À voir (ou pas) au cinéma: «Green Line», «Marty Supreme», «Maigret et le mort amoureux»

Fida devant la maquette du Beyrouth en guerre où elle a grandi. |

Une guerre tragique évoquée avec sensibilité et complexité dans le film de Sylvie Ballyot fait résonner étrangement deux fictions, signées Josh Safdie et Pascal Bonitzer, et traversées de contradictions plus ou moins fécondes.

«Green Line», de Sylvie Ballyot

Elle était là, petite fille en carton, figurine en robe rouge, tandis que sa voix raconte le chemin de l’école, avec les tirs de roquettes et les snipers. Elle est là, femme en robe rouge, devant la même école de Beyrouth, où elle est née quand commençait la guerre du Liban, en 1975. D’une échelle à l’autre, d’une époque à l’autre, dans un registre d’images (les figurines) à l’autre (la personne réelle), Green Line s’élance avec la même bravoure un peu inconsciente que la petite fille qui accompagnait sa grand-mère, sur la ligne de front.

La voilà, la ligne de front. C’est un bout de ficelle, plus rouge que verte. Elle parcourt non pas la ville, mais sa maquette reconstituée de bric et de broc, dans un hangar en ruine qui semble avoir juste été touché de plein fouet par un obus. Devant la maquette, Fida, la femme en robe rouge qui fut la petite écolière sous les tirs, raconte, explique.

Qui a un peu suivi l’histoire du monde des cinquante dernières années sait que la ville de Beyrouth a été divisée entre une zone Ouest et une zone Est où étaient installés chacun des deux camps. Divisée par la fameuse ligne verte que figure la ficelle. Mais quand on le voit sur la maquette, beaucoup de choses apparaissent qu’on n’a pas su, ou pas retenu, ou pas compris.

Ces choses apparaissent quand, devant certains quartiers plus précisément reconstitués, des combattants ou des civils de l’époque viennent eux aussi raconter, répondre aux questions de la femme en rouge, tandis que la petite marionnette visualise des parcours, des émotions, des souvenirs, des comportements.

Ces paroles et ces images rendent sensibles aussi les conflits à l’intérieur de chacun des deux camps et les effets du maniement des armes par des jeunes hommes qui, au fil des ans, n’avaient plus d’autre horizon. Les crimes de masse ne disparaissent pas dans cette vision au ras du bitume, à l’échelle des queues pour l’eau ou aux innombrables checkpoints tenus par des forces pas toujours identifiables.

Fida devant la maquette du quartier où elle a grandi, ravagé par les combats. | Capture d’écran Tamasa Distribution

Des images d’archives viennent faire écho à ce qui est raconté par l’une, Fida, et par les autres, à ce qui est stylisé par les maquettes et les marionnettes. Ces images rappellent les souffrances infinies durant les quinze années de la guerre à Beyrouth, y compris les massacres de la Quarantaine (janvier 1976), de Tel al-Zaatar (août 1976), de Sabra et Chatila (septembre 1982), y compris le jeu criminel des puissances étrangères, à commencer par Israël.

Grâce à l’hétérogénéité des ressources mobilisées par la cinéaste française Sylvie Ballyot, son film change d’échelle, de focale, de logiciel tout autant que de moyens concrets. Il écoute les anciens leaders palestiniens, les militants de diverses factions, d’anciens responsables des phalanges, répondant aujourd’hui au personnage double qu’est Fida, adulte faisant aussi entendre les questions et les angoisses de Fida enfant.

De manière rigoureuse, Sylvie Ballyot esquive aussi bien le confusionnisme historique («on n’y comprend rien», «l’Orient compliqué») et le confusionnisme moral («tous coupables») pour donner à suivre de manière problématisée, inquiétée constamment par la présence de Fida, des lignes de crête, des points de blocages, des agencements qui font sens –aussi pour le présent.

Mobilisation virtuose de multiples ressources, qui reprennent et enrichissent des avancées récentes du documentaire, notamment l’usage des figurines après L’Image manquante, de Rithy Panh (2013) ou La Mère de tous les mensonges, d’Asmae El Moudir (2023), Green Line accueille une figure particulièrement active et nécessaire pour évoquer l’ensemble de ces situations, la matérialisation des morts.

La figurine de Fida parmi les morts sur une barque imaginaire, quand la mémoire, l’histoire et la mythologie se rejoignent. | Capture d’écran Tamasa Distribution

Ce sont des statuettes de glaise blême, presqu’informes, les mêmes quel que soit le statut de celles et ceux qui ont perdu la vie. Leur omniprésence à la fois réaliste et cauchemardesque, tragique et triviale, devient une composante décisive d’une approche qui ne délaisse ni les enjeux politiques, ou moraux, ni le «ressenti» des personnes.

Ainsi, le film s’avère une proposition d’une rare finesse pour évoquer un conflit à la fois lointain et aux développements sans cesse réactualisés, trop souvent simplifié. Green Line accompagne cette multiplicité d’approches sans aucune injonction de partager celle de Fida, mais en incitant chacun·e à interroger ses propres cadres de pensée.

 

Green Line
De Sylvie Ballyot
Avec Fida Bizri
Durée: 2h30
Sortie le 18 février 2026

«Marty Supreme», de Josh Safdie

Marty Mauser, le personnage dont le prénom figure dans le titre est un petit arnaqueur, roublard et dominateur. Qu’il soit doté par le scénario d’un talent au ping-pong est en fait anecdotique. Ce sport est un prétexte pour re-raconter une fois de plus l’american legend que ne cesse de ressasser le cinéma hollywoodien.

La véritable question qui habite le film, celle qui le tend sans faiblir durant tout son déroulement, concerne la position que le spectateur est supposée adopter vis-à-vis de cet histrion manipulateur. Le spectateur ou la spectatrice, bien sûr, avec le pari que la popularité immense de la star Timothée Chalamet, en particulier auprès du public féminin, fera passer outre au fait que, dans le film, les femmes sont des idiotes trimballées à merci par le petit coq de Manhattan.

La course éperdue d’un jeune ambitieux vers le succès et le pouvoir, ce qui définit à la fois le personnage de Marty Mauser, le jeu de son interprète Timothée Chalamet et la mise en scène de Josh Safdie. | Metropolitan Films

La similitude entre ce que fait l’interprète et ce que raconte le film est d’ailleurs la très apparente raison d’être de Marty Supreme, machine à moissonner les récompenses prévue pour culminer avec les Oscars, dans la nuit du dimanche 15 au lundi 16 mars. Conformément à ce qui domine en pareille circonstance, la confusion entre l’exploit sportif et le jeu d’acteur est ici poussée au paroxysme.

Par ailleurs, il se trouve que Timothée Chalamet est un bon acteur, sa manière d’habiter le rôle de Bob Dylan dans Un parfait inconnu (2024) en restant le meilleur témoignage à ce jour. Ici, il la joue athlète dopé à mort, explosant les compteurs de la dépense d’énergie, selon la recette la mieux éprouvée pour mettre la main sur une statuette dorée. Par le passé, il est certes arrivé aux Oscars de couronner une interprétation masculine subtile: Henry Fonda, Tom Hanks, Cillian Murphy. Mais pas souvent.

Rien ne compte d’autre, dans Marty Supreme comme pour Marty Mauser, que cette course au triomphe personnel: ni les autres humains (hormis la coda qui vient in extremis ajouter une couche familialiste tout aussi conventionnelle), ni la morale, ni le cinéma, ni le ping-pong. Ce dernier n’est qu’une machine à dépense physique (pour l’acteur) et à mécanique de tension (le décompte des points) pour le spectateur, sans attention à la réalité et à la singularité du jeu.

Comme tout autre sport, le ping-pong peut faire l’objet d’une attention aux postures, aux mouvements, aux distances, aux rythmes, grâce au cinéma en ce qui le différencie de la photo et de la télévision. Absolument rien de tel ici, pour un jeu rarement montré sur grand écran. À l’heure où les IA contrôlent les images, il n’est pas difficile de «bien jouer» au ping-pong dans un film, si cela signifie faire atterrir la balle sur la table quel que soit le coup, ultra rapide, lifté ou violent. Il pouvait y avoir autre chose de cette pratique à montrer, mais cela n’intéresse pas le réalisateur Josh Safdie.

Marty Mauser pourrait indifféremment jouer au billard, au poker, aux échecs ou être boxeur, ça ne changerait rien. Ce qui compte c’est la gagne et la légitimation de tous les moyens pour y parvenir –y compris subir d’absurdes humiliations, comme une fessée cul nul par des milliardaires possibles sponsors.

Ce pourrait être comique, ou critique. Mais c’est malaisant d’une manière qui donne le ton général du film, à la mesure du caractère incertain du regard que Josh Safdie porte sur son personnage. Le cinéaste américain aime-t-il ou déteste-t-il son personnage? Les deux! Mais cette incertitude n’est pas une ouverture, un espace laissé au spectateur, c’est un double jeu, une ruse comparable à celles dont abuse son héros.

