«Une bataille après l’autre», et en bon ordre

Willa (Chase Infinity), lycéenne qui découvre un autre monde, celui de ses parents.

L’adaptation par Paul Thomas Anderson du roman de Thomas Pynchon est une virtuose mise aux normes hollywoodiennes, qui obscurcit les réalités qu’elle fait mine d’évoquer.

L’accessoiriste a bien travaillé. L’espèce de robe de chambre informe à carreaux rougeâtres dans laquelle apparaît Leonardo DiCaprio durant l’essentiel de ses aventures mouvementées entrera sans doute au musée des panoplies de héros les plus singulières et les plus mémorables.

Héros? Bob Ferguson, qui fut seize ans plus tôt l’artificier d’un groupuscule terroriste d’extrême gauche et l’amant de sa cheffe charismatique, la volcanique Perfidia Beverly Hills, est désormais apparemment le contraire. Une gentille épave abusant des opiacés et de l’alcool, mais veillant de son mieux sur son ado de fille, Willa.

La jeune métisse a tous les talents et toutes les qualités, dont celles de son âge comme se rebeller par principe contre les consignes de ses parents, y compris les principes d’une clandestinité dont Bob conserve en partie les préceptes et les réflexes, au cas où…

Le cas va se présenter, sous l’apparence hyperstéroïdée et vraiment méchante du colonel de forces spéciales joué par Sean Penn, ce bien nommé Lockjaw qui eut naguère une relation charnelle fulgurante –en tout cas pour lui– avec Perfidia. Aujourd’hui, le colonel mobilise toute la puissance des forces de répression états-uniennes afin de retrouver celle qu’il croit être sa fille, Willa, pour des motifs qui ne font que rendre encore pire ce personnage odieux.

Avec d’autres noms pour les personnages, c’était la trame principale du roman du grand écrivain américain Thomas Pynchon, Vineland, paru en 1990. Le cinéaste Paul Thomas Anderson a lui aussi bien travaillé (comme d’habitude), au sens où il construit sur ce canevas une succession de séquences très spectaculaires, avec des personnages hauts en couleur et des scènes d’action mémorables.

Perfidia (Teyana Taylor), leader révolutionnaire survoltée et mère évanescente. | Warner Bros. France
Perfidia (Teyana Taylor), leader révolutionnaire survoltée et mère évanescente. | Warner Bros. France

On se souviendra en particulier de la présence, même fugace, de Perfidia (la musicienne et performeuse Teyana Taylor), ou de Benicio del Toro en Sensei Sergio, maître d’un dojo, buveur de bières et organisateur d’une filière de protection des sans-papiers.

Et si les deux principales figures masculines sont volontairement caricaturées sous formes de figurines de bande dessinée (Bob l’éponge mollassonne et le dure à cuire colonel Lockjaw), les personnages féminins, tous des femmes noires ou métisses, sont toujours filmés avec attention et finesse, dont la très belle interprétation de la jeune Willa par Chase Infinity.

On se souviendra de la poursuite sur une route rectiligne vallonnée comme une tôle ondulée géante, morceau de bravoure final au terme d’une traque fertile en cabrioles, dialogues incendiaires et explosions de violence de divers calibres. Et on aura apprécié le mélange de burlesque, d’action et dénonciation de diverses figures de l’alt-right made in USA.

Pourquoi le si méchant colonel Lockjaw (Sean Penn) tient-il à tout prix à retrouver celle qui est peut-être sa fille? | Warner Bros. France

Pourquoi le si méchant colonel Lockjaw (Sean Penn) tient-il à tout prix à retrouver celle qui est peut-être sa fille? | Warner Bros. France

L’Amérique sans les Américains

Pourtant, malgré le brio d’exécution, les gags où Leonardo DiCaprio pédale dans la semoule de son passé de clandestin et les paysages impressionnants, Une bataille après l’autre laisse un goût de déception, pour des raisons qui pourraient se formuler à partir du changement de titre, du roman au film.

Pas question d’exiger ici une fidélité de principe au livre, une adaptation est libre d’inventer ce qu’elle veut à partir d’un texte littéraire. Mais dans ce cas particulier, les transformations majeures apportées par le scénariste et réalisateur Paul Thomas Anderson entraînent des effets regrettables.

Chez Thomas Pynchon, dont le roman se passe dans les années 1980 saturées de flash-backs aux années 1960, Vineland était le nom d’un comté (imaginaire) où vivait une collectivité importante d’anciens membres de la génération rebelle des sixties, parmi lesquels le père et la fille étaient venus s’établir.

Que le livre ait porté le nom d’un territoire –et d’une communauté nombreuse et diversifiée– pointe par contraste vers ce qui manque dans Une bataille après l’autre. Le film se passe en Amérique, mais il n’y a pas d’Américains. Il y a deux groupes, un de guérilleros gauchistes plus ou moins folklo, plus ou moins rangés des révoltes, et un d’activistes fascistes, directement liés à l’armée et aux pouvoirs politiques et financiers. Plus une troupe informe de latinos, harcelés par ceux-ci, défendus par ceux-là.

Cette épure narrative, bien utile sur le plan de la dramatisation efficace, inscrit le film dans la série de pseudo-critiques des États-Unis actuels basés sur un affrontement simpliste, qui n’aide en rien à comprendre ce qui se joue aujourd’hui au pays de Donald Trump. Film sans peuple et sans territoire, le dixième long-métrage de Paul Thomas Anderson se prétend au présent, convoque une kyrielle de codes politiques et n’en fait rien.

Quand papa Bob (Leonardo DiCaprio), ex-révolutionnaire de choc, associe le fusil automatique à la robe de chambre. | Warner Bros. France

Quand papa Bob (Leonardo DiCaprio), ex-révolutionnaire de choc, associe le fusil automatique à la robe de chambre. | Warner Bros. France

Le titre Une bataille après l’autre programme lui aussi un alignement linéaire, qui est l’exact contraire de ce que faisait Thomas Pynchon, dont une grande part du génie littéraire tient à sa manière de complexifier les situations, de faire surgir sans cesse les reflets et les échos, de composer des narrations en multiples dimensions, notamment temporelles.

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«Put Your Soul on Your Hand and Walk», du miracle au crime, et après

Sur le fond d’écran du téléphone de Sepideh Farsi, la photographe gazaouie Fatma Hassona (en haut) et la réalisatrice iranienne en pleine conversation.

Au-delà de l’émotion suscitée par la mort de son héroïne palestinienne, tuée par l’armée israélienne en avril, la sortie du film de Sepideh Farsi permet la découverte d’une œuvre singulière et nécessaire.

