«Music», le plain-chant de l’existence

Jon (Aliocha Schneider), meurtrier innocent, prisonnier libre, enfant blessé et père chanteur.

Ours d’argent lors de la récente Berlinale, le nouveau film d’Angela Schanelec est une fable réaliste et magique d’une troublante beauté, habitée par les vivants et les mythes.

Un monde apparaît. Il est d’abord nébuleux. Puis de la brume émerge une montagne. À flanc de montagne, voici des végétaux, des animaux, un troupeau. Un enfant qui naît. C’est une genèse, oui, quelque chose d’originel et d’archaïque. Et c’est là, très concrètement, matériellement, simplement.

On voit et on entend. La souffrance et la joie, la destruction et l’espoir. Il y a de la lumière et du temps, des roches et des humains. Sans un mot, pas besoin. Plus tard, est-ce quelques années, quelques millénaires plus tard, des étudiants arrivent à la plage, ils vont se baigner. Sauf celui qui a les pieds blessés –sans doute fut-il ce bébé aux pieds ensanglantés, que des mains lavaient avec douceur.

Il y aura de la séduction et de la violence, un défi, un malentendu, la mort. Le jeune homme très beau va en prison. Une jeune femme rousse y est gardienne, elle joue au ping-pong avec ses collègues. Ce sont des moments marqués chacun par une intensité de la présence, une douceur et une beauté plus qu’humaine, même dans les moments durs.

Chaque plan est comme un ballet inspiré, une chorégraphie où les corps humains, les regards, le souffle du vent, les vagues de la mer, les bêtes de la terre et des pierres trouveraient l’exacte façon de danser ensemble.

Imparable justesse

Les yeux du garçon, Jon, voient de moins en moins. La jeune femme, Iro, aime Jon qui, lui, est habité d’une capacité d’amour qu’on dirait illimitée. Il chante. Sa voix, enfantine dans un corps d’homme jeune en pleine force, exprime à son tour quelque chose de surnaturel –puisque nous déclarons «surnaturel» ce qui nous touche à l’extrême sans savoir l’expliquer.

Mais à ce compte, la nature elle-même est surnaturelle. C’est une blague, et un paradoxe, c’est surtout une ressource pour circuler parmi des corps, des histoires, des mémoires de légende. On écarquille les yeux.

Que fait-elle donc de si étonnant, cette cinéaste, de si inhabituel, pour que chaque instant soit ainsi porté par une magie de lumière et d’ombre, de silence et de sons, de mouvement et d’immobilité?

Elle ne fait rien de spécial, Angela Schanelec. Juste du cinéma. Ou plutôt, du cinéma juste. Mais on voit bien alors que c’est une rareté, qu’ils sont bien peu nombreux, d’habitude, les moments où l’écran accueille semblable justesse, intuitive, imparable.

Inspiré du mythe d’Œdipe, mais…

Il sera dit et redit partout où il en est question que le dixième film de la cinéaste de Marseille, d’Orly et de J’étais à la maison mais… est inspiré du mythe d’Œdipe. C’est vrai, mais ça n’a presque pas d’importance.

On a capté les signes qui renvoient à la Grèce où une partie du film est tourné, on a bien noté les pieds blessés, l’énigme résolue et la malédiction de la cécité. Le mythe antique passe et repasse, suggère et s’estompe, revient autrement, ou pas du tout.

Dans quelle mesure Music est-il une paraphrase, ou une nouvelle version de l’ancien récit et des usages qui en furent faits depuis? Cette question pimentera, ou pas, la vision du film. On en tirera éventuellement des interprétations, pourquoi pas? Ce n’est en aucun cas ce qui en fait la splendeur modeste et impérieuse.

Iro (Agathe Bonitzer), la gardienne, a vu la singularité et la lumière de Jon, même si elle est loin de tout savoir du nouveau prisonnier. | Shellac

À peine, en effet, la présence intermittente de la référence classique contribue à accentuer le sentiment d’absolue liberté avec laquelle s’invente Music, histoire d’aujourd’hui et de tous temps, conte aux multiples échos répercutés par les visages, les roches, les présences animales, les souffles matériels et spirituels, venus des poumons comme des nuages. (…)

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Music d’Angela Schanelec avec Aliocha Schneider, Agathe Bonitzer, Marisha Triantafyllidou, Ninel Skrzypczyk, Frida Tarana

Séances

Durée: 1h48

 

Sortie le 8 mars 2023

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l’émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

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«Le Barrage» et «Goutte d’or», deux mondes, deux merveilles de cinéma

Dans le désert soudanais ou dans le nord de Paris, les films d’Ali Cherri et de Clément Cogitore déploient autour d’un personnage aux multiples facettes les flux d’un univers immense et vivant.

C’est presque trop pour une même semaine, ces deux propositions si remarquables, ces deux inventions de formes et de récits, pour dire le monde tel qu’il est avec des moyens de cinéma.

Rapprocher le film d’Ali Cherri et celui de Clément Cogitore, l’un et l’autre découverts à Cannes l’an dernier dans des sections parallèles (Quinzaine des réalisateurs pour le premier, Semaine de la critique pour le second), peut surprendre tant ils paraissent éloignés.

L’un situé dans le désert soudanais et l’autre aux abords du métro Barbès-Rochechouard dans le nord de Paris, ils semblent mobiliser des moyens cinématographiques très différents. Ils partagent pourtant plusieurs approches.

Leur premier point commun est d’être signés de deux jeunes réalisateurs qui ont d’abord conquis une considérable reconnaissance comme artistes visuels. Habitués des musées, des galeries et des biennales d’art contemporain, l’un et l’autre recourent ici à des choix de véritables cinéastes, mais nourris de leur sensibilité et de leur savoir-faire de plasticiens, photographes, vidéastes et créateurs d’installation.

