Cannes 2025, jour 1: la violence du monde en ouverture, le cinéma quand même

Juliette Binoche au moment où elle prononce le nom de Fatima Hassouna, qui aurait dû être dans la salle mais a été assassinée par l’armée israélienne/Capture d’écran France TV

Jamais le premier festival du monde ne s’était ouvert si explicitement sous le signe des crises contemporaines, avec surtout en ligne de mire Gaza et Donald Trump. Puis les projections ont commencé.

D’ordinaire, les cérémonies d’ouverture du Festival de Cannes privilégient les paillettes, les robes somptueuses, la présence des stars et la promesse d’une dizaine de jours de fête consacrés aux films. Pour la 78e édition, qui a lieu du mardi 13 au samedi 24 mai, rien de tout cela n’a manqué. Mais de manière très inhabituelle, au moins à ce moment de la manifestation, la violence du monde dans ses formes les plus actuelles et les plus criminelles aura occupé le devant de la scène.

Maître de cérémonie d’un soir, l’acteur Laurent Laffite a chanté, avec le sourire, l’éloge de ses consœurs et confrères, mais surtout dénoncé les menaces liées à la présidence de Donald Trump, les attaques dans de nombreux pays contre les femmes et contre les communautés LGBT+. Rappelant que le «chef de guerre» Volodymyr Zelensky avait d’abord été acteur, il a martelé l’importance du mot «citoyen», accolé aux films comme à ceux qui les font.

Présidente du jury, Juliette Binoche –tout de blanc vêtue– paraissait par son apparence revendiquer de prêcher une urgence trop immédiate, trop vitale pour s’embarrasser de deuxième degré. Désignant nommément «guerres, misère, dérèglement climatique, misogynie primaire, ces démons de nos barbaries», ces phénomènes qui condamnent «les plus faibles, les otages, les prisonniers, les noyés», en particulier dans cette mer devant laquelle trône le Palais des festivals à Cannes.

Elle a ensuite rappelé l’assassinat par l’armée israélienne de la photojournaliste palestinienne Fatima Hassouna, tuée avec dix membres de sa famille le 16 avril 2025 à Gaza, au lendemain de l’annonce de la sélection du film Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, qui lui est consacré et qui a été retenu dans la sélection ACID.

Au matin de l’ouverture du Festival, mardi 13 mai, était parue une tribune dans le journal Libération –«À Cannes, l’horreur de Gaza ne doit pas être silenciée»– signée par quelque 380 personnalités du cinéma mondial, dont Pedro Almodóvar, David Cronenberg, Costa-Gavras, Xavier Dolan, Aki Kaurismäki et de nombreux cinéastes et comédien·nes sélectionné·es cette année.

Robert De Niro, recevant une Palme d’or d’honneur des mains de Leonardo DiCaprio en même temps que l’ovation du public, n’a pas été en reste. Il a dénoncé dans la présidence de Donald Trump «une menace contre la démocratie, qui ne concerne pas que l’Amérique», appelant à la combattre sans attendre; tout en affirmant que la manière dont le Festival de Cannes rassemble les artistes et les met à l’honneur en fait «une menace pour les autocrates et les fascistes de ce monde».

Une place pour le Festival sous le vent des douleurs

La question n’est évidemment pas de l’efficacité immédiate de Cannes, du cinéma, des artistes pour venir à bout du «vent des douleurs» évoqués par Juliette Binoche et vaincre ceux qui les font souffler. Ni Vladimir Poutine ni Benyamin Netanyahou n’ont dû trembler s’ils ont eu connaissance de tels propos, et De Niro comme Binoche le savent bien. Et on pourra toujours trouver futiles les prises de parole de ce type, dans ce contexte. Il n’empêche, a minima, il y a bien la prise de conscience d’un changement d’époque et il aurait été infiniment plus futile encore que le Festival n’en prenne pas acte.

Il va lui rester à faire, dans ce monde là tel que l’ont évoqué les trois prises de parole de la première soirée, son travail de Festival de Cannes. Avec l’hypothèse que le cinéma, y compris par ses manières d’exister dans ce cadre particulier, fabrique des espaces d’émotions et de pensée qui, à leurs manières multiples et singulières, ont affaire avec l’état du monde et ses bien réelles tragédies. Et y compris lorsque les films semblent concerner tout autre chose.

Si Cannes a un rôle à jouer, c’est par son impureté même. Rendez-vous artistique où apparaissent ou se confirment les plus grands auteurs du monde entier, il est aussi une vitrine glamour de première magnitude et le plus important marché du film (qu’il s’agisse de réalisations existantes ou en projet), ainsi que l’occasion de promouvoir divers agendas politiques ou de société avec une visibilité particulière.

Cannes, ce sont des centaines de rendez-vous entre organisations professionnelles, associations, responsables de festivals, enseignants, organismes publics liés au cinéma, groupes de pression ou de réflexion (ou les deux). À la fois Rubik’s Cube, bloc-repère à la 2001, L’Odyssée de l’espace et diamant multifacette scintillant, le Festival de Cannes tire sa force de cette complexité même.

On parle ici de la compétition qui décerne la récompense festivalière la plus cotée, la Palme d’or, mais aussi de trois autres sélections officielles –hors compétition, Un certain regard, Cannes Première– et des trois sélections parallèles: la Quinzaine des cinéastes, la Semaine de la critique, la sélection ACID). Soit, cette année, 110 nouveaux longs-métrages. Et il y a aussi les courts, les films du patrimoine, la VR…

Moins de Français, plus de femmes

La 78e édition du rendez-vous cannois se présente avec quelques évolutions notables, à commencer par un net recul de ce qui était devenu une de ses tendances les plus lourdes et les plus critiquables: la surreprésentation des films français.

Qu’ils soient seulement trois en compétition officielle est un signe important. Et il est significatif que deux d’entre eux soient signés par des –jeunes– femmes, Hafsia Herzi et Julia Ducournau. En ce qui concerne la présence des femmes en sélection, on peut apprécier de deux manières les efforts entrepris depuis une décennie.

Soit on considère qu’avec globalement environ 30% de femmes réalisatrices, on est encore loin de la parité souhaitable et qu’il incombe à la vitrine la plus visible de jouer un rôle actif pour promouvoir l’égalité, soit on admet que le Festival est dans son rôle, en reflétant un état de la production mondiale où les femmes restent une minorité.

En tout cas, alors que l’onde de choc #MeToo demeure très perceptible en France avec plusieurs procès très médiatiques en cours ou en à venir dans le milieu cinématographique, il est incontestable que le délégué général Thierry Frémaux se soucie d’émettre des signaux positifs, avec des réalisatrices en ouverture de la section Un certain regard –la Franco-Tunisienne Erige Sehiri– comme de la compétition officielle, qui débutait ce même mardi soir avec le premier film d’une jeune cinéaste, Amélie Bonnin, présenté hors compétition (lire ci-dessous).

La Semaine de la critique et l’ACID ouvrent aussi avec un film réalisé par une femme, respectivement L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel et L’Aventura de Sophie Letourneur. Alors que la Quinzaine des cinéastes a choisi de rendre hommage à un réalisateur récemment disparu, Laurent Cantet, en ouvrant avec Enzo, le film qu’il avait conçu, mais que la mort l’a empêché de tourner, la réalisation ayant été assumée par son ami Robin Campillo.

Les membres du jury du 78e Festival de Cannes arrivent avant la cérémonie d'ouverture, le 13 mai 2025. De gauche à droite: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l'actrice américaine Halle Berry, l'acteur américain Jeremy Strong, l'actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l'actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l'écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Inclusif et divers par les origines et les idées du cinéma qu’ils et elles incarnent, les membres du jury: le réalisateur sud-coréen Hong Sang-Soo, l’actrice américaine Halle Berry, l’acteur américain Jeremy Strong, l’actrice française Juliette Binoche (présidente du jury), l’actrice italienne Alba Rohrwacher, le réalisateur congolais Dieudo Hamadi, la cinéaste indienne Payal Kapadia, l’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani et le cinéaste mexicain Carlos Reygadas. | Bertrand Guay / AFP

Place aux jeunes!

En compétition officielle, si l’on retrouve évidemment, et à bon droit, des habitués de la Croisette et des grands festivals internationaux comme les frères Dardenne, Mario Martone, Jafar Panahi, Richard Linklater ou Wes Anderson, la sélection accueille également des signatures singulières, comme celles d’Óliver Laxe, Oliver Hermanus et Ari Aster, sans oublier Kelly Reichardt, qui n’est plus une débutante, mais qu’on rêve de voir enfin consacrée à la place qu’elle mérite.

