Le tour de 2019 en 52 films

Dresser une liste de 52 titres en lieu et place du rituel Top10 ne tient pas à la seule volonté de se distinguer. Si le chiffre se cale sur le nombre de semaines de l’année, c’est aussi pour insister sur le caractère constant de l’offre de films de grande qualité, en même temps que sur leur nombre et leur diversité.

Parmi ces films certains sont des véritables succès publics, à des niveaux pas toujours prévisibles (Parasite, Les Misérables, Joker), d’autres, trop nombreux, sont restés dans une pénombre injuste, raison de plus pour rappeler leur existence, et leur importance.

 

À une époque où il est bon ton de proclamer –une fois de plus– que le cinéma serait un art du passé, et la salle de cinéma un lieu d’un autre temps, voués l’un et l’autre à s’effacer dans les brumes de souvenirs estampillés XXe siècle, la réalité de la créativité artistique est à rapprocher de la fréquentation des cinémas, en France et dans le monde.

Sans minimiser l’importance des deux phénomènes conjoints que sont la montée en puissance des séries et de l’offre en ligne (qui est très loin de se résumer à Netflix, et le sera de moins en moins), une approche un tant soit peu sereine de la situation traduit au contraire une vitalité remarquable du cinéma sous toutes ses formes, comédie et film noir, documentaire et proche de l’art contemporain, fantastique et film-essai, fait par des petits jeunes ou des vétérans, à Hollywood, à Roubaix ou à Manille.

Un récent numéro de l’excellente revue de sociologie Réseaux a mis en évidence les ressorts de la résilience du cinéma face à la révolution numérique, tandis qu’à côté des chiffres impressionnants des entrées en salles en France, on constate non seulement qu’il se construit des multiplexes un peu partout, mais aussi que des salles indépendantes inventent de nouveaux modèles.

C’est ce que raconte de manière très vivifiante le livre Cinema Makers, de Mikael Arnal et Agnès Salson, qui vient de paraître. Il faut y ajouter l’extraordinaire floraison des festivals de films, dans le monde entier, qui sont aussi des projections en salles. Et leur rôle décisif dans la visibilité des œuvres qui ne bénéficient pas a priori d’atouts médiatiques.

Tout est loin d’être rose au pays du 7e art, et les fascinations idéologiques des dirigeant·es pour les fantasmes de l’ultralibéralisme et d’une fausse modernité font partie des principales menaces, tout comme elles nourrissent les discours déclinistes à propos de l’art du film.

Mais il n’y a pas plus de raisons aujourd’hui qu’hier d’entonner le sempiternel requiem pour un moyen d’expression qui se porte globalement fort bien.

C’est ce qu’atteste aussi cette liste de films sortis dans les salles françaises en 2019, liste organisée selon les grandes régions du monde dont ils sont originaires, et où il est réjouissant de trouver des titres en provenance de multiples directions –avec tout de même deux manques notables, et regrettables, l’absence de titres venus du Maghreb et d’Océanie.

Asie (9 films)

Puisque l’année s’est ouverte et terminée avec deux très beaux films chinois, il est légitime de commencer ce survol par l’Extrême-Orient.

Si le fulgurant An Elephant Sitting Still, premier film de Hu Bo, restera hélas sans suite, du fait de la mort prématurée de son auteur, on a toute raison de faire confiance à la nouvelle génération dont il aurait dû être une des principales figures, génération représentée notamment Séjour dans les Monts Fuchun, de Gu Xiaogang, qui fut une des révélations de Cannes 2019, et qui sort le 1er janvier.

Sur nos écrans, il suivra ainsi de près Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan, autre découverte cannoise, et fleuron du cinéma chinois qui s’est également illustré avec la fresque impressionnante du plus grand réalisateur de ce pays, Les Éternels, de Jia Zhangke, auquel la Cinémathèque française consacre en ce moment une judicieuse rétrospective intégrale.

L’un des plus prestigieux collègues de Jia, Wang Xiaoshuai, a pour sa part présenté une œuvre importante consacrée à l’histoire chinoise récente, So Long, My Son.

Mais il n’y a pas que la Chine. Parmi les principaux pays de cinéma de la zone asiatique, la Corée du Sud s’est offert sa première Palme d’or grâce à Parasite, de Bong Joon-ho, l’immense artiste philippin Lav Diaz a proposé la fable distopique et hallucinée Halte, tandis qu’en Thaïlande se révélait le nouveau venu Phuttiphong Aroonpheng avec l’envoutant Manta Ray.

Quant au Japon, plus en retrait, il aura du moins marqué avec l’étonnant Au bout du monde, de Kiyochi Kurosawa, et le documentaire Tenzo, de Katsuya Tomita.