Ils ne racontent pas la même chose, évidemment, mais l’œuvre de chacun résonne avec celle de l’autre en ce que la relation aux présences matérielles, à commences par celle des corps humains, aux lumières, à la problématique distinction entre réalité et imaginaire enrichit sans cesse leurs films.

Et chaque fois, autour du personnage central d’un homme jeune aux activités multiples, et, là-bas comme ici, de la découverte d’un cadavre, c’est comme un cosmos tout entier qui se compose grâce à leur proposition.

«Le Barrage» d’Ali Cherri

capture_decran_2023-02-25_a_18.59.03Maher (Maher El Khair), héros habité d’un projet immense et mystérieux. | Sophie Dullac Distribution

La splendeur graphique du film s’impose d’emblée, dans ce désert horizontal et torride où surgit une montagne aux formes impressionnantes de verticalité.

Orthogonale est aussi l’organisation des briques d’argile que façonnent et feront cuire les ouvriers, près de cette immense étendue d’eau, dont on ne sait d’abord si c’est la mer ou un fleuve.

C’est le Nil, au sortir d’un gigantesque barrage, au Soudan –Soudan où se produit alors une insurrection populaire qui va mener au renversement du dictateur El-Bechir en 2019.

Les ouvriers de la briquèterie ne regardent pas les images des manifestations. Ils travaillent et se soucient d’être payés. Parmi eux, Maher a en tête un autre objectif, pour lequel il est prêt à affronter tous les obstacles.

Chaque nuit, il se consacre à une tâche aux confins du projet artistique et de l’entreprise mystique, où s’invente la possibilité d’autres présences, humaines et non humaines, actuelles ou passées. Imaginaires ou réelles? La distinction perd en pertinence, tant sont puissantes les énergies intérieures qui animent du même élan le film et son personnage.

Par des moyens qui paraissent très simples, l’artiste Ali Cherri mobilise pour bâtir son Barrage les ressources les plus actives du cinéma afin de compléter une trilogie dont les deux premiers éléments, The Disquiet et The Digger, relevaient de l’art vidéo.

capture_decran_2023-02-25_a_19.05.26Un homme seul, à l’assaut de la matière, et de la divinité. | Sophie Dulac Distribution

Il se porte ainsi à la hauteur de forces immenses, qui vibrent sur leurs longueurs d’onde particulières: forces physiques (le fleuve, le désert, la montagne, le soleil, l’orage), sociales (le soulèvement populaire), spirituelles (l’héritage multimillénaire de la région habitée de grandes références religieuses comme de la trace toujours vive de l’ère des pharaons), mentales (l’obsession de Maher) et corporelles (la marque qui grandit dans son dos).

Entre documentaire et conte mythologique, et grâce à une magnificence visuelle qui sans cesse se réinvente, Ali Cherri compose un récit simultanément inscrit dans le monde contemporain (celui des barrages et des révoltes contre les dictateurs), une histoire longue (celle des habitants du désert nord-soudanais et de leurs traditions), et un monde à la fois «magique» et très concret, de pierre et de boue, de lumière et d’eau.

Ainsi son premier long-métrage devient à la fois œuvre hypnotique et chant de liberté.

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Le Barrage d’Ali Cherri avec Maher El Khair

Séances

Durée: 1h21 Sortie le 1er mars 2023

«Goutte d’or» de Clément Cogitore

1_5618589.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxxRamsès (Karim Leklou), au cœur de son quartier, dont il croit maîtriser les codes et tirer les ficelles. | Diaphana Distribution

Tout de suite, c’est ceci, et cela. Ceci: la chronique des survies individuelles et collectives dans le quartier le plus pauvre de Paris, les petits trafics, les petites arnaques, les petites solidarités, la débrouille individuelle, les attaches communautaires et leurs limites.

Au raz du bitume et dans les appartements en mauvais état circulent les flics, les caïds, les mamas, les grands frères, toute cette géographie de pouvoirs fragmentés. Et tous les autres qui se débrouillent avec tout ça, plutôt mal que bien, mais se débrouillent.

Cela: une perception plus ample et plus mystérieuse, dont la pratique de celui qu’on identifie bientôt comme le personnage central, Ramsès, voyant et guérisseur de son état, suggère la nature.

Soit la possibilité d’un rapport à la réalité comme organisée par des forces, des tensions, des conflits invisibles au commun des mortels, et qu’il faut résoudre d’une manière ou d’une autre pour atténuer le malheur de vivre. (…)

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L’horizon (trop) mesuré de «The Fabelmans»

Lorsque l’enfant (Mateo Zoryon Francis-DeFord) découvre le prodige de la projection, à même son corps.

Hymne d’amour au cinéma et autobiographie sous le signe d’une famille qui se désunit, le nouveau film de Steven Spielberg construit un récit émouvant, mais se protège de toute zone d’ombre.

Depuis ses premières apparitions sur des grands écrans, il se répand comme une traînée de poudre que le nouveau film de Steven Spielberg serait un chef-d’œuvre. C’est tout à fait exagéré.

Récit autobiographique racontant son enfance et son adolescence sous l’influence de la double relation décisive pour le jeune Steven (Sammy dans le film) à sa famille et au cinéma, The Fabelmans est… un excellent scénario.

Mais c’est aussi, malgré quelques coups d’éclat, un film sagement illustratif dudit scénario, parfois même étrangement appliqué de la part d’un virtuose du spectacle cinématographique comme l’auteur de E.T..