Depuis deux ans, la section Un certain regard est dédiée aux talents émergents, avec en particulier neuf premiers films sur les vingt sélectionnés. L’attente est élevée, côté films français l’année écoulée ayant vu apparaître un nombre important de premiers films de grande qualité (Vingt dieux, Les Fantômes, Le Royaume, Le Procès du chien, Nicky…) pour la plupart découverts au précédent Festival de Cannes, surtout dans les sections parallèles. Parmi celles-ci, la Quinzaine des cinéastes privilégie elle aussi massivement les réalisateurs pas encore confirmés, à l’exception de Christian Petzold et de Nadav Lapid.

Sur une autre face de la planète cannoise, côté paillettes et tapis rouge, la présence du nouvel épisode de Mission impossible et en principe de Tom Cruise est le coup d’éclat du patron du Festival cette année, déférence gardée envers Spike Lee, Ethan Coen, Isabelle Huppert dans La Femme la plus riche du monde et Jodie Foster dans Vie privée, tous présentés hors compétition.

À l’intersection de ces trois problématiques –questions de genre, nouveaux talents et star-système– la sélection réussit un doublé avec la présence comme réalisatrices de leur premier film de Scarlett Johansson et de Kristen Stewart.

«Partir un jour», d’Amélie Bonnin

Dans un esprit comparable pour ce qui est de l’émission de signaux, mais de manière un peu étrange, le film d’ouverture, Partir un jour (qui sort en salles simultanément), laisse un sentiment mitigé.

Premier long-métrage de la jeune réalisatrice Amélie Bonnin, il marque aussi les débuts de la chanteuse Juliette Armanet dans un premier rôle au cinéma. Elle y est extrêmement convaincante en lauréate de «Top Chef» s’apprêtant à ouvrir un restaurant parisien haut de gamme, mais retournant à ses racines populaires dans le routier provincial tenu par ses parents.

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu'il n'y paraît. | Pathé Films

Les retrouvailles de Cécile (Juliette Armanet) avec son amour de jeunesse (Bastien Bouillon), moins joyeuses qu’il n’y paraît. | Pathé Films

Ce qu’inspire le film se dédouble selon qu’on le considère pour lui-même, ou pour la position très particulière où il a été placé: en ouverture d’un grand festival international. Pour lui-même, Partir un jour oscille entre le schématisme un tantinet démago du processus de transfuge de classe qu’incarne Cécile (Juliette Armanet) et les beaux moments d’interactions de l’héroïne, notamment avec ses parents (Dominique Blanc et François Rollin).

Jouant plusieurs fonctions (refuge, commentaire, respiration) dans le déroulement du récit, les chansons issues d’un florilège de la variété française scandent le processus de réconciliation de la jeune cheffe avec ses origines.

Le scénario se garde de tomber dans les pièges les plus grossiers de ce que le récit aurait de rétrograde, sinon de réactionnaire. Mais la construction de l’ensemble, loin d’être déplaisante, n’a pas assez de singularité ni d’énergie pour qu’on ne cesse d’y percevoir les échos de La Passion de Dodin Bouffant (l’art de la cuisine à la française), de Vingt dieux (le rapport à la ruralité avec bonne place aux trials motorisés), l’usage de chansons célèbres déboulant en pleine fiction, procédé auquel On connaît la chanson d’Alain Resnais donna naguère ses lettre

s de noblesse.

Mitigé, le sentiment inspiré par le long-métrage d’Amélie Bonnin est en outre compliqué par la position officielle dans laquelle il se trouve. Devant le public cosmopolite du Festival de Cannes, il risque de sembler excessivement «franco-français», les chansons comme les autres références culturelles mobilisées par le film, par exemple lors d’un jeu de mime pour représenter des personnalités complètement inconnues du reste du monde.

Partir un jour

De Amélie Bonnin
Avec Juliette Armanet, Bastien Bouillon, François Rollin, Tewfik Jallab, Dominique Blanc, Mhamed Arezki, Pierre-Antoine Billon, Amandine Dewasmes
Durée: 1h38
Sortie le 14 mai 2025

À voir au cinéma : «Les Enfants rouges», «L’Effacement», «Leila et les loups», «Soudan, souviens-toi»

 
L’élan de joie libératrice qui a traversé le mouvement populaire ayant renversé une dictature, dans Soudan, souviens-toi.

Les films de Lotfi Achour, Karim Moussaoui, Heiny Srour et Hind Meddeb s’étendent des montagnes arides du Sud tunisien aux quartiers chics d’Alger, de l’histoire longue des femmes arabes en lutte à la révolution soudanaise.

Le dernier mercredi avant l’ouverture du Festival de Cannes, qui a lieu le 13 mai, est une des moins bonnes dates de sortie pour un film. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de remarquer que c’est ce 7 mai que se retrouvent quatre films dont les auteurs et autrices sont arabes?

Sur les écrans, les réalisations de Lofti Achour, de Karim Moussaoui, de Heiny Srour et de Hind Meddeb s’inscrivent dans des styles, des approches et des thématiques extrêmement variés. Et ce qui définit ces cinéastes ne se résume certainement pas à une quelconque étiquette, ni même à une origine nationale, ou à une «appartenance» régionale, culturelle ou linguistique.

Inscrits dans des territoires et dans des processus historiques, ces films signés de réalisateurs et réalisatrices ouverts sur la complexité du monde et la multiplicité des enjeux sont d’autant plus dignes de se faire écho que rien ne leur serait plus contraire que de les enfermer dans un même sac ou une même case.

Dans la contiguïté plus ou moins fortuite de la distribution en salle, ils n’en composent pas moins, de facto, une impressionnante vision kaléidoscopique d’un monde, le nôtre, marqué de formes multiples de violence, d’inscriptions diverses et toutes dramatiques dans l’histoire, histoire au long cours comme histoire contemporaine.

«Les Enfants rouges» de Lotfi Achour

Seul le cinéma est capable de rendre à ce point sensible ce qui relie des choses, des humains, des comportements et des situations. À la fois miraculeuse et comme évidente est la matérialité commune des paysages arides de la montagne du Sud tunisien, des corps de ceux qui y vivent, du dénuement de leurs villages, de la rudesse des rapports entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les aînés et les cadets.

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Alors que le jeune berger Nizar et son petit frère Achraf mènent le maigre troupeau de leur famille parmi les rocs et les épineux, c’est immédiatement cette âpreté des êtres et des relations qui se ressent, et à laquelle appartiennent aussi les jeux et les rêves des deux adolescents.

Elle marquera ensuite l’ensemble des rapports entre les autres membres de cette petite collectivité, heurtée de plein fouet par deux formes de brutalité extrêmes, bien qu’apparemment opposées.

La rencontre des jeunes bergers avec un groupe de djihadistes ultraviolents, plus tard l’irruption dans leurs habitations déshéritées de la police et des médias enfin venus d’une ville, d’un monde qui les ignore, et continue de les mépriser même si une tragédie les a frappés, trament la tension intense qui parcourt le deuxième long métrage du réalisateur tunisien, film qui fut une des belles découvertes du Festival de Locarno l’été dernier.

Achraf, l'enfant survivant, et l'amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Achraf, l’enfant survivant, et l’amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Dans le désert, dans la montagne, dans le hameau isolé se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Plus encore que l’événement atroce, et qui fait écho à des faits effectivement advenus, autour duquel se déploie Les Enfants rouges, c’est ce cosmos brûlant et complexe, vibrant de vie, à la limite de la rupture, d’espoirs ténus et de pressions de forces hostiles de différentes natures, qui porte le film au-delà de la chronique des violences ordinaires que subissent, là comme en tant d’autres lieux, les plus démunis.

Ici le réalisme extrême et le fantastique ne sont pas des catégories esthétiques ou des genres cinématographiques. Ce sont des composants effectifs d’une manière d’exister que la mise en scène sait faire advenir pour ce qu’elle est, jusque dans l’épreuve sanglante qui la frappe.

Une manière d’être à la fois subie et revendiquée, terriblement dure et riche de formes de rapports à soi-même, aux autres et à ce qui, bêtes et arbres, chaleur torride et ombres, insiste de toute sa vie corporelle, de son imaginaire et de son énergie, rebelle aux forces de mort comme le sont les chiens et les sources aux conditions climatiques infernales.

Les Enfants rouges
de Lotfi Achour
avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni
Durée: 1h38
Sortie le 7 mai 2025

«L’Effacement» de Karim Moussaoui

Fils d’un cacique d’une nomenklatura sclérosée, Reda habite la somptueuse villa d’un quartier chic d’Alger, mi-profiteur du statut de son père, mi-serviteur de celui-ci. Incertain de sa place et de ses désirs, rétif aux comportements de jouisseur parasite et désinvolte de son frère comme au rigorisme de façade d’une société verrouillée, il finit par disparaître à ses propres yeux, faute de trouver un sens à son existence.