Afrique sub-saharienne (3 films)

Même si trois films ne font pas un printemps, les signes envoyés par ceux-là sont plus que prometteurs, d’autant qu’il s’agit de trois premiers longs métrages. Lui aussi importante révélation de Festival de Cannes, Atlantique, de Mati Diop associe en plein Dakar poésie, critique politique et fantastique avec une impressionnante puissance.

Le portrait des quatre vieux cinéastes soudanais de Talking About Trees, de Suhaib Gasmelbari résonne comme une note d’espoir dans un contexte ô combien périlleux. Autre documentaire mémorable, Rencontrer mon père, du Sénégalais Alassane Diago témoigne des ressources d’un cinéma indépendant sensible, et sachant faire vertu de ses moyens limités.

Moyen-Orient (5 films)

Les deux plus grands artistes de la région ont chacun présenté un film cette année, le Palestinien Elia Suleiman avec l’admirable It Must Be Heaven et le prolifique Israélien Amos Gitaï avec l’inventif Un tramway à Jerusalem. D’Israël est aussi venu le sidérant documentaire de Yolande Zauberman sur la pédophilie en milieu juif intégriste M.

L’Egypte a attiré l’attention grâce à un autre documentaire, l’admirable portrait de jeune femme Amal, de Mohamed Siam. Enfin, même si moins fécond que d’ordinaire, l’Iran a tout de même offert la rencontre avec Reza, premier film tout en finesse de l’écrivain Alireza Motamedi.

Amérique latine (2 films)

Plutôt en retrait par rapport à sa fécondité des années précédentes, le continent latino-américain aura du moins brillé grâce à deux œuvres majeures, découvertes successivement à Cannes en 2018 et 2019. Il s’agit de deux fresques épiques et politiques, toutes deux cosignées, l’une par les Colombiens Cristina Gallego et Ciro Guerra, Les Oiseaux de passage, et l’autre du tandem brésilien Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, Bacurau.

Encore ce bilan est-il un peu injuste: peu vus et insuffisamment considérés, d’autres titres venus de cette partie du monde (Argentine, Perou, Venezuela) ont tout de même témoigné de la richesse créative de la région, même si avec moins d’échos médiatiques.

Etats-Unis (5 films)

La bonne nouvelle est de trouver parmi les meilleurs titres nord-américains deux films de Majors, l’étonnant et épatant Joker, de Todd Philips et la nouvelle réalisation d’un grand auteur qui a reconquis sa position au sein de l’industrie, M. Night Shyamalan, avec Glass.

Il contrebalance les relatives décéptions des films d’autres personnalités attendues dans cette catégorie, qu’il s’agisse de Clint Eastwood ou de Quentin Tarantino –et bien évidemment il ne sera pas question ici de The Irishman, production destinée à n’être vue que sur petit écran.

Trouver deux très bons films de studios est un phénomène qui ne se produit pas tous les ans tant la production mainstream est désormais dominée par des franchises répétitives et lobotomisées, comme s’en est ouvertement plaint Martin Scorsese. Il est possible que cela ne se reproduise pas de sitôt, le principal événement industriel ayant été le rachat du n°3 de Hollywood, Fox, par le n°1, Disney, formant une Major surpuissante, et entièrement orientée vers l’entertainment le plus formaté.

Le déséquilibre menace d’être encore aggravé par l’imminente révocation par l’administration Trump de la loi antitrust qui depuis 1948 limitait (un peu) la puissance des grands studios en les empêchant de posséder aussi les salles.

Apparus très loin de tout cela, à l’autre bout de la galaxie du cinéma américain, deux œuvres –très– indépendantes ont aussi atteint nos écrans: Heart of a Dog, de la géniale et inclassable Laurie Anderson, et l’inattendu The Mountain, de Rick Alverson, resté jusqu’alors en dehors de tous les radars cinéphiles.

Sans oublier le cas singulier de Woody Allen, qui n’est certes pas un marginal, mais est devenu une sorte de paria, victime collatérale injuste du très nécessaire mouvement #MeToo, dont le nouveau et très bon film Un jour de pluie à New York n’a pas été distribué dans son pays, et a été ici victime d’une sorte de défiance a priori qu’il ne mérite en rien.

Russie et Europe de l’Est (3 films)

Maigre bilan, mais heureuses découvertes. La force artistique et l’urgence politique de Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares n’est pas une surprise, venant du cinéaste roumain Radu Jude, aujourd’hui signature importante de cette cinématographie toujours féconde.

Bien moins prévisible, mais tout aussi impressionnante et nécessaire est l’évocation des crimes de guerre commis par ses compatriotes dans les années 1990, remarquablement filmée par le cinéaste serbe Ognjen Glavonic avec Teret.