L’assassinat de la jeune photographe palestinienne Fatma Hassona par l’armée israélienne, le 16 avril 2025, au lendemain de l’annonce de la sélection au Festival de Cannes du film qui lui est consacré, a suscité une légitime émotion. Les crimes innombrables et anonymes commis –avant et depuis– au cours de la guerre génocidaire actuelle dans la bande de Gaza y trouvent une personnification atroce et nécessaire.

Mais cette fonction inédite et sinistre du film ne doit pas le faire disparaître en tant que tel, pour tout ce qui s’y active de singulier. La jeune femme surnommée «Fatem», le parcours et les décisions de la cinéaste iranienne Sepideh Farsi, les choix de mise en scène, y compris sous le poids de circonstances écrasantes mais comme réponses de cinéma, font de Put Your Sould on Your Hand and Walk un film puissant et fragile, nécessaire.

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatma Hassona, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice en avril dernier, quand elle croyait pouvoir présenter ce film à Cannes en compagnie de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, autrice de films –fictions, documentaires, film d’animation (La Sirène, 2023)– le plus souvent consacrés à la situation dans son pays, Sepideh Farsi a aussi été présente dans d’autres lieux où la souffrance des humains se concentre, notamment les camps grecs où sont parqués des milliers de candidats à la migration.

C’est respecter et Sepideh Farsi et Fatma Hassouna que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de Fatma Hassona et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, la réalisatrice de Téhéran sans autorisation (2009) et de Demain, je traverse (2019) a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui a été présenté à Cannes par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de Fatma Hassona et de plusieurs membres de sa famille par l’armée israélienne, qui avait «ciblé» la jeune femme d’après le collectif de chercheurs indépendants Forensic Architecture– a provoqué une intense émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre.

Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatma Hassona que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime. Principalement composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe sur WhatsApp et Telegram, il est dominé par ce sourire que la photojournaliste palestinienne arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés.

Le sourire de Fatima «Fatem» Hassouna, acte de résistance. | New Story

Le sourire de Fatma «Fatem» Hassouna, acte de résistance. | New Story

Que ce qu’incarnait cette jeune femme continue d’exister

Devant ce sourire, on songe à une scène de Je suis toujours là de Walter Salles (2024) où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres. Mais Fatem ne se résume pas à une jeune femme qui sourit.

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis près de deux ans sur les quartiers habités, Fatma Hassona n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, où apparaissent plusieurs de ses images, elle est aussi une artiste et une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué au moins 220 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre, selon Reporters sans frontières. Un choix de ses photos, accompagnées notamment d’une partie de son dialogue avec Sepideh Farsi, vient d’être publié aux Éditions Textuel sous le titre Les Yeux de Gaza, après avoir été exposées dans de nombreuses galeries et au festival Visa pour l’image, la grande manifestation annuelle du photojournalisme, à Perpignan.

Une des photos de Fatima Hassouna qui figurent dans Put Your Soul on Your Hand and Walk. | Capture d'écran New Story via YouTube

Une des photos de Fatma Hassona qui figurent dans Put Your Soul on Your Hand and Walk. | Capture d’écran New Story

Fatma Hassona était aussi une jeune femme vivante, active, curieuse, qui s’occupait de sa famille, animait des ateliers pour les enfants dans une école voisine à moitié détruite, allait se marier quelques jours après la présentation du film. (…)

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«Oui», description d’une défaite

Jasmine (Efrat Dor) et Y (Ariel Bronz), couple d’artistes cherchant en vain à échapper à l’abjection qui les entoure, et dont ils deviennent complices.

En pleine guerre génocidaire dans la bande de Gaza, le nouveau film de Nadav Lapid déploie les excès d’une fresque grotesque pour mettre en lumière la trahison par son pays des valeurs morales qu’il a prétendu incarner.

Tous les cinémas de France qui projettent Oui à partir de mercredi 17 septembre reçoivent un message du réalisateur leur demandant de garder à un niveau très élevé le son des scènes du début du film. Ces scènes se passent durant une fête qui immerge d’emblée dans une hystérie débraillée, saturée de testostérone et d’exhibitionnisme tonitruant.

S’y distingue un grand olibrius qui concentre à la fois les outrances de l’ensemble des participants et paraît éprouver le malaise que n’inspire apparemment à personne d’autre la vulgarité ostentatoire et agressive des fêtards.

Amuseurs de la haute société israélienne, Y. et Jasmine en incarnation du sempiternel et répugnant «the show must go on». | Capture d'écran Les Films du Losange via YouTube

Amuseurs de la haute société israélienne, Y. et Jasmine en incarnation du sempiternel et répugnant «the show must go on». | Capture d’écran Les Films du Losange

Il s’appelle Y. Avec sa compagne de scène comme dans la vie, Jasmine, il est là à la fois comme participant et comme artiste. Y., musicien talentueux, jeune père de famille et histrion stipendié, est fauché et prêt à toutes les compromissions pour s’en sortir.

Navigant au gré de ses intérêts financiers, de ses dégoûts et de ses pulsions, Y. circule dans plusieurs milieux de la société israélienne actuelle. Jazzman polichinelle à la fois écœuré et complice, il s’affiche jouisseur et conscient de l’obscénité du monde où il essaie de se faire une place, tout en le méprisant, et auquel il se soumettra.

Oui, qui a été le dernier grand moment du Festival de Cannes 2025 (à la Quinzaine des cinéastes) est un long cri de fureur et de honte de l’Israélien Nadav Lapid à propos de son pays. S’étant ouvert sur une séquence frénétique, déjà surchargée d’exhibition érotique et violente, il met également en scène d’emblée les officiers de Tsahal qui viennent ajouter à ce pandémonium, qui transpire le fric et les magouilles, la laideur de leur idée de la musique et de la danse.

L’acquiescement d’une société tout entière

La première partie du film clame la cruauté des parvenus et des trafiquants au pouvoir, mais montrés dans la partie supposée la plus ouverte et tolérante de la société israélienne, celle dont le centre est Tel-Aviv et non Jérusalem ou les colonies. Là où a prétendu s’épanouir une version humaniste, laïque et progressiste du pays, là où a grandi et vécu le réalisateur. Le personnage parcourt longuement la ville, sans but, énonçant à son bébé des aphorismes vides et plats.

Et c’est, position politique d’une radicalité inouïe sous les oripeaux d’un grand-guignol, la condamnation sans appel de celles et ceux qui se racontent vivre dans une démocratie quand celle-ci écrase, massacre et spolie sans fin.

Se déroule ensuite un long voyage à travers le pays, qu’entreprend Y., un nom réduit à une lettre qui évoque le K. de Kafka et qui était déjà le nom du personnage principal du précédent film de Nadav Lapid, Le Genou d’Ahed. Parti en citant Pierrot le Fou, le musicien déboussolé retrouve entre autres son ancienne compagne, témoin de ses espérances, de ses errances et de ses reniements passés. Lucide sur son propre compte, il commente son parcours avec une ironie mordante qui finalement ne justifie rien, ne libère de rien.