Gwyneth Paltrow en vedette sur le retour, l’une des femmes abusées et manipulées par Marty et supposées aimer ça… Comme les spectateurs? | Metropolitan Films

On retrouve ici un travers fréquent dans le cinéma notamment américain, lorsqu’il entreprend de dénoncer des pratiques, tout en cherchant à capitaliser au maximum sur la séduction de ces mêmes pratiques –exemplairement Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese (2013) ou Babylon, de Damien Chazelle (2023).

La sortie du film de Josh Safdie deux semaines après celle de The Mastermind, de Kelly Reichardt, cristallise ainsi l’opposition entre une approche rusée, cherchant à jouer sur tous les tableaux, et une exigence éthique de la mise en scène, en un temps, celui de l’actuel occupant de la Maison-Blanche, où l’on sait plus douloureusement que jamais que la morale est aussi politique.

Whatever works («n’importe quoi, pourvu que ça marche»), si cela mène éventuellement à un Oscar, à la victoire dans un match de ping-pong ou à fonder la famille américaine modèle. Mais plus assurément encore à des catastrophes. Avant de s’extasier des performances de Marty Chalamet et de son coach Josh Safdie, il pourrait être souhaitable de s’en souvenir.

Marty Supreme
De Josh Safdie
Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion,  Fran Drescher, Tyler Okonma, Abel Ferrara
Durée: 2h29
Sortie le 18 février 2026

«Maigret et le mort amoureux», de Pascal Bonitzer

Il fume la pipe. Qui fume la pipe aujourd’hui? Nul autre que le commissaire Maigret, imperturbable icône transbahutée telle quelle dans le Paris contemporain pour y exercer ses talents à l’épreuve d’une réalité vis-à-vis de laquelle il demeure décalé. Mais quels talents? Pas forcément ceux de policier perspicace, plus assurément la capacité à incarner une certaine idée de la fiction, à travers une figure-type produite en quantité par Georges Simenon entre 1931 et 1972.

Le commissaire Maigret (Denis Podalydès) mène l’enquête. En tout cas, c’est ce qu’il croit. | Pyramide Distribution

Le côté réjouissant de Maigret et le mort amoureux tient à l’immersion de cette figure, beaucoup moins bonhomme que la traduction télévisuelle qu’en avaient donné Jean Richard (Les Enquêtes du commissaire Maigret, 1967-1990), puis Bruno Cremer (Maigret, 1991-2005), dans un microcosme très particulier, confiné entre VIe arrondissement de Paris et quai des Orfèvres. (…)

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À voir au cinéma: «Soulèvements» et «Les Voyages de Tereza», optimismes de la vitalité

Une figure totémique d’une des nombreuses actions évoquées par les protagonistes de Soulèvements, de Thomas Lacoste.

Le documentaire de Thomas Lacoste comme la fiction fantastique de Gabriel Mascaro affrontent des réalités menaçantes avec une énergie stimulante et joyeuse.

Qui ira voir Soulèvements croira savoir à quoi il vient assister: un film qui documente et soutient les actions des Soulèvements de la Terre, mouvement coordonnant une multitude d’actions à l’articulation entre écologie et justice sociale. Et le dixième long-métrage du cinéaste français Thomas Lacoste est en effet cela. Mais pas seulement.

Le film comporte des images des actions de l’organisation qu’avait voulu interdire un ancien ministre de l’Intérieur, certaines tournées pour l’occasion, certaines –photos ou vidéos– préexistantes et mises en noir et blanc pour souligner leur statut d’archives, avec un traitement visuel qui évoque aussi les gravures qui accompagnaient jadis les romans d’aventure.

Le traitement visuel des images d'archives leur donne une autre dimension. | Jour2Fête

Le traitement visuel des images d’archives leur donne une autre dimension. | Jour2Fête

Dans de multiples milieux un peu partout en France, ces images documentent des réalisations de collectifs se réclamant des Soulèvements de la Terre et qui font partie des luttes, au même titre que les moments plus conflictuels, eux aussi rappelés. En cela, Soulèvements rejoint la cohorte de réalisations autour de thématiques similaires, réalisations pas toujours distribuées en salles, même si les cinémas sont aussi des lieux favorisant les discussions collectives à l’issue des séances.

Le film de Thomas Lacoste a été montré plus de cent fois dans des salles avant la sortie nationale ce mercredi 11 février, avec des séances toujours suivies d’échanges entre ses spectateurs, le réalisateur et des personnes impliquées dans les situations évoquées. Soulèvements fait exemplairement partie de ces processus, toujours en cours.

Avant lui, bien d’autres objets audiovisuels ont ainsi accompagné des sujets parfois très spécifiques (sur l’eau, la forêt, les algues vertes, etc. pour ne mentionner que des enjeux environnementaux), y compris avec parfois une authentique recherche d’écriture cinématographique, comme le récent Forêt rouge de Laurie Lassalle, réalisé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Mais l’apport singulier de Soulèvements tient au rôle central que joue un autre dispositif mobilisé par le film, apparemment le plus simple, voire le moins cinématographique qui soit: des entretiens, face caméra, avec des personnes impliquées. Ce sont treize prises de paroles, d’une ou parfois deux personnes agissant ensemble et qui racontent.

À la télévision, on parle de talking heads pour désigner ce dispositif. Ce qui se produit dans le cas de ce film en est l’exact contraire. Le cadrage, la durée, la beauté des images, la qualité des énoncés, la diversité sensible des personnes, l’attention à leurs affects autant qu’à leurs idées et qu’à leurs pratiques engendrent un effet très singulier, mystérieusement gracieux en même temps que chargé de sens.

Chacune et chacun ne partage pas seulement un point de vue et des informations; il devient porteur d’une émotion, d’un rapport au monde. Il ou elle est à la fois une personne (avec un vécu, des pratiques, une expérience de lutte) et un personnage (l’incarnation d’un récit). Exemple parmi beaucoup d’autres: la finesse de l’évocation par un naturaliste de l’écoute collective d’un engoulevent d’Europe par une centaine de personnes réunies dans la campagne normande transforme un fait minuscule en excellent condensé de possibles déplacements, aux multiples promesses.

Aussi rare que puissante lorsqu’elle s’active, cette capacité du cinéma à «faire monde» à partir de la seule parole proférée et de la présence de celui ou celle qui parle est un mystère fécond, qui donne accès à bien davantage que ce qui est effectivement énoncé.

Deux générations d'agriculteurs, deux époques d'un même engagement pour un autre modèle de société. | Capture d'écran Jour2Fête Distribution via YouTube

Deux générations d’agriculteurs, deux époques d’un même engagement pour un autre modèle de société. | Capture d’écran Jour2Fête Distribution

C’est dans cet exercice apparemment minimaliste de l’entretien filmé que se repère le plus clairement combien l’auteur repéré notamment grâce à L’Hypothèse démocratique (2022) n’est pas uniquement un réalisateur engagé, mais un cinéaste à part entière. Ce sens du cinéma, éclatant dans les séquences de paroles face caméra, se retrouve, différemment, dans la composition d’ensemble.

L’agencement des interventions de cette éleveuse, de ce guide de montagne et de sa fille, de ce fermier, de cette juriste, de ce fabricant de machines agricoles, de ce vétéran du syndicalisme paysan et de son fils, mais aussi la manière dont sont filmées ces vaches, ces champs, ces oiseaux, ces montagnes, racontent ensemble ce qu’on ne saurait nommer autrement qu’un paysage politique.

Ce paysage existe de facto, y compris du fait des outrances délibérées de la répression contre les Soulèvements de la Terre, qui ne sont pas des bavures mais la stratégie d’un État intimement associé aux lobbys agro-industriels et cherchant à flatter les pulsions sécuritaires manipulées par l’extrême droite.

Mais ce «paysage», c’est le travail du cinéma qui le rend sensible et compréhensible dans ses multiples dimensions: techniques, économiques, émotionnelles, politiques, scientifiques. L’agencement des séquences invente une forme dynamique, porteuse de davantage que ce que recèle chacune. Ainsi, même si beaucoup des situations évoquées sont sombres, inquiétantes, déprimantes ou brutales, il émane de Soulèvements un calme joyeux et une énergie lucide qui sont peut-être le plus bel apport du film dans son ensemble.

Soulèvements
De Thomas Lacoste
Durée: 1h45
Sortie le 11 février 2026

«Les Voyages de Tereza», de Gabriel Mascaro

Découvert à la Berlinale 2025 (sous le titre international The Blue Trail), le quatrième long-métrage du Brésilien Gabriel Mascaro, révélé en 2015 avec le magnifique Ventos de Agosto, s’ouvre comme une dystopie à peine irréaliste, où les personnes âgées sont envoyées dans des résidences fermées au nom de la rationalité économique.

Une des multiples beautés des Voyages de Tereza sera de retourner comme un gant ce sombre argument romanesque, fiction qui aurait pu rester verrouillée, dans le seul projet de dénonciation comme l’existence de ses personnages est verrouillée par les lois d’un état totalitaire.

