Nouvelles extrêmes du monde

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Journal d’une demi-Berlinale  n°3

Dans un festival on trouve de tout, et à Berlin plus qu’ailleurs, où la quantité l’emporte volontiers sur la rigueur des choix. Il arrive qu’on trouve ainsi, de manière plus ou moins impromptue, de surprenantes ouvertures sur des états du vaste monde. Parmi d’autres –Invisibles de la réalisatrice israélienne Michal Aviad, douloureuse tentative d’approche des conséquences, même longtemps après, des traumatismes du viol, State of Violence, du Sud Africain Khalo Matabane, qui évoque les conséquences interminables de la violence extrême de la lutte contre l’apartheid – deux films particulièrement singuliers  rencontrés dans les sections parallèles du Forum et du Panorama.

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Au Forum, la plus exigeante des sélections berlinoises, découverte simultanée d’un film magnifique et d’une tragédie sinon inconnue, du moins obstinément contenue dans les marges de l’intérêt médiatique. La situation au Sahara occidental, les massacres perpétrés par l’armée marocaine en 1976, la répression des populations civiles depuis, on ne peut pas dire qu’on n’en entende jamais parler mais ce sont presque toujours des dépêches en bas de page, des brèves en rubrique « International » …

Victoire politique des pouvoirs qui sont parvenus à ce que, à la différence d’autres conflits plus stratégiques ou dont les victimes ont trouvé de plus efficaces relais médiatiques, ces morts, ces tortures et cette oppression restent aussi étouffées que ceux qui en sont victimes. Le cinéaste Pierre-Yves Vandeweerd, lui, y est allé voir. Mais il n’y a rien à voir. C’est, souvent, là que commence le cinéma : au défi de l’invisible. Vandeweerd est resté dans le désert, il a rencontré ceux qui, de l’autre côté de la frontière algérienne, pansent leurs plaies ou essaient d’organiser la résistance, il s’est approché avec eux du pays interdit, occupé, occulté.

Son film, Territoire perdu, raconte cette histoire, et son invisibilité : c’est ce qui fait du même élan sa force et sa beauté. Dans le vide infini du désert, la détresse des nomades parqués dans les camps de réfugiés, la souffrance des jeunes gens sans visage qui essaient de résister à la domination donnent sa forme et sa texture à ce film au super-8 noir et blanc qui semble des gravures de Calot balayées par un simoun de désespoir. Il y a quatre ans, déjà au Forum, on avait découvert un autre film magnifique et nécessaire du même Vandeweerd, Le Cercle des noyés, mémoire d’une forteresse où furent durant d’interminables années emprisonnés et torturés des démocrates mauritaniens, dans la totale indifférence du monde. Avec Territoire perdu, qui invente sa propre forme pour dire au plus juste la réalité d’une autre situation, de la singularité de sa violence, de la dimension affolante de sa durée – bientôt 40 ans… – le cinéma trouve une noblesse dépouillée et urgente, irremplaçable.

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Rien à voir avec un autre film découvert, lui, dans la section au contraire la plus pléthorique et la moins rigoureuse de la Berlinale, le Panorama. Rien à voir sinon, d’une toute autre manière, un aperçu étonnant de ce monde où nous vivons. Gandu (« enfoiré » en bengali), est le premier long métrage d’un jeune réalisateur de Calcutta, Kaushik Mukherjee, qui se fait appeler Q. Dans les ruelles et les culs de basse fosse de la grande ville indienne, c’est un film de rap brut, rentre-dedans, saturé de mots orduriers qui s’étalent sur l’écran en toutes lettres, et relevé de scènes de porno hard, le tout dans un déluge de plans noir et blancs ou couleurs montés par un adepte de MTV bourré d’amphétamines. Le résultat est parfaitement politiquement incorrect, esthétiquement incorrect, moralement je vous dis pas et tout ce que vous voulez à l’avenant. Il est très possible que Q soit un petit malin qui demain fera sa pelote dans l’industrie après avoir prouvé son habileté, d’accord. Il reste qu’en attendant Gandu explose d’énergie, de rage et d’envie d’en découdre. Et que ce soit du pays de Satyajit Ray plus encore que de celui de Bollywood que nous vienne ce brûlot foutraque mérite qu’on y prête attention, ne serait-ce que comme  symptôme. Un symptôme plutôt joyeux.

Venez jouer avec les Nazis

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Journal d’une demi Berlinale, n°2

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Chaque année, le Festival de Berlin présente (au moins) un film situé à l’époque nazie. Ce n’est que la partie la plus visible d’un phénomène massif qui, depuis plus 10 ans, a fait de cette période le sujet de prédilection d’innombrables réalisations de fiction et documentaires, qui ont envahi petits et grands écrans allemands. Au début, il apparut qu’après des décennies d’omerta ou de grande discrétion sur le passé nazi dans les productions grand public, contre quoi s’étaient violemment élevés les jeunes cinéastes de la « Nouvelle Vague allemande » dans les années 60-70 (Fassbinder, Kluge, Herzog, Thome, Reitz…), ce phénomène était une heureuse, même si tardive, détermination à affronter les démons de l’histoire. Avec le temps, il semble que cette propension à  utiliser la période nazie comme cadre de fictions qui, pour la grande majorité, n’inventent rien de nouveau, se transforme en un double piège, assez dégoutant. Piège dramatique qui permet à peu de frais de rendre plus intense les ressorts d’une intrigue banale, formatée, dès lors qu’elle se déroule dans ce cadre là, et qu’au lieu d’opposer classiquement des « bons » et des « méchants » elle les remplace par des « Juifs », ou des « résistants », et des SS. Ça met du piment, c’est sûr. Piège éthique dès lors que, pour ne rien perdre de ses effets, on ne rechigne devant aucun rebondissement spectaculaire, quand bien même cela concerne de tels protagonistes.