Et complètement inattendu, l’évocation d’une transgression au village par le couple russe Natalia Merkoulova et Alexeï Tchoupov, avec le très sensible L’homme qui a surpris tout le monde.

Europe de l’Ouest (7 films)

Deux des principales signatures du cinéma européen ont entièrement tenu leurs promesses cette année, chacune avec un sujet d’actualité d’une extrême gravité, traduite en authentique mise en scène de cinéma. C’est le cas de Ken Loach avec Sorry We Missed You et l’uberisation du travail comme des frères Dardenne avec Le Jeune Ahmed et la radicalisation islamiste d’une partie de la jeunesse des quartiers pauvres. Autre grand nom, Marco Bellocchio a quant à lui proposé avec Le Traître une brillante méditation sur les mécanismes de l’appartenance communautaire et de l’idéologie familialiste, sous couvert d’évocation d’un fait divers.

D’Italie est aussi venu l’un des plus beaux films de l’année, l’admirable transposition du roman de Jack London par Pietro Marcello dans son Martin Eden.

L’Espagne aura apporté sur les écrans français deux réalisations ambitieuses, le très romanesque Petra, de Jaime Rosales et le quasi-documentaire Viendra le feu, d’Oliver Laxe. Sans oublier l’étonnante proposition du jeune suisse Blaise Harrison, Les Particules, entre film générationnel et fantasmagorie.

France (18 films)

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«Le Lac aux oies sauvages», poème noir cauchemar et rose flashy

Parmi les danseurs de rue aux semelles fluo, la «baigneuse» Aiai (Guei Lun-mei) joue-t-elle double jeu, ou triple jeu? | via Memento Films

Le nouveau film de Diao Yinan joue avec virtuosité des codes du polar pour mieux esquisser un portrait halluciné de la réalité chinoise.

Quoi, le briquet? La fille au pull rose acidulé et aux cheveux courts a demandé du feu. Il pleuvait. C’était un code. Pas entre eux mais avec nous, les spectateurs.

La fiction était là, déjà, mille films noirs. Le type est blessé, il se cache. Tous les flics de Chine le cherchent depuis qu’il a par erreur tué un d’entre eux.

Traque règlement compte, le motard aux cheveux teints n’aurait pas dû sortir son flingue. À 140 à l’heure la vengeance ne pardonne pas.

C’est comme un rêve, mais dont on connaitrait bien, trop bien les mécanismes. Le Lac aux oies sauvages va les faire jouer, et les déjouer.

Six ans après le polaire et angoissant Black Coal, très légitime Ours d’or à Berlin en 2013, Diao Yinan revient avec un thriller tropical et planant. L’extrême violence y surgit comme des shots d’adrénalines, comme des riffs de batterie dans un morceau de jazz libre.

Avec une élégance plastique qui évoque par moment les arabesques de Wong Kar-wai époque In the Mood for Love, le cinéaste joue en virtuose des agencements de lumières et d’ombres, de couleurs et de rythmes.

L’épure et la matière, et d’infinis jeux d’ombre… | via Memento Films.

La grâce picturale d’un profil épuré devant une étendue d’eau contraste et dialogue avec les couleurs fluo et avec les néons déglingués de zones à demi ruinées, recomposant sans cesse les ambiances visuelles toujours impressionnantes, jamais gratuites.

Le caïd et la baigneuse

La traque de Zenong le caïd, le rôle ambivalent d’Aiai la «baigneuse» qui se prostitue au bord du lac, les trahisons, les codes de l’honneur de gangsters, les stratégies du capitaine Liu qui dirige l’impressionnant dispositif policier, la haine vengeresse du gangster rival, la sincérité trouble de l’épouse du fugitif sont donc les ressorts dramatiques classiques, mais souverainement disposés, du récit.

Celui-ci n’est toutefois pas seulement une démonstration de maestria de mise en scène, digne des maîtres du film de genre, de Hollywood à Hong Kong. (…)

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Les vieux héros rieurs de «Talking About Trees» et un cinéma nommé Révolution

Dans la nuit soudanaise, deux vieux lutteurs se remémorent les espoirs de leur jeunesse. | Via Météore Films

Lorsque quatre réalisateurs victimes de la dictature soudanaise se lancent dans une aventure utopique et euphorique, le récit de leurs tribulations devient une parabole contemporaine sans frontières.

Très peu d’arbres dans ce film, mais beaucoup de paroles –et plus encore, des visages et des images. Ils sont quatre, on les découvre peu à peu, plus ou moins. Quatre hommes noirs, des vieux, mais pas des vieillards. Ils parlent donc, ils rient. Ils travaillent.

Suleiman, Ibrahim, Manar et Altayeb travaillent à l’accomplissement de ce qui est à la fois un rêve et une revanche, une utopie, un jeu et un authentique projet politique.

