Escale à La Rochelle

Retour à La Rochelle, rendez-vous festivalier annuel, pour la 39e édition, qui s’est tenue du 1er au 10 juillet. Deux bonnes nouvelles et une constante. Les bonnes nouvelles, ce sont d’une part l’augmentation de l’affluence, au point que de nombreuses séances refusent du monde, et un certain rajeunissement du public, toujours fidèle mais qui avait tendance ces dernières années à être de plus en plus dominé par les séniors. Ces deux renforcement consacrent mieux encore la constante qu’est la réussite de l’assemblage de programmation concocté chaque année par Prune Engler et Sylvie Pras, savant mélange de découvertes audacieuses, d’avant premières prestigieuses (quelques joyaux cannois : Habemus Papam de Moretti, Melancholia de Lars von Trier, L’Apollonide de Bonello, Hors Satan de Dumont, Les Bien-aimés de Honoré) et de retrouvailles mettant en valeur des grandes figures du patrimoine.

La Rochelle n’est pas un festival pour les critiques ni pour les professionnels, c’est un festival pour le public. Un critique a pourtant largement de quoi s’y occuper, même sans systématisme – et en étant contraint de laisser de côté des pans entiers de la programmation (autant pour les documentaires mexicains, pour les films d’animation du Japonais Koji Yamamura, pour les films de Maurice Faillevic et ceux d’Andrew Kötting, pour la leçon de musique autour de Maurice Jarre avec Stéphane Lerouge…) . Parmi de multiples autres options, cette édition aura été, pour moi, grâce à l’hommage à Jean-Claude Carrière, l’opportunité de revoir quelques Buñuel de la dernière période, exercice toujours salutaire autant que réjouissant ; grâce au programme Keaton (accompagné par le virtuose local, le toujours inventif pianiste Jacques Cambra), elle aura permis de (ré-)expérimenter le partage enthousiaste des bonheurs fondateurs de la projection ; et, de manière moins prévisible, elle aura aussi offert l’occasion de remettre sur le tapis quelques certitudes en revisitant au moins en partie l’œuvre plus complexe qu’elle n’y paraît de David Lean, particulièrement cette curiosité qu’est La Route des Indes.

Côté découverte d’œuvres et de cinéastes inconnus, parmi une offre pléthorique, on se souviendra de plusieurs très belles apparitions : celle du jeune réalisateur norvégien Joachim Trier, dont le deuxième long métrage, Oslo 31 août sortira cet automne, et dont aussi bien Seconde Chance, son premier film, mérite grande attention. Un premier film slovène, Oca de Vlado Skafar, très belle plongée dans l’intimité d’hommes cernés et diminués par la fermeture de l’usine qui faisait vivre leur région, la maison hantée de fantômes basques de Aita de José de Orbe, ou le magnifique et très drôle Eternity, premier film thaïlandais de Sivaroj Kongsakul, qui ressemble et ne ressemble pas aux œuvres de son compatriotes Apichatpong Weerasethakul. Des choix au petit bonheur la chance, mais la chance était au rendez-vous, bien aidée par les programmatrices du Festival.

Enfin le Festival de La Rochelle offre la joie d’observer, et le cas échant d’accompagner la reconnaissance de cinéastes contemporains de première importance, mais dont l’œuvre n’a pas encore conquis toute la visibilité qu’elle mérite. Ainsi du Français Bertrand Bonello, du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, et du Québécois Denis Côté, celui qu’il est peut-être le plus nécessaire de présenter, celui qui reste le plus à découvrir. Afin d’y contribuer, voilà le texte que j’avais écrit pour le catalogue de cette édition :

 

Le pas de Côté de Denis l’ouverture

Ça part de la ville vers un bourg au loin dans le Nord. Ça part d’une fiction familiale vers un voyage et des rencontres. Ça part de ce que le Québec a offert de meilleur au cinéma, l’école documentaire des Pierre Perrault, Michel Brault et compagnie. Mais surtout, ça part. ça s’en va, ça prend le large. Peu d’expériences aussi réjouissantes pour qui aime le cinéma que de découvrir impromptu un film dont il ne savait rien, d’un réalisateur dont il n’a jamais entendu parler, et d’aussitôt sentir qu’il se passe quelque chose. Un mouvement, un élan, une vibration. C’est ce qui m’est arrivé un jour de 2005, dans la salle de la Cinémathèque à Montreal, dont le directeur, Pierre Jutras, chez qui je présentais des films en soirée, m’a dit un matin (avec l’accent, évidemment) : « tiens pi qu’t’as rien en affaire, r’garde don ça ! ».

« ça », c’était Les Etats nordiques, premier long métrage du critique Denis Côté. Et « ça », c’était l’évidence d’un regard. Que Denis Coté ait travaillé comme critique, comme tant de cinéastes en herbe qui faute d’avoir accès à la réalisation se débrouillent pour demeurer au plus près des films, et si possible en vivre un peu, qu’il ait été critique n’a pas tellement d’importance. Mais qu’il ait vu beaucoup de film, et qu’il ait intensément aimé le cinéma, oui, c’est important. Et sacrément actif dans sa façon d’en faire à son tour.

Au début des Etats nordiques, un homme commet un crime par amour, puis quitte la ville, traverse la campagne en voiture, roule vers le Nord, et même « le Nord du Nord » aurait chanté Gilles Vigneault. Mais lorsqu’il arrive à Radisson, dont les habitants « forment la seule communauté non autochtone du Québec à habiter au nord du 53e parallèle », comme nous en informe un carton, la solitude et le tourment du personnage ne seront pas le sujet du film. Pas plus qu’on n’y assistera à une enquête pour découvrir le meurtrier du début. Sans crier gare, le film mute une deuxième fois, après être passé du mélodrame criminel au road movie poétique, il devient documentaire, étude et écoute des habitants de Radisson.

C’est-à-dire qu’il se reconfigure, il devient autre chose sans entièrement cesser d’être ce qu’il avait été. Il s’enrichit et se diversifie, échappant aux définitions. Et c’est comme si, plutôt que untel ou untel, c’était le film lui-même son personnage principal, voire unique. Depuis, on a au moins compris ça : Denis Côté donne naissance à des films qui sont comme des êtres vivants. Et là c’est vrai qu’on peut songer à un autre critique, Serge Daney, qui n’a pas réalisé de film mais qui a écrit certains de ses meilleurs articles sous forme de dialogue imaginé avec le film transformé en interlocuteur, considéré comme un être vivant (et doué de parole).