L’exception Michelle Williams

Il faut ici sans tarder faire une exception à ces réserves. Elle concerne Michelle Williams, qui interprète la mère du héros.

Tandis que tous les autres acteurs déroulent (avec talent, là n’est pas la question) l’illustration de ce qu’est supposé être son personnage, elle insuffle à Mitzi une étrangeté, un trouble, une profondeur instable et dynamique d’une impressionnante puissance –qui finit par souligner par contraste le caractère littéral et calibré des autres présences à l’écran.

Femme, artiste, mère, habitée de pulsions obscures comme de désirs contradictoires et de projets incompatibles avec ceux de ses proches, elle est ce qu’aurait pu être le film lui-même.

Davantage que le personnage principal, Sam Fabelman, double explicite du réalisateur portraituré assez platement, Mitzi incarne en effet la tension entre l’élan lyrique que Spielberg tient à insuffler à son ode au cinéma et le dosage méticuleux dans ce qu’il choisit de raconter de sa famille, et de son propre parcours.

Mitzi (Michelle Williams), la mère de famille habitée d’élans contraires et fascinée par les tornades. | Universal

Entre papa, brave époux par ailleurs brillant ingénieur électronicien et cette maman qui a renoncé à une carrière de pianiste pour élever son fils et ses deux filles, Sammy découvre donc tout petit la magie du cinéma, matérialisée par le spectaculaire accident de train de Sous le plus grand chapiteau du monde, le film de Cecil B. DeMille de 1952, et magnifiée par la projection dans un immense cinéma archicomble.

De la côte est à la Californie en passant par l’Arizona au gré de l’ascension professionnelle du père, les membres de la famille Fabelman traverseront de multiples épisodes, épreuves, deuil, rupture, déménagements, dans l’Amérique conquérante de l’après-guerre, où sévit aussi un solide antisémitisme auquel le jeune Sammy aura affaire lors de son entrée au lycée.

Une apparition messianique

Au sein de ces tribulations familiales, le rapport au cinéma, passé la scène initiatique de l’accident ferroviaire, l’usage de la caméra et la réalisation de films, joue un rôle central.

Une scène pivot, aux allures d’apparition messianique, inscrit la référence peut-être la plus significative piochée par The Fabelmans dans l’histoire du cinéma, à savoir Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman.

Cette scène voit l’irruption d’un vieil oncle un peu fêlé qui annonce à l’adolescent à la fois la place qu’aura dans sa vie son rapport à l’art, et la contradiction insoluble que cela représentera avec son appartenance au cadre familial.

L’oncle Boris (Judd Hirsch), surgi des limbes du passé, de la Mitteleuropa et du monde des saltimbanques, prédit au jeune Sam (Gabriel Labelle) un avenir déchiré sous l’emprise de la passion artistique. | Universal

Soit, en effet, le fil conducteur le plus solide à travers l’œuvre entière de Steven Spielberg, même s’il ne la résume pas entièrement. Le motif de la prééminence du modèle familial court tout au long de la carrière du cinéaste, cadre sentimental infranchissable, horizon indépassable selon lui de l’inscription dans le monde des humains. (…)

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«Le Marchand de sable», funambule de l’urgence

Djo (Moussa Mansaly), au cœur de conflits compliqués, où se joue la vie de beaucoup de gens.

Le premier film de Steve Achiepo accompagne la course haletante d’un «homme de bonne volonté» pris dans un entrelacs de contraintes extrêmes, au risque de se perdre.

C’est arrivé. Ici. Il n’y a pas longtemps. Cela arrive aujourd’hui et arrivera demain. On en parle, beaucoup (et à juste titre) quand c’est en Europe, en Ukraine; encore pas mal quand des intérêts français sont menacés, et puis plus du tout. Air connu.

Il y a eu la guerre, là-bas, en Côte d’ivoire –et aussi en Centrafrique, au Mali, au Burkina, en Guinée, pour ne parler que de cette zone-là. C’est loin, aussi pour ce citoyen français, Djo.

Mais s’il est né en région parisienne, où il a grandi, où il travaille, Djo ne peut pas ignorer que sa famille est originaire de Côte d’Ivoire. Et la voilà qui arrive, la famille, pour une fête familiale; mais après, repartir, quand le pays est à feu et à sang?

Et puis d’autres, des voisins de là-bas qu’on connaît, puis d’autres, qu’on ne connaît pas. Des femmes, des hommes, des enfants, par dizaines, par centaines.

L’existence de Djo n’était pas facile, avec sa fille dont il essaie de bien s’occuper malgré la vie précaire, les relations tendues avec la mère de la gamine, les malentendus avec sa propre mère. Après, quand ça s’embrase à Abidjan, tout devient beaucoup, beaucoup plus compliqué.

Des réponses? Quelles réponses?

Il y aura des réponses, pas sûr que ce soit de bonnes réponses, mais qui avait une meilleure idée? Il y aura des bricolages, un peu limites mais qui se défendent, et puis qui se figent et se défendent moins bien, ou pas du tout.

Sylvia (Zélie Biyen), et sa maman, travailleuse sociale (Ophélie Bau), deux des multiples présences qui polarisent la vie de Djo. | The Jokers Films

Djo qui se démène, et autour de lui, ce tourbillon de vrais amis, demi-amis, faux amis, proches pas si proches, ceux et celles aux motivations diverses, aux manières de voir le monde différentes, sinon incompatibles. Aux contraintes et aux priorités variées.

Ainsi, autour de ce très beau personnage central qu’incarne Moussa Mansaly, le premier film réalisé par Steve Achiepo invente une manière dynamique de connecter de nombreux registres et de nombreux sujets.

