Jean-Paul Belmondo, deux fois trois décennies pour construire le Bébel national

Jean-Paul Belmondo, à jamais inoubliable dans Pierrot le Fou.

Vedette incontestée du cinéma français, l’acteur, révélé par Godard et célébré pour ses multiples rôles de justicier acrobate, aura accompli un étonnant parcours, à la fois plein d’éclats, de charme et de faux-semblants.

À l’heure où ce texte sera mis en ligne, nul n’ignorera plus que Jean-Paul Belmondo est décédé, le 6 septembre, à l’âge de 88 ans, ni qu’il convient de saluer en lui un monument national. Dont acte.

Mais de quoi est fait au juste ce monument? Figure en vue d’une génération brillante de jeunes acteurs de théâtre frais émoulus du conservatoire (Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Pierre Vernier…), Belmondo aura quitté la scène pour l’écran à la fin des années 1950 et mis très longtemps à retrouver les planches.

Lorsqu’il le fera, à la fin des années 1980, sa carrière triomphale est en déclin. Un déclin qui est aussi celui d’une époque, et pas seulement une époque du cinéma français dont il aura été la vedette la plus bankable durant trois décennies.

La principale nouvelle à l’heure de sa disparition est peut-être que, soixante ans après, l’organe officiel de Hollywood annonce la disparition de Bébel comme étant celle de l’acteur de À bout de souffle.

Le titre du périodique Variety annonçant le décès de l’acteur. | Capture d’écran via Variety

Pour le monde entier, hors la France, c’est Michel Poiccard, et le Ferdinand de Pierrot le Fou, qui restent associés à la figure de Jean-Paul Belmondo: celle d’un jeune homme rebelle, en phase avec l’énergie moderne qui a irradié le cinéma à l’enseigne de la Nouvelle Vague.

Il y a là un intrigant décalage avec ce qu’incarne en France celui qui est devenu assez vite, et durablement, une valeur sûre du cinéma commercial français dans ce qu’il a pu avoir de plus répétitif, de plus convenu. Plus qu’un décalage, un symptôme.

La trace Nouvelle Vague, essentielle et minime

L’association, dans de nombreux esprits, de Belmondo et de la Nouvelle Vague est largement illusoire. Si son premier grand rôle est bien aux côtés d’un ancien critique des Cahiers du cinéma, Claude Chabrol pour À double tour (1959), et si sa participation inoubliable de liberté insolente à À bout de souffle (1960), film immédiatement identifié comme une œuvre majeure du nouveau cinéma, est assurément un moment-clé, c’est quand même sur une autre voie qu’il construira l’essentiel de sa carrière.

Le véritable début, la construction du Bébel national, se produit en 1962. À ce moment, il est déjà célèbre. Grâce à Godard, avec qui il tourne à nouveau la comédie musicale colorée et faussement joyeuse Une femme est une femme, il a croisé la route de deux autres figures majeures du cinéma français, Claude Sautet, autre débutant, pour Classe tous risques et Jean-Pierre Melville pour qui il a fait merveille en curé pétillant de vitalité dans Léon Morin, prêtre et en gangster manipulateur dans Le Doulos.

Deux greffes décisives

Mais ensuite, il y a Cartouche et Un singe en hiver, toujours en 1962. Chacun des deux opère, à sa manière, une greffe décisive.

Ce qui a changé? Les corps, les intonations, la gestuelle… Bogart fait davantage référence que le Prince de Hombourg, Belmondo prend le relai d’un héros très français du genre dit de cape et d’épée, genre encore florissant, mais avec un parfum au goût du jour. Avec une grande énergie et un incontestable sens du show, L’Homme de Rio (1964) en déploiera bientôt les ressources.

Aussitôt après Cartouche, il y aura Un singe en hiver, l’adoubement. Le vieux patron des écrans français, Jean Gabin, partage et transmet à son véritable successeur, pour le meilleur et pour le plus conventionnel, le plus macho, le plus réactionnaire aussi, le flambeau de la tête d’affiche.

Bébel et Delon

Toujours sous la direction d’Henri Verneuil, Gabin fera d’ailleurs exactement de même aussitôt après avec l’autre prétendant à sa couronne, Alain Delon, dans Mélodie en sous-sol (1963).

Le box-office enregistrera des succès en série pour l’un et l’autre au cours des années 1970 et 1980, et le marketing entretiendra savamment leur supposée rivalité, jusqu’à organiser deux fois des retrouvailles à l’écran, aussi nulles en 1970 (Borsalino) qu’en 1998 (Une chance sur deux). Mais ce sont en réalité deux profils très différents, deux persona presque antagonistes. (…)

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Le long des routes, le monde habité de «Nomadland»

Le troisième film de Chloé Zhao déploie un récit ouvert sur les façons d’habiter, en solitaire et ensemble, un monde abîmé mais où il serait possible de construire sa place.

Il arrive que ce qui entoure un film finisse par prendre trop d’importance par rapport au film lui-même –y compris quand cet environnement est légitime, et favorable.