On est au Soudan, dans la plus grande ville du pays, Omdourman. Il y a cent mille ans, ces quatre-là ont incarné la promesse d’un cinéma soudanais. Et puis en 1989, Omar el-Bechir a pris le pouvoir et instauré une dictature militaire et islamiste. Entre bien d’autres décisions éclairées, généreuses et humanistes, son régime a interdit le cinéma.

Dans leur coin, un coin nommé Sudanese Film Group, les quatre compères ont maintenu, vacillante, la flamme de l’amour des images et des histoires, stocké des pellicules, parlé et écrit, en petits comités, de ce que c’était que de faire des films, d’en voir.

Entreprise déraisonnable

Un jour, ils décident d’organiser, pour la première fois depuis près de trente ans, une projection publique dans un vrai cinéma. Ils finissent par obtenir l’accès à une ancienne salle, désaffectée et en ruines, mais dont la façade arbore toujours son nom, «La Révolution».

Les enfants qui en ont fait un terrain de foot viendront aider à repeindre le grand écran blanc sur le mur du fond. Si un jour, au terme de kafkaïennes négociations, il s’avère possible d’y projeter le Django de Tarantino, il faudra que les sons du film se faufilent entre les appels des muezzins, diffusés par les hauts-parleurs des six mosquées qui ont poussé tout autour.

Talking About Trees est l’histoire de cette entreprise déraisonnable. C’est surtout l’occasion de passer une heure et demie en compagnie de quatre types formidables, drôles, énergiques, inventifs, courageux.

On ne les connaissait pas plus que leurs films (et ni Google ni IMDb n’en savent guère plus), mais les extraits qui figurent dans Talking About Trees, tirés de Hunting Party d’Ibrahim Shadad (1964), d’Afrique, jungle, tambour et révolution de Suleiman Mohamed Ibrahim (1979) ou de The Station d’Altayeb Mahdi (1988), sont magnifiques.

Surtout, le documentaire de Suhaib Gasmelbari, comme tout film digne de ce nom, en semblant raconter une histoire locale et lointaine, ne cesse de mobiliser des désirs et des enjeux, des colères aussi, qui sont d’aujourd’hui et de partout.

La salle de cinéma, un vieux rêve qui bouge. | Via Météore Films

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«Les Envoûtés» au risque des fantômes de l’amour

Qu’y a-t-il entre Simon (Nicolas Duvauchelle) et Coline (Sara Giraudeau)? Ou plutôt, qui y a-t-il? | SBS Distribution

À la fois élégiaque et violent, le nouveau film de Pascal Bonitzer flirte avec le fantastique pour mieux raconter les vertiges et les angoisses de l’attraction entre deux êtres.

Ça circule. Entre Paris et les Pyrénées, entre magazine psycho-people et nature sauvage, entre un homme et une femme. Ou deux. Ou trois.

Les fantômes ont passé les ponts. Ils sont dans la chambre, dans la tête, dans la grotte en bas de la maison. Ils sont dans les mots.

Coline est partie dans la montagne interviewer le peintre qui a vu un spectre, laissant sa voisine Azar, qui elle aussi en a vu un. Il n’y a ni coïncidence, ni vérité, ni mensonge; il y a des corps, des lieux, le désir et la peur.

Il est peu fréquent, en regardant le début d’un film, d’avoir aussi immédiatement le sentiment de sa totale justesse.

Il se produira plein d’événements au cours des Envoûtés, pour la plupart inspirés par la nouvelle fulgurante de Henry James, Les Amis des amis. Mais avant même que les premières péripéties de ce film imprégné de fantastique se soient produites, il vibre et intrigue.

La Fourche et le tambour

Suggestif à plus d’un titre, le nom de la station de métro où la jeune femme descend au début, La Fourche, est comme le signe de ce mouvement déjà lancé –et riche d’alternatives. À tout instant, plusieurs directions seront envisageables.

Délicatement amusée, cette histoire de mort et de passion peut dès lors prendre son élan dans une laverie automatique, où tournent et se mêlent les illusions colorées, les espoirs et les peurs, comme le linge de deux jeunes femmes encore à découvrir.

Qu’a vraiment vu Azar (Anabel Lopez)? |SBS Distribution

Autre chose aurait pu se produire entre Coline et Simon lors de leur nuit d’ivresse et de séduction. Le destin d’Azar aurait pu être différent. Le rapport à la religion et au suicide de l’ami de Coline pourrait le mener sur une autre voie. L’histoire ne serait pas la même, le film n’en souffrirait pas. (…)

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«It Must Be Heaven» ou la comédie comme ultime munition

Cinéaste et palestinien, Elia Suleiman retrouve son personnage burlesque et mutique pour mieux étendre aux dimensions de la planète ses étonnements navrés devant les tragédies de l’époque.