Une dynamique sans répit

Autant que le travail de chauffeur-livreur où s’épuise Djo, c’est la mise en scène qui active ces circulations incessantes entre plusieurs situations de natures différentes, entre plusieurs modes de comportements, plusieurs systèmes de références, plusieurs tonalités de cinéma, de la chronique sociale au polar, et du drame familial à la géopolitique.

Différents liens amicaux, familiaux, d’intérêts, agissent et interfèrent. La manière dont le film les mobilise autour de Djo déjoue tous les simplismes, aussi bien ceux des clichés de cinéma que les explications réductrices de situations complexes et tragiques.

Félicité (Aïssa Maïga), forcée de devoir trouver sans cesse des solutions d’urgence. | The Jokers Films

Ainsi l’enjeu central du récit, celui des marchands de sommeil et des conditions catastrophiques du mal-logement, dont les migrants sont les plus fréquentes victimes, mais pas les seules, prend un relief bien plus riche de sens qu’une simple dénonciation ou un thriller enfermé dans les règles de son genre.

Il y a des mécanismes, humains, institutionnels, mais pas d’engrenage fatal. Il y a des choix, des aveuglements, des arrangements. Il y a aussi une inégalité de situations, d’autres systèmes de valeurs, qui n’annulent ni le droit ni la morale, mais s’y greffent, et incitent à les interroger, sans pour autant les renier. (…)

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«Tant que le soleil frappe», «Le Retour des hirondelles», «La Grande Magie», éclats du vivant

Au plus noir des difficultés de l’existence, le rire des deux paysans chinois éclaire la singularité de leur relation dans Le Retour des hirondelles.

Aussi différents soient-ils, les films de Philippe Petit, de Li Ruijun et de Noémie Lvovsky trouvent en eux-mêmes des ressources en prise avec de multiples formes d’énergie vitale.

Avec les congés scolaires en ligne de mire, ce sont pas moins de dix-sept nouveautés (et une flopée de reprises) qui arrivent sur les écrans ce mercredi 8 février. Parmi les nouveaux films, on dénombre au moins trois propositions singulières et qui méritent une attention dont on peut craindre qu’elles ne bénéficient pas, au milieu d’une pléthore de longs-métrages qui engendre plus de confusion que de désir.

Trois «petites musiques», absolument différentes les unes des autres, auxquelles il y a lieu de prêter l’oreille au sein de la cacophonie ambiante pour y découvrir à chaque fois un plaisir inattendu. Français ou chinois, ces films n’ont pas grand-chose en commun, et y chercher des ressemblances serait un exercice forçant le sens du hasard de leur date de distribution commune.

Il n’empêche: chacun à leur façon, ils témoignent des multiples manières dont le cinéma peut être travaillé de l’intérieur, pour le meilleur, par ses relations au vivant, tout le vivant –humain et non-humain. Et en tirer de multiples avantages.

«Tant que le soleil frappe», de Philippe Petit

La belle évidence qui s’impose d’emblée dans le premier long-métrage de fiction de Philippe Petit ne cessera de se révéler féconde tout au long du film. Mettre aussi explicitement un espace public –un terrain vague pourri en plein Marseille que les riverains veulent transformer en jardin– au cœur d’une mise en scène et d’un récit –mais surtout d’une mise en scène– est une très belle idée de cinéma, riche de rapports à l’espace et au temps, de conflits et de questions.

Ce jardin n’est pas le sujet du film, qui raconte l’histoire de Max, paysagiste accroché à ce projet et qui va rencontrer bien d’autres péripéties, émotionnelles, affectives, professionnelles et politiques. Mais l’idée de départ est toujours là, elle hante le film comme elle obsède son personnage principal. Et c’est, de façon tellement plus créative, quelque chose qui, comme un souffle, traverse la succession des séquences, tandis que s’organise la mise en place des rencontres, des défis, des stratégies, des trahisons.

 

Avec les édiles locaux, avec un architecte en vue, avec ses collègues du service des jardins de la ville, avec sa femme et sa fille aussi, avec les habitants du quartier de la porte d’Aix comme avec le footballeur vedette Djibril Cissé dans son propre rôle, ce sont des rapports toujours en mouvement qui ne cessent de s’activer, et qui donnent sa dynamique au film.

Jouant à la fois des codes du film de genre (film noir et western) et d’une étrangeté proche d’un fantastique teinté d’onirisme, Tant que le soleil frappe respire. Il le doit en grande partie à cette présence si particulière, et qui ne cesse de faire résonner les plans où il apparaît, de Swann Arlaud, depuis sa découverte dans Ni le ciel ni la terre (2015), sa reconnaissance dans Petit Paysan (2017) et récemment l’extraordinaire accomplissement qu’était son rôle dans Vous ne désirez que moi (2022).

À eux seuls, ces trois titres disent la diversité non seulement des personnages mais des approches, des rapports au monde qui habitent ce comédien étonnant, chez qui vibre une lumière enfantine, mais où se perçoivent à la fois une tension physique et une profondeur réflexive, un charme et une inquiétude qui peuvent à leur tour devenir inquiétants.

Ce que fait l’acteur dans ce film est décisif pour garder constamment ouvertes les possibilités, les échappées, au sein d’un scénario qui mobilisent tout en même temps des codes dramatiques connus, volontairement prévisibles.

 

La femme de Max (Sarah Adler) pourra-t-elle convaincre celui-ci (Swann Arlaud) des risques que son projet fait courir à sa famille comme à sa carrière? Et le veut-elle vraiment? | Pyramide Distribution

Cette dynamique dialogue de manière très suggestive avec celle, rare au cinéma, des possibilités narratives et imaginatives d’espaces aménagés, en l’occurrence les jardins imaginés par Max, pour le quartier déshérité comme pour la villa de luxe.