Légitime, l’attention suscitée par la réalisatrice depuis que Nomadland a commencé à Venise, où il a obtenu un Lion d’or tout à fait mérité, l’extraordinaire moisson de récompenses qui a culminé avec les trois Oscars les plus prestigieux (film, mise en scène, actrice principale), l’est assurément.

Frances McDormand et Chloé Zhao sur le tournage de Nomadland, film né de la collaboration entre deux femmes. | Searchlight Pictures

Comme est légitime la visibilité soudain accordée au parcours de cette jeune réalisatrice chinoise partie vivre aux États-Unis en allant tourner ses deux premiers longs-métrages dans une réserve Sioux Lakota, les admirables Les chansons que mes frères m’ont apprises et The Rider, dûment repérés par les grands festivals et les cinéphiles sans sortir d’une certaine confidentialité.

Or c’est bien à cette réalisatrice que Disney avait confié, avant la gloire liée à Nomadland, la réalisation d’un blockbuster issu de l’univers Marvel, Les Éternels, dont la sortie est annoncée pour le 3 novembre, la propulsant à un tout autre niveau de visibilité.

À quoi s’est encore ajoutée la violente polémique déclenchée en Chine contre la jeune femme originaire de Pékin, accusée d’avoir médit sa patrie, escarmouche de l’affrontement sino-américain montée en épingle des deux côtés du Pacifique à la veille de la cérémonie des Oscars.

Tout cela, et le fait évident qu’une partie des honneurs dévolus à Chloé Zhao tiennent à une volonté d’affichage à propos d’une femme non blanche et, en particulier aux États-Unis où les Asiatiques subissent des formes brutales de racisme, d’une Chinoise, ne devrait en aucun cas masquer ou minimiser ce fait décisif: Nomadland était, dès sa première projection, et reste aujourd’hui d’abord et surtout un excellent film.

Né de la collaboration entre deux femmes, la réalisatrice et l’actrice principale, également productrice Frances McDormand, le film accompagne le parcours de Fern.

Forcée par un enchaînement de circonstances économiques et personnelles aussi destructeur que banal de quitter sa maison dans une petite ville de l’Amérique profonde, cette sexagénaire énergique découvre la vie nomade, jalonnée de boulots saisonniers, dans un van qui est à la fois son véhicule et son domicile.

D’autres manières de vivre

Elle découvre surtout le peuple de celles et ceux qui vivent ainsi dans les marges de l’Amérique, et y développent un vaste répertoire de pratiques et de relations qui déplacent, de manière paisiblement critiques, la quasi-totalité des rapports dominants calibrés par la société états-unienne –et pour une bonne part donnés comme modèle au monde entier.

Ces nomades du XXIe siècle, ni trash ni dépressifs malgré des conditions d’existence difficiles, déploient des réponses locales à l’échelle d’individus ou de petits groupes, aussi bien entre eux que face à ceux (familles installées, employeurs, autorités diverses) auxquels ils ont affaire.

Le parti pris de ne pas insister sur les violences et les horreurs qui inévitablement accompagnent aussi ces parcours en fait assurément une fable, mais surtout un geste de considération pour des femmes et des hommes si souvent enfermés dans des visions misérabilistes.

Avec Nomadland, on peut parler d’une sorte de diplomatie de la représentation, qui ne comporte aucun happy end artificiel mais choisit de mettre en valeur les ressources de ses protagonistes plutôt que d’insister sur la critique du système, aussi légitime et nécessaire soit celle-ci par ailleurs.

C’est comme si Zhao et McDormand avaient préféré murmurer que d’autres manières d’exister sont possibles, sans recourir aux grandes orgues dénonciatrices, même s’il est évident que ce monde-là est un monde violent et injuste.

Un film hybride

La présence à l’écran d’une actrice connue parmi un grand nombre de protagonistes qui sont, eux, des gens qui vivent réellement les situations décrites –dispositif qu’on perçoit en voyant le film sans qu’il soit besoin que des informations périphériques viennent l’établir– participe activement de ce processus.

Cette présence partagée incarne la nature hybride de Nomadland, récit de fiction inséré dans une approche documentaire, qui s’appuie sur le livre Nomadland: Surviving America in the Twenty-First Century de la journaliste Jessica Bruder, décrivant la vie de personnes, pour la plupart relativement âgées, privées de logement et jetées sur les routes par le krach de 2008.

Ainsi se reconfigure ce que la cinéaste met en œuvre depuis ses débuts: de multiples assemblages d’éléments réalistes inspirés de l’existence des gens apparaissant à l’écran et d’éléments narratifs composés, d’une manière à la fois dynamique et respectueuse. (…)

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Cannes 2019, Ep.8: «Once Upon a Time… in Hollywood», il était plusieurs fois le cinéma du cinéma

Rick (Leonardo DiCaprio) et Cliff (Brad Pitt), cowboys à la ville comme à l’écran.

Très –trop?– attendu, le film de Quentin Tarantino joue avec les références du cinéma de genre, la légende de Hollywood et la mémoire d’un fait divers tragique.