Dès le premier long métrage de Denis Côté –et ce sera aussi le cas ensuite, avec  les quatre autres tournés depuis –  il y aura ce mouvement vital, venu de l’intérieur du film. Un mouvement né de ses premiers composants, et qui ne cesse d’évoluer au fil de leur rencontre avec d’autres facteurs, qui peuvent aussi bien se trouver dans le paysage réel et les conditions matérielles de réalisation que dans les imaginaires que les prémisses du film ont mobilisés. Ce sont souvent des imaginaires cinématographiques, mais pas seulement.

Cinq films comme cinq êtres, fort différents dans ce qui  est raconté – puisqu’à la fin des fins « ça » raconte quelque chose et même plein de choses, mais certes pas sur le mode convenu intrigue-scénario-réalisation-montage. Chacun de ces cinq êtres se déploie selon une logique organique, qui est la manifestation visible de forces intérieures qui les travaillent.

Dès son premier long métrage, Denis Côté a suscité une certaine perplexité chez les critiques de chez lui, sinon un rejet. C’est sûr que si le critère d’excellence c’est Denys Arcand, alors gloire du cinéma québécois, on en est loin ! Même pas aux antipodes, carrément sur une autre planète. Toujours est-il qu’il a fallu la reconnaissance à l’étranger du film, grâce notamment au Léopard d’or du Festival de Locarno (dans la section « vidéo », c’est à dire en fait dans la section « trucs bizarres »), pour commencer d’offrir à ce réalisateur une forme de légitimité, y compris chez lui. Six ans et quatre films plus tard, la place de Denis Côté est établie, il a même été intronisé chef de file d’un « jeune cinéma québécois » découvert au milieu des années 2000. C’est vrai : il y a bien l’apparition d’une génération de jeunes réalisateurs originaux et talentueux dans la Belle Province (Rafael Ouellet, Maxime Giroux, Stéphane Lafleur…) et Côté est bien le plus doué et le plus visible d’entre eux, ou il l’a été jusqu’à l’irruption en 2009 du « cas » Xavier Dolan. Et c’est faux : il n’est le chef de rien ni de personne, et ne se soucie nullement de le devenir.

Cette « reconnaissance », à nouveau confortée par l’adoubement des festivals (jusqu’à celui de Jeonju en Corée qui lui a commandé en 2009 un court métrage, commande réservée aux figures éminentes de l’art du cinéma contemporain) et de la critique, se double le plus souvent dans les articles que la presse québécoise consacre à ses films de conseils de « prudence » aux possibles spectateurs, avertis d’un cinéma « difficile », « austère », etc.

Difficile ? Austère ? Mais c’est tout le contraire ! Rien de moins lointain ni de moins savant qu’un film de Denis Côté. On ne sait pas bien ce qu’est l’histoire ? Euh… et dans un nocturne de Chopin, ou un solo de saxophone de Sonny Rollins, ou un déchainement de guitare des Clash, c’est quoi l’histoire s’il vous plait ? Et c’est austère ? C’est difficile ? Je prends mes comparaisons dans la musique, mais elles pourraient aussi bien être empruntées à la peinture, ou à la poésie.

Les points de départ des films de Denis Côté ne se ressemblent pas. Voici Nos vies privées, une histoire d’amour dans la forêt canadienne entre deux jeunes immigrants bulgares, et d’étonnantes et logiques rencontres, réalistes ou pas. Ou la plus simplement humaine des aventures mais racontée autrement, dans une langue étrangère, avec d’autres repères. Voici Elle veut le chaos, une sorte de western primitif et contemporain  au noir et blanc somptueux comme une invocation au puissances anciennes du cinéma de genre pour raconter des peurs et des désirs qui sont de tous et de chacun. Voici Carcasses, mise en place attentive d’un paysage d’arbres et de voitures hors d’usage, habité réellement et magiquement par un homme si singulier qu’il faudra un peu de temps pour comprendre que sa singularité est celle de chaque individu ? Et alors les esprits viendront à sa rencontre, bien réels eux aussi.

Guère en commun donc, sinon cette même attente du spectateur, d’une disponibilité à accompagner le film, à voyager avec lui, à ne pas commencer par lui demander ses papiers (scénario, genre, thème, sujet, but…). Rien de difficile ni d’austère, ni d’ailleurs d’intellectuel – ce qui ne serait pas un défaut. Les films de Denis Côté sont au contraire des expériences sensorielles, des agencements de propositions visuelles, sonores, en mouvement dans des éléments de réalité et des ondes oniriques, des réminiscences. Ils sont une certaine organisation de possibilités multiples traversées comme des rayons de lumière et des bruits d’animaux en marchant dans la forêt. Ça peut faire un peu peur parfois, ça oui, ça peut faire rêver, imaginer, rire et frissonner – et même réfléchir.

Réalisateur de ses films, Denis Côté en est aussi le scénariste et le producteur, qui s’en étonnera dès lors qu’il est évident que tout cela est un seul et même processus, où la fabrication est le film ? Non pas qu’il montre la fabrication mais parce que le film vit de la dynamique intérieure qui l’a fait naître. Cette question, souvent posée, du manque de moyens matériels et financiers n’a guère de sens : ces films sont le fruit de leurs conditions concrètes de fabrication, ils sont nés de leur  budget comme ils sont nés du temps qu’il a fait, comme ils sont nés de l’imaginaire de Denis Côté, de ses rencontres avec des hommes et des femmes qu’il a désiré comme présences dans ses films, à la fois acteurs et personnages et un peu autre chose aussi. S’il y avait eu plus d’argent cela aurait fait un autre film, pas forcément meilleur, ni pire.

