie de la sauver, une photo de la petite fille qui lui parle face aux mitrailleuses israéliennes.

Reconstitution du calvaire d’une gamine de 6 ans assassinée par les Israéliens, le film de Kaouther Ben Hania associe au plus juste les puissances du documentaire et de la fiction.

La petite fille va mourir. Il n’y a pas de suspens. Un des avantages de l’immense écho qu’a suscité le film lors de son passage dans d’innombrables festivals où il est partout ovationné et récompensé est d’avoir rendu publique l’issue de la tragédie qu’il reconstitue.

«Tragédie», en effet au sens où un événement atroce devient manifestation d’une horreur infiniment plus vaste. Et même tragédie au sens de la rigueur de la construction, de l’organisation du temps et de l’espace, du caractère implacable de l’enchaînement des faits.

Mais pas tragédie au sens où l’issue fatale serait le fait du destin. Aucune entité abstraite ou surhumaine ici, mais des assassins bien réels: l’armée israélienne, engagée dans une guerre génocidaire toujours en cours.

La tension et l’implacable

Le 29 janvier 2024, le Croissant-Rouge palestinien, en Cisjordanie, reçoit l’appel téléphonique d’une petite fille de 6 ans. Elle est dans une voiture dont tous les autres occupants sont morts après avoir été mitraillés par un char de Tsahal.

Terrorisée, entourée des cadavres des siens, elle va appeler à l’aide durant plusieurs heures, parlant avec quatre bénévoles qui tentent de la rassurer tout en essayant d’obtenir l’autorisation de passage d’une ambulance pour aller la chercher. Quand cette autorisation est enfin obtenue, ils suivent sur leurs écrans la progression du véhicule, localisé par GPS.

Interprétés par Saja Kilani et Motaz Malhees, la docteure Ranah Hassan Faqih et le bénévole Omar A. Alqam, qui dialoguent avec Hind Rajab, tentent de la rassurer. | jour2fête

Jusqu’à ce que, juste avant l’arrivée des sauveteurs, les Israéliens tuent la petite fille et les deux secouristes de l’ambulance, Yusuf Zeino et Ahmed al-Madhoun.

De cet enchaînement de faits, nous entendons la trace réelle: l’enregistrement de la voix de cette enfant qui s’appelait Hind Rajab Hamada, enregistrement archivé par le Croissant-Rouge. De cet enchaînement de faits, nous voyons la reconstitution, par des acteurs, qui rejouent ce qu’ont dit et fait les interlocuteurs de Hind.

Ce n’est pas malgré, mais avec l’absence de suspense que le film de Kaouther Ben Hania est un film important. Cela tient à la tension extrême entre la violence dramatique de ce qu’il rend visible et la connaissance du caractère implacable de ce qui est en train d’advenir –de ce qu’il est advenu durant plus de deux ans à des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et qui continue en ce moment malgré le cessez-le-feu.

À l'écran, le signal audio tandis qu'on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu'on ne l'abandonne pas. | Capture d'écran Jour2Fete Distribution via YouTube

À l’écran, le signal audio tandis qu’on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu’on ne l’abandonne pas. | Capture d’écran Jour2Fete Distribution

Cette tension violente concerne les monstruosités commises à Gaza par les Israéliens, mais aussi, mais surtout les aveuglements et les impuissances, ici et maintenant. Elles accusent les dirigeants du reste du monde coupables de complicité active avec les criminels sionistes. Elles soulignent le mélange de paralysie, d’indifférence et de fatalisme de la majorité des citoyens un peu partout, notamment en France.

L’importance de la durée et de la forme

Mobilisant ensemble les ressources du documentaire (la voix enregistrée) et de la fiction (les scènes rejouées par des acteurs), la cinéaste tunisienne construit une proposition dont la puissance tient, aussi, à la durée du film.

En dix minutes, l’histoire de Hind et de celles et ceux qui tentent de la sauver serait un coup de massue émotionnel, sidérant de violence.