Once Upon a Time… in Hollywood était de très loin le film le plus attendu du festival, celui dont la présence ou non en sélection a fait couler le plus d’encre, surtout virtuelle, occultant l’attention aux autres films à la sélection incertaine –ce qui n’est nullement à reprocher au film ni à son auteur, plutôt au fonctionnement des médias.

Cette attente surdimensionnée aggrave, et explique en partie, la déception suscitée par le film. Celle-ci tient à l’intérêt limité de qu’il raconte, mais aussi à de manifestes approximations dans le scénario et le montage.

En regardant Once Upon a Time… in Hollywood, l’idée s’impose qu’il devrait durer une bonne heure de plus ou une petite heure de moins que ses 2h40 –ou, pour le dire autrement, qu’il a été apporté à Cannes sans être vraiment terminé.

Un monde où la réalité n’existe pas

L’histoire principale porte sur l’amitié entre Rick Dalton, star sur le retour de feuilletons télévisés, joué par Leonardo DiCaprio, et son ami et homme à tout faire Cliff, interprété par Brad Pitt.

S’y mêlent de manière peu lisible les tribulations de «Riff» avec un groupe de marginaux et la présence dans le voisinage de la maison de Rick du couple Roman Polanski et Sharon Tate, alors que le récit est situé en 1969, à proximité de la date du massacre perpétré par la secte de Charles Manson, dont l’actrice sera une des victimes.

Il y aura bien, sous leurs vrais noms, la plupart des protagonistes de ce fait divers sanglant, mais ce qu’ils feront dans le film ne correspond pas à la réalité. L’idée, croit-on comprendre, est qu’en fait, dans ce monde qu’on appelle Hollywood, la réalité n’existe pas.

Dans ce monde n’existe qu’une succession plus ou moins cohérente d’actes plus ou moins codés par les lois du spectacle. Ce n’est pas Sharon Tate mais une actrice qui joue Sharon Tate, les armes de fantaisie d’un film de fiction ressurgissent dans ce qui se donne pour la vraie vie et n’est qu’une autre fiction ou un autre niveau de la fiction.

L’actrice qui joue Sharon Tate (Margot Robbie) allant voir la vraie Sharon Tate dans son dernier film, Matt Helm règle son comte (1968).

Un problème d’échelle

Dans Inglourious Basterds, Tarantino inventait une fin alternative à la Seconde Guerre mondiale. Ici, il fabrique un déroulement imaginaire du crime de la famille Manson, tout en jouant sur les codes du buddy movie avec ses deux héros, en convoquant d’autres figures connues, à commencer par Steve McQueen et Bruce Lee, dans des situations inventées et improbables. (…)

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«The Rider», une belle chevauchée au-delà d’un rêve brisé

À la fois documentaire et fiction, le film de Chloé Zhao accompagne un jeune homme de la communauté sioux dans un parcours où les drames quotidiens se dessinent sur un horizon mythique.

Il s’appelle Brady. Il est jeune et fort, mais il est mal en point. Le Rider, le cavalier, c’est lui.

Le film est son histoire. Mais le film est aussi l’histoire d’un rêve de toute une vie, anéanti, et de la possibilité de vivre quand même.

The Rider, deuxième long métrage de la très douée réalisatrice chinoise Chloé Zhao, qui vit dans une communauté sioux du Dakota où elle avait déjà réalisé le mémorable Les chansons que mes frères m’ont apprises, se déploie dans cet espace ouvert entre chronique d’un adolescent blessé et fable qui interpelle l’humanité toute entière.

Des chevaux et des hommes

Comme tous les jeunes hommes de sa communauté, Brady ne connaît qu’un moyen de s’en sortir: devenir une star du rodéo.

Il était très bon, en train de devenir reconnu, admiré par ses potes et par les filles. Il commençait à gagner de l’argent. Puis il est tombé, mal, très mal.

Il est possible de juger le rodéo stupide, violent et vulgaire –et de ce fait trouver qu’il n’est pas plus mal que le jeune Brady soit désormais interdit de se jeter dans une arène, cramponné à un cheval fou, sous les hurlements d’une foule ivre de bière et de fanfares nationalistes.

Une des qualités du film de Chloé Zhao est de n’avoir aucun jugement sur cette pratique. Juste d’observer que, chez ce garçon qu’on ne connaît pas, cela a compté, quand il en faisait –et aussi maintenant qu’il n’en fait plus.

Celui qui joue Brady, c’est Brady. Dans le film il s’appelle Brady Blackburn, dans la vie Brady Jandreau. Il joue, vraiment, un personnage. Pourtant l’histoire de ce personnage est la sienne, et sa blessure n’est pas un maquillage. Son père, sa sœur et ses copains sont interprétés par le père, la sœur et les copains de Brady Jandreau.

Toute la beauté et l’intelligence du cinéma de Chloé Zhao éclosent dans cet espace incertain, non pas «entre» ce qu’on appelle faute de mieux documentaire et fiction –mais «avec» eux. (…)

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