Après ses quatre premiers longs (et une quinzaine de courts), le plus récent à ce jour, Curling, qui sortira en France cet automne, semble offrir quelques chemins d’accès plus balisés. Tant mieux s’ils permettent, comme il semble que c’est le cas, la rencontre avec davantage de spectateurs. Mais il ne faut pas s’y tromper, autour de Jean-François/Emmanuel Bilodeau, de sa fille, des usagers du bowling et des autres, c’est bien le même mouvement intérieur qui se met en branle. Quelque chose qui aurait à voir avec une certaine qualité de température, de vitesse de passage du temps, de proximité de certaines inquiétudes, réelles ou fantasmées, d’une difficulté à savoir vivre. Creusé par une horreur qui hante le monde Curling construit son propre espace avec un espace qui déjà existait, un espace habité de rythmes, de ruptures, de rimes. Il se déploie en contrepoints de couleurs, de sens, d’émotions et d’imaginations prennent forme autour d’un espace noir pour s’élancer dans le courant de la projection, comme au long de cette route qui traverse le film.

A propos d’Elle veut de chaos, Denis Côté parlait dans un entretien[1] de « scénario à trous ». Des trous comme on en perce dans un roseau pour que ça fasse de la musique, oui. Des trous pour que notre imaginaire puisse s’y nicher, et à son tour se mettre en mouvement. Des trous dans le mur des systèmes verrouillés qui contrôlent tout, et pas seulement la manière de faire des films. La liberté ? N’employons pas de grands mots, songeons-y un peu quand même.

 

 

 


[1] « L’art de vivre entre deux chaises » propos recueillis par Bruno Dequen, dans Nouvelles « vues » sur le cinéma québécois n°11. www.cinema-quebecois.net

Rires palestiniens, énergie égyptienne

Blagues à part de Vanessa Rousselot

Etre invité du Festival franco-arabe d’Amman, qui s’est tenu du 18 au 23 juin, permet de découvrir quelques aspects d’une situation complexe, et une poignée de films mémorables. Complexe, en effet, la situation d’un festival co-organisé par trois instances (la Jordan Royal Film Commission, la Mairie d’Amman et les services culturels de l’Ambassade de France) entre lesquels la complicité n’est pas forcément totale. Et ce d’autant que le jour de l’ouverture du Festival, les bureaux de l’AFP étaient ravagés par un groupe télécommandé par le Palais, après que l’agence de presse française ait fait état des manifestations hostiles qui avaient accueilli le roi en visite dans le sud du pays : la Jordanie a beau faire tout ce qu’elle peut pour se tenir à l’écart des mouvements et conflits de la région, et ostensiblement ignorer la tragédie qui se déroule de l’autre côté de la frontière syrienne, pourtant proche de la capitale, les effets du printemps arabe ne sont pas entièrement étouffés, notamment dans la partie méridionale du pays, la plus pauvre et la moins associée à la modernisation menée par le régime hachémite.

D’ailleurs les cinéastes arabes rencontrés à Amman (jordaniens, libanais, égyptiens, palestiniens ou algériens) se gardent de tout commentaire trop explicite à propos de cet immense mouvement qui balaie le pourtour méditerranéen, du Maroc à la Syrie. Non par timidité intellectuelle ou peur d’une répression qui ne menace guère, du moins dans les enceintes culturelles et confortables où nous sommes accueillis, mais par perplexité devant les événements actuels et plus encore futurs, inquiétude mêlée d’espoir et tamisée par l’infinité complexité de situations en grande partie incomparables d’un pays à l’autre.

Quant aux films, au sein d’une programmation inégale imputable en partie aux agendas différents des co-organisateurs, au moins quatre films en émergeaient avec force. Du premier, Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, il n’est pas nécessaire de reparler ici, sinon pour avoir constaté que le film était extrêmement bien accueilli et compris, quand on pouvait s’interroger sur sa réception en pays arabe et musulman. Après la séance, une spectatrice prit la parole pour informer que le Père Jean-Claude, le seul survivant du massacre de Tibhirine, se trouvait à présent dans un monastère en Syrie, où il encourrait des risques comparables à ceux auxquels il avait échappé en Algérie.

On ne reviendra pas non plus sur un autre film digne des plus grands éloges, La Chine est encore loin de l’Algérien Malek Bensmaïl, passionnante évocation de la mémoire des luttes de l’indépendance dans l’Algérie actuelle : le film a été distribué en France, où il a reçu un accueil justement élogieux.

Deux véritables découvertes en revanche. La première est un film de fiction égyptien, réalisé par un jeune cinéaste très prometteur, Ahmed Abdalla. Microphone est construit sur un principe connu, pour ne pas dire rebattu, celui du portrait d’une grande ville à travers la circulation croisée de multiples personnages. Rien de tel qu’un schéma prévisible pour constater très vite l’originalité et le sens cinématographique d’un réalisateur : dans Alexandrie sillonnée par rappeurs, petits voleurs, étudiants, grapheurs, oisifs, suractifs ou combinards, Abdalla déclenche une chorégraphie énergique et précise, laquelle donne vie à chaque plan et une très réjouissante puissance à l’ensemble. Inattendu, souvent drôle, parfois tendu à l’extrême, son film réalisé évidemment avant les événements du printemps égyptien raconte avec une justesse à fleur de peau un état de la ville, et de la société, aux antipodes de l’artificiel et complaisant Immeuble Yacoubian, sociologie appliquée et qui n’aidait à rien comprendre.

L’autre film, Blagues à part (dont il a déjà été fait mention sur slate), est un documentaire tourné par une jeune française, Vanessa Rousselot, auprès des Palestiniens, dans les territoires et avec ceux qui vivent en Israël. A des gens rencontrés souvent dans la rue, ou au hasard de visites, la réalisatrice a demandé de raconter les blagues qui ont cours chez eux. L’idée de décaler ainsi l’interminable chronique doloriste et violente de la détresse palestinienne soumise depuis plus de 60 ans à l’oppression, la dépossession et l’exil, est en soi excellente. Ne serait-ce que parce qu’elle réinterroge les stéréotypes, aussi bien les nôtres, spectateurs occidentaux abreuvés des mêmes représentations depuis si longtemps, que celles des Palestiniens eux-mêmes, ayant intériorisées leur positons de victimes ou d’opposants farouches, au risque de faire disparaître ce qui est le tissu de la vie même, d’un jour le jour inévitablement plus complexe et contrasté, sans bien entendu faire disparaître pour autant cette ombre sinistre qui obscurcit la vie de millions de gens depuis si longtemps.