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Seules des expériences extrêmes, dans un cadre particulier –le service militaire, la guerre contre les djihadistes–, semblent pouvoir lui offrir des réponses, aussi brutales que sans issue, avant la rencontre d’une femme incarnant une autre manière d’être au monde que ce qu’il a connu toute sa vie. Mais avec possiblement d’autres illusions, ou d’autres erreurs.

Fable philosophique autant que chronique sociale, le nouveau film longtemps attendu du réalisateur des Jours d’avant et d’En attendant les hirondelles observe la dégénérescence de l’organisation sociale algérienne, dans le sillage de la trahison des idéaux de l’indépendance par les élites qui en sont issues, et les impasses auxquelles est confrontée la génération suivante.

Riche de multiples notations sur des réalités plus complexes que les clichés qui en circulent, le film effleure le domaine du fantastique, avec le reflet de Reda qui n’apparait plus dans les miroirs, du film de guerre avec les épisodes d’affrontement dans le désert, et du thriller très noir avec un final pétaradant. (…)

LIRE LA SUITE

«Les Linceuls», paradoxal monstre de douleur

Karsh (Vincent Cassel) et Terry (Diane Kruger), découvrant ce qu’il est advenu du corps de Rebecca.

Le film de David Cronenberg invente une élégante techno-fable du deuil, à laquelle le cinéaste canadien inflige ensuite d’étranges tourments.

Dans certaines régions d’Afrique, il est d’usage de se saluer avec la formule «comment ça va avec la douleur?» –Raymond Depardon en fit autrefois le titre d’un film. Avec la douleur, sa propre douleur, ça ne va pour personne, nulle part.

Mais lorsque l’on est riche, puissant et savant, il est possible d’en fabriquer un artefact, fût-il au sens strict monstrueux. Et c’est ce que fait Karsh, homme d’affaires et scientifique, affublé d’un nom où résonnent à la fois les échos de Crash et de «cash». Lorsque l’on est un cinéaste reconnu, il est possible d’en fabriquer un film, lui aussi au sens strict monstrueux.

Monstrueux en ce qu’il est destiné à être montré (c’est le sens originel du mot «monstre») et parce qu’il concerne le fait de montrer, de rendre visible (ce qui n’est pas supposé l’être). Et monstrueux en ce qu’il est un assemblage «contre-nature» d’éléments hétérogènes.

Quelle nature? La nature biologique, celle qui organise les corps –en particulier les corps humains– et leurs transformations selon un cycle réglé. Mais aussi la nature culturelle, si l’on peut dire, celle qui gère les rapports entre le vivant et le mort, le montré et le caché, le public et l’intime. Soit tout ce que transgressent, chacun avec ses outils, le personnage de Karsh et le réalisateur David Cronenberg.

Élégant et glacial, Karsh est inconsolable de la mort de sa femme, Rebecca. De cette incapacité à surmonter cette perte, il a fait un business prospère, grâce à des technologies qui permettent de voir, en temps réel sur son smartphone, l’évolution du corps des défunts, de rester en contact visuel avec eux, après qu’ils ont été enterrés dans des lieux équipés de dispositifs vidéo perfectionnés et connectés.

Le film pose comme acquis qu’il y a, dans le monde entier, des gens fortunés prêts à payer pour cela. Il est bien possible que ce soit le cas. Aux confins du voyeurisme morbide, de la tech et de la financiarisation globalisée, on voit comment un scénario «cronenbergien» pourrait ainsi émerger du deuil bien réel du cinéaste canadien. Il est en effet de notoriété publique que David Cronenberg a affronté dans une douleur extrême la mort, en 2017, de sa femme Carolyn, qui était aussi sa plus proche collaboratrice comme productrice depuis Chromosome 3 en 1979.

Les Linceuls mobilise donc une certaine approche de la «question des images», plutôt du côté de ceux qui les regardent (les spectateurs, donc) que de ceux qui les créent, par exemple les cinéastes. Au centre du film, se creuse le vertige inépuisable de la pulsion scopique, où s’engouffrent ensemble Éros et Thanatos.

Simultanément, le film mobilise aussi les effets possibles des technologies, avec une part singulière dédiée à l’intelligence artificielle (IA) et la fantasmatique associée aux rapports érotisés avec les machines. Autant de motifs qu’on ne s’étonne pas de retrouver chez l’auteur de Vidéodrome (1983), de La Mouche (1986), de Faux-semblants (1988), de Crash (1996), d’eXistenZ (1999), des Promesses de l’ombre (2007) ou de Cosmopolis (2012).

Sur cette voie, la première partie des Linceuls est stimulée par une rigueur graphique impeccable, où se font écho l’apparence de Vincent Cassel –qui, à l’écran, semble être un avatar stylisé de lui-même– et les architectures épurées des cybercimetières de Karsh, le design des corps en décomposition et celui des costumes de samouraïs de la vision ultime.

Le vidéo-parc d'attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

Le vidéo-parc d’attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

De l’épure à la surenchère

On s’interroge sur ce qui se produit ensuite, avec l’introduction en force d’autres ingrédients, eux-mêmes aussi issus de la palette de David Cronenberg. (…)

LIRE LA SUITE

À voir au cinéma: «Un médecin pour la paix», «Simón de la montaña»

Le docteur Izzeldin Abuelaish montre à la presse les photos de son appartement, où ses trois filles et sa nièce ont été assassinées par Tsahal pendant qu’il opérait dans un hôpital israélien.

Le film de Tal Barda fait résonner une tragédie précise avec l’atroce catastrophe collective en cours dans la bande de Gaza. Celui de Federico Luis explore avec finesse, humour et énergie les signes de la différence et les assignations identitaires.

Ces deux films qui sortent sur les écrans ce mercredi 23 avril sont habités de rapports à la réalité si différents qu’il peut sembler absurde, ou même obscène, de les mentionner côte à côte.

L’histoire du médecin palestinien plaidant obstinément pour la paix alors qu’un déluge de feu s’abat continuellement sur son pays est, formellement, un document basique, qui aurait a priori davantage sa place à la télévision (où il faut souhaiter, sans trop y croire, qu’il sera aussi diffusé), mais qui prend une dimension de tragédie mythologique et de film d’horreur au regard de ce qui se passe en ce moment même dans la bande de Gaza.

Le film de Federico Luis travaille entre documentaire et fiction, avec une générosité subtile et attentive, romanesque et joyeuse. Il entrebâille tout un éventail de perceptions de différences entre les humains, où la notion de handicap mental est sans cesse reconfigurée par le projet même de la réalisation et sa mise en œuvre aux multiples tonalités.

Incomparables par leur sujet comme par les moyens de cinéma mobilisés, ces deux films participent ensemble à la multiplicité des rapports au réel que nous habitons, que l’on accepte ou pas d’y porter attention.

Et ils se trouvent témoigner de cette épaisseur de la réalité, laquelle comporte encore bien d’autres éléments –infiniment hétérogènes– et qui fabriquent nos quotidiens, singulier pour chacun·e. L’une et l’autre exceptionnelle, ô combien différemment, les deux situations auxquelles renvoient ces deux films sont aussi, un peu, beaucoup, des incitations à avoir affaire au monde sans se laisser enfermer ni dans l’obsession ni dans le déni.

«Un médecin pour la paix», de Tal Barda

Il se peut que, d’abord, ce qui advient à l’écran paraisse dérisoire, à l’échelle du génocide en cours dans la bande de Gaza, où l’armée israélienne massacre méthodiquement des civils par familles entières depuis des mois, pendant que les médias français rivalisent de formules alambiquées qui sont autant d’infamies. Dérisoire? Peut-être. Et pourtant nécessaire.

Il y a ce qui est arrivé, l’histoire du docteur Izzeldin Abuelaish, médecin palestinien ayant, malgré les innombrables violences et injustices commises par les Israéliens contre les Palestiniens depuis des décennies, continué tant qu’il a pu d’essayer d’incarner une autre voie que la haine.

Cette histoire est racontée et documentée par le film de la réalisatrice franco-américaine Tal Barda, née et ayant grandi en Israël. Cette histoire est connue, elle fait l’objet d’un livre, Je ne haïrai point – Un médecin de Gaza sur les chemins de la paix, dans lequel on apprend qu’Izzeldin Abuelaish, enfant d’un camp de réfugiés palestiniens devenu médecin obstétricien, travailla dans un hôpital israélien jusqu’au jour de 2009, lorsqu’un tank de Tsahal tira sur son domicile, tuant trois de ses filles et une nièce.

De cette douleur, le Dr Abuelaish, qui a depuis émigré au Canada avec ses enfants survivants, a opiniâtrement essayé de faire une force de paix, de dépassement de la haine, tout en cherchant en vain à faire reconnaître par les autorités israéliennes leur responsabilité dans ces meurtres. L’ensemble de son parcours lui a valu de nombreuses marques de reconnaissance dans le monde, ainsi que cinq propositions inabouties pour le prix Nobel de la paix. Archives et témoignages accompagnent le récit de son parcours tragique.