Tereza (Denise Weinberg) dans l'univers mi-réaliste mi-onirique où l'entraine son voyage, évasion devenue réinvention de soi. | Paname Distribution
Tereza (Denise Weinberg) dans l’univers mi-réaliste mi-onirique où l’entraine son voyage, évasion devenue réinvention de soi. | Paname Distribution

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À voir au cinéma: «La Reconquista», «La Vie après Siham», «Promis le ciel»

Manuela et Olmo (Itsaso Arana et Francesco Carril) se revoient, mais se retrouvent-ils?

Le film de Jonás Trueba confirme l’importance de l’ensemble de l’œuvre du cinéaste espagnol. Ceux de Namir Abdel Messeeh côté documentaire et d’Erige Sehiri côté fiction explorent avec émotion des pistes originales.

«La Reconquista», de Jonás Trueba

Vous reconnaîtrez ou pas cette jeune femme dont le visage, en profil perdu, occupe presque tout l’écran durant le premier plan du film. Portrait attentif, affectueux, sensuel, mais étrange d’être composé ainsi de trois quarts devant une surface neutre, un bleu-gris proche de l’abstraction, il vibre d’un mystère et d’une beauté qui interrogent et engagent.

Cette jeune femme, vous l’avez peut-être déjà vue: Itsaso Arana est l’actrice principale de trois des quatre films du cinéaste espagnol Jonás Trueba déjà distribués en France, depuis qu’on l’a découvert avec Eva en août en 2019. La Reconquista a été leur premier film ensemble, le début d’une féconde collaboration et c’est comme si le réalisateur la pressentait en ouvrant ce qui était alors son quatrième long-métrage, sorti en Espagne en 2016, avec ce plan-portrait.

Le personnage qu’interprète Itsaso Arana, Manuela, y retrouve celui qui a été son amoureux à l’adolescence, Olmo (Francesco Carril), puis dont elle s’est séparée de manière douloureuse. Mais ces jeunes adultes urbains et cultivés savent d’abord se comporter avec considération pour ce que l’autre est devenu·e, au fil de conversations tour à tour joueuses, affectueuses, tendues, complices, inquiètes, dans les rues de Madrid, dans les bars, au restaurant…

Deux personnes se parlent. C’est presque rien et c’est presqu’infini, tant la manière de filmer de Jonás Trueba accueille d’échos, de vibrations, d’harmoniques. Clairement définie –géographiquement, socialement, temporellement–, la situation en devient une caisse de résonance d’autant plus ample et disponible, où chaque spectateur et spectatrice peut capter de multiples résonances.

Entre Olmo (Francesco Carril) et Manuela (Itsaso Arana), un message venu du passé. | Capture d'écran Arizona Distribution via YouTube

Entre Olmo (Francesco Carril) et Manuela (Itsaso Arana), un message venu du passé. | Capture d’écran Arizona Distribution

Petit film dans le film, une séquence chantée, par un musicien qui interprète le père de Manuela, est un moment de grâce comme il s’en trouve dans tous les films du réalisateur de Septembre sans attendre (2024). Et c’est comme s’il ravivait dans un autre registre ce qu’active, autrement, l’ensemble du long-métrage. L’art faussement simple et authentiquement léger de Jonás Trueba est fait de ces redoublements, écarts et déplacements.

Il se déploie autour de tout ce qui se joue dans les mots, les gestes, les distances entre les corps, les ombres qui passent sur un visage, le petit mystère de la lettre qu’Olmo, encore lycéen, avait écrit à sa condisciple Manuela et qu’elle lui rapporte à présent.

Manuela (Candela Recio) et Olmo (Pablo Hoyos), du temps où rien ne pouvait les séparer. | Arizona Distribution

Manuela et Olmo (Candela Recio et Pablo Hoyos), du temps où rien ne pouvait les séparer. | Arizona Distribution

Ce qu’on croit alors être le film La Reconquista est une splendeur. Rohmérienne un peu beaucoup, bergmanienne aussi et lubitschienne si on y tient, sans oublier François Truffaut ni Yasujirō Ozu. Ça n’a guère d’importance, l’important, c’est le film, ce film-là. Sauf que ce film-là n’est pas tout le film. Ce qu’il en adviendra ensuite, on rechigne à le dire, en souhaitant à toutes et tous d’en savoir le moins possible pour découvrir ce joyau, modeste mais à multiples facettes.

La Reconquista sort au moment où s’ouvre à Paris une intégrale du cinéma de Jonás Trueba organisée par le Centre Pompidou (du 27 janvier au 10 février), mais présentée au MK2 Bibliothèque, le bâtiment du quartier Beaubourg étant en travaux. Qui pourra y assister verra combien ce film de 2016 occupe une place centrale dans l’œuvre d’un des cinéastes européens majeurs de notre temps.

Centrale non seulement dans la liste des titres, non seulement du fait de l’entrée en jeu décisive d’Itsaso Arana, mais comme pierre de touche d’une idée du cinéma en train de se trouver, en ne renonçant ni à sa légèreté ni à la recherche ouverte qui la caractérise depuis ses tout débuts. Il faut alors souhaiter qu’au moins un des précédents films, le si inventif Los Ilusos (2013), trouve plus largement le chemin des salles.

La première image de La Reconquista, avant le portrait de Manuela / Itsaso Arana, est un carton où figure une longue liste de noms, ceux qui avaient accompagné le jeune réalisateur espagnol depuis ses débuts. Ils sont pour la plupart toujours à ses côtés.

En même temps que la rétrospective paraît le premier livre le concernant, Jonás Trueba – Le cinéma, c’est vivre trois fois plus (paru le 19 janvier), où figurent aussi la plupart des collaborateurs et collaboratrices d’un auteur qui a toujours fait du travail collectif une dimension essentielle de sa pratique. On ne sait pas bien comment, mais ça se sent dans tous ses films, en particulier La Reconquista, dans tout ce qu’il a de si personnel, de si intime. Vivifiant paradoxe.

La Reconquista
De Jonás Trueba
Avec Itsaso Arana, Francesco Carril, Candela Recio, Pablo Hoyos, Aura Garrido
Durée: 1h48
Sortie le 28 janvier 2026
 

«La Vie après Siham», de Namir Abdel Messeeh

Elle voulait qu’il fasse enfin «un vrai film». On n’est pas sûr de ce que Siham aurait pensé du résultat, même si la nouvelle réalisation de son fils est non seulement un vrai film, découvert au dernier Festival de Cannes dans la sélection ACID, mais un beau film, émouvant et drôle, mystérieux et accueillant. Sauf à supposer que les morts aussi vont au cinéma, elle ne le verra pas, elle dont la disparition a précisément déclenché la réalisation de La Vie après Siham.

Cette dame, on la connaît un peu, elle était à l’origine de la précédente réalisation de Namir Abdel Messeeh, La Vierge, les Coptes et moi… (2012), de réjouissante mémoire. On sait depuis ce film que le cinéaste, né en France de parents égyptiens, filme sa famille et tout ce qui l’entoure depuis l’adolescence. Ces archives familiales seront une des ressources pour ce nouveau film, message d’amour aux multiples destinataires et enquête entre banlieue parisienne, où vivaient ses parents, et village de Haute-Égypte, d’où venait sa famille.

Ému et amusé, le réalisateur franco-égyptien bricole et raconte comment il bricole entre affects très personnels, images fabriquées ou retrouvées, lettres inconnues et découvertes d’échos entre l’histoire de ses parents et celle de leur pays d’origine.

Et voici que le cinéma vient, différemment, accompagner l’entreprise de Namir Abdel Messeeh, grâce à des séquences de films de fiction du cinéaste égyptien Youssef Chahine (1926-2008), qui semblent documenter des épisodes de la vie de son père, qui fut emprisonné par Gamal Abdel Nasser (1956-1970) et dû s’exiler sous Anouar el-Sadate (1970-1981).

Le cinéaste et son père en plein tournage du film qui les concerne l'un et l'autre, et bien davantage. | Météore Films

Le cinéaste et son père en plein tournage du film qui les concerne l’un et l’autre, et bien davantage. | Météore Films

Artisanal et pourtant habité de présences, de mémoire, de secrets, d’humour et de drame, le cinéma est une énergie aux multiples manifestations qui ruissèlent en permanence, tandis que surgissent d’inattendues révélations, des échos improbables, des images touchantes de délicatesse attentive. (…)

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À voir au cinéma: «Hamnet», «Le Retour du projectionniste», «Imperial Princess»

Dans les profondeurs de la forêt, la rencontre entre Agnes (Jessie Buckley) et Will (Paul Mescal), deux êtres d’exception.

Grande reconstitution hollywoodienne avec Chloé Zhao ou documentaires singuliers chez Orkhan Aghazadeh et Virgil Vernier: trois formes de contes très originales 

«Hamnet», de Chloé Zhao

On regrettera le carton du début qui vient nous avertir que le mot du titre est l’équivalent de «Hamlet». Petite balise superflue à l’orée d’un film où l’essentiel se joue autour de ce qu’on devine et interprète de ce qui est montré.