Ce périple picaresque mènera Y. jusqu’à la colline d’où les Israéliens «venaient pique-niquer en famille en regardant les bombes tomber» sur les écoles et les hôpitaux palestiniens.

Y. au sommet de la colline dite «de l'amour», d'où on voit l'armée israélienne pilonner les civils de la bande de Gaza. | Les Films du Losange

Y. au sommet de la colline dite «de l’amour», d’où on voit l’armée israélienne pilonner les civils de la bande de Gaza. | Les Films du Losange

Si le film jouait jusqu’alors dans le registre du grotesque stylisé, avec des personnages-marionnettes, chacun portant à l’extrême les tares d’une société pourrie par une opulence arrogante, cette indécence existentielle est à ce moment, à peu près au centre du film, comme percuté par le documentaire. Ce que regarde le métaphorique Y., c’est effectivement Tsahal en train d’écraser les Palestiniens.

Une troisième partie montrera Y. accepter de composer l’hymne fasciste appelant à raser la bande de Gaza (chant qui a effectivement été écrit et interprété par un chœur d’enfants, après le 7-Octobre). Le «oui» du titre devient alors explicitement celui de la soumission aux injonctions des puissants, de la part d’un artiste dont on a pu voir auparavant le talent et le malaise.

Cet acquiescement, tel que montré par le film, n’est pas juste celui d’un personnage, même métaphorique, mais celui d’une société tout entière. À travers lui, ce ne sont pas seulement le criminel de guerre Benyamin Netanyahou et sa clique, ni l’élite couverte de bijoux et de morgue dont on a vu quelques exemplaires, mais les Israéliens comme collectivité qui sont désignés comme coupables du pire.

Oui est ainsi une descente aux enfers où le réalisme le plus atroce, celui du génocide en cours, se mêle à la folie cauchemardesque, à des formes de burlesque et à la puissance d’incarnation des interprètes, à commencer par Ariel Bronz et Efrat Dor, très impressionnants dans les rôles principaux.

Tourné sur place, dans son pays où le cinéaste de L’Institutrice (2014) et de Synonymes (2019) s’est senti en territoire «ennemi», comme il l’a déclaré lors de la présentation du film à Cannes, Oui bouscule et inquiète avec une énergie peu commune, cherchant à faire entendre sa voix, malgré le fracas des bombardements et de la propagande.

Un livre en écho, un autre film en mémoire

Le message de Nadav Lapid aux projectionnistes à propos du volume sonore au début du film est reproduit en quatrième de couverture d’un livre de Morgan Pokée consacré au cinéaste (Nadav Lapid – Description d’un combat), paru le 15 septembre aux Éditions de l’œil. Dans ce livre, outre de nombreux documents et témoignages, figure un long entretien avec le réalisateur.

Celui-ci y dit notamment, à propos de la scène-pivot sur la colline qui domine la bande de Gaza: «Quand tu filmes une scène de baiser sur la colline devant Gaza, tu te demandes combien de gens seront morts à la fin de la journée de tournage. Et il y a encore des gens, des prudes et des borgnes, pour qui ce baiser face à Gaza est du plus mauvais goût!»

Le titre du livre de Morgan Pokée reprend le titre du film de Chris Marker consacré à Israël en 1960, Description d’un combat. Ce film était, à l’époque, aveugle à ce qu’était déjà la réalité d’Israël, mais très sensible à l’injonction morale dont ce pays, malgré la catastrophe de la Nakba dont il était né, se prétendait l’incarnation.

Le «combat» mentionné par le titre consistait alors à rester fidèle à cette image morale. «Toute l’histoire d’Israël s’est élevée d’avance contre une force qui n’est que la force, une puissance qui n’est que la puissance», croyait alors pouvoir affirmer Chris Marker, qui interdira plus tard que ce film soit projeté. (…)

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La déflagration «Sirāt», jusqu’aux limites

Au milieu des danseurs du désert, Luis (Sergi López) et son fils (Bruno Núñez Arjona), au début d’une quête extrême.

Le nouveau film d’Óliver Laxe emballe le moteur du cinéma d’aventure pour un voyage à travers de multiples et troublantes formes de l’inconnu.

C’était le début du Festival de Cannes, ça commençait en douceur, tout allait bien, le soleil, les vedettes sur le tapis rouge, on s’échauffait. Et puis Sirāt a explosé. Trois mois et demi après la fin d’un festival cannois par ailleurs très riche en propositions extrêmement diverses, où le film d’Óliver Laxe a glané un judicieux Prix du jury, l’onde de choc reste aussi puissante. Ou même encore davantage.

Il y avait, il y a toujours l’histoire de Luis (Sergi López), ce père qui cherche sa fille parmi les participants à une rave dans le désert nord-africain et se joint à une caravane de marginaux qui, alors que la guerre se répand, fuient les militaires et cherchent la prochaine fête extrême.

Mais plus que les péripéties de leur odyssée, ou même les figures pourtant mémorables de ce petit groupe de pirates punk à bord de leurs camions surdimensionnés, ce sont les ondes émotionnelles qu’émet le film comme totalité qui laissent une empreinte durable.

La «totalité» ne désigne pas tant ici Sirāt dans sa continuité que les multiples sensations et imaginations que chaque instant, chaque situation suscite. Les corps, les lieux, la musique, les événements étranges, délicats ou d’une grande brutalité interagissent constamment. Ils produisent des effets qui ont le mérite rarissime d’être à la fois très puissants et très ouverts sur ce que chacun·e en fera.

D’ordinaire, les films carburant à la puissance travaillent à des formes de domination de leurs spectateurs (qui le plus souvent ne demandent que ça). Rien de tel ici.

Fêtards, flibustiers, philosophes, ils sillonnent le désert au nom d'une idée de l'existence, de la vie et, aussi, de la mort. | Pyramide Distribution

Fêtards, flibustiers, philosophes, ils sillonnent le désert au nom d’une idée de l’existence, de la vie et, aussi, de la mort. | Pyramide Distribution

Sur une ligne de crête entre grand spectacle et méditation

Comme dans ses trois films précédents, dont deux déjà tournés dans le désert marocain, le quasi-documentaire Vous êtes tous capitaines (2010) et le poème visuel empreint de mysticisme Mimosas, la voie de l’Atlas (2016), mais aussi la chronique inspirée d’un monde livré aux brasiers du réchauffement climatique et de la haine de l’autre, Viendra le feu (2019), le cinéaste franco-espagnol invente un cinéma sur une ligne de crête entre grand spectacle et méditation.