À lire aussi
Une tentative d'édulcorer la guerre qui a suscité de nombreuses critiques. l Israel Defence Forces <a href="https://x.com/IDF/status/1906379841500254515/photo/1" rel="nofollow">via Twitter</a>

Anime, IA et propagande: l’instrumentalisation cynique du style «Studio Ghibli» par l’armée israélienne
Des membres du Croissant-Rouge palestinien et d'autres services de secours transportent les corps de collègues secouristes tués une semaine plus tôt par les forces israéliennes, lors d'une procession funéraire à l'hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 31 mars 2025. | Eyad BABA / AFP

Secouristes tués à Gaza: un survivant raconte l’exécution de ses collègues par l’armée israélienne

Et puis il y a le film. C’est-à-dire, en plus de tous ces éléments factuels, ce que les images et les sons rendent sensibles, les lieux, les lumières, la vibration des voix, la matérialité des traces.

Il y a l’épisode incroyable du journaliste israélien Shlomi Eldar, qui est à l’antenne lorsque le médecin l’appelle immédiatement après le tir et qui fait entendre en direct aux téléspectateurs la douleur d’un père qui découvre l’assassinat de ses trois filles et de sa nièce par des militaires arborant l’étoile de David. Il y a aussi le feuilleton des multiples mensonges des autorités israéliennes pour refuser de reconnaitre ce crime-là, comme tous les autres.

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mayar, Aya et Bessan, trois adolescentes à la plage, quelques semaines avant leur assassinat. | Destiny Films

Mais le film, c’est aussi désormais le vertigineux effet de la contemporanéité de sa sortie et de l’absolue violence de ce qui est en cours en ce moment. Depuis le début de la guerre d’extermination actuelle, vingt-deux membres de la famille d’Izzeldin Abuelaish ont été tués. Leurs noms et leurs photos –des enfants et des jeunes filles pour la plupart– apparaissent à la fin de Un médecin pour la paix. En haut de l’affiche du film, il est écrit: «Sur les chemins de l’espoir à Gaza». Mais ces chemins, jonchés de cadavres, sont aujourd’hui ensevelis sous les ruines.

Dès lors, il reste l’interrogation sur le sens même de sortir encore des films évoquant la situation dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Depuis octobre 2023, ils sont nombreux à avoir atteint les grands écrans en France: Yallah Gaza, No Other Land, Voyage à Gaza, Vers un pays inconnu, From Ground Zero, Songe… Mais outre les multiples débats et rencontres que ces séances suscitent, la violence extrême déployée contre des personnes liées à ces films est une paradoxale confirmation que ce que peut le cinéma, aussi limité cela soit-il, existe quand même.

Après l’agression brutale par des colons juifs d’un des réalisateurs palestiniens de No Other Land, juste après avoir reçu l’Oscar du meilleur documentaire, l’assassinat par Tsahal de la photojournaliste Fatima Hassouna et de dix membres de sa famille, aussitôt après l’annonce de la projection du film qui lui est consacré au Festival de Cannes, semble indiquer que la présence obstinée d’évocations à l’écran des horreurs en cours n’indiffère pas à ceux qui les commettent. C’est horriblement peu, ce n’est pas rien.

Un médecin pour la paix
De Tal Barda
Avec Izzeldin Abuelaish
Durée: 1h32
Sortie le 23 avril 2025

«Simón de la montaña», de Federico Luis

Ils sont à flanc de montagne, escaladent un sommet vertigineusement aride et rocailleux. C’est un groupe de jeunes gens dans le brouillard et le vent qui se lèvent. Il n’y a plus de réseau pour appeler à l’aide quand il apparaît qu’ils sont perdus. Ils sont inquiets mais pas paniqués, ils réagissent de diverses manières. Dans le groupe, certains ont des comportements un peu étranges, mais pas tant que cela.(…)

LIRE LA SUITE

«Kyuka – Avant la fin de l’été», ou les liens qui libèrent

La sœur (Elsa Lekakou) et le frère (Konstantinos Georgopoulos) avec deux passagères de rencontre, pour des jeux aux multiples enjeux.

Le premier film de Kostis Charamountanis fait d’une petite histoire de famille en vacances une aventure drôle et mystérieuse, à la mise en scène joyeusement inventive.

Il est sans précédent que sortent le même jour deux films signés de deux cinéastes grecs. Et plus encore que ce soit les plus dignes d’intérêt au sein de l’offre toujours aussi pléthorique sur les grands écrans ce mercredi 16 avril. Mais cette curiosité, à propos de la nationalité de l’autrice de Harvest, Athiná-Rachél Tsangári, et de l’auteur de Kyuka, est secondaire et ne devrait en rien détourner des multiples raisons de porter attention au premier long-métrage de Kostis Charamountanis.

Découvert lors du dernier Festival de Cannes en ouverture de la sélection ACID, Kyuka – Avant la fin de l’été impressionne d’emblée par sa manière de rendre vivants, singuliers, empreints à la fois d’humour, de douceur et d’inquiétude des moments quotidiens en apparence banals. Deux jeunes gens, un garçon et une fille dont on n’apprendra que peu à peu qu’ils sont jumeaux, partent avec leur père en vacances sur un voilier, s’amarrent dans un port d’une île grecque.

Entre eux deux, avec le père taiseux puis prompt à râler contre tout, ou à l’occasion de rencontres sur le port ou à la plage, se jouent des petites scènes toujours d’une étonnante justesse, qui distillent de multiples émotions, entre comique et mystère. Ce n’est que le début d’un film qui va ensuite déployer de multiples ressources du langage cinématographique, autour d’une histoire plus ample et moins à la surface des jours qu’il ne semblait.

 

Le format et la piètre qualité des images évoquant les vidéos de vacances d’il y a vingt ou trente ans, mais également les dialogues et le montage contribuent à déjouer ce que chaque situation semblait avoir de prévisible. (…)

LIRE LA SUITE

«Harvest», somptueux et troublant séisme

Ce n’est pas un pigeonnier qui brûle, c’est l’état du monde qui s’effondre.

Fresque historique déjouant tous les poncifs du genre, le film d’Athiná-Rachél Tsangári s’immerge dans une communauté villageoise pour conter le grand basculement vers la violence moderne.

Au plus près du corps vigoureux et pourtant fragile dans sa nudité, il est là d’emblée, élément de ce que nous appelons la nature. Il est là, avec autant de présence et d’intensité que ce lac miroitant et que cette écorce d’arbre, que le vent sur les céréales dorées et que l’insecte sur sa peau.

Harvest affirme immédiatement son inscription sensorielle dans cette campagne vibrante de mille formes de vie, humaines, animales et végétales, domestiquées et sauvages. Quelle époque? D’abord, cela pourrait aussi bien être l’Antiquité; finalement, ce sera plutôt entre la fin du Moyen Âge et le début de la révolution industrielle.

Walter, cet homme blond au physique de lutteur, est un faible. Et cet être si intimement lié à la nature environnante n’y est pas né. Il a été adopté par le village d’agriculteurs sur lequel on voit de loin que s’élève une colonne de fumée.

Lorsqu’il accourt prêter main forte pour éteindre l’incendie, bientôt il se brûle maladroitement et ne pourra plus agir. Il sait qui sont les incendiaires, mais ne les dénoncera pas. Quand des étrangers, dont une très belle femme noire qui suscite aussitôt la concupiscence de tous les hommes et l’hostilité jalouse des femmes, sont découverts et accusés du forfait, il ne bougera pas.

Walter est au centre du film. Il n’y est certes pas un héros. Il est un témoin, à mi-chemin de l’appartenance et de l’exclusion, tiraillé entre des attachements divers, à commencer par ce qui le lie au seigneur du lieu. Celui-ci, Maître Kent, n’en est lui-même propriétaire que pour avoir épousé celle qui en était l’héritière, aujourd’hui décédée, comme est morte l’épouse paysanne de Walter, qui avait, comme domestique, accompagné Kent venu de la ville.

Drôle de seigneur que ce Kent, à la fois arrogant lorsqu’il est juché sur sa jument magnifique et bienveillant avec les villageois, timide et brusque, enfantin et dominateur. Ainsi va le début de ce film qui ne cesse de dérouter par les puissances des sensations qu’il suscite tout en se décalant de tout repère connu ou prévisible. Ni paradis perdu ni enfer sinistre, le monde agraire où commence Harvest est peuplé d’êtres, humains ou pas, qu’aucun simplisme ne fige.

Un film exceptionnel

C’est une formidable opération de mise en scène, autant que de scénario, qu’accomplit la cinéaste grecque Athiná-Rachél Tsangári, avec une œuvre majeure qui fait écho, de manière très différente, à son très beau premier long-métrage, qui l’avait rendue visible dans le monde du cinéma, Attenberg (2010).