La plus belle réussite du film tient peut-être à la façon dont, sans y insister, il rend perceptible ce qui se propose, au présent et au futur, dans une organisation des parcelles, le choix des végétaux, la pensée des jeux de lumière et d’ombre, de couleurs et de rythmes. En filigrane, une belle suggestion du cinéma comme art du vivant.

Tant que le soleil frappe

de Philippe Petit

avec Swann Arlaud, Sarah Adler, Grégoire Oestermann

Séances

Durée: 1h25

Sortie le 8 février 2023

«Le Retour des hirondelles», de Li Ruijun

Il est d’abord plutôt mystérieux, le processus qui suscite intérêt, empathie, curiosité, envers les êtres et les situations qui apparaissent sur l’écran. De ce paysan chinois à la vie misérable, malmené et méprisé par ses proches, de cette femme victime de handicaps et de violences, de la manière dont leurs familles leur imposent un mariage dicté par l’avidité égoïste, puis de l’existence quotidienne de ce couple, rien a priori ne concerne un spectateur d’ici et maintenant.

 

Il sera d’autant plus beau et émouvant, le parcours qui inscrit du même mouvement obstiné ce récit dans l’universel des contes fondateurs et dans le réalisme matériel des travaux et des jours d’un homme et d’une femme, qui deviennent pas à pas plus familiers, plus proches, plus réels.

Le Retour des hirondelles est un drame aux multiples péripéties, avec moments lyriques, coups du sort, éclats de violence et instants de tendresse. Mais si son déroulement est loin d’être uniforme ou minimaliste, c’est pourtant bien sa manière d’accompagner des gestes, des durées, des textures, qui le rend si beau et touchant.

Le sixième film de Li Ruijun est d’abord et surtout une expérience qui se nourrit des sensations, du sentiment de la présence de la terre et du vent, du chaud et du froid, des temporalités du jour et de la nuit, du passage des saisons… Ainsi, l’histoire de la relation particulière qui se développe entre les deux déshérités unis par des forces qui les dominent mais ne peuvent les écraser, et de leurs multiples combats menés avec leurs armes à eux, devient cette épopée modeste et matérialiste, portée par un souffle d’une ampleur inattendue.

Le film se passe dans la Chine actuelle, pays désormais perçu, par lui-même et par le monde, comme une nation hyper-industrielle, définie par ses titanesques mutations urbaines et technologiques. La manière dont est ici rappelé, à mi-voix, que quelque 600 millions d’êtres humains peuplent toujours ses campagnes, souvent avec des modes de vie archaïques, relativise ce que le film pourrait avoir d’intemporel ou d’exotique.

Témoins de cette actualité, parmi les multiples obstacles qui se dressent devant le «cadet Ma» et sa femme Guiying, les aménagements du territoire décidés par la bureaucratie et la spéculation foncière ne sont pas moins menaçants que les intempéries ou les traditions inégalitaires. (…)

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« Aftersun », tendres et vifs éclats de mémoire

Sophie (Frankie Corio) et son père (Paul Mescal), un instant de grâce.

Le premier film de Charlotte Wells invoque avec émotion et dynamique de très simples souvenirs de vacances hantés d’une question trouble, et affirme d’emblée la présence irréfutable d’une cinéaste.

Des fragments d’image, un cadre qui tremble et se décale, des miettes de moments intimes attrapées comme par inadvertance… On devine un homme jeune dans une chambre d’hôtel, une fillette d’une dizaine d’années qui dit au revoir à l’aéroport.

Quelque chose a commencé, un mouvement intérieur qui n’est ni un récit, ni la rencontre avec des «personnages». Plutôt une matière, temporelle, lumineuse et émotionnelle. Un flux aux éléments d’abord épars, qui vont ensuite s’assembler de façon plus lisible, sans jamais se figer, sans jamais faire bloc.

 

Il arrive qu’on parle d’un film «palpitant», ce qui signifie d’ordinaire que ses rebondissements sont de nature à faire palpiter le cœur de qui le regarde. C’est vrai d’Aftersun, mais le premier film de la jeune réalisatrice écossaise est d’abord lui-même palpitant, comme un animal vivant, qui respire vite, dont le corps est chaud et habité de mouvements intérieurs.

La matière des premières images évoque des vidéos amateur, plutôt celles d’un caméscope des années 1990 qu’un smartphone, on ne sait pas d’emblée quand se passe ce qu’on voit, ni si toutes les images appartiennent à la même époque.

Des éclats de lumière dans une boîte de nuit montrent une femme jeune qui danse, à d’autres moments un homme jeune, celui du début, lui aussi en train de danser. Est-ce le même lieu, la même époque?

Tandis que Sophie dit au revoir, le «bougé» des souvenirs –ou d’émotions instables, encore à explorer. | Condor Distribution

Le revoilà, cet homme jeune, il est avec la gamine de 11 ans, Sophie, il a le bras dans le plâtre. Ils sont dans un bus, en vacances, mais où? Une fausse piste vers l’Espagne («Torremolinos!») déstabilise un peu, l’hôtel est sur une plage turque, lieu touristique pour vacanciers sans beaucoup de moyens, destination apparemment uniquement fréquentée par des Britanniques.

Entre Calum, le jeune père, qui hors congés avec sa fille végète du côté de Londres depuis sa séparation d’avec la mère de Sophie, et elle qui grandit à Édimbourg, se compose scène par scène, instant par instant, un étonnant assemblage de relations, de regards, d’élans.

La caméra vidéo participe de ces relations, qui sont aussi bien les bribes de souvenirs de ces vacances, tels qu’ils reviennent à la jeune femme qui danse dans le noir –Sophie, 15 ans plus tard.