Mais la réussite de Blagues à part va bien au-delà de son programme. Avec un très juste sens cinématographie, la réalisatrice laisse dériver les situations qu’elle a enclenché, les réponses à côté, les irruption d’autres rapports à la réalité et au langage, l’apparition improbable d’un vieux monsieur qui collationne méthodiquement les blagues palestiniennes classées par époques, lieux et situations politiques dans des boites d’archives, les silences comme les fous rires qui empêchent le récit, construisent un monde mental où règne le désespoir, mais qu’habitent des vivants, hommes, femmes, adolescents, vieille dame bouleversante, et non des « figures » assignées à un rôle  ou une fonction (fut-ce celle de raconter une blague).

Libérateur, le rire ne l’est évidemment pas au regard de l’enfermement et de l’injustice –mais la question du rire se révèle au moins libératrice d’une manière nouvelle pour le cinéma de regarder ce qui existe. Diffusé seulement à la télévision (sur Planète, qui l’a coproduit), Blagues à part n’est jamais sorti en salles. C’est bien regrettable.

Mahamat Saleh Haroun: «La pensée a déserté le cinéma africain»

Entretien avec le cinéaste tchadien Mahamat Saleh Haroun, qui avait critiqué ouvertement le Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou en mars dernier, et s’interroge sur l’avenir du 7e art africain.

Rencontré durant le Festival de Cannes, où il faisait partie du jury officiel, le cinéaste tchadien Mahamat Saleh Haroun avait déclenché un beau vacarme en critiquant ouvertement ce qu’est devenu le Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (Fespaco) lors de sa 22e édition en mars dernier au Burkina Faso.

En dénonçant les dérives et scléroses de la plus importante vitrine du cinéma africain, le réalisateur d’Abouna et de Daratt contribuait à réinterroger l’état et l’avenir du cinéma africain de manière plus large. Un cinéma dont il est aujourd’hui, artistiquement et politiquement, une figure majeure.

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Chroniques Cannes 2011

Qu’est-ce qu’une sélection?

Introduction au Festival 2011

Woody d’ouverture, vertige du passé et double-fond

«Midnight in Paris», de Woody Allen, Sélection officielle, hors compétition.

La Guerre est acclamée

«La Guerre est déclarée», de Valérie Donzelli, Semaine critique.

Habemus Moretti

«Habemus Papam», de Nanni Moretti, compétion officielle

Les enfants trinquent

«Le gamin au vélo», de Jean-Pierre et Luc Dardenne, compétion officielle

Salut The Artist

«The Artist», de Michel Hazanavicius, compétition officielle

La secte Malick et le monde cinéma

Tree of Life de T. Malick (Compétition), Hors Satan de B. Dumont (Certain Regard), L’Apollonide (B.Bonello), Impardonnables (A. Téchiné)

Jour de grâce

Le Havre de Aki Kaurismaki (Compétition), Pater de Alain Cavalier (Compétition)

Biais d’actualité

 » La Conquête » de X. Durringer (Hors compétition), « 18 jours », film collectif egyptien  (Hors compétition)

Une caméra libre à Téhéran

“Ceci n’est pas un film” de Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmabs (Hors compétition)

Festival expérience

« Le jour où il vient » de Hong Sang-soo, « Il étatit une fois en Anatolie » de Nuri Bilge Ceylan

Femmes de Cannes

« La Source des femmes » de Radu Mihileanu, « Les Bien-aimés » de Christophe Honoré

Baisers volés

Palmarès (triste) et bilan (joyeux)

Cannes: cru classieux

 

La sélection officielle du 64e Festival de Cannes était confrontée à un effet d’annonce fragilisant: réputée d’emblée comme un «bon cru», elle risquait d’apparaître inévitablement comme en deçà d’un top niveau idéal, tout en courant le risque symétrique d’être accusée de se conforter avec des «valeurs sûres» si la sélection se concentrait sur les grands noms du cinéma mondial.

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Connaissez-vous Leo Hurwitz ?

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Ce 23 mars s’ouvre la nouvelle édition du Festival du Réel, au Centre Pompidou à Paris. Programme trop riche et trop divers pour être détaillé ici, mais au sein duquel on se permettra du moins deux recommandations parmi les nouveautés, Foreign Parts de Verena Paravel et JP Sniadecki, et Nous étions communistes de Maher Abi Samra. Outre les sélections d’inédits, plusieurs rétrospectives sont construites à propos du travail documentaire aux Etats-Unis, parmi lesquelles figure un hommage en sept films à Leo Hurwitz. Vous ne le connaissez pas ? On ne saurait vous le reprocher, tant il a disparu de la mémoire cinématographique – son nom ne figure même pas dans les 50 ans de cinéma américain de Tavernier et Coursodon, qui passe pour un ouvrage de référence. Hurwitz est pourtant une figure essentielle du cinéma américain, et se révéla à plusieurs reprises un pionnier dans différents domaines décisifs, sur les plans politiques, esthétiques et techniques.

Né en 1909 de parents venus de Russie (son second prénom est Tolstoy), diplômé de Harvard, il fréquente très jeune les photographes et cinéastes de la gauche américaine, au sein de la Film and Photo League pour laquelle il réalise Hunger en 1932 et Scottsboro en 1934 sur le procès de 9 jeunes noirs accusés faussement du viol de jeunes files blanches  lors d’un procès en Alabama. Il sera ensuite le caméraman de The Plow that Broke the Plain de Pare Lorentz (1936), consacré aux parias du Dust Bowl au moment de la Grande Dépression, film considéré comme un des sommets de la « première vague » du documentaire américain, aux côtés de ceux de Flaherty. Hurwitz participe ensuite à la fondation de la coopérative Frontier Films.

C’est dans ce cadre qu’il réalise ses grands films, du milieu des années 30 au milieu des années 50. Il signe son premier long métrage, Heart of Spain (1937), en compagnie de Paul Strand, le grand photographe et cinéaste à qui on doit notamment Manhattan (1921), œuvre fondatrice du réalisme expérimental newyorkais. Destiné à populariser aux Etats-Unis le combat des Républicains espagnols contre les franquistes soutenus par les fascistes italiens, le film est composé d’images tournées par Herbert Kline. Plus encore que le talent de monteur de Hurwitz qui s’y révèle, c’est sa conception très personnelle du cinéma qui commence de s’y affirmer : une approche du film comme outil du même élan descriptif, polémique et poétique, voire romanesque, le montage d’images documentaires étant pris dans un tourbillon lyrique qu’amplifient la voix off et la musique.