C’était il y a quinze ans, elle était la personnalité majeure d’une éphémère «nouvelle vague» grecque, au sein de laquelle ne s’imposa que la figure tapageuse et rusée du seul Yórgos Lánthimos. Depuis, malgré un autre long-métrage, Chevalier (2015), elle avait plus ou moins disparu des radars du cinéma international.

Athiná-Rachél Tsangári réapparaît en Écosse, avec un film exceptionnel. Exceptionnel par sa construction, sa manière de raconter, la façon dont il va donner vie dans de multiples registres à des individus, à une collectivité, à des pratiques –agraires, rituelles, politiques. Et exceptionnel par la cohérence à vif entre cette proposition de cinéma et les événements historiques décisifs auxquels elle se réfère.

Comme le roman éponyme de Jim Crace, paru en 2014 sous le titre français Moisson, dont il s’inspire mais qu’il transforme significativement, Harvest est traversé par un des phénomènes les plus importants de l’histoire humaine, celui que l’on résume sous le terme de mouvement des enclosures.

Aux sources du capitalisme

Identifié à des décisions juridiques prises en Grande-Bretagne à partir de 1600, ce mouvement désigne l’appropriation privée de l’ensemble de terres jusque-là en partie partagées communautairement et de pratiques de cultures, d’élevage et de glanage, qui permettaient à la fois la subsistance et structurait l’organisation collective de groupes humains, partout en Europe. (…)

LIRE LA SUITE

À voir au cinéma: «À la lueur de la chandelle», «Le Village aux portes du paradis», «Her Story»

L’énergie vive en partage chez la tante (Anab Ahmed Ibrahim) et son neveu (Ahmed Mohamud Saleban) dans Le Village aux portes du paradis de Mo Harawe.

Fascinant voyage immobile dans le temps avec André Gil Mata. Intense aventure du quotidien grâce à Mo Harawe. Inattendue comédie féministe à Shanghai signée Shao Yihui.

«À la lueur de la chandelle» d’André Gil Mata

Doucement, la caméra s’est déplacée du cadran de l’horloge en haut du clocher vers le bas, le mur, le rocher, le jardin, le massif de fleurs, le chien devant sa niche, la maison. C’est un petit rituel simple qui se répétera à quatre reprises, quatre heures du jour différentes, de l’aube à la nuit tombée, quatre saisons différentes.

C’est si simple, on pourrait dire naïf et pourtant… Tant de détails prennent du sens, dans ces trajets qui scandent ce film habité d’un rapport au temps et aux lieux que ce refrain visuel et ses variations s’avèrent un geste de cinéma d’une étonnante puissance.

Puissance? On hésite à employer ce mot quand tout, apparemment, se situe dans le registre de la délicatesse et de la modestie. Ou alors il faudrait parler, comme les physiciens, de forces faibles, de ressources apparemment minimes et qui se révèlent si riches de suggestions, d’émotions, de beauté.

Quand la très vieille dame était enfant, la maison déjà un peu paradis, un peu prison/ED Distribution

Le nouveau film d’André Gil Mata, cinéaste portugais dont chaque réalisation est une découverte singulière, est une fresque à l’échelle d’une vie entière où courent des drames, des élans, des angoisses, des colères. La paisible manière de filmer une dame âgée qui se lève et accomplit les gestes du quotidien, dans sa chambre, dans le couloir qui mène à la salle de bain, la préparation du petit déjeuner dans la cuisine: cette manière de filmer est d’une fécondité sidérante, proportionnelle à ce qu’elle semble avoir d’anodin.

Violence de classe, violence genrée, espérances et amours trahies, souffrance et mort circulent sous l’épiderme frémissant de ce film dont chaque plan vibre. Les objets, les lumières, les bruits, les rares paroles se chargent d’échos qui sans cesse se répondent, tandis que le montage organise une circulation entre les époques, circulation qui pourrait être la logique d’un rêve, ou celle de la mémoire de la très vieille femme dont À la lueur de la chandelle raconte l’histoire.

C’est bien de la vie d’Alzira dont il s’agit –depuis l’enfance– et de son rapport devenu invivable avec la servante aussi âgée qu’elle et avec qui elle cohabite dans la grande maison.

Entre Alzira (Eva Ras) et Beatriz (Márcia Breia), les deux habitantes de la maison, connivence et antipathie, deux formes irréconciliables d'inégalité et d'injustice. | ED Distribution

Entre Alzira (Eva Ras) et Beatriz (Márcia Breia), les deux habitantes de la maison, connivence et antipathie, deux formes irréconciliables d’inégalité et d’injustice. | ED Distribution

Mais c’est aussi du sacrifice d’un talent pour la musique, d’un goût pour la peinture laissé en jachère, d’un changement dans les manières d’habiter, d’un mariage imposé par les circonstances et l’époque plus encore que par les parents, de rythmes d’une existence devenue si peu vivante.

C’est la vie de la maison elle-même et de l’espace-temps dans lequel elle s’inscrit, dont on ne verra que les abords immédiats montrés par le panoramique répété quatre fois et quatre fois différent. Huis clos aux dimensions d’un siècle, d’un pays, de manières de vivre collectives et individuelles, À la lueur de la chandelle est comme un immense chant à bouche fermée, qui, semblant dire très peu, exprime immensément.

À la lueur d’une chandelle
De André Gil Mata
Avec Eva Ras, Márcia Breia, Olívia Silva, Luísa Guerra, Gisela Matos, Dinis Gomes, Catarina Carvalho Gomes
Séances

Durée: 1h52
Sortie le 9 avril 2025

«Le Village aux portes du paradis» de Mo Harawe

C’est injuste et assez déplaisant, mais c’est ainsi. Un film somalien présenté en sélection officielle au Festival de Cannes n’est pas à égalité avec les autres titres. Le Village aux portes du paradis doit en plus prouver qu’il n’est pas là juste pour cocher la case que l’on n’appelle plus «tiers monde», mais qui désigne toujours les considérables zones du Sud global n’ayant pas «naturellement» droit de cité dans un grand festival international de cinéma.

Découvert au printemps 2024 sur la Croisette, dans la section Un certain regard, le premier film du cinéaste somalo-autrichien Mo Harawe balaie d’emblée un tel soupçon. À l’intelligence du montage de la séquence d’ouverture, pulvérisant le regard dominant sur ce pays qui n’existe pour le reste du monde que comme espace d’affrontements obscurs où interviennent des opérations de nettoyages high-tech des grandes puissances, succède la précision sensible d’une scène à ras de terre. Une scène de douleur et d’effort, de présence singulière d’individus regardés et écoutés pour eux-mêmes et inscrits dans un contexte géographique et historique autrement nuancé.

Dans cette bourgade entre mer et désert, rôdent les menaces des groupes djihadistes comme des frappes américaines hasardeuses. Dans ce pays également en proie à la misère, à la désorganisation et aux catastrophes dites naturelles, Mamargade, père sans épouse, se bat pour survivre et pourvoir à l’éducation de son fils, Cigaal.

Le garçon lui aussi fraie son chemin, prend ses propres décisions dans cet environnement qui ne se résume pas à l’extrême dureté des conditions. Araweelo, sa tante récemment divorcée, construit des réponses à elle, fruits de ses compétences et de son énergie, quand tout paraissait la condamner. (…)

LIRE LA SUITE

Cinématographie du vivant – sur « Vivant parmi les vivants » de Sylvère Petit

C’est en cinéaste animalier que Sylvère Petit filme la parole des philosophes Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme la vie et la mort de la jument Stipa, ou la relation de la chienne Alba avec son humaine. Subvertissant les séparations entre nature et culture, Vivant parmi les vivants est prolongé par le récit de tournage En attendant les vautours, du même auteur.

Le vent mugit sur la steppe gelée. Ce pourrait être la Sibérie, c’est le causse Méjean, en Lozère. Entre les herbes sèches, le cadavre couvert de givre d’un renard. Un âne pelé fait front dans le blizzard. Non pas un âne, un cheval, mais un peu bizarre. Son nom va apparaître à l’écran, Stipa, c’est une jument de cette race antique qui avait failli disparaître, les chevaux de Przewalski, et c’est une des vedettes du film. Comme dans Psychose, où la star Janet Leigh est tuée peu après le début, Stipa va bientôt mourir.

Mais elle restera une des actrices principales, morte. Pour l’heure, elle regarde des pies becqueter le cadavre du renard. Enfin, le montage fait croire qu’elle le regarde. C’est un film, n’est-ce pas ? Il raconte une histoire, des histoires. Ces histoires sont d’une vérité singulière, féconde, sensible. D’autant plus qu’elles sont effectivement contées, avec les moyens narratifs du cinéma.