Nous en avons eu une illustration avec le « film de nazis » en compétition cette année à la Berlinale, Mein Bester Feind (Mon meilleur Ennemi) de Wolfgang Murnberger, qui met aux prises un juif marchand art et son ami d’enfance devenu SS. Et que je te déguise des juifs en SS et des SS en déportés, et que je te fais rigoler le public avec des quiproquos de boulevard (toujours parfaitement politiquement corrects) entre barbelés et chiens policiers, crématoires et résistance. Tout est bon pour un petit rebondissement de plus, un petit rabiot d’astuce scénaristique.

En 1942, en pleine guerre, avec un courage et lucidité incroyables, Ernst Lubitsch réalisait le jeu de masques et de transfuges To Be or Not to Be, aujourd’hui des tâcherons bricolent n’importe comment des histoires où on s’amuse ad lib à fabriquer des suspens bidon et des travestissements à 2 Reichmarks, sans oublier de faire baisser culotte pour vérifier les prépuces et s’offrir un petit gag croquignolet. Herr Murnberger est certainement convaincu d’avoir réalisé une œuvre sans complaisance envers le nazisme, mais cette manière de jouer avec les événements, les accessoires et les signes de l’ère hitlérienne comme s’il s’agissait de costumes de carnaval est une pernicieuse et très déplaisante manière de fabriquer une autre forme d’innocuité à propos de cette période. C’est transformer en clichés vidés de tout enjeu ce que signifièrent la croix gammée et l’étoile jaune. Sans doute n’est-ce à tout prendre que la preuve que toute mauvaise fiction est nocive, et les occasions de le constater dans d’autres contextes ne manquent pas, mais avec son recours systématique à l’époque nazie transformée en terrain de jeu fictionnel, elle est administrée dans le cadre de la Berlinale, pratiquement chaque année, d’une manière singulièrement insistante.

Chronique de la fin du monde

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Journal d’une demi-Berlinale, n°1

J’arrive au Festival de Berlin au milieu, pas possible de prétendre rendre compte de toute la manifestation. En plus j’arrive agacé : à Paris, j’ai reçu vingt invitations à des fêtes berlinoises, qui toutes avaient lieu entre le 10 et le 14. Cela faisait deux ans que je n’étais pas venu, je découvre que la montée en puissance du Marché du Film, qui ne se tient que durant les cinq premiers jours, a littéralement cassé en deux la Berlinale, et complètement atrophié sa deuxième partie. Tous les amis à qui j’avais proposé de se retrouver ici repartaient le lundi ou le mardi… Métaphore évidente (le marché vs la sélection artistique), mais surtout symbole de ce qui menace les manifestations en apparence les plus solides. En plus, il gèle à mur fendre.

Mais tout cela n’a très vite aucune importance. Première projection : un abîme de bonheur. Avec  Le Cheval de Turin, Béla Tarr déploie une parabole sublime et désespéré, une prophétie d’apocalypse qui explose lentement à l’intérieur de plans où ne figurent pourtant qu’un vieux paysan et sa fille, au cœur de la puszta hongroise battue par un vent de fin du monde. L’homme est peut-être le cocher qui, Piazza Alberto à Turin, battait ce cheval que Friedrich Nietzche prit dans ses bras pour un geste désespéré de refus de la terreur, le 3 janvier 1889, avant de sombrer dans une folie dont il ne sortirait que par la mort. Ou peut-être pas, là n’est pas l’important, mais dans la puissance de construction des plans, par la lumière et la durée. Une porte de grange, une flamme qui vacille, un puits à sec, des patates bouillies : chaque image se révèle peu à peu riche d’une puissance presqu’infinie.

Erika JanosJanos Derzsi et Erika Bok dans Le Cheval de Turin de Béla Tarr

C’est comme regarder un portrait de Rembrandt ou une nature morte de Van Gogh, lorsqu’on a bien vu que cela représente un bonhomme avec le nez comme ci et la moustache comme ça, ou une paire de chaussures avec des talons comme ci et des lacets comme ça, il devient possible de pénétrer dans le tableau, de l’habiter, de l’investir d’une rêverie sensuelle, personnelle, sans limite. Parce que dans chacune de ces images il y a l’univers – comme dans toute véritable image, mais les véritables images sont rares, alors que les imageries sont légion. C’est très simple d’entrer dans les images immensément ouvertes et pleines à la fois de Béla Tarr, c’est l’opération la moins intellectuelle qui soit, même si on sait bien que peu de gens sont disponibles à cette aventure, et préfèrent que tout reste bien visible à la surface –  « comme les vieilles putes qui portent tout en devanture » disait Léo Ferré.

Dans Le Cheval de Turin, il y a du vent dans la plaine, le père handicapé et sa fille mangent des pommes de terre, le cheval lui ne mange plus, des Tsiganes enfiévrés viennent et puis s’en vont. Ça dure 146 minutes, c’est le temps qu’il faut.  Eh oui !  Vous êtes pressés ? N’allez pas au cinéma, allez au fast food.