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Toujours en compagnie de Strand, c’est cette idée du cinéma qui est mise en œuvre de manière plus ample (et à partir d’images qu’il a cette fois pour la plupart lui-même tournées) avec l’étonnant Native Land (1941). Associant histoire longue de l’humanité et de son chemin vers la liberté et la civilisation, récit précis de l’histoire des Etats-Unis, éléments documentaires, œuvres d’art et scènes de fiction, Hurwitz met en scène, et met en intrigue l’histoire du syndicalisme aux Etats-Unis, son ancrage dans les références fondatrices du pays comme dans des traditions importées d’Europe, la violences brutale des oppositions qu’elle suscite, la répression et les manœuvres des dirigeants des grandes entreprises pour briser l’organisation des ouvriers et des employés, l’emprise meurtrière du racisme.

Il documente des moments aussi spectaculaires qu’oubliés de l’affrontement social tout en fabricant de toutes pièces des scènes de fiction qui montrent les méthodes d’infiltration et de manipulation mises en œuvre par le FBI et les agences privées au service des entrepreneurs, dans les villes et les campagnes. Symphonique et parfois emphatique, Native Land est à la fois un exceptionnel témoignage sur un pan occulté de l’histoire américaine  et l’invention d’une forme cinématographique qui transcende les distinctions entre fiction, documentaire, pamphlet et film-essai grâce à son sens du rythme, de la syncope poétique et politique, de l’assemblage de matériaux hétérogènes.

Après avoir travaillé durant la Deuxième Guerre mondiale pour l’Office of War Information  et le British Information Service, il crée et dirige le service des informations et éditions spéciales de la toute jeune chaine de télévision CBS, et sera un pionnier du journalisme télévisé, formant toute une génération de reporters. Il quitte CBS pour réaliser le flamboyant et provocant Strange Victory (1947) où il remet en scène les origines du nazisme et les manifestations de sa barbarie, en parallèle avec la recrudescence du racisme et de l’antisémitisme aux Etats-Unis dans l’après-guerre. A nouveau, Hurwitz associe documents d’archives, reportages documentaires (notamment sur le sort des soldats noirs revenus à la vie civile), scènes jouées, poèmes et statistiques, commentaire et musique pour élever un édifice critique d’une singulière ambition. Il ira plus loin encore dans la complexité des interrogations avec The Museum and the Fury (1956), qui intègre de manière extrêmement moderne ce qu’on n’appelle pas encore le devoir de mémoire, la question de la construction de repères émotionnels et d’intelligence critique face aux tragédies de l’histoire, à propos du site d’Auschwitz et de sa transformation en musée. Ce film commandité par les Polonais n’est pas montré aux Etats-Unis : Hurwitz, blacklisté par le maccarthysme dont on oublie souvent que les effets se sont poursuivis bien longtemps après la chute du sénateur d’extrême-droite, est interdit de filmer, condamnation dont il subira les effets durant une décennie (Comme Panahi en Iran ?), travaillant alors de manière anonyme.

Grand inventeur de formes cinématographique, Hurwitz avait également été au début des années 50 un précurseur dans le recours aux techniques légères de filmage, qu’il emploie pour The Young Fighter (1953), utilisant des méthodes qui allaient donner naissance au « cinéma direct » et à ses avatars, sur les deux rives de l’Atlantique.

Parmi ses réalisations des décennies suivantes, à côté d’une importante série consacrée à l’histoire de l’art, The Art of Seeing (1968-1970), deux grandes œuvres dominent la dernière partie de son œuvre. A la mort de sa deuxième femme, Peggy Lawson, il compose en 1980 une immense élégie filmée de 3h45. Celle-ci assemble à nouveau archives (dont des extraits de ses propres films, certains réalisés avec Peggy Lawson), documents d’actualité, images de la nature et grandes œuvres d’art, auxquelles il joint un riche agencement de signes graphiques issus de la culture urbaine, de l’architecture, de la presse et des médias. Film d’amour et méditation politique sur l’histoire, Dialogue with a Woman Departed est une œuvre à laquelle on cherche en vain des comparaisons, sinon peut-être certaines des grandes « élégies » filmées par Alexandre Sokourov.

Plus étonnant peut-être avait été en 1964 An Essay on Death : a Memorial to John F. Kennedy, « tombeau » pour le président assassiné devenant une immense méditation sur la mort, et sur sa place dans la vie à partir d’un montage incroyablement créatif dont la plupart des images (sublimes) concernent une randonnée par montagnes et forêts d’un père et de son fils. Sur la bande son, un collage de textes de Montaigne, Tagore, Sénèque, Bertrand Russell, Shakespeare, Hölderlin ou Robert Frost, de musiques et de sons enregistrés dans la nature contribue à l’élaboration de cette forme cinématographique en quête d’intelligence sensible du monde. Quête passionnée qui court au travers de cette œuvre durant quelque 50 ans, et se révèle un continent occulté de l’histoire de cinéma.

Personnage aux multiples facettes passionnantes, Leo Hurwitz est aussi l’homme qui a été choisi pour filmer le procès Eichmann à Jérusalem en 1961, et a pour cette occasion inventé un système de tournage d’une fécondité impressionnante. Dans leur livre Univers concentrationnaire et génocide. Voir, savoir, comprendre (Mille et une nuits), Sylvie Lindeperg et Annette Wieviorka ont précisément documenté le dispositif conçu par Hurwitz, et sa logique. Chris Marker a repris certaines des images tournées dans l’enceinte du tribunal par les caméras de Hurwitz pour un montage, Henchman Glance, qui doit aussi être présenté au Centre Pompidou.

Référence de plusieurs générations de documentaristes et cinéastes engagés aux Etats-Unis, dont Richard Leacock qui vient de mourir, à la veille de l’ouverture du Festival du Réel qui lui rend également hommage, Leo Hurwitz fut un inlassable enseignant, qui dirigea notamment le Graduate Institute of Film and Television de New York University. Il est mort le 18 janvier 1991 chez lui à Manhattan.