En une heure et demi, c’est, à partir d’émotions intenses et qui ne sont en rien diminuées par l’absence de suspense, mais au contraire adressées aux véritables enjeux, une invitation à questionner un vaste ensemble de comportements, qui ne concerne pas uniquement ce carrefour au coin de deux rues réduites en cendres de Gaza, où une enfant suffoque de terreur entourée des cadavres de sa famille.

Avec ce film, Kaouther Ben Hania poursuit un travail de recherche singulier avec les moyens du cinéma, travail qui développe les propositions de deux de ses précédents films, Le Challat de Tunis et Les Filles d’Olfa. Un travail des sens et de la pensée, de la croyance et de la raison, où la mise en jeu problématisée des apports de la fiction et du documentaire explore des voies inédites, entrebâille d’autres modes de compréhension.

Il pourra semble déplacé, voire indécent, de s’occuper de procédés cinématographiques en regard de l’horreur que raconte le film, l’horreur de l’événement lui-même et celle du contexte des crimes de masse dans lequel il s’inscrit.

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d'événements et de sentiments. | Jour2Fête

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d’événements et de sentiments. | Jour2Fête

Mais face à la tétanie que finit toujours par susciter l’accumulation des atrocités, phénomène qu’on ne connait que trop bien et que reconduisent ad nauseam les médias, il est au contraire possible, et souhaitable, que des recherches formelles entretiennent la singularité des regards, de nos regards, la singularité des sensibilités. Ce fut, il y a soixante-dix ans, la grande leçon de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, à qui on reprocha son formalisme. Elle est toujours valable aujourd’hui. (…)

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À voir au cinéma: «Pompei», «L’Arbre de la connaissance», «Franz K.», «Dossier 137»

Surprises et émerveillements de la semaine, comme pour le personnage de Gaspar (Rui Pedro Silva), dans L’Arbre de la connaissance, conte inventif d’Eugène Green.

Puissances poétiques du documentaire selon Gianfranco Rosi ou de la fable selon Eugène Green, vertus de la perturbation du biopic par Agnieszka Holland ou enquête soignée sur un état de la France par Dominik Moll déploient de multiples ressources fécondes du cinéma.

«Pompei, Sotto le Nuvole», de Gianfranco Rosi

D’abord, l’évidence du noir et blanc, somptueux. Et presqu’aussitôt, en montrant un écran de cinéma où d’autres images, plus anciennes, des lieux –le Vésuve, Naples et ses environs, Pompéi et Herculanum– l’affirmation à la fois de la puissance unificatrice et de la puissance réflexive de ce même noir et blanc. Pas du noir et blanc en général, de celui-là.

Puis ce petit train de banlieue, qui circule dans toute cette zone et devient immédiatement une macchina da presa, une machine de prise (de vue) comme les Italophones nomment les caméras. Ce transport en commun fonctionne comme dispositif cinématographique, qui scandera les différentes séquences.

Il rappelle cet autre mouvement circulaire, le long du périphérique romain, le Grande Raccordo Anulare (GRA), que désignait le titre d’un précédent film du cinéaste italien Gianfranco Rosi, Sacro GRA, salué d’un Lion d’or mérité à la Mostra de Venise 2013.

Beauté et choix formels, interrelations entre des êtres, des situations et des époques d’ordinaire distinctes, mouvement englobant et attention aux détails: ce seront les ressources mobilisées par le grand documentariste transalpin pour composer… quoi exactement?

Pas un portrait, ni vraiment une cartographie de cette région qui contient le célèbre volcan, toujours prêt à s’éveiller, la proximité de la métropole napolitaine, plusieurs des sites archéologiques les plus connus au monde. La multiplicité des manières de les approcher contribue à la richesse vive du neuvième long-métrage de l’auteur de Fuoccoamare (2016); richesse d’autant plus vive que le film ne prétend à aucune totalisation, aucun bilan.

Sous le signe poétique des nuages qui, selon Jean Cocteau, naîtraient tous de la bouche du Vésuve et qui sont ici non pas source d’imprécision mais invitation à la légèreté et à la mobilité, agents de liberté comme ils le furent jadis, dans la même région, pour Pier Paolo Pasolini, Pompei, Sotto le Nuvole est un voyage et une aventure.