Dans la campagne anglaise au XVIe siècle, une adolescente sort de la forêt, rejointe par ce qui est semble-t-il sa famille, des paysans aisés, accompagnée de signes d’une «différence» –enfant adoptée ou née hors du mariage, sorcière ou magicienne, fille des cascades et des grottes et maîtresse d’un faucon. Son étrangeté est redoublée de manière intrigante par son interprète, Jessie Buckley, tout droit sortie d’une série Netflix plutôt que des Midlands à la fin de la Renaissance, et n’ayant à l’évidence pas l’âge du rôle d’Agnes. Du moins à ce moment.

Ce décalage sert plutôt le film, qui circule entre reconstitution méticuleuse et bizarreries multiples, tandis qu’Agnes défie ses parents qui ne sont pas ses parents en allant épouser Paul Mescal, qui joue un artisan qui n’est pas artisan, mais habité d’une pulsion insurmontable d’écrire des histoires. Il faudra beaucoup de temps dans le déroulement des péripéties accompagnant leur mariage, la naissance de leur première fille, des conflits familiaux et villageois, des catastrophes naturelles, avant que soit distillé que l’homme se prénomme William et la bourgade Stratford.

Cette curieuse gestion des informations, qui enferme l’histoire racontée durant les neuf dixièmes du film dans son cadre, le récit de la carrière de William Shakespeare vue depuis sa cambrousse natale et aux côtés de son épouse et de ses enfants laissés à la maison pendant qu’il fait carrière à Londres, est le ressort central du film. Du moins avant la séquence finale.

Will, fils d’artisan saisi par la passion d’écrire et de raconter. | Capture d’écran Universal Pictures France

Cette rétention, malgré le caractère dramatique de certains événements, après la naissance de deux (faux) jumeaux dont le garçon prénommé Hamnet, alimente l’enchaînement de séquences filmées avec goût et émotion. Mais dont on finit par se demander pourquoi on nous raconte tout ça, à grand renfort de plans très travaillés, de lumières sophistiquées, de paysages somptueux. Aujourd’hui plus que jamais, à l’heure des réseaux sociaux qui dévoilent en avance les secrets des films, le «secret» qu’il s’agissait depuis le début de l’histoire du «Barde» n’a guère de sens.

Le film bricole avec ce double jeu –pas dit mais su quand même– sans en faire grand-chose d’autre qu’une bizarrerie de plus. On en devine la raison d’être: il s’agissait de rester du côté d’Agnes. Mais son personnage est trop fabriqué, jouant sur de multiples autres tableaux, pour être le contrechamp féministe de l’histoire d’un grand homme.

Quand Agnes découvre pourquoi son mari reste éloigné d’elle et de sa famille. | Universal Pictures

La réponse viendra dans les dernières minutes, séquence impressionnante qui remet en jeu tout ce qui a été montré avant, sous le signe des relations entre le théâtre (ou un autre art, par exemple le cinéma) et la vie. Elle viendra quand, entre scène, coulisses et parterre du théâtre du Globe, à Londres, Agnes assiste pour la première fois à une pièce de son époux, sans y avoir été conviée. Hamlet, donc, où Will joue le fantôme du roi.

La séquence finale est mémorable, pas seulement comme résolution de l’intrigue, mais dans sa mise en scène. Elle confirme le talent de Chloé Zhao, tandis que l’ensemble du film témoigne d’un déséquilibre, de la difficulté à trouver sa place et à construire son œuvre de la cinéaste chinoise découverte avec l’audacieux Les Chansons que mes frères m’ont apprises (2015), fêtée pour Nomadland (2020) et égarée ensuite avec Les Éternels (2021).

C’est un peu comme un conte où l’héroïne n’aurait pas encore découvert la formule magique. Aussi accomplie soit, en matière de réalisation, chaque scène du film (ou la plupart d’entre elles), il y manque un enjeu interne, qui ne repose pas sur le seul dénouement pour donner un sens à l’ensemble.

Hamnet est aujourd’hui un des principaux prétendants aux Oscars, tant mieux pour lui et pour celles et ceux qui l’ont fait. Mais dans l’environnement hollywoodien tel qu’il fonctionne, il reste à Chloé Zhao, à construire son propre «théâtre», comme certains ont su le faire, y compris au sein de l’industrie, au lieu d’être ballotée pour des exercices de styles, même aussi prestigieux et luxueux que celui-là. Le film confirme qu’elle en a le talent.

Hamnet
De Chloé Zhao
Avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn
Durée: 2h05
Sortie le 21 janvier 2026

«Le Retour du projectionniste», d’Orkhan Aghazadeh

Il était une fois, dans un village reculé du Caucase, un vieil homme qui rêvait de faire revenir une ancienne magie. Ses amis et ses voisins l’aimaient bien, ils se moquaient gentiment de lui, sans vraiment se soucier de ses lubies. Mais un jeune page, doué pour d’autres artifices, vint lui prêter main forte. Ensemble, ils se lancèrent dans une aventure pleine de rebondissements.

C’est un conte et c’est un documentaire. Le vieux Samid, qui fut le projectionniste quand sa bourgade azerbaïdjanaise avait un cinéma, existe bel et bien. Et le jeune Ayaz, qui fabrique des images animées sur son ordinateur, aussi.

Ensemble, dans ce lieu coupé du monde par la neige en hiver, ils entreprennent de faire revivre la magie du cinéma, des projections, de l’occasion pour toute la communauté de s’assembler devant des images plus grandes que la vie. Des images souvent venues d’Inde, c’est-à-dire de Bollywood, mais dûment regardées par les caciques pour en éliminer toute scène qui paraîtrait licencieuse au regard des mœurs locales.

Le vieux Samid et le jeune Ayaz, ensemble pour faire revivre la magie du cinéma et des projections. | Survivance

Avec la verve d’un conteur, le premier film du cinéaste azerbaïdjanais Orkhan Aghazadeh observe les efforts pour surmonter les obstacles techniques, les difficultés dans les relations entre les personnes et les groupes, les générations et les imaginaires. D’une technologie inventée au XIXe siècle à des outils du XXIe siècle, le désir obstiné et une singulière amitié font surgir des effets inattendus.

Captées sur le vif ou rejouées, souvent commentées par les protagonistes avec un mélange d’amusement et de fierté, les scènes composent un récit à la fois légendaire et concret, où le drame et l’humour se faufilent comme des compagnons joueurs. Comme tout conte digne de ce nom, c’est une toute petite histoire aux échos immenses. Que ce conte soit incarné par ses véritables protagonistes dans les lieux et les conditions matérielles où ils vivent aujourd’hui en amplifie encore les puissances d’évocation, d’émotion et de rêve.

 
 
Le Retour du projectionniste
 
De Orkhan Aghazadeh
Avec Samidullah Idrisov, Ayaz Khaligov
Durée: 1h20
Sortie le 21 janvier 2026

«Imperial Princess», de Virgil Vernier

Les bolides dans les rues de la ville. Ils sont comme les dragons indifférents et dangereux de ce qui serait, là aussi, un conte. Abandonnée, la princesse? Pas exactement, plutôt en fuite. Mais en fuite en étant restée immobile, dans la forêt glacée du luxe monégasque, quand ses oligarques de parents se sont carapatés pour échapper aux sanctions qui les vise, suite à l’agression russe de l’Ukraine. (…)

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À voir au cinéma: «Forêt rouge», «Jusqu’à l’aube», «Laguna», «Abel»

Forêt rouge raconte la ZAD de Notre-Dame-des-Landes sous le signe d’une alliance des zadistes et de la forêt.

Mobilisant des richesses expressives originales, Laurie Lassalle, Shō Miyake, Sharunas Bartas et Elzat Eskendir explorent des voies différentes pour donner accès à bien plus que ce que leurs films montrent.

«Forêt rouge», de Laurie Lassalle

Le 17 janvier 2018, après neuf années d’occupation du territoire, de discussions, d’affrontements, de débats parlementaires et de rapports d’experts, le gouvernement abandonne le projet de construction d’un aéroport à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), qui avait suscité un mouvement d’une ampleur, d’une longévité, d’une combativité et d’une créativité exceptionnelles.

Ce mouvement s’est concrétisé par l’existence de la zone à défendre, la ZAD. Or, si les autorités renoncent au projet contre lequel elle s’est développée, elles exigent sa disparition. Ce que refusent celles et ceux qui l’ont inventée et y ont inventé un vaste répertoire de pratiques et de modes de vie communautaires, concernant l’agriculture, l’artisanat, l’éducation, la construction, les loisirs, etc.

C’est à ce moment que la réalisatrice Laurie Lassalle rejoint les lieux, découvre et expérimente ce qui s’y déroule, dans l’environnement menaçant d’interventions de plus en plus brutales des forces de l’ordre. Forêt rouge est la chronique de la vie sur la ZAD durant cette période où le pouvoir a clairement cherché à se venger de celles et ceux qui l’avaient fait renoncer.