Une compétition où à la fin les Allemands perdent

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Au terme de ce Festival de Berlin, parmi un salmigondis d’impressions qui font écho à l’incroyable capharnaüm que constituent les sélections, surnagent une idée à la fois évidente et paradoxale. Evidence : ce qu’il y a, globalement, de plus significatif à découvrir à la Berlinale, ce sont les films allemands. Paradoxe : tout se passe comme si tout le monde, à commencer par le Festival, faisait de son mieux pour que surtout on ne s’en rende pas compte. Si, comme je le crois, le film le plus important de l’ensemble du Festival est le Pina de Wim Wenders, si outre le magnifique Cheval de Turin de Béla Tarr[1], La Maladie du sommeil d’Ulrich Köhler est ce que la compétition officielle avait de mieux à proposer (en tout cas certainement pas cette escroquerie de Nader et Simin, une séparation, la sitcom iranienne racoleuse et bien pensante couverte d’ours pour de trop évidentes mauvaises raisons politiciennes), si le projet cinématographique le plus stimulant et le plus inscrit dans un contexte est l’ensemble des trois longs métrages réunis sous le titre DreiLeben et présenté par le Forum, tout paraît fait pour qu’aucun renfort ne puisse être apporté par les uns aux autres, qu’aucun réseau de reconnaissance et de soutien ne se mette en place, que chacun de ces films tire le moins d’avantage possible de leur commune présence dans la pplus grande manifestation cinématographique d’Allemagne. On pourrait ajouter le film de Werner Herzog, Cave of Forgotten Dreams, ou Swans, signé du réalisateur portugais Hugo Vieira da Silva mais film tout à fait allemand et même berlinois. Sans doute d’autres encore, qui m’ont échappé…

La Berlinale attire beaucoup de spectateurs, suscite beaucoup d’articles dans les journaux, bénéficie de gros budgets, de puissants sponsors, de la venue de vedettes. Est-ce qu’elle sert aujourd’hui à quelque chose ? Je veux dire est-ce qu’elle sert aux films, aux cinéastes, aux spectateurs ? Pas sûr. Il y avait peut-être, toutes sections confondues, autant de bons films à Berlin qu’à Cannes. Mais ça ne se voit pas, ça ne se sent pas. Un festival c’est un accélérateur de particules, c’est un espace où la combinaison des composants (œuvres, auteurs, hommes d’affaires, stars, gens de média…) doit être supérieure à leur simple addition. A Berlin on a plutôt le sentiment de l’inverse, que nombre de belles propositions sont noyées, que de grandes énergies sont déployées sans grand effet, et surtout sans effet durable. Qui se souvient des précédents ours d’or ? Qui va voir un film parce qu’il a été récompensé à Berlin ?

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Jacob Matschentz et Luna Mijovic dans Beats Being Dead de Petzold, Jeanette Hain et Susanne Wolff dans Don’t Follow me Around de Graf, Stefan Kurt dans One Minute of Darkness de Hochhäusler

Cette déperdition est particulièrement criante, et particulièrement injuste, en ce qui concerne le cinéma allemand, et en particulier la (déjà plus si) jeune génération berlinoise qui lui a apporté un nouveau souffle. Cs mêmes cinéastes, d’ailleurs, ne cherchent guère non plus à s’affirmer collectivement, malgré les liens bien réels qui les unissent. A cet égard le triptyque DreiLeben est exemplaire lui aussi d’une sorte de jeu contre son camp qui laisse perplexe. Le principe consiste à réunir trois films signés de trois des figures de cette « génération berlinoise », Christian Petzold, Dominik Graf et Christoph Hochhaüsler. Les trois films sont situés dans la bourgade fictive de Thuringe baptisée fort à propos DrieLeben, « trois vies ». Les histoires se déroulent simultanément, sur le même fond de chasse à l’homme, un évadé de l’hôpital psychiatrique, réputé dangereux. Intitulés respectivement Beats Being Dead, Don’t Follow Me Around et One Minute of Darkness, les films jouent, dans des registres différents, avec les codes du film noir, du fantastique et de la socio-psychologie appliquée aux névroses de diverses catégories sociales sur fond de passage accéléré de l’ex-Allemagne de l’Est à l’âge globalisé. Petite préférence pour le premier film, d’un chabrolisme froid, singulièrement plaisant, mais évidence du sens de la mise en scène chez chacun des trois.

Réunir ainsi ses forces dans un projet collectif est un procédé bien connu, et qui a souvent porté ses fruits. Dans le cas de DreiLeben, malgré les passerelles finement tendues entre les scénarios, la confraternité des trois titres ne produit absolument rien, voire tendrait à affaiblir chacun d’eux. Comme si ces réalisateurs (le trio cosignataire, mais auxquels on pourrait adjoindre Köhler, et aussi Angela Schanelec, Mathias Luthardt, Henner Winkler, Thomas Arslan, Maren Ade…) redoutaient tellement les effets de groupe qu’ils préféraient afficher leur singularité, quitte à s’affaiblir mutuellement, même quand un dispositif tend à les rapprocher. Le dispositif est ici une commande télévisuelle, à l’origine de DreiLeben. Si on se souvient combien par exemple la collection commanditée par Arte « Tous les garçons et les filles » avait à l’époque bénéficié à ses différents protagonistes – sans que Téchiné, Assayas, Kahn, Mazuy, Denis, Akerman… renoncent pour autant le moins du monde à leur personnalité – on se dit que pour une fois les Allemands pourraient prendre des leçons de stratégie auprès des Français.


[1] Dont la beauté tient aussi au travail du chef opérateur allemand, Fred Kelemen, qui est par ailleurs un excellent cinéaste.

« Pina », le grand œuvre de Wim Wenders

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Journal d’une demi-Berlinale n°4

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Il est absolument incompréhensible que la présentation de Pina, Dance, dance, otherwise we are lost, le nouveau film de Wim Wenders à la Berlinale le 13 février dernier n’ait pas été salué comme un événement majeur, et l’incontestable sommet de ce Festival. D’abord parce qu’il s’agit d’un film magnifique et bouleversant, le plus beau réalisé par Wim Wenders depuis très longtemps. Ensuite parce qu’il s’agit d’une œuvre pionnière, qui ouvre une nouvelle voie pour le cinéma de manière plus décisive qu’aucune autre réalisation 3D à ce jour. Enfin parce qu’on pourrait se souvenir, en Allemagne un peu mieux qu’ailleurs, que l’auteur de Paris Texas et des Ailes du désir a été durant une décennie tenu non sans raison comme le meilleur cinéaste de sa génération, et que si son succès même l’a conduit dans des chemins décevants et solitaires, c’est une manière d’événement de le voir renouer avec un tel niveau d’excellence, non pas en retournant sur ses pas (il ne l’a jamais fait, c’est tout à son honneur, même quand cela s’est traduit en errances, et en errements) mais en s’aventurant sur des chemins nouveaux, que seuls un grand artiste de cinéma, un grand connaisseur amoureux du cinéma était capable d’explorer.