Voyage dans les tunnels creusés par les tombaroli, ces voleurs d’antiquités popularisés il y a peu par Alice Rohrwacher (La Chimère, 2023), mais cette fois du côté de celles et ceux qui enquêtent sur leurs méfaits. Aventure avec cette magnifique archéologue qui explore les réserves du musée des antiquités, réserves peuplées d’innombrables objets «mineurs», exclus des espaces d’exposition.

Fantasmagorie et hyperréalisme au QG des pompiers, où des hommes et des femmes admirables de calme, d’écoute et de précision attentive répondent aux appels des angoisses et des fantasmes des citoyens dans cette zone sismique. Celles et ceux qui en ont les moyens habitent ailleurs.

Au QG des pompiers de Pompéi, les écrans qui décrivent l'état de la région, l'état des angoisses et des rêves de ses habitants. | Capture d'écran Météore Films via YouTube

Au QG des pompiers de Pompéi, les écrans qui décrivent l’état de la région, l’état des angoisses et des rêves de ses habitants. | Météore Films

Splendeur modeste du labeur quotidien de cet homme âgé qui, chaque jour, accueille les gamins des rues, les initie en riant et en grondant à l’amour des textes, des histoires, de la curiosité.

Étrangeté savante et comme enchantée de ces chercheurs japonais dans les ruines d’une villa romaine, tandis que prolifèrent en ramifications les textes antiques, les chroniques contemporaines, les paroles savantes ou gouailleuses, mystiques ou épuisées d’un peuple infiniment composite, composé d’autochtones et d’étrangers, de vivants et de morts, d’humains et de non-humains. Entre eux circulent des flux que la caméra et le montage rendent sensibles.

L’histoire longue est là, la religion, la science et l’actualité au fond des cales immenses des cargos qui apportent le blé qui fera la pizza et la pasta, ce blé d’Ukraine que vont chercher sous les bombes russes les rescapés syriens d’une autre guerre (où les bombes russes ne manquaient pas), aujourd’hui marins d’une mondialisation impitoyable au péril de leur vie. Devant la caméra de Gianfranco Rosi, ils sont comme des héros antiques, ces humains d’aujourd’hui.

Cette caméra est comme la lampe torche avec laquelle Maria Morisco, conservatrice au musée archéologique national de Naples, parcourt les sous-sols en affirmant qu’avec un seul rayon de lumière dans l’obscurité, on voit mieux –du moins, on voit mieux ce qui importe.

Mystères et découvertes dans les tréfonds de l'histoire ancienne, les sous-sols du volcan et les replis du quotidien. | Météore Films

Mystères et découvertes dans les tréfonds de l’histoire ancienne, les sous-sols du volcan et les replis du quotidien. | Météore Films

Partout dans la ville, des appareils de détection et des capteurs surveillent: les fumerolles, les teneurs en gaz dangereux, mais aussi les fièvres sociales, les angoisses, les savoirs et les ignorances. Toutes ces données s’affichent sur des gigantesques assemblages d’écrans vidéo, images et graphiques de la protection et du contrôle.

Gianfranco Rosi les filme, comme il écoute la voix de Pline le Jeune décrivant l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., meurtrière fondation d’un site archéologique et poétique qu’on ne cesse de redécouvrir. Le documentariste italien incarne le contraire de cet appareillage panoptique et glacial, utile et menaçant, que matérialisent les murs d’écrans. Lui suit des lignes de vie entrecroisées, comme une diseuse de bonne aventure suivrait les lignes de la main. Non pas pour prédire l’avenir, mais pour approcher la sensibilité d’un vivant, local et au présent, collectif et particulier, inscrit dans le vaste monde et l’histoire au long cours.

Pompei, Sotto le Nuvole
De Gianfranco Rosi
Durée: 1h52
Sortie le 19 novembre 2025

«L’Arbre de la connaissance», d’Eugène Green

Poursuivant son chemin singulier qui l’avait déjà mené au Portugal, Eugène Green, cinéaste français d’origine états-unienne (il tient –à juste titre– à refuser l’abus de langage impérialiste qu’est l’utilisation du terme «américain»), invente comme en marchant une fable joueuse.