Un film comme une danse

C’est banal et c’est très beau, et la force sans arrogance du film est dans la fusion quasi miraculeuse de cette proximité ordinaire et de cette grâce, qui ne cesse de se réinventer. C’est joyeux, délicat, drôle, un peu absurde, comme une danse où le corps même du film s’abandonnerait aux rythmes, aux invitations.

Un fil plus sombre court sous ces instantanés souriants, les éclats stroboscopiques de la boîte de nuit éblouissent au sein d’une ombre où sont tapis des tristesses, des regrets, des blocages. Sans doute, d’une manière ou d’une autre, un deuil.

Avec une infinie délicatesse, Charlotte Wells laisse affleurer ces récifs du temps et des relations inapaisées, dans le flux des jours de vacances, entre excursion en bateau et drague adolescente autour de la table de billard, disputes futiles, jeu près de la piscine et karaoké.

De manière diffractée et qui pourtant trouve pas à pas son architecture et sa logique, Aftersun raconte ce moment privilégié mais pas simple entre Calum et Sophie, et la trace qu’il laissera chez celle-ci. (…)

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«Ashkal» embrase les lendemains qui déchantent

L’irreprésentable et incandescent portrait d’une révolution abandonnée.

Entre polar et chronique poétique, conte fantasmagorique et constat des dérives et reniements après le soulèvement démocratique tunisien, le film de Youssef Chebbi ne cesse de se réinventer.

D’emblée, deux forces sont mises en concurrence par le film. L’une, très reconnaissable, vient du polar «de société», avec à la fois un tandem de flics –un vieux renard et une jeune femme– et les motifs de la corruption comme des conflits intimes et familiaux.

L’autre, insolite et impressionnante, est un «personnage» rarement filmé de manière aussi puissante: un quartier. Plus précisément un immense chantier, quartier de luxe prévu dans les faubourgs de Tunis sous la dictature de Ben Ali, abandonné à la révolution, et qui reprend peu à peu.

Les symboliques sociales et politiques liées à ces ensembles de blocs de béton verticaux, d’ébauches de luxueuses villas et d’artères promises aux voitures de luxe et hantées par les SDF, les chiens et les herbes folles, sont puissantes.

Pourtant, l’art de Youssef Chebbi tient d’abord à sa façon de porter attention aux matières, à la dureté des angles et aux contrastes des lumières découpées par une architecture aussi brutale que la société dont elle est le produit. Les nombreux plans dépourvus de présence humaine visible, et pourtant habités –par qui? par quoi?– offrent à la mise en scène une respiration plus ample et plus profonde.

Celle-ci convoque silencieusement une autre question, remarquablement suggérée: qui observe? De qui ou quoi la caméra est-elle l’œil? (…)

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«Retour à Séoul», l’embardée vitale

Au risque de l’épuisement ou de l’excès, Freddie (Park Ji-min) en quête d’une place où se tenir.

Le nouveau film de Davy Chou invente du même élan la place dans le monde de sa jeune héroïne et une façon à la fois explosive et délicate d’accompagner cette quête.

Elle fait irruption. Elle est comme une bombe. Dans ce restaurant de Corée du Sud, cette jeune femme, qui ne parle pas la langue et ne semble connaître qui que se soit, ne transgresse pas seulement ce qu’on suppose être des règles de comportement en Extrême-Orient, pas seulement la bienséance minimale n’importe où dans le monde. Elle contrevient énergiquement à la possibilité de prendre en affection celle qui s’annonce pourtant comme le personnage principal du film.

De rencontres express en drague démonstrative, de blagues appuyées en séduction décomplexée, d’interrogations sur le sens des situations en ajustements acrobatiques, en passant par une quête laborieuse auprès d’organismes officiels courtoisement accueillants mais ne pouvant ou ne voulant répondre à aucune de ses demandes, se construit l’itinéraire de Freddie dans Séoul.

Née en Corée du Sud, adoptée en France à l’âge d’un an, elle n’était jamais revenue dans son pays natal, où elle se trouve presque par inadvertance, ou du fait d’une impulsion subite, le vol pour sa destination initiale ayant été annulé. Elle entreprend dès lors de retrouver sa famille biologique, dont elle ignore tout. Entre quête à tout petits pas et embardées joyeuses ou dramatiques, entre lente construction intérieure et explosions de vitalité mais aussi de rage, se dessinent à la fois le cheminement de l’héroïne et celui du film lui-même.

Lui aussi s’est d’abord présenté sur un mode débraillé, excessif, perturbateur. Lui aussi circule entre des tonalités contrastées, en fait parfois trop et, par moments, se recroqueville dans la mélancolie.

Il faudra plus qu’un plan de la ville pour trouver son chemin, vers l’avenir à inventer tout autant que vers un passé à comprendre et à accepter. | Les Films du Losange

Comme pratiquement toujours lorsqu’un cinéaste invente une forme en affinité avec la trajectoire du récit, la mise en scène de Davy Chou trouve, scène après scène, les bonnes harmonies et les bonnes dissonances pour accompagner ce cheminement au long cours, qui se poursuit sur près de dix ans, en trois épisodes aux tonalités différentes. (…)

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«Babylon», ou de la difficulté de jouir du carnaval tout en le dénonçant

Quand la débutante Nelly (Margot Robbie) s’impose au centre de l’orgie pour conquérir le centre de l’écran.

Saturé de références à la légende de Hollywood, le film de Damien Chazelle pousse à fond les puissances du spectaculaire tout en soulignant le marécage de brutalité vulgaire, voire meurtrière, sur lequel s’est construite l’usine à rêves.