Pour Sirāt, Óliver Laxe semble avoir filmé comme ses personnages dansent, au-delà de la fatigue et de la lucidité, dans une sorte de transgression illuminée par une quête extrêmement physique, polarisée par l’appel d’une forme de dépassement de soi, de pari sur une autre harmonie.

Aux confins de rapports au monde archaïques et de formes ultra contemporaines, la composition des images acquiert une fécondité que matérialise très vite l’impressionnante symétrie des montagnes rouges de l’Atlas et des parois noires des murs d’enceintes qui attendent les danseurs. Bientôt, le déroulement de la rave fusionne ce que cette pratique a d’actuel et les échos d’antiques rituels, dont elle devient la réapparition mutante. (…)

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«Chroniques d’Haïfa», «L’Évangile de la révolution», vertus de l’anachronisme

Fifi (Manar Shehab), celle par qui le scandale arrive parce qu’elle voulait vivre sa vie, dans un monde où cela lui est, à plusieurs titres, interdit.

Dans une famille palestinienne en Israël avant le début du génocide, d’un extrême à l’autre de l’Amérique latine à l’époque de la théologie de la libération, les films de Scandar Copti et de François-Xavier Drouet font résonner des situations révolues avec le présent.

Contrairement à ce qui se dit souvent, le cinéma n’est pas une machine à remonter le temps. C’est un dispositif qui permet de mettre en relation des époques et des temporalités différentes. Ainsi vont deux films «anachroniques» qui sortent en salles ce mercredi 3 septembre. Chacun à sa manière, l’un plutôt fiction et l’autre plutôt documentaire de montage, ils concernent une époque révolue, la situation des Palestiniens qui habitent en Israël avant que ne débute le génocide à Gaza et ce que fut le mouvement de la théologie de la libération en Amérique latine dans les années 1970-2000.

S’ils peuvent être dits «anachroniques», c’est de manière positive, n’étant pas –principalement– des témoignages du passé, mais des incitations dynamiques à percevoir ce qui existe au présent issu de ce qui s’est produit auparavant, et en quoi ces situations d’une autre époque sont éclairantes pour aujourd’hui. Grâce à l’énergie vive et à l’inventivité formelle de leur réalisation, l’un et l’autre sont porteurs d’une charge à la fois émotionnelle et réflexive qu’augmente le rapport aux chronologies historiques qui, de manière particulière pour chacun, les traversent.

«Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes», de Scandar Copti

Le deuxième long-métrage du cinéaste palestinien né en Israël Scandar Copti pourrait être une variation autour d’une histoire comme il s’en produit et surtout s’en raconte à peu près partout et en tous temps. Une histoire de conflits familiaux, entre générations, entre rapports aux traditions et à la modernité, entre membres de communautés qui ne peuvent ou ne veulent pas cohabiter.

Une jeune femme cache à sa famille sa relation amoureuse hors des normes patriarcales en vigueur. Son frère a une histoire d’amour avec une femme issue d’une autre communauté. Leurs parents se comportent selon des normes conformistes que l’on tient pour archaïques et attentatoires aux libertés en Occident; le père et la mère jouant chacun·e un rôle prédéfini, hérité et qui entend bien se reproduire. Sauf que…

Les femmes d'une famille heureuse… À condition que soient respectées les règles, toutes les règles. | Nour Films

Les femmes d’une famille heureuse… À condition que soient respectées les règles, toutes les règles. | Nour Films

Sauf que bien sûr, dans la grande ville du nord d’Israël (Haïfa), tout est reconfiguré par les fonctionnements spécifiques, marqués par le traditionalisme en vigueur chez des Palestiniens y compris urbanisés et travaillant dans des secteurs «modernes», par les manifestations insidieuses ou violentes de l’apartheid imposé par les juifs israéliens aux arabes israéliens, par l’omniprésence de l’embrigadement sioniste, y compris des tout petits enfants.

La réussite de Chroniques d’Haïfa, composé de plusieurs chapitres qui adoptent le point de vue de ses différents protagonistes, tient à sa manière de maintenir en tension ce qui relève d’un canevas «universel» et la mise en évidence de mécanismes et de comportements spécifiquement situés. Et elle tient à une sorte de tonus permanent, d’élan qui est à la fois celui des corps, celui des visages fréquemment filmés en gros plans et celui de la caméra très souvent en mouvement.

Celle-ci accompagne sur un mode qui semble souvent celui d’un reportage d’actualité des situations «romanesques», mobilisant sans cesse le questionnement quant à la manière dont ces grands ressorts narratifs et émotionnels s’inscrivent à la fois dans les conditions particulières de l’oppression des Palestiniens en Israël et entrent en contradiction avec elles.

Réalisé avant le début du génocide en cours depuis bientôt deux ans, la destruction à moindre visibilité de la Cisjordanie et l’aggravation démesurée des persécutions envers les Palestiniens qui habitent en Israël, Chroniques d’Haïfa a le mérite de contribuer, depuis une situation particulière que désigne le titre, à défaire la mécanique de la propagande qui cherche à faire croire que tout a commencé le 7 octobre 2023.

Datée et située, l’histoire à quelques personnages racontée par Scandar Copti contribue ainsi à contrer les myopies intéressées, à inscrire subjectivement la tragédie en cours dans le contexte d’une histoire longue de l’oppression et de l’injustice.

Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes
De Scandar Copti
Avec Manar Shehab, Wafaa Aoun, Toufic Danial, Raed Burbara, Merav Memoresky, Imad Hourani
Durée: 2h03
Sortie le 3 septembre 2025

«L’Évangile de la révolution», de François-Xavier Drouet

Ce fut une épopée de bravoure et de terreur, à l’échelle d’un continent, dont on a d’autant plus perdu le souvenir qu’elle a été fort peu racontée. Ni ignorée ni oubliée, l’immense histoire déployée sous le nom général de théologie de la libération est loin d’occuper dans les imaginaires collectifs la place qui devrait lui revenir.

Inscrite dans des contextes particuliers, au-delà de ce qu’eurent de commun les mobilisations de chrétiens, au nom de leur foi, contre l’injustice extrême imposée à des centaines de millions d’humains par la toute-puissance états-unienne et les dictatures, au service des grandes fortunes locales, cette aventure politique et humaine reste encore largement à raconter.

Détail d'une fresque murale dans laquelle un paysan pauvre occupe la place du Christ. | L'Atelier documentaire

Détail d’une fresque murale dans laquelle un paysan pauvre occupe la place du Christ. | L’Atelier documentaire

Et c’est ce à quoi contribue le film de François-Xavier Drouet, qui trouve l’énergie d’une narration inspirée en assemblant documents –photos, archives filmées, affiches, journaux– et témoignages, accompagnés du récit à la première personne du parcours du réalisateur sur les traces de ces événements et du destin de celles et ceux qui y ont participé. (…)

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«Miroirs n°3», «Bonjour la langue», «Le Sang et la boue», trois petites notes justes

Avant, entre Laura (Paula Beer) et Betty (Barbara Auer), il y avait eu un regard, qui n’annonçait rien.