Cela aurait dû être l’un des principaux événements du Festival de Cannes 2019: drôle et gracieux, incisif et inventif, en phase avec l’actualité la plus brûlante, le nouveau film d’Elia Suleiman avait tout pour attirer l’attention et aurait fait une très légitime Palme d’or.

Une compétition particulièrement relevée, au sein de laquelle It Must Be Heaven aura pâti d’être montré le dernier jour, l’aura confiné non pas à l’indifférence (mention spéciale du jury) mais à une visibilité très inférieure à ce que le film mérite.

Sa découverte est d’autant plus réjouissante qu’elle marque à la fois le renouvellement et la continuité d’une œuvre dont on regrettait la suspension depuis 2009, date de la sortie du précédent film d’Elia Suleiman, Le Temps qu’il reste.

Dix ans, en effet, que se faisait sentir l’absence de celui qui est à la fois la principale figure du cinéma palestinien et un grand réalisateur contemporain.

Palestinien et artiste

Depuis la révélation de son premier long-métrage, Chronique d’une disparition, Suleiman se bat pour être à la hauteur de cette double qualification, celle qui l’attache à son origine ô combien lourde de conséquences et celle qui renvoie à la pratique ambitieuse et inventive de son art, sans assignation à une cause ou à une zone géopolitique.

Pour un Palestinien plus que pour tout autre peut-être, cette tension peut s’avérer un piège redoutable et on a craint au cours de la décennie écoulée que ce piège ne se soit refermé sur le cinéaste d’Intervention divine. It Must Be Heaven constitue, à cet égard aussi, la plus belle des réponses.

Qui connaît tant soit peu l’œuvre de cet auteur en retrouvera tous les ingrédients, à commencer par son propre personnage de clown quasi muet, témoin éberlué des folies et des vilénies du monde –y compris celles de ses compatriotes de Nazareth, la ville arabe où il est né, où il a grandi, où nous avons pu faire la connaissance de sa famille et de ses voisins lors des films précédents.

La seule phrase prononcée par le personnage dans le film. |Le Pacte

Le nouveau film repart de là, en une succession de scènes qui disent à la fois l’absurdité du monde contemporain, l’oppression israélienne, les fantasmes guerriers et machistes si bien partagés chez les Palestiniens et les mesquineries de nos frères humains.

On est dans la réalité très concrète d’un pays où une grande partie de la population subit le joug violent et insidieux du pouvoir israélien, et on est dans le monde tel qu’ont pu aider à le regarder Chaplin et Tati, Boulgakov et Ionesco.

Deux protagonistes importants, bien qu’eux aussi sans parole, manifesteront la double nature du héros: un arbre (fruitier, pillé mais enraciné) et un oiseau (farceur).

L’arbre et l’oiseau

La première demi-heure reprend le fil du portrait de la réalité de celles et ceux qui subissent les effets de la politique sioniste, portrait animé d’une fureur dont on aurait tort de sous-estimer la vigueur sous ses apparences à la fois comiques, nonchalantes et navrées. La lenteur, le silence et l’humour sont depuis vingt-cinq ans les armes qu’affûte inlassablement ce cinéaste.

On croyait le cinéma d’Elia Suleiman assigné à ce territoire, à la fois réel et fantasmatique, la Palestine telle qu’elle existe et telle qu’Israël en nie l’existence. Mais il s’envole.

Son personnage fait ce que le réalisateur, à titre personnel, a fait depuis longtemps déjà: il vient s’installer à Paris, où se situe le deuxième volet de ce film en trois actes et un épilogue. (…)

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«Sympathie pour le diable», la guerre à tombeau ouvert

Paul Marchand (Niels Schneider), son ami photographe (Vincent Rottiers) et son interprète (Ella Rumpf) en reportage chez les Serbes qui massacrent la population de Sarajevo. |Rezo Films

L’évocation du journaliste Paul Marchand et de la manière dont il a couvert le siège de Sarajevo compose un récit trépidant qui interroge l’effondrement moral de la fin du XXe siècle.

Il y avait la guerre, merde! Là, à côté. Et tout le monde s’en fichait –ou plutôt ne s’en fichait pas complètement, mais s’en arrangeait et puis oubliait plus qu’aux trois quarts.

C’était le début de la dernière décennie du XXe siècle. Le siège, 330 obus par jour, sur des civils. Des centaines de tireurs embusqués faisant des cartons sur des passants, des enfants, des secouristes. Lui, il s’est retrouvé au milieu de ça, volontairement.

Lui, il s’appelait Paul M. Marchand. Il a 31 ans –dont huit passés à Beyrouth en pleine guerre civile– lorsqu’il arrive à Sarajevo, d’abord en freelance, bientôt correspondant de quatre radios francophones. Pas vacciné, pas blasé, Paul Marchand.