Voici la deuxième vedette, dont le nom, Alba, s’inscrit à l’écran. Alba est une grande chienne blanche. Elle est filmée elle aussi dans son milieu de vie, une grande ville européenne. Avec elle, la troisième star, Vinciane, philosophe. Vinciane Despret parle sur un plateau de télé, Alba est sa chienne tout autant que Vinciane est l’humaine d’Alba. Et voilà le quatrième héros de l’histoire, avec son chapeau noir, c’est Baptiste. Il est sur le causse Méjean, il regarde les chevaux de Przewalski. Morizot, philosophe comme Despret, est comme elle grand explorateur de multiples manières, pour les humains, d’être avec les autres vivants, et le cas échéant d’interagir avec eux.

Le film de Sylvère Petit est diffusé sur Arte le 10 avril, et accessible sur Arte.tv jusqu’en novembre. Tenu à l’écart des salles de cinéma du fait du financement de sa production, qui implique préséance au petit écran, il devrait néanmoins finalement sortir à la fin de l’été, après un beau parcours en festival. Vivant parmi les vivants est le premier long métrage d’un réalisateur qui fut d’abord photographe animalier, puis réalisateur de courts métrages remarqués, où les animaux autres qu’humains occupent toujours une place importante.

Du film et de son auteur, on apprend beaucoup grâce à la parution, simultanément à la diffusion, du livre En attendant les vautours, chez Actes Sud, dans la collection Mondes sauvages, biotope éditorial où parmi de nombreux titres dédiés aux êtres de la « nature » figurent des ouvrages importants de Baptiste Morizot et de Vinciane Despret.

L’ouvrage se présente comme un journal de tournage, pendant les sept jours que le réalisateur a passé dans un affut, cube d’un mètre de côté où il a cohabité avec sa caméra à proximité du corps de Stipa, dans l’attente des rapaces supposés venir la dévorer, moment spectaculaire qui condense en effet, dans le film, une part de ses enjeux : faire regarder et percevoir autrement une situation souvent entrevue dans les westerns et les films d’aventures, où les volatiles nécrophages sont systématiquement montrés de façon négative et effrayante. La manière de filmer, le fait aussi de savoir que la jument, très âgée, est morte de manière naturelle, aide à réinscrire la scène dans le grand cycle de la circulation du vivant, auquel ses restes contribuent pour, également, de multiples autres organismes animaux et végétaux qui se nourrissent de sa dépouille. Les plans magnifiques, la distance apparente, la durée, la présence de multiples autres acteurs à l’image et au son participent du travail du cinéma activé par Sylvère Petit pour transformer une scène trash en célébration du vivant.

Pas un film naturaliste

C’est un moment fort d’un processus de tournage et de montage qui a pris pour règle de filmer à égalité les êtres vers lesquels se dirige son objectif. « A égalité » ne signifie pas « de la même manière ». Un philosophe n’est pas un chien, quoiqu’en aient dit certains, et une jument morte n’est pas un scarabée ou un oiseau. Toute l’expérience acquise par Sylvère Petit lui permet de trouver, pas forcément du premier coup, comment regarder et donner à voir des êtres différents dans leurs manières d’habiter le monde, leur monde, leur Umwelt. Cela se devine et se ressent partout dans le film, mais sans doute jamais aussi clairement qu’aux côtés d’Alba, dans la ville où elle accompagne Vinciane Despret faisant son marché, ou l’écoute travaillant sur son ordinateur. Le réalisateur n’est pas le premier à prétendre filmer « à hauteur de chien », ou de chat, ou comme un oiseau ou un dauphin. C’est précisément en connaissance des multiples tentatives de ce genre, systématiquement dévoyées soit en anthropomorphisme plus ou moins rusé soit en quête d’une étrangeté spectaculaire, que les choix de filmage de Sylvère Petit s’avèrent singuliers, et convaincants.

Ils cristallisent le parti pris général de Vivant parmi les vivants, titre où on suppose que le singulier du premier terme désigne le cinéaste lui-même, ou l’idée abstraite « du vivant ». Cet égalitarisme du regard est mis en œuvre dans la totalité du film, et de manière particulièrement perceptible au cours de la rencontre, au cours de l’édition 2020 de la Manufacture des idées, le grand rendez-vous annuel d’Hurigny, entre Despret et Morizot, dans un cadre qui lui-même cherche à isoler le moins possible une réflexion philosophique d’un environnement terrestre faisant entendre et sentir sa présence.

Il est à cet égard passionnant que Vivant parmi les vivants ne soit pas du tout un film « naturaliste », au sens qu’on donne à cet adjectif au cinéma (un style de réalisation prétendant au caractère brut, non médié, de ce qui est « enregistré du réel »), et qui convoque en écho les autres acceptions ou suggestions du même mot, depuis la posture ancienne du savant naturaliste jusqu’à la manière dont les formes si spécifiques, historiquement et socialement construites, de montrer le monde, se donnent pour des évidences (la naturalisation des codes de représentation). Et bien sûr aussi le sens que Philippe Descola a donné à ce mot pour désigner la cosmogonie de l’occident moderne, et l’idée même de « Nature » dont on ne cesse de déconstruire l’évidence admise durant quatre siècles. (…)

LIRE LA SUITE

À voir au cinéma: «Au pays de nos frères», «Jeunesse 2», «Deux sœurs», «La Fin de l’âge de fer»

Soumise à de multiples pressions, la jeune fille afghane qui comprend et ne peut agir, dans le premier épisode d’Au pays de nos frères.

De diverses manières, le secret court entre les épisodes du film de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, dans la vitalité des ouvriers que filme Wang Bing, entre les sœurs de Mike Leigh, comme dans les motivations de l’activiste imaginé par Clément Schneider.

«Au pays de nos frères» de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi

Le lycée et les tomates à cueillir, la vie avec les copains, le poids de la famille et la cousine qui lui sourit. La vie de Mohammad, adolescent brillant, est l’invention tendue, quotidienne, d’une circulation entre des pôles qui s’ignorent ou se repoussent. Quand, en plus, un policier lui impose de travailler à son service, puis demande encore plus, il faut trouver l’oxygène d’une existence assiégée, sans illusion et sans sentimentalisme.

C’est le premier chapitre, en 2001, de ce récit situé parmi les réfugiés afghans en Iran. Le pays du titre du film, c’est l’Iran, tel que le désigne, entre espoir et ironie amère, les millions de réfugiés afghans qui y vivent. Au fil des crises qui ont frappé leur pays de manière ininterrompue depuis plus de cinquante ans et du fait de la proximité de langue des deux pays (une majorité d’Afghans parlent le dari, dérivé du persan), les flux migratoires n’ont cessé d’augmenter, pour des vies marginalisées, méprisées, au-delà des affichages de solidarité entre «frères».

Le premier long-métrage de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi est bien un récit, qui court sur vingt ans, grâce à ses trois chapitres centrés chaque fois sur un personnage central –Mohammad, Leila, Qasem– à dix ans d’écart. L’une des grandes réussites d’Au pays de nos frères tient à cette composition, qui fait vivre la singularité de situations, dans des époques et des environnements différents, selon des dramaturgies particulières. Le film donne simultanément à percevoir la continuité de destins, avec tout un système d’échos et de rimes –les prénoms, les événements, les codes visuels, la musique.

L’adolescent de 2001; la jeune femme au service de riches Iraniens libéraux en villégiature au bord de la mer Caspienne et qui doit cacher à ses employeurs la mort de son mari en 2010; le père ayant appris la mort de son fils tué en Syrie –où Téhéran a formé des bataillons d’Afghans (les fatemyoun), envoyés en première ligne pour défendre Bachar el-Assad– et dont la famille est, au bout de quarante ans, naturalisée, suscitent chaque fois un parcours peuplé de présences fortes, inscrites dans le contexte historique du moment et dans un tissu de relations intimes.

Mohammad, un garçon parmi tant d'autres migrants et un jeune homme singulier. | JHR Films

Mohammad, un garçon parmi tant d’autres migrants et un jeune homme singulier. | JHR Films

Au cœur de chaque histoire vibre un secret, qui condense toute l’injustice de modes de vie soumis à des rapports de force, des possibilités de dire et des obligations de taire, d’autant plus prégnantes que personne n’est apparemment «méchant» dans les scènes auxquelles on assiste.

L’autre grande qualité du film, au-delà de la finesse féconde de sa construction, tient à cette forme de douceur qui préside à la réalisation. Les situations sont dures, dans le quotidien comme à l’échelle des violences politiques, militaires, sociales au sein desquelles elles adviennent.

Leur dureté est à la fois poison et tristesse, sans obérer un «la vie continue» ni naïf ni complice, juste factuel, et qui sait faire place à cette continuation que prend en compte l’organisation sur deux décennies, au lieu de jouer l’éclat dans l’instant, si aisément spectaculaire et si éloigné des réalités.