Si le nouveau film de Damien Chazelle, Babylon, s’ouvre sur une scène virtuose d’orgie en passe de devenir culte, celle-ci est précédée d’un prologue tout aussi significatif. Avant la débauche de sexe plus ou moins transgressif, de dépenses somptuaires délirantes, d’absorption de montagnes de cocaïne et de niagaras de champagne qui introduira deux des trois personnages principaux, Jack et Nelly, la séquence d’ouverture présente le premier d’entre eux, le serviteur mexicain Manuel, bientôt renommé Manny.

Manuel-Manny, c’est supposé être vous et moi, tout spectateur invité dans ce pandémonium du Hollywood de la fin des années 1920 et suivantes. D’entrée de jeu, Manuel croise le chemin d’un éléphant, lequel, pardon my french, lui chie dessus dans des proportions elles-mêmes éléphantesques. Et, pour que les choses soient claires, nous chie dessus, en un impressionnant geyser dirigé vers la caméra.

Au loin, se profile le manoir inspiré du Falcon Lair, le château kitsch construit par Rudolph Valentino en haut d’une colline de Bel-Air (Los Angeles), où va se déchaîner la party extrême dont Jack, star du muet à son apogée, est la figure la plus en vue, et que va prendre d’assaut l’aspirante actrice prête à tout Nelly. Comme indiqué sur un carton, l’action se passe en 1926.

L’année suivante, Le Chanteur de jazz va tout bouleverser avec le triomphe du cinéma sonore. De Sunset Boulevard à The Artist, ce bouleversement (parfois désormais comparé à celui engendré soixante-quinze ans plus tard par le numérique) a déjà inspiré bien des films.

Hollywood face et pile

Cette double ouverture, le sketch scato avec l’éléphant et le délire festif, synthétise le projet du cinquième film de Damien Chazelle. Il s’agit de raconter à la fois le rêve doré et spectaculaire qu’a incarné Hollywood, et qu’il continue d’incarner, et son revers de brutalité destructrice, d’immondes comportements où les excès en tout genre, mais d’abord et en fin de compte ceux du fric et du pouvoir, ont régné sans partage, se gavant de la débauche comme du puritanisme, de la naïveté (mot poli pour dire «la stupidité») de beaucoup, comme de la rouerie de certains

L’éléphant du début n’est pas là par hasard, il est aussi un clin d’œil –le film est si truffé de clins d’œil qu’il semble souvent affecté de tics– aux premiers mots de l’ouvrage qui l’inspire explicitement, Hollywood Babylone de Kenneth Anger.

Publié, d’abord en France pour cause de censure aux États-Unis, en 1959, le livre signé d’une des principales figures du cinéma expérimental américain dressait un catalogue des turpitudes sexuelles, financières, addictives, des morts violentes, des trahisons, des ragots et de manipulations qui furent le sillage de l’industrie du rêve construite en Californie.

Manny (Diego Calva) et Jack (Brad Pitt), le regard fixé sur l’horizon, où scintille la gloire dont jouit le second et à laquelle aspire le premier. | Paramount Pictures

L’ouvrage s’ouvrait lui aussi sur la présence d’éléphants. Il s’agissait en l’occurrence des gigantesques animaux en stuc fabriqués pour le tournage de la séquence «babylonienne» de la première superproduction de Hollywood, Intolérance, de David W. Griffith [1] .

On ne trouve ni Griffith ni grand monde côté réalisateurs dans le film de Damien Chazelle, lequel n’évoque guère ses collègues de jadis qu’à travers une caricature assez déplaisante du génial Erich von Stroheim, qui fut détruit par Irving Thalberg le patron de la Metro-Goldwyn-Mayer d’alors, ou une plus intéressante figure de réalisatrice, qui à cette époque ne peut plus guère évoquer que Dorothy Arzner, seule femme encore admise à ce poste par l’industrie –elles avaient été sensiblement plus nombreuses dans les décennies précédentes.

Babylon accorde en revanche, et c’est rare, quelques scènes à la violence des rapports de travail, en particulier à l’exploitation sans frein des figurants, de la frénésie de tournages rentabilisés à l’extrême, contrepoint de la frénésie partouzarde et somptuaire des bénéficiaires d’un système d’une brutalité sans limites. Mais ces aperçus, qui ne participent pas du récit, contribuent aussi à donner le sentiment que le scénariste-réalisateur a voulu trop en dire, esquissant des pistes qu’il ne suivra pas, indiquant des enjeux qui resteront sur la table.

Et de fait l’essentiel du film reste bien consacré aux vedettes et aspirants vedettes selon le schéma classique gloire et décadence, ainsi qu’à ceux qui les fabriquent, les producteurs, et à ceux qui gravitent autour, échotiers, gangsters et dealers.

Une surenchère permanente

L’ampleur et la complexité de la séquence de fête convoquent inévitablement le souvenir de la tout aussi ample et complexe séquence d’ouverture de La La Land, pour aussitôt rendre évidente la différence entre elles. Autant l’hommage à la comédie musicale de 2016 trouvait son rythme intérieur, une sorte de jubilation affectueuse qui ne cessait de se réinventer en gestes, en couleurs et en rythmes, autant le nouveau film remplace la grâce par la surenchère et les effets choc.

Ce n’est ni un hasard ni un malentendu: cette surenchère permanente est au cœur de ce que veut raconter le cinéaste. Il n’empêche que cet objectif, en pariant sur la possibilité d’être à la fois dans l’hommage et dans la dénonciation, dans l’exaltation du rêve «plus grand que la vie» (pour les spectateurs aussi bien que pour ceux qui faisaient les films), tout en montrant à quel prix cela s’est payé pour ces derniers, s’avère d’emblée bancal.