Fable de l’hospitalité avec Christian Petzold, impromptu filial in extremis chez Paul Vecchiali et plongée dans l’enfer minier en République démocratique du Congo avec Jean-Gabriel Leynaud.

À l’occasion de la sortie simultanée de ces trois films, aussi différents entre eux soient-ils, on voudrait essayer, également avec humilité, de faire résonner ensemble trois tonalités de l’idée de modestie, comme grande et noble ambition de cinéma.

La modestie comme programme –et comme programme politique– chez Christian Petzold, la modestie comme parti pris formel vigoureusement ambitieux chez Paul Vecchiali et la modestie comme statut imposé au film de Jean-Gabriel Leynaud par l’état du spectacle cinématographique sont trois modalités d’un «être au monde» des films qui transgresse l’énorme pression du formatage.

Chacun dans son registre affirme une énergie qui cherche à se frayer un chemin parmi les standards de la domination telle qu’elle se manifeste partout, y compris dans ce qui occupe l’immense majorité des grands écrans.

«Miroirs n°3», de Christian Petzold

Il y avait un monde, un certain monde, couple d’urbains aisés, rapports inégaux entre homme et femme, promesses mal tenues, belle voiture rouge, campagne comme un décor luxueux. La vitesse, l’arrogance, les certitudes. Et puis boum.

Il y aura… Ah! Quoi? Du temps. Des lieux. Des gestes. Des regards. C’est comme un conte, mais très, très réaliste, concret. Une façon formidablement matérielle et sensible de redire que, oui, un autre monde est possible. Au moins un moment.

Le dix-neuvième long métrage de Christian Petzold, réalisateur chevronné auquel la Cinémathèque française consacre une judicieuse rétrospective du 26 août au 4 septembre, continue dans la veine des deux précédentes très belles réussites du metteur en scène allemand, Ondine (2020) et Le Ciel rouge (2023).

Les scénarios n’ont rien de commun. Ici, l’histoire de ce qui se joue entre une étudiante berlinoise en musique, victime d’un accident de la route, et la famille à la campagne chez laquelle elle est accueillie sans qu’ils et elles se connaissent auparavant. C’est la finesse et la précision des émotions, la vibration des plans et des êtres qui, d’un film à l’autre, sont à l’unisson.

Présentée par la Quinzaine des cinéastes au dernier Festival de Cannes, cette fable sur l’hospitalité imagine les manières dont des personnes différentes peuvent avoir besoin les unes des autres, même sans connaître les motivations de chacune et chacun. Et pas toujours uniquement dans la douceur.

Aussi délicat et riche d’échos que le morceau de Maurice Ravel auquel il emprunte son titre, Miroirs n°3 est incarné avec une grâce à fleur de peau, notamment par les deux actrices qui travaillent de si longtemps avec Christian Petzold, Paula Beer et Barbara Auer. Elles sont si présentes, si vivantes, qu’on risquerait de ne pas prêter attention aux deux rôles masculins, en retrait mais remarquables –remarquables, entre autres, d’être en retrait.

Betty (Barbara Auer) et Laura (Paula Beer), deux femmes de milieux et d'âges différents, et un bout de chemin ensemble. | Les Films du Losange

Betty (Barbara Auer) et Laura (Paula Beer), deux femmes de milieux et d’âges différents, et un bout de chemin ensemble. | Les Films du Losange

À Cannes, le film a été unanimement aimé de celles et ceux qui l’ont vu, mais très peu commenté. Il était présenté dans une section parallèle, il ne suscitait ni polémique ni scintillement de paillettes. Et c’était étrange comme son statut sur la Croisette, modeste lui aussi, ressemblait à ce qui s’active de si intense sur l’écran pendant la projection.

Il y a là quelque chose qui évoque la notion de décroissance –du spectaculaire, du show-business, des effets de buzz– dans le film lui-même comme dans la manière dont il est apparu dans l’espace public. C’est une idée qui émerge peu à peu et qui a trouvé, à Cannes toujours, lieu par excellence de la surexposition des films, une traduction encore plus radicale avec le chef-d’œuvre passé inaperçu qu’est The Mastermind de Kelly Reichardt.

Dans Miroirs n°3 s’épanouit une proposition qui n’a rien de lénifiant ni de simpliste. Elle se met en place entre des gens qui travaillent, qui s’occupent de soigner qui va mal, qui font à manger, repeignent la clôture et réparent un vélo. Ils et elles éprouvent des sentiments multiples, pas nécessairement apaisés, sans illusion sur une complète transparence réciproque.

Ainsi circule la possibilité d’habiter ensemble un bloc d’espace-temps. Une proposition dont on aurait tort de mésestimer la radicalité, aussi élégante soit la manière dont elle est mise en forme.

Qui regarde qui et comment? Question à rebonds entre Laura (Paula Beer) et Max (Enno Trebs), question de cinéma, question de possibilité –ou pas– d'un commun. | Capture d'écran Les Films du Losange via YouTube

Qui regarde qui et comment? Question à rebonds entre Laura (Paula Beer) et Max (Enno Trebs), question de cinéma, question de possibilité –ou pas– d’un commun. | Capture d’écran Les Films du Losange

Miroirs n°3
De Christian Petzold
Avec Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt, Enno Trebs, Philip Froissant
Durée: 1h26
Sortie le 27 août 2025

«Bonjour la langue (impromptu)», de Paul Vecchiali

«Il pensait que j’allais mourir, c’est raté mon coco!», a lancé, bravache, le très vieil homme à son fils, qui débarque après six ans d’absence. Comment se peut-il que cette phrase, prononcée par quelqu’un qui va en effet mourir incessamment, qui est mort au moment où nous voyons le film, soit aussi… oui… joyeuse?

C’est le miracle, ou l’un des miracles du dernier long-métrage de Paul Vecchiali –et ici «dernier» doit s’entendre au sens plein (il est décédé le 18 janvier 2023, durant les finitions du film). C’est lui, le vieil homme d’abord en partie dissimulé par un masque chirurgical, face à Pascal Cervo, qui est pour la septième fois acteur dans un film du cinéaste. Ce sont bien eux, mais c’est aussi un père et un fils de fiction, Charles et Jean-Luc, qui commencent par s’affronter sèchement.