C’est somptueux, et absolument tragique. Tragique ne veut pas dire sinistre, au contraire. Lorsque le battement intime des êtres et des choses, la vibration intérieure de ce qui fait vivre et mourir sont ainsi rendus sensibles, la puissance vertigineuse des images (images sonores, ô combien, même si taiseuses) submerge d’un torrent d’émotions à la fois inhabituelles et si proches, si humaines. La beauté n’est pas triste, jamais. Elle peut être terrible. Les spectateurs de Damnation (1982), de Satantango (1994), des Harmonies Werkmeister (2000) et de L’Homme de Londres (2007) le savent, Béla Tarr ne porte pas, n’a jamais porté sur le monde un regard optimiste. Ce n’est pas ce qui se passe dans son pays depuis que le populiste nationaliste raciste Victor Orban a pris le pouvoir qui risque de le mettre de meilleure humeur. La presse européenne a parlé de ce qu’Orban est en train de faire à la presse hongroise, la presse s’intéresse volontiers à ce qui arrive à la presse. Elle n’a pas dit un mot de la lettre signée par tous les grands cinéastes hongrois pour alerter sur la destruction méthodique perpétrée par les nouvelles autorités.

Voici cette lettre :

Aux amis du cinéma hongrois

La culture est un droit humain élémentaire. Le cinéma hongrois est une composante à part entier de la culture européenne. Les films hongrois parlent du peuple hongrois, de la culture hongroise, d’une manière unique et originale. Ces œuvres emploient un langage artistique particulier pour transmettre au monde ce qu’est notre pays, ce que nous sommes. Détruire cela c’est détruire la culture.

Cela ne peut pas être justifié par le « réalisme économique », une vision faussée de la situation financière, une idéologie politique ou un point de vue subjectif.

Le gouvernement hongrois a décidé qu’à la place de structure démocratiquement gérée par les professionnels du cinéma qui a garanti le pluralisme de la production jusqu’à aujourd’hui, une seule personne nommée par lui aurait désormais tout pouvoir de décision. A nos yeux cette décision menace la diversité du cinéma hongrois.

Nous, cinéastes hongrois, décidés à rester fidèles à notre vocation et désireux de pouvoir continuer à travailler au mieux de nos capacités artistiques, demandons à chacun de soutenir le pluralisme du cinéma hongrois.

Budapest, le 10 janvier 2011.

Signé : Ildikó Enyedi, Benedek Fliegauf, Szabolcs Hajdú, Miklós Jancsó, Ágnes Kocsis, Márta Mészáros, Kornél Mundruczó, György Pálfi, Béla Tarr.

Cette lettre a pour l’instant reçu le soutien des artistes et professionnels dont les noms suivent :Theo Angelopoulos (Grèce), Olivier Assayas (France), Bertrand Bonello (France), , Frédéric Boyer (France), Leon Cakoff (Brésil),  Alfonso Cuaron (Mexique), Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belgique), Arnaud Desplechin (France), Jacques Doillon (France), Marion Döring (Allemagne), Atom Egoyan (Canada), Amat Escalante (Mexique), Jean-Michel Frodon (France), John Gianvito (USA), Erika et Ulrich Gregor (Allemagne), Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (Liban), Michael Haneke (Autriche), Alejandro Hartmann (Argentina), Shozo Ichiyama (Japon), Jim Jarmush (USA), Aki Kaurismaki (Finlande), Stella Kavadatou (Grèce), Vassilis Konstandopoulos (Grèce), Mia Hansen-Love (France), Wojciech Marczewski (Pologne), Cristian Mungiu (Roumanie), Celina Murga (Argentine), Olivier Père (Suisse), Timothy et Stephen Quay (Grande Bretagne), Carlos Reygadas (Mexique), Arturo Ripstein (Mexique), Daniel Rosenfeld (Argentine), Gus van Sant (USA), Uli M Schueppel (Allememagne), Ulrich Seidl (Autriche), Hanna Schygulla (France), Tilda Swinton (Grande Bretagne), Juan Villegas (Argentine), Peter Watkins (Grande Breyagne), Andrzej Wajda (Pologne).

Un TRON de retard

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Deux remakes dominent cette semaine de cinéma. Tous les deux sont des curiosités. Darren Aronofsky, le Bouguereau de Hollywood, nous sert, deux ans après, le remake de son Wrestler, avec cette fois Nathalie Portman dans le rôle de gros catcheur torturé (déguisé en ballerine flippée). Black Swann tartine la psychologie, l’imagerie, les poncifs et les effets de performance (du personnage et de l’interprète) avec la même lourdeur racoleuse. On attend (sans impatience) l’installation qui mettra les deux films en parallèles pour une étude comparée…

L’autre remake est plus intéressant, ne serait-ce que parce qu’il s’inspire, lui, d’un film majeur, en tout cas d’un film qui a marqué son époque. Tron, celui réalisé en 1982 par Steven Lisberger, inventait du même élan la description de l’univers numérique qui alors avait à peine commencé de se mettre en place et les moyens visuels originaux pour raconter cette histoire-là. Film visionnaire au scénario compliqué, Tron fut un échec commercial et son réalisateur ne devint jamais célèbre, mais le film reste un jalon décisif dans l’histoire des effets spéciaux et dans la prise de conscience qu’un autre rapport au réel était en train de se mettre en place – pas seulement au cinéma ni dans les jeux vidéo, mais dans la vie de tous les jours. Lire la suite…

Le chiffre de la langue

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La réalisatrice Nurith Aviv consacre à l’hébreu trois films passionnants

Pas un film, mais trois. Autour d’un même héro, qui n’est pas un adolescent vampire ni un justicier doté de superpouvoirs, mais un être infiniment plus complexe et mystérieux, une langue. Une langue humaine, l’hébreu, langue archaïque et langue moderne, langue sacrée et langue profane, langue du quotidien, langue de la tradition et de l’interrogation, langue de la conquête et de l’oppression, langue des retrouvailles avec une appartenance à la fois construite et intensément éprouvée, langue de paix et langue de guerre. J’arrête de me donner en ridicule en paraphrasant l’Ecclésiaste, mais on pourrait continuer sans fin dans ce registre, tant l’admirable travail de Nurith Aviv incite à évoquer ce jeu infini des contradictions non exclusives, qui font de cette langue-là, l’hébreu, le territoire immense et accidenté d’innombrables aventures humaines, sublimes, tragiques, quotidiennes.