Le parcours est celui d’un adolescent de la banlieue de Lisbonne, Gaspar, auprès de qui surgiront ogre et sorcière, reine vengeresse surgie du passé et animaux issus de métamorphoses magiques. Il y a des gags et des rêveries, des coups de théâtre et des souvenirs d’autres légendes, d’autres contes.

Pimentés de Lewis Carroll et de Manoel de Oliveira, les visions humoristiques et cruelles jalonnent le voyage initiatique du jeune héros, Gaspar (Rui Pedro Silva). | JHR Films

Pimentés de Lewis Carroll et de Manoel de Oliveira, les visions humoristiques et cruelles jalonnent le voyage initiatique du jeune héros, Gaspar (Rui Pedro Silva). | JHR Films

Entouré des figures qui semblent sorties d’un opéra baroque, y compris lorsqu’elles sont vêtues comme des ados contemporains, dénonciation virulente des ravages du tourisme sous l’effet de la barbarie venue d’Outre-Atlantique, le poème souriant et vif –malgré ses apparences de rituel d’un autre âge– s’épanouit sous l’effet d’un sortilège dont le nom est si connu qu’il passe pour obsolète.

Ce sortilège, qui est la seule richesse dont dispose ce film aux bricolages revendiqués, s’appelle la beauté. Elle est partout, elle est munificente, elle est vibrante et fiable comme la plus ancienne et la plus assurée des formules magiques.

C’est par elle, grâce à elle que depuis vingt-cinq ans et onze longs-métrages, le cinéaste qui est aussi romancier, essayiste et poète, suscite au coin des rues des grandes villes d’Europe, dans les appartements de banlieue et les palais de l’histoire, des invitations à rêver et à penser. Toutes ces expérimentations n’eurent pas le même aboutissement, mais lorsqu’une d’elles trouve –comme c’est ici le cas ici– le juste rythme et la légèreté de touche, c’est, oui, un enchantement.

L’Arbre de la connaissance
De Eugène Green
Avec Rui Pedro Silva, Ana Moreira, Diogo Dória, João Arrais, Leonor Silveira, Maria Gomes, Teresa Madruga
Durée: 1h41
Sortie le 19 novembre 2025

«Dossier 137», de Dominik Moll

Il y a, d’abord, l’effet d’écart temporel, évident dès les premières minutes, montages de photos prises sur les lieux. Quoi? Nous avons vécu ça? Chez nous? Il y a moins de dix ans?

«Ça», c’est le mouvement des «gilets jaunes» et en particulier les émeutes sur les Champs-Élysées et alentour, en novembre et décembre 2018. Depuis, le Covid-19, les guerres en Ukraine et dans la bande de Gaza, la réforme des retraites, une dissolution de l’Assemblée nationale, l’élection de Donald Trump, les batailles picrocholines entre député·es ou même la commémoration du 13-Novembre ont contribué à reléguer dans un passé qui s’estompe déjà l’ensemble des événements extraordinaires qui se sont produits alors, sous des formes différentes partout en France, mais entre autres dans la capitale.

Documentaires ou fictions, il existe une filmographie conséquente consacrée aux «gilets jaunes»: ce site en recense vingt-trois, tous documentaires, et il n’est pas exhaustif. Mais une part de l’effet que produit le nouveau film de Dominik Moll, qui a été un des titres en compétition officielle au Festival de Cannes cette année, tient à l’éloignement dans le temps et surtout dans la mémoire collective, et à la force qu’il imprime à ce qu’il faut bien appeler un retour du refoulé.

L’autre ressort majeur, peu fréquent dans ce genre de film politico-policier, tient à la manière dont est raconté ce que fait concrètement la commissaire enquêtrice de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN, ou «police des polices»), interprétée par Léa Drucker, dans cette «fiction inspirée de faits réels», comme en avertit un carton au début. (…)

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