Tout à la fois Charles, l'un des deux personnages, et Paul Vecchiali, l'homme et le cinéaste, qui quelques semaines avant sa mort était encore ô combien en vie. | La Traverse

Tout à la fois Charles, l’un des deux personnages, et Paul Vecchiali, l’homme et le cinéaste, qui quelques semaines avant sa mort était encore ô combien en vie. | La Traverse

Un carton au début a prévenu que le film, tourné en un jour, a été entièrement improvisé par les deux interprètes. La manière dont, en trois actes dans trois décors –la cour de la maison de Charles, qui pourrait bien être celle de Paul Vecchiali, la terrasse d’un restaurant à Sainte-Maxime (Var) et un parc– les relations entre les deux hommes vont s’enrichir et se reconfigurer n’est sans doute, elle, pas du tout improvisée.

S’étoffant au passage de quelques extraits du Cancre (2016), un précédent film de Paul Vecchiali où Pascal Cervo jouait déjà son fils, Bonjour la langue impressionne par son cheminement attentif et inventif, mais surtout par les harmoniques vivantes qui ne cessent de se déployer au cours de cet enchaînement de dialogues.

Le cinéaste du Café des Jules (1988) et de Nuits blanches sur la jetée (2015), qui aime tant John Ford, a souvent plaidé que le cinéma peut naître de la conversation et il le prouve à nouveau. Charles (Paul) et Jean-Luc (Pascal) resteront longtemps chacun dans «ses images», dans son cadre. Durant les deux premières parties, la parole circule d’un plan sur l’un à un plan sur l’autre. Et c’est un fourmillement d’histoires et d’affects qui prolifère entre eux. Le troisième acte les réunira enfin dans le même cadre, pour reconfigurer ce qui les lie et les oppose.

Jean-Luc (Pascal Cervo) et Charles (Paul Vecchiali), qui a des révélations à faire, au bout de son chemin. | La Traverse

Jean-Luc (Pascal Cervo) et Charles, qui a des révélations à faire, au bout de son chemin. | La Traverse

De ce dispositif où le cinéma apparaît réduit à son plus simple appareil, surgit une activation tonique, habitée de multiples présences et échos. Et c’est ce qui rend si joyeuse la proposition ourdie, à l’extrémité de sa vie par le cinéaste aux trente-deux longs métrages en plus de soixante ans de pratique sans cesse inventive. (…)

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«Valeur sentimentale», au bonheur de réinventer le déjà-vu

 Nora Borg (Renate Reinsve), actrice surdouée à la recherche de son rôle dans la vraie vie.

Le nouveau film de Joachim Trier explore avec acuité et délicatesse le mille-feuille de relations familiales vécues, imaginées, projetées, occultées, reconstruites.

Elle fait son jogging dans un cimetière. Certes, un cimetière norvégien, urbain, verdoyant et ensoleillé, mais quand même. Nora, actrice de théâtre qui triomphe sur scène, mais affronte un trac cataclysmique, ne va pas très bien. Sa mère vient de mourir, mais ce n’est pas que ça, loin s’en faut.

Aux obsèques dans la grande maison familiale où elle accueillait les proches en compagnie de sa sœur Agnes, voilà l’irruption du père, Gustav, parti depuis longtemps. Entre lui, Nora, Agnes, le petit garçon de celle-ci, circulent aussitôt et en tous sens une multitude d’affects, de non-dits, de regards, de signaux.

Gustav Borg (Stellan Skarsgård) est un grand cinéaste qui n’a plus tourné depuis longtemps. Il offre le premier rôle de ce qui devrait être son dernier film à Nora (Renate Reinsve), qui refuse sèchement. Quelques phrases, l’électricité dans l’œil de la jeune femme, la lassitude rusée dans celui du vieil homme, la scène est d’une grande violence avec presque rien.

Parce que, comme pratiquement tout dans ce film, l’essentiel est ailleurs. Du côté des fantômes peut-être, qui se faufilent sur les scènes de théâtre, sur les écrans de cinéma, dans les pages d’un scénario ou les dossiers d’archives d’une ancienne histoire de résistance et de torture, à défaut d’être admis par ceux qu’ils hantent néanmoins.

Entre Gustav Borg (Stellan Skarsgård) et sa fille ainée Nora (Renate Reinsve), chaque rencontre est un duel ravivant d'anciennes blessures. | Capture d'écran Memento via YouTube

Entre Gustav Borg (Stellan Skarsgård) et sa fille ainée Nora (Renate Reinsve), chaque rencontre est un duel ravivant d’anciennes blessures. | Capture d’écran Memento

Sixième long-métrage du réalisateur norvégien Joachim Trier, présenté au Festival de Cannes en mai et salué d’un Grand Prix à cette occasion (il aurait pu sans injustice recevoir la Palme d’or), Valeur sentimentale est ainsi. Père, filles, passé, présent, non-dits, il raconte des histoires connues et cent fois approchées par le cinéma. Et c’est comme si tout se réinventait.

Un exemple: il est devenu banal de dire, à propos de nombreux films, qu’un lieu (une ville, une maison) en est un des personnages principaux. Joachim Trier part de là, son film s’ouvre avec une explicite élection de la grande demeure familiale à Oslo comme personnage, en décline et déplie les usages fonctionnels et narratifs, surligne son statut de personnage, pour en faire autre chose.

Trois femmes et une maison

Ce lieu, aussi imaginaire que réel, maison de conte de fées à l’extérieur et succession de cubes blancs dedans, est moins central dans le récit qu’il semblerait. Mais il fonctionne comme ressource pour d’autres circulations, trafic de secrets et voyages à travers les époques. Construit cinématographiquement comme une puissance dramatique en déplaçant ce que tant de réalisations ont déjà fait, il donne accès à d’autres émotions, à d’autres sensations.

Il en ira de même avec la relation entre le père et ses deux filles, entre la vie et le spectacle, entre même le cinéma d’auteur européen incarné par Gustav et le showbiz hollywoodien personnifié par la star Rachel Kemp (Elle Fanning), qui a envie du rôle refusé par Nora.

Sur la plage de Deauville durant le Festival, la joie, même transitoire, du cinéaste vieillissant (Stellan Skarsgård) d'avoir suscité le désir de la star hollywoodienne Rachel Kemp (Elle Fanning) de jouer dans son film. | Memento

Sur la plage de Deauville durant le Festival, la joie, même transitoire, du cinéaste vieillissant (Stellan Skarsgård) d’avoir suscité le désir de la star hollywoodienne Rachel Kemp (Elle Fanning) de jouer dans son film. | Memento

Cette manière de reparcourir de manière inédite –riche d’infinies harmoniques singulières– des chemins amplement balisés par la littérature, le théâtre et le cinéma, est la précieuse offrande du film. Elle doit beaucoup à l’interprétation où chaque geste, chaque regard, chaque silence «exprime» –comme on dit– une émotion, mais jamais ne s’y limite.