L’attention aux personnes, aux lieux, même aux chiens dans l’épisode central, le refus du tape-à-l’œil racoleur augmentent, en les respectant, la perception de la dureté de ces vies. Celles-ci sont très précisément situées et relèvent de la condition spécifique des Afghans en Iran, de la guerre américaine de 2001 à la chute de Kaboul aux mains des talibans en août 2021 (et au Covid-19, en même temps).

Mais elle vaut aussi à bien des égards, sans prétendre rien simplifier, pour l’immensité des détresses des exilés qui sont aujourd’hui des centaines de millions dans le monde, soumis à l’accumulation des injustices, des racismes, des violences. Il est dans l’esprit même du film de ne pas le dire, mais de le rendre très sensible.

Au pays de nos frères
De Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi
Avec Hamideh Jafari, Mohammad Hosseini, Bashir Nikzad
Durée: 1h35
Sortie le 2 avril 2025

«Jeunesse (Les Tourments)» de Wang Bing

Plus d’un an après Jeunesse (Le Printemps), Wang Bing poursuit son ample trilogie qu’il consacre à celles et ceux qui travaillent dans les milliers d’ateliers de confection de Zhili, dans la grande banlieue de Shanghai (est de la Chine). Deuxième volet, Jeunesse (Les Tourments) renforce le sentiment de maelström qu’inspire parfois la manière de filmer du cinéaste chinois.

4Face à la dureté des conditions de travail, des stratégies de survie au quotidien entre jeunes ouvriers et ouvrières. | Les Acacias

Ce film traduit le mouvement survolté des très longues journées de travail devant les machines à coudre éclairées au néon, s’exprime dans le staccato des répliques, blagues, défis, bribes de confidences échangées par les jeunes gens qui triment sans répit. Il se matérialise dans les longs mouvements de caméra accompagnant la circulation des dortoirs aux ateliers, couloirs et escaliers dans le même bâtiment où sont confinées ces existences.

La frime et les rires, les discussions tendues pour obtenir de l’employeur quelques centimes d’amélioration des salaires de misère, les colères, les angoisses, deviennent une matière unique, que sculpte la réalisation à fleur de peau de ce formidable documentariste.

Il y a une histoire et mille histoires, il y a la Chine, l’économie planétaire, la guerre des classes, l’opposition frontale entre vie urbaine et rurale, les multiples formes de crimes environnementaux commis par toutes et tous, le sexisme et la frustration partout.

Atelier 57, atelier 41, atelier 34… ça change et c’est pareil. Ils et elles sont venus des villages, souvent de la province rurale et montagneuse de l’Anhui (est de la Chine), veulent accumuler autant que possible, pour combler des dettes familiales, pour se marier, pour acheter un avenir possible. Il y a des bébés et des morts. Des bagarres et des dépressions, des jeux. Parfois, le patron disparaît avant d’avoir payé, ou les flics font une descente.

Ça jaillit de partout, ça pétarde, c’est violent, mais incroyablement vivant. Ces jeunes gens, certains des préados et aussi d’autres qui ont dépassé les 30 ans, s’engueulent, se séduisent, font des projets, réalistes ou pas, changent de boîte pour retrouver le même chose, aménagent leur coin de dortoir, partagent un repas. Racontent des histoires, vraies et inventées, en criant pour couvrir le bruit des machines.

Il faut un singulier talent pour à la fois rendre intensément intéressants ces fragments de vie de personnes si loin de qui les verra ici sur un écran et pour laisser percevoir constamment combien, dans l’absolue particularité des lieux, des voix, des manières de s’habiller, de se mettre en colère ou de faire le clown, se rendent visibles les ressorts d’une humanité commune. Plus il est précis dans sa description de comportements et d’existences, plus Wang Bing donne accès à une communauté d’être au monde, partageable à l’infini. Et c’est très beau.

Jeunesse (Les Tourments)
De Wang Bing
Durée: 3h46
Sortie le 2 avril 2025

«Deux sœurs» de Mike Leigh

Mais qu’est-ce qu’elle a, Pansy? Dotée d’un mari paisible et industrieux, vivant dans une petite maison coquette impeccablement tenue d’un quartier calme, flanquée d’un grand fils certes indolent et en surpoids mais paisible, elle est dans un état de fureur permanente, inextinguible, prête à se déverser sur quiconque croise son chemin, familier, médecin, livreur ou quidam au supermarché. (…)

LIRE LA SUITE

À voir au cinéma: «Tardes de soledad», «De la Guerre froide à la guerre verte», «Covas do Barroso», «Les Contes de Kokkola»

Le torero de face, troublant bipède habité d’une extrême tension meurtrière.

Le grand film d’Albert Serra, exploration vertigineuse du monde de la corrida, ainsi que les belles propositions d’Anna Recalde Miranda, Paulo Carneiro et Juho Kuosmanen illuminent les grands écrans.

Plus encore que d’habitude, la déferlante de nouveaux films qui sortent sur les grands écrans ce mercredi 26 mars, avec vingt-trois titres –sans compter les reprises et les concerts diffusés en salles– engendre confusion et priorité aux productions disposant d’une puissance de frappe marketing.

Mais en ces temps où il est de santé publique et de nécessité politique de voir aussi le contenu du verre pas complètement vide, on choisira de se réjouir de l’intensité et de la singularité de propositions de cinéma par ailleurs incomparables entre elles. Avec, en l’occurrence, trois formes complètement différentes de documentaires et un triple conte où se mêlent burlesque, mélodrame et fantastique.

L’ampleur exceptionnelle du geste de cinéma que constitue Tardes de soledad d’Albert Serra doit à la fois être salué et ne pas masquer l’importance –cinématographique aussi bien que politique– du film d’Anna Recalde Miranda, l’originalité de la proposition de Paulo Carneiro, ni la joie modeste mais pas du tout anodine qu’inspire le film de Juho Kuosmanen.

«Tardes de soledad» d’Albert Serra

De qui est-ce le sang? Face caméra, le jeune homme se déshabille, ôte ce que l’on a appelé «l’habit de lumière», ce costume chamarré et assez ridicule qui fait partie du rituel de la tauromachie. Ses sous-vêtements blancs sont inondés de sang. Andrés Roca Rey, jeune star de 28 ans, revient de l’arène où il a tué son content de taureaux. Il est blessé. Et il est autre chose encore, mais quoi? On ne sait pas: furieux, fier, perdu, épuisé, inquiet. Un peu tout cela.

Figure reconnue de la corrida contemporaine, adulé par une partie des aficionados et détesté par d’autres, notamment parce qu’il n’est pas espagnol mais péruvien pratiquant une activité aujourd’hui portée aux nues par l’extrême droite nationaliste de Madrid à Séville, Andrés Roca Rey sera constamment à l’image.

Un peu dans les chambres d’hôtel de cette Espagne qu’il sillonne durant toute la saison, un peu dans le minibus où il circule de plaza de toros en plaza de toros. Dans les deux cas, entouré de son manager et de ses assistants, de leurs gestes professionnels, de leurs paroles convenues. Et beaucoup, beaucoup, dans l’arène face aux taureaux.

C’est l’essentiel du premier film documentaire du grand cinéaste espagnol qu’est Albert Serra, repéré pour la singularité de son regard depuis Honor de cavallería (2006) et signataire notamment des remarquables La Mort de Louis XIV (2016) et Pacifiction: Tourment sur les îles (2022).

Les scènes, très nombreuses, très frontales, en très gros plans, de combat dans l’arène sont la matière même du film. Des scènes dans lesquelles les seuls autres protagonistes importants à l’image sont les taureaux, longuement et attentivement filmés et dont les souffrances multiples infligées par les autres intervenants dans les corridas, à pied ou à cheval, sont très explicites.

Tardes de soledad est un grand film, entre autres en cela qu’il conforte toutes les bonnes raisons qu’ont les ennemis de cette pratique de la condamner, tout en donnant accès à beaucoup de ce qui suscite la passion de celles et ceux qui l’apprécient, ou plutôt qui l’adorent. La puissance troublante des images irradie de la présence des corps immenses, dangereux, vibrants de vie des animaux à quatre pattes. Le vertige de leur regard est accueilli avec attention, avec considération par la caméra, tout comme celui de la folie hantée du visage crispé du jeune bipède filiforme.

Troublant, dangereux, démocratique

Andrés Roca Rey invente, ou reproduit, les figures d’une danse absurde et contournée, en défiant à mort un public loin d’être unanime en même temps qu’il joue cet échange cruellement inégal avec un animal qui se précipite vers sa mort programmée. Et cela ouvre à chaque spectateur et spectatrice un espace de questions qui est loin de ne concerner que ce monde exotique et archaïque.