Ils s’intitulent D’une langue à l’autre, Langue sacrée, langue parlée et Traduire. Chacun d’entre eux est essentiellement composé d’entretiens, avec des interlocuteurs qui, par leur seul récit, à propos de leur vie et de leur travail, deviennent les personnages du récit bien plus vaste que conte le triptyque, chacun de ses volets étant consacré à une approche de cet être polymorphe.

Le premier film est construit autour d’écrivains qui s’expriment en hébreu, bien que cette langue n’ait pas été leur langue maternelle. A travers cette aventure extraordinaire qu’est pour chacun(e) la construction de son expression la plus intime, la plus vitale dans un idiome au sein duquel il n’est pas né, ce sont autant de trajectoires individuelles tissant un récit collectif complexe et contrasté qui se révèlent. D’une langue à l’autre s’inscrit dans une sorte de genre cinématographique, la construction du portrait d’une collectivité à partir des trajets personnels, genre particulièrement riche en Israël pour des raisons évidentes, et qui compte parmi ses plus importantes réalisations Pourquoi Israël de Claude Lanzmann et les trilogies (déjà !) House/Une maison à Jérusalem/News from Home et Wadi 1, 2 et 3 d’Amos Gitai. Nurith Aviv a d’ailleurs été chef opératrice de plusieurs de ces films de Gitai.

Le film déploie ainsi le miroitement des oppositions et différences entre l’hébreu et les autres langues – les langues d’Europe (français, allemand, russe, polonais, hongrois…), cette langue d’Europe très particulière qu’est le yiddish, la langue arabe renvoyant à des trajectoires si différentes selon que ses locuteurs sont des juifs venus d’Irak, des juifs venus du Maroc, des Palestiniens restés sur leur terre mais assujettis. Recouvrement et divergence entre langue parlée et langue écrite, absurdes et effrayants marquages des langues, des usages de la même langue, des accents, interminable inventaire du mépris, de l’inégalité sociale et symbolique – et rôle ironique d’une langue en plus, l’anglais de la culture rock, pour échapper à des catégories si profondément inscrites. Drames historiques immenses et incomparables (la prophétie sioniste, la Shoah, le projet socialiste, la Nakba), épopées intimes, extraordinaire vigueur d’affirmations exprimées du plus profond de leur être par les différents témoins, qui tous s’expriment remarquablement (la langue est leur métier) et si souvent contradictoires entre elles.

Plus abstrait, plus obscur, est le gouffre à plusieurs chambres, comme disent les spéléologues, qu’entreprend d’explorer Langue sacrée, langue parlée. Que la langue moderne constituée sous l’impulsion d’Elizer Ben Yehuda soit aussi la langue de la Bible, et encore la langue de la tradition hébraïque à travers les 2000 ans de l’exil des juifs, que cette langue, l’hébreu, soit « la même et pas la même » selon les époque set le susages ouvre un vertigineux rapport aux mots, mais aussi aux réalités et aux idées. Au long des entretiens scandés par de multiples voyages à travers les paysages d’Israël, le film se place surtout dans un cadre psychanalytique, sous le signe du refoulé. Le terme, dans ses multiples acceptions – y compris pour désigner celui qu’on refoule aujourd’hui aux checkpoints – est en effet riche de suggestions. Nurith Aviv invoque en outre la quasi-simultanéité du congrès fondateur du sionisme à Vienne sous l’égide de Theodor Herzl, de la naissance de la psychanalyse et de celle du cinéma pour faire du dispositif inventé par les frères Lumière une autre procédure d’explication révélatrice. Elle a évidemment raison, mais malgré la découverte d’admirables travelings tournés dès 1898 en Palestine par l’opérateur Lumière Henri Promio depuis un train, la mise en œuvre des puissances de compréhension par le cinéma apparaît cette fois moins convaincante.

Elégant et judicieux, le principal « geste cinématographique » du troisième film consiste à présenter chacun de ses intervenants par un plan fixe sur une fenêtre ouvrant sur l’extérieur, et près de laquelle se révèle peu à peu la présence de celui ou celle qu’on va entendre. Ils sont tous traducteurs de l’hébreu, vers le français, l’espagnol, l’italien, l’anglais, l’arabe, et même le yiddish. Ils s’expriment dans toutes ces langues, et c’est une Babel contemporaine qu’on traverse, après avoir effleuré la complexité et la diversité interne du seul hébreu dans les deux précédents films. Mais Traduire est aussi un voyage à travers les âges, depuis les textes anciens jusqu’à la littérature israélienne contemporaine. Et encore une traversée des niveaux de langue, depuis la richesse inépuisablement féconde du rapport aux mots dans le Talmud et les Midrash, mise à l’épreuve extrême du projet de traduction et en même temps, comme il est remarquablement expliqué, métaphore par excellence du projet même de traduire une langue vers une autre, jusqu’à la poésie, le roman, le théâtre.