À fond les manettes au volant de sa voiture sur Sniper Alley, le cigare au bec et le verbe bravache, on en ferait aisément une figure folklorique. Lui-même a cultivé cette apparence, et le film en rend compte. La finesse de Sympathie pour le diable est de ne pas le masquer, mais de ne pas s’arrêter au masque.

Sur plusieurs tempos à la fois

Portant le même titre que le premier livre écrit par Marchand, à son retour (réédité chez Stock), alors qu’il se remettait de la grave blessure physique reçue en Bosnie (les autres, il semble bien qu’il ne s’en est jamais remis), le film vibre selon plusieurs rythmes à la fois.

Celui, trépidant, imprimé par le dandy trompe-la-mort et celui, exigeant, d’un journaliste précis et très bien informé, se battant aussi contre des rédactions promptes à passer ses reportages à la moulinette de ce qu’il était alors convenu de dire.

La voiture de Paul Marchand lancée à toute vitesse sur Sniper Alley, devant l’hôtel Holiday Inn où était basée la presse internationale pendant le siège. | Rezo Films

Mais aussi, dans un entrelacs de notations très bien agencées, le rappel de l’importance et des limites du travail des journalistes hébergés à l’Holiday Inn, évoquées avec une justesse rare, plus revue depuis l’essentiel travail de Marcel Ophuls, Veillées d’armes, en 1994.

Et aussi ce que fut le martyr des habitant·es de la capitale bosniaque, et la veulerie des dirigeants européens, et la violence des assaillants serbes. (…)

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«Gloria Mundi», la danse macabre du néo-libéralisme

Sylvie (Ariane Ascaride), mère volontaire mais en deuil du continent englouti de la solidarité. | Ex nihilo

Sombre et intense, le film de Robert Guédiguian raconte les effets destructeurs, dans les têtes et les cœurs, de l’idéologie du premier de cordée.

Une silhouette sombre au loin dans la rue qui rentre, à l’aube, du travail. Elle cristallise le vertige noir qui traverse de part en part le vingt-et-unième film de Robert Guédigian.

On connaît bien et on ne connaît pas cette silhouette. C’est celle d’Ariane Ascaride, et c’est celle d’une femme, Sylvie, comme jamais l’actrice n’en avait incarnée. Une sorte de guerrière du quotidien, ratatinée par la dureté de la vie, accrochée comme une arapède à la poignée des siens –ses deux filles de deux pères différents et leurs maris–, et à la survie de ce cercle. Plus rien d’autre ne compte.

Ariane Ascaride qui insulte ses collègues chargé·es du ménage à l’hôpital, en grève pour un peu moins de misère, est le concentré d’un degré de détresse dont Gloria Mundi est le constat brûlant. Une détresse qui n’est pas seulement, pas d’abord, matérielle.

À Marseille, une petite fille est née. Elle se prénomme Gloria. À Rennes, son grand père sort de prison après une très longue peine. Sur TF1, Emmanuel Macron fait l’éloge des «premiers de cordée». Partout, la financiarisation et l’ubérisation gagnent les sphères les plus intimes. Voilà le mundi où se déroule le film.

Des personnages en deuil

Dans le précédent film de Robert Guédiguian, La Villa, pourtant loin d’être optimiste, il y avait malgré tout quelque chose de joyeux dans les retrouvailles avec sa troupe: Ascaride bien sûr, mais aussi Darroussin et Meylan, rejoints par de dignes représentant·es de la génération suivante, Anaïs Demoustier et Robinson Stévenin.

Pour les trois premiers en particulier –Meylan et Darroussin jouant les rôles des pères des deux filles d’Ariane Ascaride–, il y a au contraire dans Gloria Mundi quelque chose de tragique dans leurs retrouvailles. Comme si tous trois étaient en deuil de ce qu’ils et elle ont incarné et traversé ensemble, comme comédien·nes et comme personnages.

En faisant ainsi appel à nouveau aux mêmes acteurs et actrices, Guédiguian inscrit cette nouvelle réalisation dans une histoire longue, et mesure le chemin parcouru –pas dans la bonne direction. (…)

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«Les Enfants d’Isadora» ou le cinéma qui danse

La spectatrice (Elsa Wolliaston) habitée par sa propre histoire et par la danse d’une autre. | Shellac

Autour d’un solo composé par Isadora Duncan il y a un siècle, le film de Damien Manivel déploie au présent un très bel ensemble d’émotions dont la quête de beauté illumine le quotidien.

Tout de suite, c’est là. Impalpable et évidente, une grâce précise, une qualité du geste. Sans rien savoir du film, on se doute à la simple lecture du titre qu’il y aura maille à partir avec la danse.