Les défenseurs de la zone regardent brûler des constructions détruites par la police et qu'ils reconstruiront. | Les Alchimistes

Les défenseurs de la zone regardent brûler des constructions détruites par la police et qu’ils reconstruiront. | Les Alchimistes

Il existe de multiples témoignages filmés de la vie à Notre-Dame-des-Landes et des actes de résistance aux assauts de la gendarmerie. La singularité du film de Laurie Lassalle tient à sa manière de filmer, avec comme singularités non seulement de montrer la continuité entre pratiques alternatives d’activités quotidiennes et organisation de la résistance à une force militairement très supérieure, mais aussi de chercher à considérer à égalité les divers protagonistes aux côtés desquels elle se tient.

Ces protagonistes, ce sont des hommes et des femmes, mais aussi les arbres et les plantes, les animaux, les lumières et les brumes, les musiques et les chants, les outils et les matériaux. Forêt rouge est un film militant, mais qui déplace considérablement les codes de ce genre grâce à sa sensibilité aux atmosphères et aux êtres autres qu’humains.

Si le sens artistique de la cinéaste est décisif à cet égard, ce n’est pas comme un ajout, mais comme une manière de déplacer de l’intérieur les façons de filmer, de modifier le rapport au monde dont le film est porteur, en cohérence avec les déplacements auxquels aspire le dispositif de la ZAD tout entière, bien au-delà du seul projet contre lequel elle est née.

De même, au-delà de son sujet explicite, Forêt rouge participe des évolutions actuelles d’un cinéma qui invente la prise en compte, par la mise en scène, des crises sociales et environnementales contemporaines, et de la nécessité de mobiliser autrement les images, les sons, le montage pour échapper aux codes qui ont contribué à la domination qu’il entend combattre.

Forêt rouge
De Laurie Lassalle
Durée: 1h44
Sortie le 14 janvier 2026

«Jusqu’à l’aube», de Shō Miyake

Elle a fait ce truc bizarre, s’allonger sur un banc sous une pluie battante. Il a eu ce comportement inexplicable, de fuite éperdue face à un obstacle anodin. On a su ce qu’il et elle ont, ces jeunes gens par ailleurs sans signes particuliers et plutôt avenants, Misa et Takatoshi.

Elle, syndrome prémenstruel dans sa forme sévère, douleur intense et récurrente; lui, crises de panique aigües. Mais Jusqu’à l’aube n’est pas un film médical. Alors que c’est, ô combien, un film habité par la notion de soin, au sens à la fois le plus vaste et le plus élevé –à ce qui est parfois désigné comme l’éthique de la sollicitude.

Takatoshi (Hokuto Matsumura) et Misa (Mone Kamishiraish) et le difficile apprentissage du soin –de soi et des autres. | Art House Films / Capture d'écran HANABI - Le Japon nous fait du bien via YouTube

Takatoshi (Hokuto Matsumura) et Misa (Mone Kamishiraish) et le difficile apprentissage du soin –de soi et des autres. | Art House Films / Capture d’écran HANABI 

Le hasard, ou plutôt le scénario, font que, ayant perdu ce qui faisait leur environnement –matériel, affectif, professionnel– du fait de leurs pathologies, ils se retrouvent employé·es dans une petite entreprise d’une petite ville de province. «Petit» est important et ce seront des petits gestes qui feront la trajectoire de ces deux-là et du film.

Petits gestes des collègues, de l’employeur, de voisins. Petits gestes de Misa et de Takatoshi, pas guéris pour autant. Petits gestes surtout du jeune réalisateur japonais Shō Miyake, dont le quatrième long-métrage (il a depuis présenté le cinquième, Un été en hiver, Léopard d’or du dernier Festival de Locarno) explore les ressources les plus délicates de la mise en scène pour laisser s’épanouir un monde aux multiples dimensions.

L’entreprise où travaillent Misa et Takatoshi fabrique des appareils optiques, microscopes et télescopes, pour les amateurs et notamment les enfants. Pas compliqué de voir la similitude avec l’approche précise et modeste du cinéaste découvert en 2022 avec son précédent film, dont le titre pouvait servir de devise à toute son œuvre, La Beauté du geste. Dans des bureaux, dans la campagne ou dans la rue, une brise heureuse court au long de Jusqu’à l’aube. Et cela se révèle très grand.

Jusqu’à l’aube
De Shō Miyake
Avec Mone Kamishiraishi, Hokuto Matsumura, Kiyohiko Shibukawa, Sawako Fujima, Haruka Imō, Ken Mitsuishi, Ryō Nishikido
Durée: 1h59
Sortie le 14 janvier 2026

«Laguna», de Sharunas Bartas

C’est un peu comme un conte. Le cinéaste lituanien Sharunas Bartas avait deux filles, Ina Marija et Una Marija. L’aînée partit au loin, vers un pays qu’elle aimait. Et puis, en pleine jeunesse, elle est morte. Inconsolables, son père et sa sœur s’en furent habiter là où elle avait vécu, entre océan et jungle.

Le film n’en dit pas plus. Il ne s’agit pas de raconter la vie et la mort d’Ina Marija Bartaite, actrice inoubliable dans les rares films où elle a joué, tuée à 24 ans sur une route de Lituanie par un chauffard ivre. Il s’agit d’une sorte de prière, de cérémonial cinématographique, d’amour et de deuil, pour son autre fille et pour lui-même.

Una Marija, son père (Šarūnas Bartas) et le cinéma pour trouver une lumière dans l'obscurité du deuil. | Shellac
Una Marija, son père, et le cinéma pour trouver une lumière dans l’obscurité du deuil. | Shellac

Entre splendeurs de la nature, quotidien ascétique de l’homme et de la petite fille dans une cabane au Mexique au bord du Pacifique, orages et souvenirs, fête au village et préparation des repas, le film pourrait sembler naïf ou autocentré. Il l’est. Mais il fait de cette naïveté et de ce regard sur soi un processus qui se révèle profondément troublant et émouvant, y compris sans avoir rien vécu de similaire à ce qu’ont traversé Sharunas Bartas et Una Marija. (…)

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«Furcy, né libre», «Palestine 36», «Eleonora Duse», «L’Affaire Bojarski», puissances et limites des reconstitutions historiques

Furcy (Makita Samba), au long défi de faire reconnaître ses droits.

Les films d’Abd Al Malik, d’Annemarie Jacir, de Pietro Marcello et de Jean-Paul Salomé mobilisent les ressources de la fiction, souvent renforcées d’archives, pour des récits aux multiples enjeux.

«Furcy, né libre», d’Abd Al Malik

La beauté mystérieuse du chant qui ouvre le film intrigue avant que les premières séquences paraissent mener en territoire connu: une reconstitution historique mettant en image une évocation de l’esclavage et des crimes innombrables qui y sont associés. Mais la plupart des références en la matière viennent des États-Unis. Ainsi, Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014), apparaît d’abord comme celui que rappelle le plus le deuxième film du musicien et homme de spectacle Abd Al Malik.

Avec toutefois plusieurs particularités. Il concerne l’esclavagisme pratiqué par des Français, qui plus est dans une colonie moins souvent évoquée que les Antilles, La Réunion, et à propos d’un cas particulier, inspiré d’un cas réel. Celui, donc, de Furcy Madeleine (1786-1856), fils d’une esclave affranchie sans en avoir été informée par son ancienne maîtresse, lui-même esclave d’un planteur sur ce qui s’appelait alors l’île Bourbon et qui découvre à 30 ans qu’il est donc «né libre». Il se battra toute sa vie pour faire reconnaître son statut.

Entre fidélité historique, légende et pamphlet, Furcy, né libre raconte ce parcours de vingt-sept ans, à La Réunion, à Maurice et à Paris, de l’enfer des plantations au palais de justice royal. Nécessaire retour sur le passé esclavagiste qui a fait une part notable de la prospérité de ce pays, où Napoléon Bonaparte avait rétabli l’esclavage, le film surprend par la multiplicité des registres entre lesquels il circule.

Autour de la figure de Furcy très puissamment incarnée par Makita Samba, la réalisation passe de l’imagerie (l’idylle avec une préceptrice blonde sur fond de plage avec cocotiers) à la brutalité crue des maîtres. Elle devient stylisée (l’océan rouge), déroutante (la boutique de confiserie, la complexité des rapports du patron à celui qu’il veut garder comme esclave), délibérément loquace lorsque propriétaires et juristes se lancent dans des joutes oratoires détaillées.

Et que le combat de Furcy ne soit pas contre l’esclavage en général, mais contre le fait que lui-même y soit soumis, alors qu’il devrait bénéficier de l’affranchissement de sa mère, ajoute sotto voce une autre dimension de trouble.