Ici éclate ce qui fait l’exceptionnelle valeur de la trilogie de Nurith Aviv, et qui à son tour se joue à trois échelons. Elle parvient à mettre en évidence de manière vivante, et souvent émouvante, l’immense variété des enjeux politiques, historiques, religieux, philosophiques, philologiques et aussi très personnels que mobilise l’hébreu dans sa singularité. Elle inscrit cette histoire longue et complexe, souvent conflictuelle, dans ses articulations avec d’autres langues, d’autres approches, d’autres contextes historiques et culturels qui concernent une aire immense, de Bagdad à San Francisco, de Novossibirsk à Grenade, de Tel-Aviv à Naplouse, dans le triple vertige de la réinterrogation talmudique sans fin, de l’impensable de la Shoah, de l’impossible superposition Palestine/Israël. Et elle ne cesse de laisser percevoir combien ces enjeux sont aussi, même si très différemment, ceux dont est porteuse toute langue humaine, toute institution de construction individuelle et collective par les mots, mots toujours inscrits dans l’histoire et la géographie, dans le corps d’êtres humains parlants.

A l’occasion de la sortie en salle du troisième volet de la trilogie, Traduire, les trois films sont présentés à Paris au cinéma Les Trois Luxembourg. De nombreuses projections sont accompagnées de débat avec des écrivains, philosophes, psychanalystes… et avec la réalisatrice. Renseignements.

De nombreuses informations sont par ailleurs disponibles sur le site de Nurith Aviv.

Le 19 mai, les éditions Montparnasse publieront un coffret DVD réunissant les trois films, accompagnés de plusieurs compléments.

A quoi ça ressemble, les pauvres ?

Parmi les nombreuses âneries qu’on ressasse sur le cinéma français figure l’affirmation selon laquelle celui-ci serait aveugle et sourd à la réalité sociale contemporaine, ou seulement intéressé par les bobos parisiens. Ce qui rend d’autant plus significatif la sortie simultanée, ce mercredi 26 janvier, de trois films construisant chacun une représentation de ceux que la société française contemporaine maltraite et tend à reléguer à la fois dans les marges et dans l’ombre[1].

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Avec 93, La Belle Rebelle, Jean-Pierre Thorn brosse à grands traits une histoire de la Seine Saint-Denis et de ses habitants, depuis les quartiers ouvriers et les bidonvilles du début des années 60 jusqu’aux cités à bout de nerfs et la précarisation extrême des sans-papiers et des exclus d’aujourd’hui. Cette histoire, Thorn la raconte à travers les paroles et musiques issues de ces rues et de ces bâtiments sans cesse démolis et reconstruits, depuis le rock 60’s jusqu’au rap en passant par l’insurrection punk et les multiples facettes du hip-hop. Au fil d’entretiens menés sur place et d’images d’archives, c’est l’obstination de ces pratiques musicales à réinventer sans cesse à la fois une utopie, une combattivité et des manières de s’inscrire dans la vie quotidienne qui ne cesse de s’imprimer à l’écran. Comme si de mystérieuses ondes s’étaient transmises, en mutant sans cesse, d’une génération à l’autre, au-delà de la diversité des rythmes, des situations sociologiques, des références politiques. C’est bien sûr la continuité de la construction qui fait l’intérêt du film, même si c’est autour de l’évocation, alors et aujourd’hui, de la pratique, de la musique et de l’engagement des Béruriers noirs que le film atteint son intensité maximum.

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Symétrique, sur le plan du cinéma, de ce documentaire dont la véritable place serait à la télévision (non, je plaisante…), on trouve un film de fiction très classique, Angèle et Tony. Nul hasard si les deux protagonistes principaux portent des prénoms empruntés à Pagnol et Renoir, c’est bien avec une sorte de réalisme sentimental à la française que renoue la réalisatrice Alix Delaporte pour son premier film. Celui-ci conte une romance entre une jeune femme à peine sortie de taule qui veut récupérer la garde de son fils et un marin pêcheur de Port en Bessin en proie aux effets destructeurs des quotas européens. Se défiant de tout lyrisme, le film mise entièrement sur la retenue, que ce soit dans l’expression des sentiments ou dans le commentaire sur les situations sociales. Dans ce paysage de collines douces, de prolétaires de la mer taiseux et de tragédie quotidienne à basse intensité, seul le physique de Clotilde Hesme détonne – jusqu’à devenir l’un des enjeux les plus intéressants du film : quelle est l’image admise d’une jeune femme pauvre, à l’abandon ? Pourquoi, dans un cadre qui est clairement celui de la fiction, certaines apparences choquent ? Que raconte un physique, en terme d’appartenance sociale, de biographie individuelle mais aussi collective ?

Ces questions étaient naturellement prises en charge par la présence à l’écran des rockers vieillissants, des ex-punks et des jeunes rappeurs de 93. Et ce n’était pas le moindre des intérêts du film que cette palette de présences marquées par les âges, les difficultés vécues, les couleurs de peaux, les coiffures, les vocabulaires, les modes vestimentaires et capillaires, les accessoires – toute une histoire, en effet.

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Ces questions, elles saturent le premier long métrage de Jean-Charles Hue, La BM du Seigneur. Explosant sans ménagement les séparations vermoulues entre documentaire et fiction, le film tourné dans un campement de gens du voyage près de Beauvais fait des corps et des visages, des gestuelles, des mimiques et du vocabulaire le matériau vivant, troublant, marrant, effrayant, énervant d’une sorte de chronique aussi imprévisible d’habitée. Bagarres et illumination mystique, sens de la famille et pulsion de l’excès, virées l’arme au poing et méditation sur la rédemption soulèvent les séquences successives comme autant de vagues d’une même tempête. Et ces séquences prennent une énergie inattendue grâce à ces personnages de fiction joués par ceux qui, de fait, vivent cette vie-là, à cet endroit-là.