Chacune dans un registre distinct, c’est ce que produisent les très belles propositions de jeu des trois actrices. Aux côtés de Renate Reinsve, que Joachim Trier retrouve après leur féconde collaboration dans Julie (en 12 chapitres) il y a quatre ans, Inga Ibsdotter Lilleaas et Elle Fanning font elles aussi que Valeur sentimentale réussit ce délicat prodige de traverser une à une des situations reconnaissables, d’une manière qui toujours se réinvente.

Stellan Skarsgård en cinéaste grand auteur vieillissant, malgré la finesse de son jeu et les recoins retors ou naïfs de Gustav Borg, est sans doute le personnage le moins intéressant sur le plan humain, alors qu’il est essentiel sur le plan dramatique. (…)

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Les bonnes surprises de «Brief History of a Family» et «À feu doux»

Shuo (Sun Xilun) sur le porte-bagage de Wei (Lin Muran), ami ou rival?

Abordant l’adolescence ou le troisième âge, le premier film de Lin Jianjie et celui de Sarah Friedland étonnent et détonnent par leur façon de décaler les codes des films de famille.

«Brief History of a Family», de Lin Jianjie

Le ballon a surgi du hors-champ, heurté le lycéen qui s’exerçait à la barre fixe. Il est tombé, s’est blessé. Le dénuement de l’image, le son intense, c’était presque comme un rêve. Lorsqu’un autre élève, Wei, accompagne Shuo à l’infirmerie et l’invite ensuite chez lui, on devine que c’est lui qui a lancé le ballon, sans savoir si c’était volontaire.

Ainsi se déroulera le premier film du réalisateur chinois Lin Jianjie, dans des environnements à la fois stylisés et très lisibles, dans des atmosphères où flotte constamment une incertitude non sur ce qui se passe, mais sur la manière de relier les actes des quatre principaux protagonistes, les deux adolescents et les parents de Wei, qui peu à peu accueillent complètement Shuo chez eux.

Aisés, cultivés, ambitieux, «modernes», les parents sont affligés du peu de goût de leur fils pour les études, sans considération pour ce qui intéresse l’adolescent (l’escrime). Chacun·e à sa façon, le père et la mère reconnaissent dans Shuo, corps étranger introduit dans la cellule familiale déséquilibrée, des qualités qu’ils auraient tant espéré pour leur rejeton.

Issu d’une famille très pauvre où règnent violence et alcoolisme, Shuo construit pas à pas sa place dans la famille de Wei, qui voit se déliter son statut d’ami protecteur et se sent bientôt en position d’infériorité dans son propre foyer.

Chez les parents de Wei, des regards où s'échangent questions et sous-entendus, espoirs et défis. | Tandem

Chez les parents de Wei, des regards où s’échangent questions et sous-entendus, espoirs et défis. | Tandem

La réussite de Brief History of a Family (dont rien ne justifie qu’il ne sorte pas sous le titre «Brève histoire d’une famille») tient à la limpidité des ressorts qui animent chaque personnage, tout en conservant une ambiance trouble, aux franges du thriller et du fantastique. Portrait indirect d’une part importante de la Chine actuelle, celle qui a profité matériellement et culturellement de l’essor économique des vingt-cinq premières années du siècle, le film raconte des modes de vie, des quartiers, des «signes de vie» où l’injustice tient aussi une grande place.

Par petites séquences tendues, faussement harmonieuses, il déploie un mystère qui ne tient à aucun secret, mais à l’étrangeté insoluble d’un état de la réalité où rien ne peut correspondre aux représentations que s’en fait chacun et chacune.

Là résident les menaces, la tristesse, parfois le comique et parfois la violence, et souvent une forme désenchantée de tendresse. À plusieurs reprises, des plans filmés à la verticale, de très haut, évoquent une observation au microscope de cellules, comme on l’a vu, sous forme de gag, au début du film –et la formation de biochimiste du réalisateur confirme le rapprochement.

D’une élégance volontairement froide, mais qui observe ses protagonistes avec une forme de compassion sans prétendre posséder de solution ni faire la morale, la mise en scène sophistiquée sans affectation de Lin Jianjie raconte ainsi beaucoup sans rien imposer.

En douceur, il interroge aussi les préjugés des spectateurs sur la famille et sur les rapports sociaux, en jouant à la fois des repères dominants sur l’organisation des relations humaines et des codes du thriller, voire du film d’horreur, tout en proposant de possibles retournements.

Brief History of a Family
De Lin Jianjie
Avec Sun Xilun, Lin Muran, Zu Feng, Guo Keyu
Durée: 1h40
Sortie le 13 août 2025

«À feu doux», de Sarah Friedland

Le premier long-métrage de celle qui a notamment été l’assistante de Kelly Reichardt est curieux à plus d’un titre. D’abord parce que, contre toute vraisemblance, se maintient longtemps l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un documentaire, tandis que la caméra accompagne Ruth, cette dame âgée qui accueille dans sa belle maison un visiteur qu’elle ne reconnaît pas, mais qui lui plaît bien.

L’homme emmène la femme dans ce qui s’avère être un Ehpad haut de gamme, où il installe sa mère, qui ne sait plus qui il est. Forcément film de fiction, même si hors États-Unis l’actrice Kathleen Chalfant, surtout connue pour ses rôles au théâtre, n’est guère célèbre, À feu doux maintient durant toute sa durée une teneur documentaire, qui tient à la manière de filmer et à l’attention aux détails, quand bien même les situations relèvent clairement de la fiction. (…)

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«Yi Yi», retrouvailles avec un film-monde

Yang-Yang (Jonathan Chang), l’enfant à l’affût des secrets du monde.

Étape de la tardive consécration d’un grand cinéaste, la réédition du chef-d’œuvre d’Edward Yang aux multiples dimensions est d’abord un immense bonheur de spectateur.

a ressortie, en copies magnifiquement restaurées, du dernier film d’Edward Yang, complète le mouvement de retour dans la lumière du grand cinéaste taïwanais, après la distribution en juillet de ses deux précédentes réalisations, Confusion chez Confucius et Mahjong, qui étaient, elles, restées inédites.

Il y a vingt-cinq ans, Yi Yi a valu à son auteur une reconnaissance internationale aussi tardive que méritée, lors de sa présentation au Festival de Cannes en 2000 et de sa distribution dans le monde –sauf à Taïwan, restée à l’époque hostile au plus turbulent de ses grands artistes.

Une ombre de tristesse accompagne dès lors le sentiment d’occasions manquées, après les échecs des six premiers longs-métrages d’Edward Yang –aujourd’hui réhabilités–, avec le couperet du cancer qui allait empêcher le cinéaste de mener à bien un autre projet et finalement l’emporter en juin 2007, à 59 ans.

Mais il reste la splendeur profuse et vibrante de ce film exceptionnel. Il se déploie comme un grand arbre, dont le tronc et les branches maîtresses seraient constitués par les membres d’une famille de la classe moyenne de Taipei: NJ, le père informaticien, la mère, fonctionnaire dépressive, la grand-mère maternelle, bientôt dans le coma et à qui tout le monde vient parler à tour de rôle, et les deux enfants, l’adolescente Ting-Ting et le petit Yang-Yang.