De fait, lorsque Agathe Bonitzer lit dans un café les mémoires de la chorégraphe Isadora Duncan, plus exactement le récit par la grande danseuse américaine de la mort de ses deux enfants, noyés dans la Seine à la suite d’un accident de voiture, la danse est déjà présente.

Pas du fait de l’artiste qui est alors, au début du XXe siècle, en train de contribuer de manière décisive à l’invention de la danse contemporaine. Mais dans la manière de filmer de Damien Manivel. Dans la présence de l’actrice. Dans ce qui se joue entre elle, la mise en scène, elle, Agathe B., et elle, Isadora D.

Cette scène d’ouverture est comme ces premiers pas qu’esquissent des danseurs avant que commence véritablement le premier mouvement d’un ballet, ce délicat et bouleversant ballet en trois actes que sera Les Enfants d’Isadora. Un prélude où, secrètement, se trouverait déjà tout ce qui est encore à venir.

Contre la mort, la justesse du geste

Ce qui est à venir est, malgré l’apparente absolue modestie du film, d’une ampleur immense. Il s’agit du travail, et il s’agit de la mort; il s’agit du deuil et de la manière dont des œuvres peuvent affronter l’abîme insondable de la douleur.

Il s’agit des puissances souterraines et sidérantes de la vie, et de sourcières qui en détectent les possibles résurgences. Qui parfois en permettent les triomphants jaillissements, même dans la pénombre d’une marge.

Technique, mémoire, sensibilité: la jeune danseuse (Agathe Bonitzer) à la recherche des gestes justes. | Shellac

La jeune danseuse parisienne travaille, étudie, réfléchit, essaie. S’épuise, se perd, recommence. Avec l’attention sensible qu’on lui connaît depuis ses débuts, et dont ses deux premiers longs-métrages, Un jeune poète et Le Parc, ont offert des manifestations éclatantes, le réalisateur capte les énergies, les doutes, le courage, la fatigue.

Cela se passe dans une main, dans un pied, dans un geste qui cherche à s’arrondir, à se ralentir. Futile? Il s’agit de la souffrance d’une mère face à la mort de ses enfants. Et de ce qu’elle, il y a si longtemps, avec des moyens si particuliers, si codés, a pu faire de ça. Pour elle-même, bien sûr. Mais aussi pour tout le monde, alors et maintenant.

Ailleurs et autrement

Maintenant on est ailleurs –on comprend que ce film merveilleux avec la jeune chorégraphe jouée par Agathe Bonitzer n’était que la première partie. On s’inquiète qu’une note si juste puisse être tenue ailleurs, autrement.

Mais voici que deux personnes entrent dans l’un de ces lieux culturels comme on en trouve beaucoup en France, temples un peu froids, un peu datés et dont il faut pourtant se féliciter qu’ils existent, une maison de la culture ou un endroit de ce genre.

Manon, qui apprend, et Marika, qui transmet, s’immergent ensemble dans ce qu’a légué Isadora. | Shellac

Là entrent une femme italienne (la chorégraphe Marika Rizzi) et une adolescente, Manon (Manon Carpentier), qui se trouve «en situation de handicap mental», selon l’affreuse formule homologuée.

Elles vont travailler La Mère, le solo composé par Isadora Duncan après la tragédie du 19 avril 1913. (…)

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«Terminal Sud» ou les démons au coin de la rue

Le médecin (Ramzy Bedia) arrêté à un barrage. | Potemkine

Le film de Rabah Ameur-Zaïmèche donne à voir un lieu fictif à partir de faits tragiques et interroge sous forme de thriller onirique les sociétés contaminées par des rapports de force barbare.

C’est ici et là-bas. Aujourd’hui, bientôt, dans les années 1990.

Des types avec des armes s’affrontent. Ils sont militaires, policiers, terroristes, gangsters, justiciers. Cruels et brutaux, sûrs de leur bon droit. Les autres, ceux qui n’ont pas d’armes, trinquent et souffrent, se taisent.

La journaliste ne s’est pas tue –elle ne parlera plus. Le docteur soigne. Il ne s’en tirera pas si aisément. Il n’y a pas d’échappatoire, aucun espace neutre.

Implacable mais attentif, Rabah Ameur-Zaïmèche réalise une fable qui se passe à la fois en France et en Algérie; et ailleurs, dans un avenir proche, durant les années noires.

Tout ce qu’il montre –les faux barrages qui pillent les civils et tuent les troufions en permission, les vrais barrages qui maltraitent et humilient, la torture, la veulerie, la peur qui empoisonne le quotidien– tout cela a eu lieu, a lieu, aura lieu.