A nouveau, mais par de tout autres chemins, se pose la question de la représentation de ceux qui ne ressemblent pas à des personnages de cinéma ou de médias, à des figures publiques façonnées  par la réglementation des apparences. Le colossal Frédéric Dorkel, la puissante berline volée, le grand chien blanc qui peut-être est envoyé des cieux sont des figures de cette surprésence qui fraie en force d’autres proximités au monde, ce monde d’autant plus réel que saturé d’imaginaire – imaginaire musical, sentimental, communautaire ou même surnaturel.


[1] Et encore, on ne parle pas ici de deux autres films eux aussi sortis ce même mercredi, une comédie et un polar, eux non plus ni parisiens ni bobos même si leur inscription dans une réalité sociale est plus codée : Je suis un No Man’s Land de Thierry Jousse et L’Avocat de Cédric Anger.

La grande expédition à travers les images, de soi, de toi

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Dessine-toi de Gilles Porte sort en salle ce mercredi 26 janvier

On se souvient de l’immense entreprise initiée par Gilles Porte, dans le monde entier, à partir d’autoportraits dessinés par des enfants. De très petits enfants, entre 3 et 6 ans, que le cinéaste et chef opérateur est à nouveau parti visiter, doté cette fois d’une caméra, au Kenya, en Allemagne, en Birmanie, en Palestine, au Japon, en Mongolie, en Italie, aux Iles Fidji, chez les Inuits… Il s’agissait cette fois de les filmer, selon un dispositif très particulier : à travers une plaque de verre, sur fond neutre, tandis qu’ils tracent des traits avec un gros feutre noir, et que la caméra surélevée les regarde selon ce dénivelé qui sépare les adultes des petits.

Bon, des petits enfants, de l’exotisme, des dessins, un dispositif, on voit venir le mélange de chantage au mignon, au multiculturel et au geste artistique. Et alors on se trompe lourdement. Gilles Porte avait dix façons de rentabiliser de manière racoleuse l’immense matériel visuel accumulé durant ses voyages et ses rencontres avec quelque 4000 enfants. Au lieu de quoi il a choisi une proposition déroutante, audacieuse, et où il se joue bien autre chose que la rencontre avec de mignonnes frimousses united colors et des attendrissants dessins de gosse.

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Sous son apparente simplicité, Dessine-toi est en fait d’une complexité impossible à décrire sans l’affaiblir. Sans un mot de commentaire, dans un face à face troublant avec des enfants qui, seuls ou à deux, se coltinent la tâche de se représenter eux-mêmes, l’enchainement des plans suscite de multiples interrogations, qui concernent aussi bien notre propre regard et la manière dont il est construit par la réalisation, l’enjeu de la représentation de soi, ce qu’il y a de comparable et d’incomparable entre ce que dessinent des enfants que séparent des milliers de kilomètres et des océans de différences matérielles et culturelles. C’est qu’il s’en passe des choses, grâce à la façon dont filme Gilles Porte ! Cette frontalité obstinée du filmage ne nous laisse nul répit, nul échappatoire vers un confort de témoin amusé et condescendant. Tout cela est bien trop sérieux, trop profond.

Il se passe, donc, une myriade de choses sur les visages des enfants, dans les moments d’attente avant de dessiner ou pendant, chez ceux qui cherchent longtemps et ceux qui se lancent tout d’un coup, ceux qui ont déjà des idées en tête, ceux qui se laissent guider par leur main, ceux qui se circonscrivent à un trait et ceux qui n’en finissent plus de se figurer et transfigurer dans une jungle de lignes, une exubérance de graphes. Et encore, il s’en passe aussi des choses dans les dessins eux-mêmes, et dans notre manière de les regarder, d’y instaurer nos propres repères, nos références.

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Chaque plan d’un enfant en action (c’en est une, ô combien !) est riche d’un infini de réactions, qui ne peut se déployer que grâce à la durée, à la répétition/variation qui est au principe du film, la systématique du dispositif et la singularité de chaque cas conspirant pour stimuler nos émotions et nos pensées. Mais bien sûr le montage (avec Catherine Schwartz) ne se contente pas de coller des plans les uns derrière les autres, il organise des ensemble, suggère des proximités, des distances, des échos. Toujours sans rien expliciter. Moins nous en savons côté informations factuelles (on en aura au générique de fin, et plus si désiré), plus nous y réfléchissons, nous imaginons, nous nous rappelons aussi, même si c’est loin, notre enfance, celle d’autres enfants, les nôtres ou pas…

Sans un mot, donc, il est question de liberté et de modèles, il est question de joie et de peur, de rapport à soi-même et aux autres. Seulement 1h10 pour traverser tout cela, méditer tout cela, jouer avec tout cela ?

Mais ça n’est pas tout. Gilles Porte s’est livré à deux autres opérations, qui déploient et multiplient encore les dimensions que mobilisent le film. Les deux gestes sont passionnants, même si leurs résultats paraissent inégaux. Le premier est d’avoir confié certains dessins à une équipe de graphistes qui y ont ajouté de l’animation. C’est parfois rigolo, parfois très beau, souvent un peu vain, même si la manière de faire soudain bouger « bonshommes » et traits revendique une autre forme de liberté, une invitation à d’autres ouvertures, d’autres surprise.

Liberté, ouverture, surprise, c’est ce qu’offre sans réserve l’autre ajout, celui d’une musique carrément au-delà que tout ce qu’on aurait pu espérer. Louis Sclavis offre une des plus belles compositions de sa longue et féconde carrière, sa musique est comme une autre source de lumière pour mieux voir ce qu’on voit, explorer ce vers quoi le film nous incite à aller, et qui est si vaste et touffu.