Mais il faut revenir d’abord au film lui-même. Revenir à sa beauté fulgurante, qui s’invente aux confins des splendeurs chorégraphiques conçues par Pina Bausch, de l’émotion suscitée par sa disparition, et de la manière de filmer, en scène et en extérieur, en action et en paroles, ce qui a été construit par le Tanztheater Wuppertal. Revenir à l’émotion dans l’évocation de la personnalité de la chorégraphe par celles et ceux qui l’ont accompagnée dans sa quête, émotion que Wenders rend d’autant mieux perceptible qu’il la ressent lui-même. Cette affection du cinéaste pour celle à qui il dédie ce film en même temps qu’il le lui consacre est pour beaucoup dans l’ovation qui a salué le film à l’Urania, l’immense salle berlinoise où il était possible aujourd’hui de le « rattraper ».  Pour comprendre le bonheur qu’offre Pina, il faut revenir à cette source inépuisable de beauté et de force cinématographique à laquelle il puise généreusement : filmer le travail. Filmer les corps et la pensée au travail, la sensibilité et l’inspiration transmuées patiemment en gestes, en actes, en pratiques : dans cet exercice-là, le cinéma est irremplaçable.

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Employer la 3D pour un tel projet semble de prime abord absurde, ou vain. Il faut à Wim Wenders une intelligence égale de la danse telle que la concevait Pina Bausch et du cinéma pour au contraire en faire l’occasion d’une double magnification, d’une double évidence. Evidence retrouvée de la poésie, de l’humour et de l’énergie qui président à cette succession vertigineuse de créations collectives, évidence d’un rapport nouveau mais pourtant qui se justifie en permanence de l’image cinématographique à l’espace tridimensionnel. En regardant le film, on s’aperçoit que la 3D permet ce qui au cinéma aurait été presqu’impossible autrement : construire physiquement la constante articulation de l’individuel et du collectif qui se joue en permanence dans les ballets de Pina Bausch, dans son travail avec ses danseurs. Et aussi : donner toute leur présence aux corps des danseurs et plus encore des danseuses, aux volumes des seins, des fesses et des cuisses, et à l’érotisme puissant qui s’impose dès la représentation du Sacre du printemps, au début du film, en même temps que sont admirablement rendus les drapés et les textures, mais aussi la puissance des masses de corps, féminins ici, masculins là, qui s’aimantent et qui s’affrontent.

Mais Wenders n’en reste pas là. Il ne se contente pas de filmer l’espace scénique, il y pénètre. Et s’y déplace, avec ceux qui en sont en principe les seuls occupants. Il ose des mouvements de caméra 3D qu’on aurait crus impossibles sans des déséquilibres et des pertes de repères, mais que sa sensibilité de cinéaste (admirablement soutenue par le travail du spécialiste de cette technologie, Alain Derobe) transforme en véritables harmoniques visuelles du spectacle dansé. Et encore : il sort les danseurs dans les rues de Wuppertal, les emmène dans l’étonnant métro suspendu pour un scène gag mémorable avec monstre et oreiller, ou de vertigineux travellings embarqués. Il les envoie à la piscine, les installe dans une cimenterie ou au milieu d’un carrefour. Et voilà cette danse des pulsions intimes inscrite dans le monde, jouant des proximités et des lointains (« si loin si proche », bien sûr), des souvenirs et du présent, de la stylisation extrême et d’un réalisme prêt à en découdre avec les matières, avec les lumières, avec les morphologies, avec les bruits et les choses du monde.

Ce n’est pas, pas du tout comme assister à un spectacle de Pina Bausch, c’est par de toutes autres voies retrouver leur vérité profonde, leur justesse. Et c’est, en tournant un documentaire où la mise en scène est revendiquée à chaque plan, montrer combien la 3D peut tenir toute sa place dans la construction de représentations du réel, aussi loin des impératifs du spectacle forain de l’heroic fantasy ou du dessin animé que d’un pseudo-naturalisme du relief. C’est affirmer que toute image de cinéma, documentaire ou de fiction – c’est ici de manière si évidente les deux à la fois – est une construction, un geste de cinéaste, et que bien sûr la 3D peut y prendre sa place, et devenir partie prenante du vocabulaire d’un artiste.

On s’en fiche de faire un concours de créativité entre Cameron et Wenders, à ce jour il existe deux grands films en 3D, Avatar et Pina. L’un comme l’autre sont riches de promesses immenses, on a vu à ce qui a suivi Avatar combien ces promesses étaient difficiles à tenir, celles dont le film de Wenders est porteur le sont tout autant, il n’en est que plus remarquable, et plus chargé de désir de voir ce qui viendra ensuite.

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Nouvelles extrêmes du monde

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Journal d’une demi-Berlinale  n°3

Dans un festival on trouve de tout, et à Berlin plus qu’ailleurs, où la quantité l’emporte volontiers sur la rigueur des choix. Il arrive qu’on trouve ainsi, de manière plus ou moins impromptue, de surprenantes ouvertures sur des états du vaste monde. Parmi d’autres –Invisibles de la réalisatrice israélienne Michal Aviad, douloureuse tentative d’approche des conséquences, même longtemps après, des traumatismes du viol, State of Violence, du Sud Africain Khalo Matabane, qui évoque les conséquences interminables de la violence extrême de la lutte contre l’apartheid – deux films particulièrement singuliers  rencontrés dans les sections parallèles du Forum et du Panorama.