À la fois stylisé et réaliste, le cinéaste montre la terreur au quotidien, qui ne se situe pas forcément au loin. | Potemkine

Avec un aplomb terrible et simple, le cinéaste des Chants de Mandrin et de Bled Number One fusionne actualité et imaginaire dans un chaudron incandescent de réalisme.

Ramzy Bedia en docteur courage

Cette plongée aux enfers se fait aux côtés d’un guide impressionnant de force et de présence, l’acteur Ramzy Bedia.

Séquence après séquence, on ne cesse de découvrir l’étendue et la profondeur du talent de l’ancien partenaire d’Éric Judor. Sa manière à la fois lasse, têtue et douloureuse de ne pas dévier de son chemin donne au médecin qu’il incarne une force qui n’est pas seulement celle d’un personnage, mais celle d’une idée, et celle du film lui-même.

Mémoire longue et émotions

On y entend des questions telles que: «Comment en est-on arrivé là?» ou «C’est ça, notre pays?». Si le réalisateur n’a pas plus qu’un autre les réponses, et n’y prétend pas, la filiation très lisible entre la séance de torture que vaut au docteur le respect de son devoir de soigner et l’héritage colonial, en particulier de la guerre d’Algérie, renvoie à une mémoire plus longue, d’un passé qui lui non plus n’est pas passé. (…)

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«Les Misérables» dans le violent labyrinthe de la cité

Au pied des imeubles, l’un des nombreux groupes qui contrôlent partiellement la cité. | Le Pacte

Saisissante mise en film des tensions accumulées dans les banlieues, le premier long métrage de Ladj Ly compose une fresque virtuose, que son succès menace de transformer en machine spectaculaire simpliste.

Les Misérables sort sur les écrans affublé d’une réputation qui le servira sans doute médiatiquement et commercialement, mais qui ne lui rend pas justice. Le film de Ladj Ly, auréolé de son prix à Cannes et de sa sélection par l’administration française pour représenter le pays aux Oscars, est en effet promu au rang de manifeste en faveur des oubliés des banlieues.

La fonction est d’ailleurs honorable, et elle renvoie à la démarche du réalisateur de Montfermeil et du collectif Kourtrajmé, dont il fait partie.

Ce collectif travaille effectivement à ouvrir l’accès à la visibilité, en particulier par le cinéma, aux jeunes gens «issus des cités», selon l’une des nombreuses périphrases maladroites en vigueur –mais on craindra plus encore les périphrases adroites, et prendra acte comme d’un symptôme du caractère innommable de ces gens-là, que le film appelle donc «les misérables», allant chercher chez Victor Hugo moins une filiation, encore moins une ressemblance entre le roman et le film, qu’une formule susceptible de déplacer un peu le poids des clichés.

Déplacer les clichés, les mettre en mouvement, et en conflit les uns avec les autres, est précisément ce que fait ce film ambitieux, courageux et dérangeant. Ainsi il offre aux êtres humains dont il évoque la situation bien davantage qu’une étiquette globalisante et finalement stigmatisante, «oubliés» ne valant au fond guère mieux que «racaille».

S’ouvrant sur l’immense mais très éphémère mouvement de joie collective qui a suivi la victoire de l’équipe de France au Mondial 2018, il suit ensuite dans une cité de Seine-Saint-Denis l’initiation d’un jeune policier qui a rejoint la BAC locale.

Avec ce trio de flics très différents entre eux, Les Misérables déploie une cartographie sensible de la diversité des habitants d’un plutôt bien nommé «grand ensemble».

Ensemble, mais de manière plus souvent conflictuelle, où la nécessité de s’affirmer pour ne pas sombrer, voire être détruit, engendre une multiplicité de comportements souvent agressifs.

Cela vaut pour des flics, à la fois dépasssés, en réel danger, et souvent auteurs de comportements inacceptables. Mais cela vaut aussi pour la brutalité des rapports entre les jeunes adultes, les trafics qui détruisent et qui tuent, l’intégrisme au front bas, le machisme délirant, les addictions diverses, une fascination pour l’ultraviolence, notamment des plus jeunes.

Pas de Jean Valjean

Pas exactement un portrait idyllique des habitants de ce lieu qui est la cité des Bosquets à Montfermeil, et pourrait être cent autres endroits en France. Un portrait partiel (il est loin de tout dire de l’existence dans les cités), mais qui n’est pas univoque.

La BAC (Alexis Manenti, Damien Bonnard, Djibril Zonga). | Le Pacte

Tandis que deux événements –un vol qui met en fureur des membres de la communauté rom et une bavure (au sens propre: involontaire) policière– enclenchent de multiples mécanismes, c’est toute la complexité des organisations humaines, affectives, idéologiques, religieuses, générationnelles de la cité qui apparaît. (…)

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