La comète de Marc’O

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C’est une troublante sensation qui nait en regardant ce DVD. Plaisir du film pour lui-même, impression de vivre une résurrection, celle d’une œuvre créée il y a près de 60 ans et presqu’aussitôt disparue, perception d’une place à la fois inconnue et nécessaire dans l’histoire du cinéma français, ou même des formes cinématographiques. Réalisé en 1954 par un jeune homme de 27 ans, Closed Vision, sous-titré 60 minutes dans la vie intérieure d’un homme, ressurgit aujourd’hui grâce à son édition vidéo tel une comète brûlante d’un feu allumé il y a si longtemps, ayant traversé de lointaines ténèbres, jamais éteinte.

A la fin des années 40, le tout jeune Marc-Gilbert Guillaumin, pas encore Marc’O, est au cœur des mouvements artistiques les plus radicaux. Il crée le journal Le Soulèvement de la jeunesse, et la revue Ion – dont le contenu a été très opportunément édité en volume fac-similé en 1999 (Jean-Paul Rocher Editeur). On peut y lire le premier texte publié par Guy Ernest Debord, Prolégomènes à tout cinéma futur, et les pamphlets du groupe lettriste emmené par Isidore Isou. Si la littérature est alors le « front principal » pour ces insurgés de l’art, le cinéma les mobilise grandement, et c’est encore Marc’O qui se retrouve producteur du Traité de bave et d’éternité, film de combat esthétique d’une fulgurante beauté réalisé par Isou (récemment édité en DVD chez RE :VOIR).

Image 7Le jeune homme décide de passer à son tour à la réalisation, avec ce projet singulier dont le résultat sera présenté à Cannes 1954 par deux prestigieux parrains, Luis Buñuel et Jean Cocteau. Le projet de Marc’O est de construire une transcription cinématographique de ce qui pourrait se former comme images mentales chez un personnage imaginaire, dont nous ne saurons rien d’autre que ces représentations. Nous saurons en revanche selon quel principe est conçu le film, un préambule en explicitant les idées, et les procédures de réalisation. Avant le surgissement par association libre de scènes oniriques, érotiques, grotesques ou angoissantes, cette mise à distance critique, ou même pédagogique, est l’un des aspects qui distingue Closed Vision du cinéma d’art des années 20 et 30, sous l’influence des surréalistes. Le film de Marc’0 apparaît ainsi comme une sorte de chainon manquant entre d’une part Le Chien andalou et Le Sang d’un poète, œuvres de ses parrains cannois, mais aussi  A propos de Nice de Jean Vigo ou La Coquille et le clergyman de Germaine Dulac, et d’autre part ce que feront, selon des approches différentes, Jean-Luc Godard, Alain Resnais et Chris Marker : l’interrogation des processus mentaux de représentation par le cinéma selon des approches à la fois poétiques et critiques. Déjà à l’époque, l’essai cosigné par Resnais et Marker, Les Statues meurent aussi, exact contemporain de Closed Vision, lui fait en partie écho.

Les conditions de naissance de ce film sont elles-mêmes une histoire incroyable, difficilement imaginable aujourd’hui : le milliardaire Howard Hughes, alors patron du studio RKO, avait dépêché en Europe des émissaires chargés de trouver de jeunes artistes de cinéma prometteurs. L’un d’entre eux croisa le chemin de Marc’0, et décida de financer cette réalisation du coup étrangement soignée, aux plans d’un noir et blanc très composé, et qui d’emblée exista en versions française et anglaise – ce bilinguisme étant incorporé avec élégance dans la construction « psychique » supposée organiser le film. Se voulant à la fois manifeste et œuvre inspirée par les idées que proclame ce manifeste (double statut qui pèse un peu sur l’œuvre), Closed Vision explore des voies qui seront, bien plus tard, celles que parcourra notamment le David Lynch d’Ereserhead, de Lost Highway ou de Inland Empire.

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Marc’O, lui, partira poursuivre ses expérimentations au théâtre, où il participera à la révolution des années 60 et permettra l’éclosion d’une génération de comédiens (Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Michelle Moretti…), auxquels il offrira aussi un tremplin vers le cinéma, en réalisant en 1967 Les Idoles, une des plus précises et des plus toniques préfiguration d’un mois de Mai qui venait.

Le DVD Closed Vision est édité par Les périphériques vous parlent

I wish I Knew, la mémoire et la douceur de Jia Zhang-ke

Le film accomplit contre l’Histoire officielle qui sépare les Chinois de leur mémoire un travail comparable à celui du «Chagrin et la pitié» contre les légendes sur l’Occupation en France.IWIK 1

Mon beau navire, ô ma mémoire. Pas sûr que Jia Zhang-ke connaisse Apollinaire, mais c’est opportunément à bord d’un bateau que commence l’immense voyage que propose son nouveau film, I Wish I Knew. Trajet au long cours, et au cœur d’un territoire non pas inconnu mais occulté, recouvert de multiples manteaux de mensonges, et de sang. Ce territoire, c’est l’histoire de la Chine moderne, cette histoire qui commence avec l’humiliation et le pillage de l’Empire du Milieu par les Occidentaux et se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Plus exactement, c’est l’histoire qu’en connaissent les Chinois eux-mêmes: histoire manipulée, tronquée, caviardée de mille manières par plusieurs pouvoirs successifs ou simultanés, tous abusifs – et bien entendu principalement par le régime au pouvoir depuis 1949.
ZT main

Des diamants dans la poubelle

le-quattro-volte-52981... et des chèvres sur la table. Les Quatro Volte de Michelangelo Frammartino