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d'un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d’un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Avec aussi cette singularité de la présence, autour d’un jeune comédien encore peu connu, de figures très identifiées des grands écrans français (Romain Duris, Vincent Macaigne, Ana Girardot, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon), dont l’implication dans le film prend un sens au-delà de leur seule activité d’acteurs et d’actrice, Furcy, né libre fait de cette hétérogénéité, de ces différentiels de tonalités sa force convaincante, au-delà de la justesse et de l’utilité du «message».

Plus bizarre qu’il n’y paraît, avec des éclairs de mise en scène dans la violence des actes et des mots comme dans la théâtralisation distanciée d’autres affrontements, le film d’Abd Al Malik intrigue et stimule, ce qui donne une vigueur singulière à sa plaidoirie pour une cause dont le principe est aujourd’hui acquis, mais qui est trop facilement considérée comme ne relevant que d’une époque révolue.

Furcy né libre
De Abd Al Malik
Avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot, Vincent Macaigne, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon, Moussa Mansaly, Liya Kebede
Durée: 1h48
Sortie le 14 janvier 2026

«Palestine 36», d’Annemarie Jacir

Cette énergie née d’un trouble est précisément ce qui manque au film pourtant si nécessaire de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir. Il y a quelque chose de navrant dans la manière dont cette salutaire remise en question du storytelling sioniste –composante active de la domination coloniale de la Palestine, qui mène désormais à un génocide– peine à trouver les forces cinématographiques à la hauteur de son projet.

Le septième long-métrage d’Annemarie Jacir reconstitue le soulèvement populaire palestinien de 1936-1939 contre les forces d’occupation coloniales britanniques, lesquelles protègent et encouragent l’essor de la colonisation juive sur les terres de ceux qu’elles répriment impitoyablement. La longue grève des ouvriers et des commerçants, la guérilla rurale, l’activisme par voix de presse, les tentatives diplomatiques ont été les différentes dimensions d’un long combat collectif, qui sera écrasé dans toutes ses modalités.

Les paysans palestiniens persécutés par l'armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Les paysans palestiniens persécutés par l’armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Cette histoire est racontée en croisant les points de vue d’une intellectuelle arabe de Jérusalem, engagée contre l’occupation mais mariée à un homme d’affaires collabo, et celui des habitants d’un village à proximité duquel une colonie s’est implantée de manière agressive et qui subit la brutalité des troupes britanniques.

Très symptomatique est la force que prennent, dès qu’elles apparaissent, les images d’archives de l’époque, même colorisées pour s’intégrer au récit. Les corps, les bâtiments, les gestes même quotidiens y acquièrent immédiatement une intensité qui fait défaut aux scènes en costumes.

Ces séquences filmées ou photographies de l’époque s’avèrent être les meilleurs atouts du film pour tenter de redonner une visibilité à ce que l’histoire officielle a tenté de faire disparaître, une histoire longue et complexe de la Palestine comme nation et des Palestiniens comme peuple.

Contre la version locale du négationnisme colonial, selon lequel les terres occupées étaient vides, au moins politiquement et comme société (en 1969, l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir, à propos de l’existence d’un peuple palestinien: «Il n’y a jamais eu rien de tel, puisque la Palestine n’a jamais existé»), les efforts de complexité du scénario, avec certains Palestiniens collaborateurs de l’occupant, des Britanniques pas unanimes, les illusions de la bourgeoisie arabe quant à l’octroi d’une autonomie par la Couronne britannique, sont aplatis par la réalisation.

Le film sort alors que l’anéantissement de la Palestine par Israël et les crimes innombrables qu’il engendre, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, se poursuit méthodiquement. Palestine 36 participe de la nécessité de garder sur les écrans des évocations, y compris grâce à d’utiles mises en perspectives historiques. Sans en avoir tous les moyens.

Palestine 36
De Annemarie Jacir
Avec Saleh Bakri, Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham, Karim Daoud Anaya, Yafa Bakri, Yasmine Al Massri, Billy Howle, Robert Aramayo
Durée: 1h59
Sortie le 14 janvier 2026

«Eleonora Duse», de Pietro Marcello

Le nouveau film du réalisateur italien de Martin Eden (2019) semble appartenir à cette catégorie de reconstitution historique qu’on appelle biopic. Ce n’est pas vraiment le cas, même si au centre se trouve en effet celle qui fut la plus célèbre actrice italienne du tournant des XIXe et XXe siècles. Mais Eleonora Duse (1858-1924), qui a été avant la Première Guerre mondiale l’artiste la plus célèbre de la scène mondiale (avec Sarah Bernhardt) apparaît ici, à l’issue du conflit, comme une femme vieillissante et ruinée, mal aimée de sa famille proche, portant le poids du mythe qu’elle est devenue.

On retrouve dans le film de Pietro Marcello l’utilisation d’images d’archives colorisées. Mais cette fois, elles ne font pas pâlir la présence intense et troublante qu’insuffle Valeria Bruni Tedeschi à la figure complexe qu’elle incarne. Les deux comédiennes, Eleonora et Valeria, contribuent à un jeu de miroirs où se réfractent encore d’autres questions de représentation.

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

Entre évocation par le film d’un personnage théâtral à plus d’un titre et rapports mouvants liant la vie réelle, l’imagerie qu’elle a suscitée et ce qu’elle montre sur scène de la Duse, circulent des échos et des fêlures qui se démultiplient. Ces réverbérations sont décuplées par la situation historique, où se mêlent l’invention d’une imagerie de la Grande Guerre, à travers la fabrication du soldat inconnu et la manipulation virtuose des signes par le fascisme en pleine ascension. (…)

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À voir au cinéma: «Mr. Nobody Against Putin», «Rien n’est oublié», «L’Académie des secrets»

Pavel «Pasha» Talankin sous le regard du dictateur, son arme à la main.

Les formes originales des documentaires de David Borenstein et Pavel Talankin, d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi et de Joachim Olender donnent accès à des réalités à divers titres secrètes.

«Mr. Nobody Against Putin», de David Borenstein et Pavel Talankin

Il est sympathique, ce jeune Russe qui se présente au début, fait visiter l’école où il enseigne et dont il filme le quotidien en vidéo, dans une petite ville industrielle de l’Oural où il est né et a grandi. Dans un style en partie inspiré de celui des influenceurs, on le voit accueillir les élèves dans son bureau, organiser les cérémonies de remise des diplômes, rendre visite à sa mère. Et puis, il y a eu le 24 février 2022.

Sidéré, Pavel «Pasha» Talankin voit se mettre en place la militarisation de l’enseignement, du bâtiment scolaire, du comportement quotidien des élèves. Il filme les parades patriotiques dans les rues de sa ville, auxquelles se mêlent avec entrain copains et paisibles citoyennes. Il enregistre les cours de propagande délirants imposés dans toutes les classes du pays par le régime.

Il voit les mercenaires du Groupe Wagner venir faire cours à ses élèves en distribuant des mines et des fusils d’assaut. Il constate la fascination des garçons surtout, mais pas seulement, pour les armes et les récits guerriers. Il observe ses anciens élèves qui partent au front, volontairement ou pas.

Composé à Copenhague (Danemark) par le réalisateur américain David Borenstein, Mr. Nobody Against Putin se construit autour de la figure de plus en plus atterrée et désorientée de Pasha, qui commente à chaud les transformations de son environnement et de ses proches. Ces transformations ne concernent pas que lui et ses voisins, mais les 143 millions d’habitants de la Fédération de Russie, dans le détail de leur quotidien.

Lui dont c’était une des fonctions, à l’école et dans la ville, d’utiliser sa caméra, doit à présent filmer en cachette. À la télé, Vladimir Poutine déclare: «Ce ne sont pas les généraux qui gagnent les guerres, ce sont les maîtres d’école.» Sur ça, au moins, le président russe n’a probablement pas tort.

La militarisation de toute une population, entre ordre imposé et fascisation. | Loco Films

La militarisation de toute une population. | Loco Films

Vivant, tendu, mobilisant les codes des vidéos YouTube, mais passant du temps avec ceux pour qui il a de l’affection, sidéré par son collègue prof d’histoire qui revendique son admiration pour les pires bourreaux de Joseph Staline, Pavel Talankin est un très bon filmeur.

On peut regretter que le film ne donne pas accès aux conditions dans lesquelles il a été réalisé: les rushs envoyés sur une messagerie cryptée à David Borenstein, en discussion durant des mois avec Pavel Talankin sur ce qu’il faut enregistrer, puis le montage achevé ensemble.

Mais Mr. Nobody Against Putin –pourquoi avoir conservé le titre en anglais?– demeure un document exceptionnel sur la fascisation en profondeur d’une société, ses ressorts historiques, affectifs, psychologiques, en même temps qu’une aventure individuelle pleine de vivacité et d’émotion. Une histoire «très russe», qui met pourtant à jour des logiques loin de ne concerner que la Russie de Vladimir Poutine.

Mr. Nobody Against Putin
De David Borenstein et Pavel Talankin
Durée: 1h30
Sortie le 7 janvier 2026

«Rien n’est oublié», d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi

Il est aussi question des Russes dans Rien n’est oublié, mais à mi-voix, allusivement –tandis que les Russes en question, ceux du Groupe Wagner, très présents dans les esprits, n’apparaissent jamais dans le musée national de Bangui, la capitale de la République centrafricaine.