Au cœur de la fête endiablée, Nelly (Margot Robbie) prête à tout affronter et à tout subir pour devenir star. | Paramount Pictures

Là se situe l’écart entre les deux films. Le premier avait trouvé la belle alchimie qui évitait le happy end conventionnel et les illusions de l’«usine à rêves», tout en faisant vibrer des accents de tendresse et une attention aux personnages. Le second, pas très bien servi par des acteurs trop âgés pour leurs rôles –celles et ceux qu’ont voit étinceler et se brûler à mort dans Hollywood Babylone étaient pour la plupart finis avant 25 ans–, et dotés de dialogues souvent lourdement déclaratifs, ne retrouve jamais la formule élégante du premier. (…)

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«Natural Light», «L’Envol», «La Ligne», «L’Immensità»: corne d’abondance européenne

Juliette (Juliette Jouan) dans L’Envol de Pietro Marcello.

Hongroise, italienne, suisse ou française, de multiples propositions de fiction aux tonalités variées illuminent les grands écrans.

Si cette semaine, à nouveau absurdement pléthorique en nouveaux films, est d’abord celle de deux documentaires exceptionnels, De humani corporis fabriqua et Rewind and Play, on y trouve aussi un bon nombre de titres qui méritent de retenir l’attention.

Ainsi de quatre films européens, signés du Hongrois Dénes Nagy, de l’Italien tournant cette fois en France Pietro Marcello, de la Suisse Ursula Meier et de l’Italien Emanuele Crialese. Quatre récits de fiction où figurent côte à côte premier film, retour en forme de cinéastes attendus et découverte imprévue d’une liberté de ton chez qui n’y avait pas habitué.

Cette diversité féconde vaut pour les réalisateurs et réalisatrices, mais aussi pour les acteurs et actrices, avec également un alliage de valeurs sûres et de révélations du meilleur aloi. Elle vaut surtout pour l’éventail très ouvert des thèmes et des tonalités, en se situant dans des périodes différentes (les années 1920, les années 1940, les années 1970, aujourd’hui) chaque fois évoquées selon une approche particulière.

Chaque film existe par lui-même, bien entendu, mais cette profusion est aussi riche de sens, et de promesses.

«Natural Light»

Le chef de groupe Semetka (Ferenc Szabó) plongé malgré lui dans une guerre meurtrière et infâme. | Nour Film

Il y a un cadre historique: après l’occupation de l’Ukraine par la Wehrmacht en 1941, des régiments hongrois sont chargés par les Allemands d’y maintenir l’ordre face à la Résistance. Il y a un cadre matériel: des chemins boueux, le froid glacial, du matériel médiocre, des villages misérables. Et il y a un regard, celui d’un sous-officier malgré lui, méprisé de ses supérieurs et essayant de ne pas se laisser broyer par une situation qui ne fait place que pour les victimes et les salauds.

Pour son premier film de fiction, le jeune réalisateur Dénes Nagy invente plan après plan des manières de rendre présentes dans une singularité vibrante des situations vues cent fois au cinéma, renvoyant à des enjeux que la littérature, les ouvrages historiques et la philosophie ont décrits et interrogés si souvent –dans ce contexte spécifique, celui de la Deuxième Guerre mondiale, et bien d’autres.

C’est la très belle découverte de cette succession de séquences, souvent à partir de prémisses dramatiques très repérables, et qui chaque fois trouvent la part de singularité de la situation évoquée, grâce à sa considération pour les humains, y compris les plus brutaux, les plus horribles, mais aussi pour les objets, pour les bêtes, pour les arbres et la terre elle-même.

Natural Light raconte une histoire, celle du chef de groupe Semetka et des événements atroces ou triviaux auxquels il est mêlé, et de sa possibilité (ou pas) d’y trouver une place d’être humain. Mais tout autant que le déroulement des événements, et des conflits intérieurs qu’ils suscitent chez le personnage, la puissance impressionnante du film tient à la manière de filmer des gestes, des visages, des peaux, des matières.

Pas à pas, le film devient ainsi le déploiement d’une tragédie à la fois collective –y compris avec les échos qu’il se trouve avoir avec l’actualité d’une Ukraine à nouveau sauvagement meurtrie– et individuelle, et la promesse d’une qualité de mise en scène qui pourra trouver, y compris dans de tout autres contextes ou d’autres registres, de multiples possibilités de se déployer.

Natural Light se révèle ainsi à la fois accomplissement sombre et puissant, et lumineuse perspective.

Natural Light

de Dénes Nagy, avec Ferenc Szabó, László Bajkó, Tamás Garbacz

Séances

Durée: 1h43

Sortie le 11 janvier 2023

L’Envol

Moment de joie chez les habitants de la ferme d’Adeline (Noémie Lvovsky, au centre) qui abrite les exclus, dont Raphaël (Raphaël Thiery) et sa fille Juliette. | Le Pacte

On retrouve le cinéaste de La Bocca del Lupo et de Martin Eden où on ne l’attendait pas, dans la campagne normande de l’après Première Guerre mondiale. On le retrouve pourtant fidèle à lui-même, par cette façon singulière d’associer des images d’archives à la fiction, par l’attention aux «vies minuscules» dont il sait conter les dimensions épiques, par la capacité à instiller le fantastique dans le réalisme.

Revenu du front en mauvais état, l’ouvrier Raphaël retrouve sa fille Juliette encore bébé, hébergée dans une ferme tenue par celle que les villageois considèrent comme une sorcière. L’envol, ce sera celui de Juliette aux divers moments de l’enfance, de l’adolescence et du début de l’âge adulte. (…)

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