Disons les choses clairement, le 29 décembre est une date poubelle. En tout cas pour ce qui concerne la sortie des films. Il y a le nombre toujours croissant de candidats qui se pressent tout au long de l’année, et le nombre pachydermique de copies sur lequel sortent certains d’entre eux. Et il y a des techniques de marketing de plus en plus efficaces, qui permettent d’évaluer le caractère « porteur » de chaque mercredi. Ce classement nous a valu de fameux embouteillages, soit parce que tout le monde se précipite sur les mêmes dates, soit parce que les meilleures dates sont squattées par les plus puissants, les autres s’entassant comme ils peuvent dans les créneaux restants. C’est ainsi que nous avons eu 21 nouveaux films le 17 novembre dernier, un record. Inévitable corolaire de cet afflux, les films restent très peu de temps à l’affiche, et bien sûr ceux qui n’ont pas disposé d’un minimum de visibilité au moment de leur apparition sont les premiers à dégager.

Donc, pas de mystère, les films qui sortent au beau milieu de la dite trêve des confiseurs sont ceux qui ne sont pas parvenus à suffisamment jouer des coudes dans cette foire d’empoigne. Ce qui évidemment n’a rien à voir avec leur intérêt en tant que film. De fait, parmi les sorties du 29 figurent trois des œuvres parmi les plus intéressantes découvertes cette année. Mais comme il a été rappelé précédemment, on risque ne pouvoir s’en rendre compte ni en 2010, ni en 2011, puisqu’elles risquent de disparaître des écrans aussi vite qu’elles y sont apparu tardivement. A moins qu’un beau désespoir alors les secoure, comme disait le cher Corneille, ou plutôt un sursaut d’attention des spectateurs – ça arrive.

19442538Bruno Odar dans Octubre de Daniel et Diego Vega

Parmi ces trois films, l’un est une complète révélation. Au point qu’il serait dommageable de considérer Octubre, de Daniel et Diego Vega seulement comme une curiosité, parce qu’il s’agit d’un film péruvien – origine en passe de devenir d’ailleurs moins inhabituelle, ne serait-ce que grâce au beau Fausta révélé l’année précédente.  Le 6e Festival du cinéma péruvien se tiendra d’ailleurs à Paris en avril. Mais Octubre, judicieux Prix du Jury Un certain Regard à Cannes cette année, n’a guère à faire avec l’appartenance géographique ou culturelle. S’il donne à voir les quartiers et les rues de Lima où il se déroule, son intérêt est ailleurs.

Il est dans la construction d’une étrange relation, perverse et burlesque, inquiétante et touchante, autour d’un personnage d’usurier de quartier, d’une humanité aussi extrême qu’antipathique. Autour de lui gravitent soupirante mystique et putes pragmatiques, voilà cet anti-Joseph affublé d’un bébé tombé du ciel, voilà ce maniaque du contrôle entrainé dans une quête cauchemardesque et dérisoire. On songe à Robert Bresson et à Buster Keaton, à Luis Buñuel aussi, et puis on laisse tomber les références, le film vibre selon ses propres harmoniques, qui entrainent sur un déroutant chemin, pour la grande joie du spectateur.

Egalement découvert à Cannes, où il fut l’événement de la Quinzaine des réalisateurs, Le Quatro Volte confirme les espoirs inspirés par le premier long métrage de Michelangelo Frammartino, Il Dono. Sans un mot de dialogue et pas davantage d’intrigue dramatique, le réalisateur italien prouve par l’exemple les puissances narratives, successivement tragiques et comiques, d’une juste observation du monde par le cinéma. Dans le village de Calabre où il a installé sa caméra, Frammartino accompagne une mort et une naissance, le cycle des saisons comme Hésiode et Virgile surent le faire, et des accidents comme Laurel et Hardy aimèrent les filmer. C’est magique, c’est bizarre, ça ne ressemble pas à ce qu’on a l’habitude de voir au cinéma et pourtant c’est à sa manière l’esprit même du cinéma qui s’incarne. Paisiblement, joyeusement.

Bas-Fonds2Valérie Nataf dans Bas Fonds d’Isild Le Besco

Enfin voici venir un autre météorite. Celui-là est violent, brûlant, percutant. Bas Fonds d’Isild Le Besco laisse une trainée de poudre dans son sillage, et la certitude d’avoir touché au plus sensible d’une douleur de vivre, une douleur commune quand bien même ces personnages ne sont pas communs.

A l’instar de ses deux premiers films, Demi-tarif et Charly, la réalisatrice semble trouver un point de vue inconnu, une distance impossible et radicalement juste pour observer des protagonistes ici jusqu’aux tréfonds de leur révolte, de leur angoisse, de leur solitude et de leur volonté de s’affirmer. Isild Le Besco filme sans  rien édulcorer, sans juger ni s’apitoyer. Retraçant la chronique de trois jeunes femmes en rupture de tout, et entre lesquelles circulent une violence aussi extrême que celle qu’elles infligent occasionnellement à l’extérieur,  Bas Fonds ne retient ni ses cris ni ses coups. Il ne s’agit pas ici de naturalisme, encore moins d’exhibitionnisme, mais de l’invention à l’arraché d’une forme artistique qui approche des états pourtant bien réels, où les mots et les gestes convenus, « policés », n’ont plus d’usage.

D’une sincérité vibrante jusqu’au paroxysme, geste qui évoque Les Bonnes de Genêt et les cris du Free Jazz, le film d’Isild Le Besco laisse une trace profonde et douce, à la mesure de sa brûlure initiale.