C’est là qu’est entièrement tourné cet étrange documentaire dont on ne sait pas d’abord ce qu’il entend montrer. On y voit l’état de déréliction du bâtiment et des collections qu’il abrite, on y entend les commentaires désabusés ou témoignant d’un engagement obstiné à accomplir leur tâche des employés, les témoignages du vieux gardien ou d’étudiants évoquant l’état de décomposition d’un pays entier.

Au milieu d'un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d'écran Look at Sciences via Vimeo

Au milieu d’un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d’écran Look at Sciences

Et peu à peu, sans avoir quitté ces lieux presqu’entièrement à l’abandon, dont le parc est cerné de fresques rappelant les grandes étapes de la vie de la nation depuis l’indépendance en 1960, c’est une représentation implicite de la République centrafricaine ravagée par la guerre civile, les coups d’État, la corruption des élites et le pillage par les puissances étrangères qui affleure.

La question, ni minimisée ni surévaluée, des objets exposés, ou le plus souvent stockés dans des caisses en attendant des jours moins pires, devient une composante d’un ensemble de problématiques. (…)

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À voir au cinéma: «Les Échos du passé» et «Father Mother Sister Brother»

Lia (Greta Krämer), l’une des femmes dont le destin vibre à travers toutes les époques des Échos du passé de Mascha Schilinski.

La vaste fresque rurale traversant un siècle de Mascha Schilinski et l’ensemble des trois nouvelles qui composent le nouveau film de Jim Jarmusch, voilà deux manières très éloignées de s’approcher des nuances de l’intime.

«Les Échos du passé», de Mascha Schilinski

D’abord, la pénombre. Cette adolescente à qui il manque une jambe. La porte entrebâillée, le corps nu de l’homme endormi. Ou pas. Abimé, ça oui. Mais elle non, l’amputation d’Erika était factice. Les cris dehors, le père qui gueule, les grognements des cochons dans la cour de la ferme, une baffe à la volée. À nouveau, c’est regardé d’un regard limité, des rideaux au bord du cadre.

Plus tard, des embrasures de fenêtres à moitié fermées, des trous de serrures, des fentes dans la porte de la grange, des interstices entre les branches. On ne voit pas moins bien, on voit autrement. Avec plus d’intensité, y compris les reflets et les images. Les images, ce sont les photos, les photos des morts. La petite fille blonde fascinée par l’image d’une petite fille morte qui lui ressemble et qui portait le même prénom qu’elle, Alma. Sa poupée est toujours là.

Alma, Erika, c’est le même lieu, pas la même époque, une guerre mondiale est passée, loin de cette ferme de l’Altmark dans le centre de l’Allemagne, mais sans l’épargner. La famille a changé. On ne voit pas la grande histoire, on voit les murs qui ne bougent pas, les habits qui changent. Et puis une autre guerre mondiale est passée, les enfants sont devenus adultes dans la même grande ferme autour de sa cour.

Pour faire une farce à la maman d’Angelika, son mari, son frère et les voisins ont coincé sa Trabant entre deux arbres. Maman ne rit pas, elle ne sait pas. Angelika, elle, subit l’emprise de l’oncle, coq de cette basse-cour d’affects réprimés et de pulsions. Comme les servantes auparavant devaient vivre avec la règle intangible de se laisser culbuter par n’importe quel homme. Mais pas d’enfant, sinon la porte. On faisait ce qu’il fallait. Angelika se prépare à sortir de la photo.

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

C’est moins violent, moins direct pour Lenka. Ses parents sont venus de Berlin dans cette ancienne ferme de la campagne de l’Allemagne réunifiée. Elle envie le portable de sa nouvelle copine et peut-être aussi que celle-ci soit orpheline. Parfois, choisir entre la glace à la vanille et la glace à la fraise peut être douloureux. La même rivière coule à proximité et ses promesses de libertés, ses tentations de noyade.

Ainsi se déploie comme une plante immense appartenant ensemble à plusieurs espèces, à plusieurs histoires, le film-monstre de la cinéaste allemande Mascha Schilinski. Construit autour de quatre figures féminines, enfant ou adolescentes, au centre de quatre situations plutôt que de quatre histoires, il est intensément peuplé d’autres présences, elles aussi surtout féminines.

Trudi, la domestique qui sauve, mais «qui a vécu pour rien», Lia la grande sœur sacrifiée, la grand-mère qu’on croyait immortelle, la mère d’Angelika à côté de sa vie, la copine fascinante et toxique de Lenka, sa mère et sa petite sœur…

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

C’est une galaxie de figures, de modes d’être au monde, de rapport à la vie et à la mort, au désir physique et au rêve, qui se déploie et dont les astres tournent les uns autour des autres. Chacune a sa lumière particulière, les interférences entre elles se démultiplient à l’infini. Mais le ciel et la matérialité des nappes et des rideaux, les champs et la tonalité des moyens d’éclairages successifs, la violence des relations et leurs modulations selon les époques habitent aussi ce film d’une très surprenante nature.

Il n’y a pas d’épisodes dans Les Échos du passé, un titre pas très heureux, mais le film est difficile à nommer. En allemand, il s’appelle «Regarder le soleil» (In die Sonne schauen) et il a été présenté à Cannes sous le titre international Sound of Falling. On n’est guère plus avancé. Cette difficulté à le nommer est une trace de sa singularité et de sa puissance.

Riche de nombreux moments d’une force émotionnelle, inquiétante et troublante, il impressionne par l’unité interne qu’invente sa mise en scène, cette manière de circuler moins entre des récits qu’entre des états chargés d’électricités multiples, aux confins d’un réalisme très cru et du mythe.

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Le tour de force est d’autant plus remarquable qu’il s’agit du deuxième long-métrage de la jeune cinéaste allemande, après Die Tochter (Dark Blue Girl, 2017), inédit en France. Tour de force sans doute, mais où la douceur et la finesse, la cruauté subtile et les irisations de l’affection, les ombres de l’incompréhension, les frémissements de désirs opaques trouvent leur place, au sein d’un flot cohérent et ininterrompu.

Tour de force, oui, mais qui jamais ne cherche à s’imposer. Au contraire, Les Échos du passé ouvre de multiples échappées, oniriques, sensuelles, inquiètes ou libératrices. Un film qui sait faire place, tout autant qu’à ses multiples protagonistes, à la multiplicité de ses spectateurs et spectatrices.

Les Échos du passé
De Mascha Schilinski
Avec Hanna Heckt, Lena Urzendowsky, Susanne Wuest, Lea Drinda, Laeni Geiseler, Greta Krämer, Florian Geißelmann, Luise Heyer, Luzia Oppermann, Claudia Geisler-Bading
Durée: 2h29
Sortie le 7 janvier 2026

«Father Mother Sister Brother», de Jim Jarmusch

Un vieux tube gentiment groovy des années 1960, «Spooky», ouvre le quatorzième long-métrage de Jim Jarmusch. Pourtant, rien de bien effrayant en apparence dans cette succession de trois brèves histoires de retrouvailles familiales.

Dans le New Jersey, un frère et une sœur quadragénaires rendent visite à leur père, un original qui vit seul dans une maison à la campagne. À Dublin, deux sœurs que tout oppose viennent prendre le thé chez leur écrivaine de mère. À Paris, un frère et une sœur bientôt trentenaires se retrouvent dans l’appartement de leurs parents récemment décédés.

On reconnaît la structure de plusieurs autres films de Jim Jarmusch. Celle de Night on Earth (1991), qui comportait cinq parties, mais aussi, de manière moins marquée, de Stranger Than Paradise (1984), de Broken Flowers (2005) et de The Limits of Control (2009), avec leur succession de situations dans des lieux différents reliées par un fil ténu –un trio à la dérive, un amoureux sur le retour, un tueur à gages. Moins que de films à sketch et encore moins que d’épisodes d’une série, ces propositions s’apparentent à des recueils de nouvelles unifiées par un motif récurrent.

Sur un tel schéma, la tentation vient vite de mettre les parties en concurrence. Qu’est-ce qui est le plus drôle, le plus touchant, le plus porteur de sens entre les moments A, B et C?   (…)

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À voir au cinéma: la brise «Laurent dans le vent» et la bourrasque «Magellan»

Quand Laurent (Baptiste Pérusat) croise la passion d’un des habitants du village moins désert qu’il n’y paraissait.

Radicalement différentes, l’exploration minimaliste d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon et la fresque de Lav Diaz sont deux belles mises en œuvre du film d’aventure.

«Laurent dans le vent», d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon

Qui habite ici, dans cette station de ski hors saison? Répondre «personne» serait inexact, pourtant elle est comme déserte. Déserte comme semblent d’abord les existences de celui-ci et de celle-là, rencontrés au coin d’une rue enneigée, ou dans l’entrebâillement d’une porte pas d’emblée prête à s’ouvrir davantage.

