«High Life», vers les étoiles, par les profondeurs

La séduisante et inquiétante Dr Dibbs (Juliette Binoche)

À bord d’un vaisseau spatial d’un type inconnu, grâce à une mise en scène hantée et à l’interprétation exceptionnelle de Juliette Binoche et Robert Pattinson, le nouveau film de Claire Denis emporte vers les gouffres de l’intime.

Ont-ils eu le choix? On ne le saura pas. Mais ils sont là, enfermés dans cet étrange vaisseau spatial, qui de l’extérieur ressemble plus à une chaîne hi-fi Ikea des années 1980 qu’à l’Enterprise. Ils sont neuf, femmes et hommes, certains à peine sortis de l’adolescence, à bord du vaisseau n°7.

Ils foncent vers l’inconnu, dans ce vaisseau qui est à la fois une prison et un laboratoire. L’inconnu absolu, ultime: un trou noir, dans lequel ces condamnés à mort pour des crimes dont on ignorera tout se dirigent, bagnards et cobayes à la fois.

Parmi eux se dessine une forme de hiérarchie, il y a cette femme médecin, et le capitaine –leur destin n’est guère différent, leurs pouvoirs ou leurs chances de survie pas plus élevées, seules leurs fonctions les distinguent.

Ils sont violents et éperdus. La sexualité et la reproduction les travaillent et jamais ne les comblent. Dibbs, la femme médecin est très belle, très désirable, ça complique l’existence à bord.

Certains vouent un attachement viscéral à la terre –pas la planète, mais le matériau, la glèbe, le terreau où pousse un luxuriant jardin sous serre. D’autres non.

Les neuf occupants du vaisseau n°7.

Ainsi vogue vers les étoiles lointaines le nouveau film de Claire Denis. Ces étoiles lointaines, ce sont aussi bien les grandes forces qui définissent l’humaine condition.

High Life est-il un film de science-fiction? Ni plus ni moins que La Jetée de Chris Marker, 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick ou Solaris d’Andreï Tarkovski.

On les qualifierait plus précisément en les appelant films expérimentaux, au sens où ils créent des conditions d’expérience singulières, en isolant quelques spécimens humains dans des conditions extrêmes.

Il ne s’agit pas de les voir accomplir des exploits, ni d’en mettre plein la vue avec des explosions et des rayons laser. Il s’agit de s’approcher, de manière physique, incarnée, des forces obscures qui meuvent chacune et chacun d’entre nous, et que les conditions du récit rendent plus actives, plus sensibles.

Quelque chose de shamanique

À bord du n°7, chacune et chacun redoute et délire ses possibilités de continuer d’exister. Un seul, Monte, semble avoir des souvenirs, des images du passé.

Autour de lui peu à peu se cristallise un autre imaginaire, plus profond, plus archaïque. Il sera question d’une nouvelle Ève, il sera question du tabou de l’inceste et de la beauté des moments où tout semble s’inventer, il sera tendrement rêvé l’hypothèse d’un nouveau premier jour.

À la vitesse de la lumière, la lumière de son cinéma extraordinairement matériel, physiologique, Claire Denis traverse les espaces mentaux de nos cauchemars et de nos fantasmes. (…)

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«L’Île au trésor», au bord du lac dont les rêves sont faits

Durant tout un été sur une base de loisirs de la région parisienne, Guillaume Brac capte avec attention et finesse les imaginaires de nos contemporains.

Comme un aimant, le lac artificiel et ses rives attirent celles et ceux qui ne sont pas en vacances. Tout l’été, des milliers de gens affluent dans cette base de loisir, à Cergy-Pontoise, au bout du RER et d’une navette de bus (comme dans plusieurs autres à proximité de Paris et des grandes agglomérations). Se baigner, se montrer, rencontrer, séduire peut-être. Rêver sûrement.

Cette relation au rêve, à l’imaginaire, c’est le sens du titre romanesque donné par Guillaume Brac à ce documentaire né d’une fiction. Le réalisateur tournait sur place une des parties de son Contes de juillet, qui sortira le 25 juillet.

En marge de «sa» fiction, il a vu mille autres fictions pointer le bout de leur nez. Celles que vivent, imaginent, espèrent les usagers du parc –«usagers» désignant ici aussi bien celles et ceux qui y travaillent que celles et ceux qui en sont les clientes et clients, ou qui resquillent pour essayer de ne pas payer le droit d’entrée.

Une rivière à traverser en cachette, un beau garçon qui initie à un sport aquatique, un coin ombragé sous les arbres à l’abri des regards, un lieu de retrouvailles paisibles pour une famille qui a échappé à une tragédie désormais lointaine, le souvenir à demi effacé d’une aventure érotique sous d’autres latitudes ravivé par la torpeur et le calme…

Ce sont dix et cent fragments de vie, tout à fait réels mais marqués au coin de désirs, de fantasmes, de petits miroirs romanesques que chacun ou chacune transporte avec lui ou elle, parfois de manière très conventionnelle, parfois de façon très originale.

Les jeux et les corps au bord de l’eau.

On songe au travail de Claire Simon, qui elle aussi avait associé une fiction et un documentaire inspirés par le même lieu, la Gare du Nord, et qui surtout avait déjà tourné un film dans un lieu de loisirs ouvert aux imaginaires, Le Bois dont les rêves sont faits, au Bois de Vincennes. Et on songe à un autre documentaire consacré à un lieu de loisirs collectif, Disneyland mon vieux pays natal d’Arnaud Des Pallières.

Mais Brac n’a pas de thèse à énoncer, contrairement à la dénonciation de ce dernier. Et à la différence de Claire Simon, il cherche moins les cas inhabituels qu’il détecte et capte la dimension poétique, sensuelle, joueuse, angoissée qui, au sein de la banalité, se niche chez ces personnes –surtout des jeunes mais pas seulement, surtout «des cités» mais pas seulement.

Il écoute et s’amuse des jeux de langage, se plaÎt à retrouver des schémas, des «types» dans les gestuelles, les formules. Ne craint pas de faire rejouer des situations forcément pas prises sur le vif, et dont l’authenticité n’est pas moindre.

Ni ironie, ni sociologie

Aucune ironie dans le regard du réalisateur, aucune velléité non plus de faire de la sociologie à tout prix. Son film est plutôt comme un carnet de croquis assemblés au cours de promenades au bord de l’eau –même si on se doute que la réalisation du film a dû demander bien plus de méthode. (…)

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