Tardes de soledad est un film dangereux, parce que c’est un film démocratique, qui fait place à des autres: les taureaux, les chevaux, mais surtout les tenants d’un autre avis sur la corrida, dont on sait qu’il est pour beaucoup un engagement profond, intime. La manière de filmer d’Albert Serra s’empare de cela, le travaille, le fouaille. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante de beauté. Il y a une forme sombre, sauvage et sanglante d’horreur.

Cela a lieu, des gens font ça, ce qu’on voit et tout ce qu’on ne voit pas, mais qui le rend possible. Il y a de la politique, de l’argent, du désir, de la tristesse, de l’orgueil, de la haine. Et de la solitude, terriblement. On peut vouloir faire comme si on habitait un monde où rien de cela n’existe. Mais en ce cas ne pas trop s’étonner de tout ce qui advient, surtout le pire. Le cinéma d’Albert Serra n’affirme ni ne promeut rien, il donne accès. C’est dérangeant, c’est bouleversant.

Il a été question jusqu’ici de ce qu’on voit, mais il faut faire place à ce que l’on entend. Les discussions, les insultes, les infantilismes, les flatteries, tout un éventail de médiocrité humaine, en contrepoint de la composition sonore, une symphonie de bruits, de souffles, de cris inarticulés, comme une transe auditive dans l’arène. Et, insistante comme une maladie, la violence et la bêtise du machisme omniprésent.

Cette incantation exhibitionniste autour des attributs mâles, ceux de la bête, ceux des humains, interroge en même temps qu’elle choque. En quoi cet affichage haineux et débile est-il si nécessaire, vital, pour qui le pratique? De quelle misère et de quelle angoisse cette obsession des couilles est-elle le nom?

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Capture d'écran Dulac Distribution via YouTube

Un regard de défi et de fureur, non pas contre le taureau, mais contre le public. | Dulac Distribution

Très nombreux sont les films sur la corrida, mais aucun à ce jour n’était allé chercher ce qu’explore Tardes de soledad. C’est dans le regard rageur du torero, non au toro mais à la foule des gradins qu’on ne verra jamais. Et c’est dans la répétition compulsive de passes millimétrées au plus près d’un animal qui fait huit fois son poids et vicieusement rendu fou de douleur.

Il y a le rite, tendu entre une abstraction radicale, malsaine et hautaine –assurément mortelle pour les taureaux, possiblement pour les humains (et les chevaux)– et la vulgarité des affects, des paroles, des comportements, en lien direct avec ce délire aristocratique dont Andrés Roca Rey est un prince adulé et mal aimé.

Et il y a l’animalité, celle des grands bovins aux cornes effilées et celle des humains aux instincts obscurs. Tardes de soledad est un film en croix, stricto sensu –religion catholique comprise, mais aussi bien au-delà– un film crucifié à l’intersection de la tension entre deux axes. Ici, le sublime fasciné par le sang, une certaine idée du courage et de la mort et l’obscénité du spectacle des souffrances et des rivalités. Là, ce qu’il y a de commun et ce qu’il y a d’irréconciliable entre deux modes de bestialité, celle des animaux humains et celle des animaux taurins.

La singularité du film se joue aussi dans l’absurde des trajets d’une ville pas vue à une autre ville pas vue, dans le délire des blessures accumulées, la litanie des éloges. Ce torero-là existe dans un microcosme ultra codé. Et pourtant, ce qui se déploie autour de lui grâce au regard d’Albert Serra, ce sont des mystères qui agissent chacun et chacune, quoiqu’il ou elle pense des courses de taureaux ou s’en soucie le moins du monde.

Tardes de soledad
D’Albert Serra
Avec Andrés Roca Rey
Durée: 2h05
Sortie le 26 mars 2025

«De la Guerre froide à la guerre verte» d’Anna Recalde Miranda

Pas grand monde, en Europe, ne sait où se trouve exactement le Paraguay. En Amérique du Sud, quelque part entre l’Argentine et le Brésil, non? Encore moins de monde sait ce qui s’y est passé, ce qui s’y passe. Et pourtant, beaucoup, beaucoup de ce qui affecte la vie sur cette planète a à voir avec des situations liées à ce pays.

Dès 1954, le Paraguay a été un précurseur des dictatures militaires sur le modèle made in USA qui a écrasé dans le sang la démocratie dans toute l’Amérique latine jusqu’à la fin des années 1980. Sous la coupe du général Alfredo Stroessner, resté pendant près de trente-cinq ans au pouvoir, le pays a été l’épicentre d’un réseau de terreur étendue à tout le continent, l’opération Condor, avec le soutien actif de Washington. Une internationale de la répression et de la torture.

Si durant toute la deuxième moitié du XXe siècle le pays a été une expérimentation extrême des effets de la Guerre froide, il est devenu depuis le début du XXIe le laboratoire à ciel ouvert d’une des formes majeures de la destruction de l’environnement, avec une monoculture de soja transgénique ayant envahi la quasi-totalité des terres agricoles, dont toutes celles volées aux peuples autochtones par le pouvoir.

Le désert empoisonné et lucratif de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films
Empoisonné et lucratif, le désert vert de la «République du soja». | Lardux Films / VraiVrai Films

Avec, outre les innombrables atrocités locales, des conséquences immenses sur les modèles économiques et les situations environnementales, à l’échelle du continent à nouveau, mais aussi bien au-delà comme on l’a vu avec les négociations sur l’accord entre le Mercosur et l’Union européenne, revenu dans l’actualité en fin d’année 2024.

Cinéaste italo-paraguayenne, Anna Recalde Miranda avait déjà consacré deux documentaires, La Tierra Sin Mal (2008) et Pouvoir et impuissance (2014), à l’histoire politique du pays. Si sa nouvelle réalisation compose un triptyque avec les deux précédents, il est d’une autre ampleur, en montrant les liens entre des enjeux situés dans un pays et une époque, avec des contextes infiniment plus vastes.

De la Guerre froide à la guerre verte compose en effet avec une lisibilité fluide à la fois le retour sur la longue histoire des violences politiques au Paraguay, la singularité des situations créée avec l’instauration de la monoculture avec ladite «République du soja» et ses effets sur les populations comme sur l’environnement, la découverte à Asuncion des archives de l’opération Condor et les difficiles enquêtes qu’elles rendent possibles, les liens avec les pays voisins, entre suppôts des dictatures et activistes démocratiques.

Longtemps secrète ou réputée perdue, l’immense masse de documentation sur l’opération Condor engendre un déploiement de recherches dans plusieurs pays, qui se connecte aux effets de l’agrobusiness actuel, aux profits des mêmes, par delà le changement de siècle et ses discours justificateurs.

Porté par des images d’une grande puissance visuelle, le documentaire est aussi habité par des présences exceptionnelles, grâce au réseau de rencontres qui se tissent dans l’agencement des enquêtes, distinctes mais liées, qu’organise le film. Parmi ces personnes, un vieux juriste paraguayen, une jeune activiste brésilienne, un journaliste français, un ancien Premier ministre, des militants autochtones, un enquêteur états-unien qui finira par être tué dans des circonstances obscures incarnent ce qui devient aussi un thriller d’autant plus impressionnant qu’il n’est composé que de faits avérés et documentés.

Parmi celles et ceux, à la fois personnes bien réelles et personnages incarnant tant de pensées et d’engagements, dont le film permet la rencontre, figure en bonne place Anna Recalde Miranda elle-même, par la manière dont elle inscrit son travail de cinéaste, son histoire personnelle et ses émotions dans ce riche tissu. Revendiquant d’être impliquée, biographiquement et politiquement, dans cette histoire, elle construit, déplace et questionne une position à la fois de protagoniste et de témoin, en quête de l’approche la plus pertinente comme réalisatrice et comme citoyenne, sans faire l’impasse sur les émotions face à ces tempêtes historiques et actuelles.

De la Guerre froide à la guerre verte
D’Anna Recalde Miranda
Durée: 1h42
Sortie le 26 mars 2025

«Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective» de Paulo Carneiro

Covas do Barroso est le nom d’un village au nord du Portugal, situé dans une zone agricole préservée et à ce titre classé par l’ONU. Lorsqu’une multinationale décide d’y ouvrir la plus grande mine d’Europe de lithium, la communauté se mobilise pour résister à ce projet, validé par les autorités.

Si le film de Paulo Carneiro est une chronique, comme l’affirme son titre, ce n’est pas sous la forme habituelle que suppose ce mot. Documentaire, Covas do Barroso, chronique d’une lutte collective l’est assurément, au sens où la situation décrite existe bien et est vécue par celles et ceux que l’on voit à l’écran. Mais ce qu’ils font est moins l’enregistrement de ce qui s’est produit que sa remise en scène, par les intéressé·es eux-mêmes. (…)

LIRE LA SUITE