Autour d’eux, les parents et beaux-parents, les amoureux et amoureuses, les voisines, collègues, relations d’affaires et camarades de classe déploient les ramifications d’une multitudes de récits, de scènes, de situations où le burlesque embraye sur la mélancolie, où le passé affleure dans le présent, où la tendresse et la cruauté jouent des parties complexes et incertaines.

Sous l'apparence d'un moment de tendresse entre la grand-mère (Tang Ru-yun) et sa petite-fille (Kelly Lee), l'incertitude et la culpabilité, comme des fantômes. | Capture d'écran Carlotta Films via YouTube

Sous l’apparence d’un moment de tendresse entre la grand-mère (Tang Ru-yun) et sa petite-fille (Kelly Lee), l’incertitude et la culpabilité, comme des fantômes. | Carlotta Films

Et c’est tout un monde qui se déploie, au plus près de gestes de chaque jour comme au fil des tournants qui rythment une existence, dans l’intimité d’une famille et au cœur des mutations économiques planétaires.

Une des caractéristiques d’Edward Yang est d’avoir été le grand cinéaste de la ville contemporaine telle qu’elle s’esquisse en Asie à la fin du XXe siècle, selon des modèles qui se mondialiseront au siècle suivant. Depuis Taipei Story (1985) et The Terrorizers (1986), il a ainsi développé un répertoire visuel qui trouve de nouveaux accomplissements dans Yi Yi (2000).

Ils se manifestent par le jeu des reflets dans les vitres et les surfaces des bâtiments modernes, la durée des plans où les rythmes de la cité deviennent musique vibrante de sens, les géométries coupantes ou complices qui redécoupent l’image, les jeux ironiques ou glaçants autour de l’omniprésence des écrans.

Un réseau de tensions, de désirs, d’angoisses, de séductions

Ingénieur informatique de formation, Edward Yang connecte ensemble selon des relations logiques, toujours lisibles, les multiples composants d’un réseau de tensions, de désirs, d’angoisses, de séductions qui composent un paysage infiniment riche et habité. (…)

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«Frantz Fanon», regard lumineux sur la pathologie coloniale

Devant le personnel de l’hôpital de Blida-Joinville, le docteur Frantz Fanon (Alexandre Desane) donne une conférence où le savoir médical et l’engagement politique sont inséparables.

Reconstituant l’action du psychiatre martiniquais en Algérie, le film d’Abdenour Zahzah met en scène la convergence entre l’activisme pour l’indépendance et la réinvention des méthodes de soin.

Le centenaire de la naissance de Frantz Fanon (le 20 juillet 1925) est l’occasion de la sortie sur grand écran de deux films qui lui sont consacrés, après que cette figure majeure de la pensée inscrite dans l’action au milieu du XXe siècle a été largement ignorée par le cinéma1, même si elle est devenu une référence majeure aussi bien des pensées décoloniales que des musiciens de rap.

Après Fanon, réalisé par Jean-Claude Barny et sorti en France le 2 avril 2025, voici donc celui d’Abdenour Zahzah, dont le titre complet est Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, au temps où le Docteur Frantz Fanon était chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956.

Le premier cinéaste est antillais (guadeloupéen), le second algérien, deux origines qui font sens à propos d’un médecin, penseur et militant martiniquais, dont une part essentielle de sa brève existence eut lieu en Algérie colonisée, où éclata la guerre d’indépendance, un an après l’arrivée du jeune psychiatre nommé responsable d’un service de l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville.

L’un et l’autre films sont consacrés à ce même épisode algérien, ce qui tend à oblitérer une partie du parcours intellectuel et politique de Frantz Fanon, mais met d’autant mieux en évidence l’écart entre les deux. Le premier est un film illustratif, qui avait le mérite d’exister tout en aplatissant cette figure complexe et audacieuse dans un contexte lui aussi simplifié, exception faite du personnage du militaire français tortionnaire et mentalement «torturé» joué par Stanislas Mehrar.

Soigner la «folie» en temps de guerre

Très différent est donc le projet qui atteint les écrans –quelques écrans– ce mercredi 23 juillet. Tourné à Blida (nord de l’Algérie), dans l’hôpital où le psychiatre martiniquais exerça et qui porte aujourd’hui son nom, par un réalisateur qui avait jadis consacré un documentaire pour la télévision au même personnage, Frantz Fanon impressionne par ses choix formels, tout autant que par les éléments qu’il met en avant et qu’il articule entre eux.

Il conte l’arrivée en 1953 à Blida de ce jeune homme noir de 28 ans, qui s’installe avec sa femme (blanche) pour prendre ses fonctions de médecin psychiatre. Il y affronte de manière habile diverses formes de racisme, en même temps que les règles en vigueur dans les institutions psychiatriques.

L’image en noir et blanc, l’intensité des présences physiques, la manière de faire saillir, au détour d’une réplique ou d’un geste, la multiplicité des registres dans lesquels se déploient l’action et la pensée de Frantz Fanon, instaurent d’emblée une tension qui portera la totalité du film d’Abdenour Zahzah.

S’il prend en charge les multiples dimensions de la présence du médecin militant, sa plus grande réussite tient à l’attention portée aux patients et au personnel de l’hôpital. Leurs paroles, leurs façons de parler, leurs usages des langues –français et arabe– font partie de la matière vive du long-métrage.

Aussi prévisible qu’authentique, l’affrontement simultanément médical et politique avec les médecins chefs, qui s’appuient sur une doctrine psychiatrique ouvertement raciste, prend une épaisseur et une richesse singulière grâce à la manière dont on voit Frantz Fanon organiser son service.

Un concert de musique traditionnelle en plein air réunissant soignants et patients, une des initiatives du Dr Fanon pour laquelle il a dû transgresser de multiples règles écrites et non écrites. | Shellac

Un concert de musique traditionnelle en plein air réunissant soignants et patients, une des initiatives du Dr Fanon pour laquelle il a dû transgresser de multiples règles écrites et non écrites. | Shellac

Les réactions des soignants –arabes ou européens– et celles des hommes et des femmes internés pour de multiples motifs, où le statut de colonisé est toujours présent, activent l’énergie intérieure du film d’Abdenour Zahzah. S’y greffera même les troubles des tortionnaires français, quand leurs actes ne les laissent pas indemnes.

Ainsi jouent les interférences de plus en plus fortes avec le combat indépendantiste qui se déroule aux portes de l’hôpital et bientôt y pénètrent, alors que Frantz et Josie Fanon s’engagent toujours davantage pour la libération de l’Algérie. (…)

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