Qui habite ce film? Pas vraiment ce garçon prénommé Laurent, bientôt 30 ans, sans domicile ni emploi, entre dérive et suspension, entre adolescence et âge adulte. Arrivé là sans motif précis, prêt à partir sans savoir ni comment ni vers où, il est à demi là.

C’est bizarre, comme dans un western alpin où le héros n’aurait rien à faire en débarquant dans un village où il n’y a pas de conflit. De ce parti pris plus qu’à moitié vide, comme le verre du même nom, Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon font le matériau d’une aventure drolatique et émue, frémissante de présence, de possible, d’inattendu.

Renouvelant la réussite de leur premier film de 2022, Mourir à Ibiza (Un film en trois étés), en paraissant en prendre le contre-pied (solitudes en montagnes hivernales après rencontres sur bords de mer ensoleillés), les trois jeunes cinéastes déploient un cinéma où se mêlent invention et découverte.

Tandis que, errant de gîte en chalet, de route de montagne en lits plus ou moins accueillants, Laurent rencontre celles et ceux qui peuplent ce territoire en semi-léthargie, ceux-ci connaissent une mutation singulière, véritable tour de magie cinématographique.

Laurent (Baptiste Perusat) et Sophia (Béatrice Dalle), un peu sorcière, un peu amante, très maternelle. | Arizona Distribution

Laurent et Sophia (Béatrice Dalle), un peu sorcière, un peu amante, très maternelle. | Arizona Distribution

Apparus d’abord comme des curiosités, des figures un peu ridicules, ils ou elles se transforment en personnages, et puis en personnes. Les situations sont étranges, souvent drôles, parfois sensuelles ou vaguement inquiétantes, mais il s’y joue toujours davantage, de plus intime, de plus attentif.

Au tournant d’un des bâtiments hideux (comme dans toute station de ski) ou d’un chemin de forêt, l’invention par les réalisateurs de péripéties loufoques est tissée de ce qui surgit ou se faufile de vécu, de senti, par les êtres chacun isolé qui occupent les lieux.

L’inconsistance de Laurent, non pas malgré, mais avec la présence physique séduisante et vivante que lui confère son interprète, Baptiste Pérusat, agit comme un révélateur de l’épaisseur humaine de ce «photographe de virage» dragueur et gouailleur, de cette herboriste charnelle flanquée d’un grand fils fasciné par les Vikings, de cette dame âgée qui veut mourir…

Tandis qu’une curieuse translation semblait s’être opérée –un nombre inhabituel derrière la caméra, avec trois coréalisateurs, un évidement des situations devant leur objectif–, il s’avère que le personnage principal, grâce à cette sorte d’apesanteur imagée dès le premier plan, permet que peu à peu se manifestent des singularités vives, des beautés secrètes, des éventualités ténues.

Farès (Djanis Bouzyani), entreprenant photographe de virage. | Capture d'écran Arizona Distribution via YouTube

Farès (Djanis Bouzyani), entreprenant photographe de virage. | Capture d’écran Arizona Distribution

Le film est comme traversé d’un mouvement qui aurait commencé avant que lui-même ne débute et qui se poursuivra ensuite. C’est dans la manière de filmer, dans ce qui circule entre les corps, entre les mots, entre les silences.

Ce qui circule? Les histoires des gens sans histoire, les voix de celles et ceux qui n’ont pas la parole, les espoirs, les peurs, les fatigues de qui ne se reconnaît dans aucune catégorie socioprofessionnelle, n’est représenté par personne. Elles s’exhalent comme des parfums, résonnent comme des échos.

La saison va reprendre. Les skieurs vont venir, des films pleins d’action spectaculaire et de gags manufacturés vont sortir et davantage faire parler d’eux –ils ne seront pas distribués, eux, le jour de la Saint-Sylvestre. Mais quelque chose de juste et, oui, d’important, sera advenu. Qui est, à la toute fin de l’année, une des plus belles propositions dont aura été capable le cinéma français en 2025.

Laurent dans le vent
D’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon
Avec Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani, Thomas Daloz, Monique Crespin, Suzanne de Baecque
Durée: 1h50
Sortie le 31 décembre 2025

«Magellan», de Lav Diaz

Film d’époque en costumes constitué de plans fixes admirablement composés, Magellan est très différent de la plupart des quelque vingt-cinq autres films de l’immense cinéaste qu’est le Philippin Lav Diaz.

D’une durée modérée (2h43) pour un réalisateur connu pour ses œuvres fleuves, ce grand film présent au dernier Festival de Cannes mais relégué dans une section parallèle évoque souvent davantage certaines œuvres du cinéaste portugais Manoel de Oliveira, consacrées à d’autres colonisations, que la luxuriance sensuelle et poétique, fréquemment en noir et blanc, de l’auteur de Norte, la fin de l’histoire (2013), de La femme qui est partie (2017) et de La Saison du diable (2018).

Fernand de Magellan (Gael Garcia Bernal), navigateur fasciné par les lointains. | Nour Films

Fernand de Magellan (Gael Garcia Bernal), navigateur fasciné par les lointains. | Nour Films

De manière inhabituelle chez ce cinéaste qui a sans cesse exploré l’histoire de son pays, surtout récente et contemporaine, le film s’attache principalement au cheminement des colonisateurs, reconstituant les péripéties du long voyage de Fernão de Magalhães, que nous appelons Magellan, navigateur obsédé par les lointains.

Ce renouvellement stylistique et thématique n’enlève rien à l’intensité des séquences. L’apparent hiératisme de la réalisation s’y avère vite une façon d’accueillir au contraire une multitude de vibrations physiques, émotionnelles, politiques, dans ce qui est à la fois un grand film d’aventure et une méditation qui renouvelle, par son absence de lyrisme convenu, l’idée même du film d’aventure.

Des îles que veut conquérir le Portugais avec sa caravelle battant pavillon de la couronne d’Espagne, on verra d’abord les habitants d’origine, selon ce qui relève davantage d’une imagerie du paradis perdu que d’une description des sultanats qui y régnaient au début du XVIe siècle.

Le conquérant engagé dans l'occupation de terres auxquelles il ne comprend rien. | Capture d'écran Nour Films via YouTube

Le conquérant engagé dans l’occupation de terres auxquelles il ne comprend rien. | Capture d’écran Nour Films

De toutes façons, ces îles riches en épices vidées par le navigateur, les Moluques (aujourd’hui en Indonésie), Magellan ne les atteindra jamais. Il mourra, ivre de cupidité, de gloriole, de messianisme, à plus de 1.000 kilomètres au nord, sur l’ile de Mactan, vaincu par un guerrier autochtone, Lapu-Lapu, devenu héros national aux Philippines mais qui n’a peut-être jamais existé. (…)

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«Le Temps des moissons» ou les quatre saisons d’un changement de monde

Dans le regard d’un garçon de 10 ans, un monde apparaît, un monde disparaît.

Le film fresque de Huo Meng raconte une histoire singulière et locale avec un souffle et un sens de la beauté qui pulvérisent les limites.

Le troisième long métrage de Huo Meng fait partie de ces films dont on doute que l’énoncé de ce qu’il raconte soit de nature à faire se précipiter des spectateurs. Sa grande beauté, son émouvante puissance tiennent pourtant bien à ce récit, mais elles dépendent entièrement de la manière dont il est mis en scène.

Vaste fresque inscrite dans les campagnes chinoises encore très peu développées au début des années 1990, il a été tourné durant une année entière pour décrire le quotidien d’un village au moment où les réformes économiques bouleversent les modes de vie ancestraux, ce qu’ils avaient d’oppressants comme ce qu’ils avaient de chaleureux et de nécessaire à la survie.

Observées et vécues par Chuang, un garçon de 10 ans venu habiter avec ses grands-parents paysans tandis que ses parents travaillent à la ville, les multiples péripéties de son quotidien acquièrent une intensité, une brutalité, une splendeur, une douceur chaque fois singulières.

Travail en commun et traditions, effort physique et contact avec la nature sont autant d’expériences nouvelles pour Chuang (Wang Shang). | ARP Sélection

Alternant très gros plans et immenses vues de la nature travaillée sans relâche, Le Temps des moissons suscite peu à peu une sensation très concrète des conditions d’existence, comme le cinéma y a rarement donné accès, tout en insufflant vie et chair à de multiples personnages qui ne cessent de gagner en présence autonome.

Le film, qui a été un des événements du dernier Festival de Berlin, où il a reçu un très légitime Ours d’argent, engendre un impressionnant effet d’immersion, d’une manière paradoxale. Paradoxale en ce que, loin de faire oublier les réalités du monde, il y donne accès de manière sensible.

«Géorgiques» chinoises

Les rapports au temps, aux rythmes, à l’espace –la plaine immense, les habitats exigus et inconfortables–, aux croyances, aux formes de hiérarchie et de solidarité, deviennent perceptibles grâce aux puissances de l’image et du son. (…)

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