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Au Forum, la plus exigeante des sélections berlinoises, découverte simultanée d’un film magnifique et d’une tragédie sinon inconnue, du moins obstinément contenue dans les marges de l’intérêt médiatique. La situation au Sahara occidental, les massacres perpétrés par l’armée marocaine en 1976, la répression des populations civiles depuis, on ne peut pas dire qu’on n’en entende jamais parler mais ce sont presque toujours des dépêches en bas de page, des brèves en rubrique « International » …

Victoire politique des pouvoirs qui sont parvenus à ce que, à la différence d’autres conflits plus stratégiques ou dont les victimes ont trouvé de plus efficaces relais médiatiques, ces morts, ces tortures et cette oppression restent aussi étouffées que ceux qui en sont victimes. Le cinéaste Pierre-Yves Vandeweerd, lui, y est allé voir. Mais il n’y a rien à voir. C’est, souvent, là que commence le cinéma : au défi de l’invisible. Vandeweerd est resté dans le désert, il a rencontré ceux qui, de l’autre côté de la frontière algérienne, pansent leurs plaies ou essaient d’organiser la résistance, il s’est approché avec eux du pays interdit, occupé, occulté.

Son film, Territoire perdu, raconte cette histoire, et son invisibilité : c’est ce qui fait du même élan sa force et sa beauté. Dans le vide infini du désert, la détresse des nomades parqués dans les camps de réfugiés, la souffrance des jeunes gens sans visage qui essaient de résister à la domination donnent sa forme et sa texture à ce film au super-8 noir et blanc qui semble des gravures de Calot balayées par un simoun de désespoir. Il y a quatre ans, déjà au Forum, on avait découvert un autre film magnifique et nécessaire du même Vandeweerd, Le Cercle des noyés, mémoire d’une forteresse où furent durant d’interminables années emprisonnés et torturés des démocrates mauritaniens, dans la totale indifférence du monde. Avec Territoire perdu, qui invente sa propre forme pour dire au plus juste la réalité d’une autre situation, de la singularité de sa violence, de la dimension affolante de sa durée – bientôt 40 ans… – le cinéma trouve une noblesse dépouillée et urgente, irremplaçable.

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Rien à voir avec un autre film découvert, lui, dans la section au contraire la plus pléthorique et la moins rigoureuse de la Berlinale, le Panorama. Rien à voir sinon, d’une toute autre manière, un aperçu étonnant de ce monde où nous vivons. Gandu (« enfoiré » en bengali), est le premier long métrage d’un jeune réalisateur de Calcutta, Kaushik Mukherjee, qui se fait appeler Q. Dans les ruelles et les culs de basse fosse de la grande ville indienne, c’est un film de rap brut, rentre-dedans, saturé de mots orduriers qui s’étalent sur l’écran en toutes lettres, et relevé de scènes de porno hard, le tout dans un déluge de plans noir et blancs ou couleurs montés par un adepte de MTV bourré d’amphétamines. Le résultat est parfaitement politiquement incorrect, esthétiquement incorrect, moralement je vous dis pas et tout ce que vous voulez à l’avenant. Il est très possible que Q soit un petit malin qui demain fera sa pelote dans l’industrie après avoir prouvé son habileté, d’accord. Il reste qu’en attendant Gandu explose d’énergie, de rage et d’envie d’en découdre. Et que ce soit du pays de Satyajit Ray plus encore que de celui de Bollywood que nous vienne ce brûlot foutraque mérite qu’on y prête attention, ne serait-ce que comme  symptôme. Un symptôme plutôt joyeux.

Venez jouer avec les Nazis

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Journal d’une demi Berlinale, n°2

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Chaque année, le Festival de Berlin présente (au moins) un film situé à l’époque nazie. Ce n’est que la partie la plus visible d’un phénomène massif qui, depuis plus 10 ans, a fait de cette période le sujet de prédilection d’innombrables réalisations de fiction et documentaires, qui ont envahi petits et grands écrans allemands. Au début, il apparut qu’après des décennies d’omerta ou de grande discrétion sur le passé nazi dans les productions grand public, contre quoi s’étaient violemment élevés les jeunes cinéastes de la « Nouvelle Vague allemande » dans les années 60-70 (Fassbinder, Kluge, Herzog, Thome, Reitz…), ce phénomène était une heureuse, même si tardive, détermination à affronter les démons de l’histoire. Avec le temps, il semble que cette propension à  utiliser la période nazie comme cadre de fictions qui, pour la grande majorité, n’inventent rien de nouveau, se transforme en un double piège, assez dégoutant. Piège dramatique qui permet à peu de frais de rendre plus intense les ressorts d’une intrigue banale, formatée, dès lors qu’elle se déroule dans ce cadre là, et qu’au lieu d’opposer classiquement des « bons » et des « méchants » elle les remplace par des « Juifs », ou des « résistants », et des SS. Ça met du piment, c’est sûr. Piège éthique dès lors que, pour ne rien perdre de ses effets, on ne rechigne devant aucun rebondissement spectaculaire, quand bien même cela concerne de tels protagonistes.

Nous en avons eu une illustration avec le « film de nazis » en compétition cette année à la Berlinale, Mein Bester Feind (Mon meilleur Ennemi) de Wolfgang Murnberger, qui met aux prises un juif marchand art et son ami d’enfance devenu SS. Et que je te déguise des juifs en SS et des SS en déportés, et que je te fais rigoler le public avec des quiproquos de boulevard (toujours parfaitement politiquement corrects) entre barbelés et chiens policiers, crématoires et résistance. Tout est bon pour un petit rebondissement de plus, un petit rabiot d’astuce scénaristique.

En 1942, en pleine guerre, avec un courage et lucidité incroyables, Ernst Lubitsch réalisait le jeu de masques et de transfuges To Be or Not to Be, aujourd’hui des tâcherons bricolent n’importe comment des histoires où on s’amuse ad lib à fabriquer des suspens bidon et des travestissements à 2 Reichmarks, sans oublier de faire baisser culotte pour vérifier les prépuces et s’offrir un petit gag croquignolet. Herr Murnberger est certainement convaincu d’avoir réalisé une œuvre sans complaisance envers le nazisme, mais cette manière de jouer avec les événements, les accessoires et les signes de l’ère hitlérienne comme s’il s’agissait de costumes de carnaval est une pernicieuse et très déplaisante manière de fabriquer une autre forme d’innocuité à propos de cette période. C’est transformer en clichés vidés de tout enjeu ce que signifièrent la croix gammée et l’étoile jaune. Sans doute n’est-ce à tout prendre que la preuve que toute mauvaise fiction est nocive, et les occasions de le constater dans d’autres contextes ne manquent pas, mais avec son recours systématique à l’époque nazie transformée en terrain de jeu fictionnel, elle est administrée dans le cadre de la Berlinale, pratiquement chaque année, d’une manière singulièrement insistante.