«Segundo Premio», «Kouté Vwa», «Super Happy Forever», en accords avec des fantômes

Il y a, il y eut une histoire d’amour sur la plage de Super Happy Forever et puis un flou mortel, pas comme on croirait.

À découvrir en salles dès ce mercredi 16 juillet, les films d’Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez, de Maxime Jean-Baptiste et de Kohei Igarashi.

Une pensée compatissante pour l’amateur de cinéma qui essaie de trouver son chemin parmi les dix-huit sorties de cette semaine. Outre les œuvres inédites et à ne manquer sous aucun prétexte d’Edward Yang, on trouve parmi les nouveautés au moins trois films qui méritent d’attirer l’attention.

Deux d’entre eux –Segundo Premio et Kouté Vwa– ont en commun d’être construits autour de la musique et deux d’entre eux –Kouté Vwa et Super Happy Forever– concernent une disparition tragique, où les ressources de la mise en scène redonnent une place à la personne disparue parmi les vivants.

Et tous les trois, sans relever au sens usuel du genre fantastique, ont à voir avec la présence de l’invisible dans le visible. Chacun fait un usage singulier et modéré d’effets spéciaux non réalistes pour fondre ensemble le réel et l’imaginaire, afin de mieux rendre sensible une vérité. Du cinéma, quoi.

«Segundo Premio», d’Isaki Lacuesta et Pol Rodríguez

D’abord, on ne sait pas trop. Une information inscrite sur l’écran (Grenade, XXe siècle), un plan étrange où le sol paraît respirer, des images genre vidéo de vacances où un jeune couple fait du ski et se dispute, une nouvelle inscription sibylline («Ceci n’est pas un film sur la légende des planètes»). Puis, sur une terrasse au soleil, le jeune couple en pleine rupture amoureuse.

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et 	Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l'adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d'autres qui commencent. | Capricci

Pour la bassiste et le chanteur (Stéphanie Magnin et Daniel Ibáñez), pour un couple formé à l’adolescence, une et plusieurs histoires qui se terminent, d’autres qui commencent. | Capricci

Des images d’un concert de rock et la même jeune femme qui rompt avec le groupe, dont elle était la bassiste. Il faut un moment pour capter que le chanteur est le gars dont on l’a vue se séparer. Mais il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir de la force mélodique et rebelle de leur musique.

On était plutôt avec la fille, on se retrouve avec le garçon, le chanteur, et bientôt sa relation avec le guitariste, ce sont eux les piliers du groupe. S’ensuit une véritable aventure, qui est surtout une aventure pour le spectateur, au gré des tribulations de ces deux types, ensemble ou séparément, à la scène, à la télé (où ils plantent un souk king size), à la maison, en studio, chez le dealer de l’un et lors de l’embauche de nouveaux membres du groupe, à Grenade et à New York.

Un des coréalisateurs du film, Isaki Lacuesta, est l’une des principales figures du si vivant et créatif cinéma espagnol contemporain, avec Jonás Trueba, Óliver Laxe, Helena Girón et Samuel M. Delgado, Julia de Castro et María Gisèle Royo, Víctor Iriarte, Itsaso Arana, etc. Sur son précédent film, le mémorable Un an, une nuit (2023), il eut comme assistant Pol Rodríguez qui l’a rejoint sur celui-ci. Film cosigné, Segundo Premio est donc un film de groupe.

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d'où naîtra leur musique, et d'autres façons d'exister, chacun et ensemble. | Capricci

Le groupe Los Planetas, en répétition et en crise, d’où naîtra leur musique, et d’autres façons d’exister, chacun et ensemble. | Capricci

Groupe musical, les Los Planetas dont le film suit la trajectoire, mais surtout, et de manière beaucoup plus singulière et inventive, élaboration d’un récit et plus encore d’une mise en scène à plusieurs centres, à plusieurs narrateurs, à plusieurs points de vue. En France, rares seront celles et ceux qui sauront d’emblée que Los Planetas ont été et sont toujours un des grands groupes de rock espagnols et dans ce cas sauront aussi que ce ne sont pas ses véritables membres que l’on voit à l’écran, même si c’est bien leur musique que l’on entend.

Vrai faux documentaire qui réinvente et décale l’héritage de Spinal Tap (1984), le film navigue entre les registres, s’envole sur des riffs de Stratocaster et des nuages de crack, tendu, furieux, caressant. L’incertitude entre un possible réalisme et une invention débridée ouvre l’espace à des situations loufoques, tragiques, hallucinées…

Autant de scènes qui, une par une, impressionnent et séduisent. Mais surtout Segundo Premio est la découverte de cette forme multiple et tonique qu’est le film dans son ensemble, paraissant toujours se déployer sur plusieurs niveaux et à plusieurs distances, jouant et déjouant le biopic, le film musical, la chronique de l’entrée dans un autre âge de la vie, ou dans un autre rapport à la réalité.

Hanté et rigolard, angoissé et intense, Segundo Premio avance dans plusieurs directions à la fois, retrouve qui semblait perdu(e), ne transige avec rien. Quand c’est fini, on n’est toujours pas très sûr de ce qu’on a vu, mais tout à fait certain de la richesse des émotions et des sensations éprouvées. Et, oui, Los Planetas (les vrais) sont de super musiciens.

Segundo Premio 
De Izaki Lacuesta et Pol Rodríguez
Avec Daniel Ibáñez, Cristalino, Stéphanie Magnin, Mafo, Chesco Ruiz, Daniel Molina, Edu Rejon
Durée: 1h50
Sortie le 16 juillet 2025
 

«Kouté Vwa», de Maxime Jean-Baptiste

D’abord, pas de doute. L’émotion et la colère de la jeune femme qui prononce devant les habitants d’un quartier de Cayenne ce qui tient à la fois d’un éloge funèbre et d’un cri de révolte à propos de l’assassinat d’un jeune homme, dont on voit le portrait sur des affiches. Cette émotion et cette colère sont authentiques.

Mais ce garçon qui écoute et qui bientôt s’entraîne à jouer du tambour – l’activité pour laquelle était connu celui qui est mort–, est-ce un personnage de fiction? Et cette grand-mère, femme rayonnante d’énergie et de malice et pourtant traversée d’une souffrance terrible, est-ce une actrice?

Le film ne dira jamais entièrement comment sont assemblés les éléments qui renvoient à la réalité du meurtre de Lucas Diomar –jeune homme poignardé au sortir d’une fête en mars 2012 et dont la mort a soulevé une immense émotion en Guyane– et ce qui relève de la fiction.

Et cette incertitude, en partie levée au générique de fin où il apparaît que les principaux protagonistes jouent leur propre rôle, se fait ouverture à une liberté de raconter, de rendre sensibles la rage et l’angoisse devant la violence urbaine, mais aussi la richesse des relations au sein du quartier qu’explore l’adolescent, venu de France le temps de vacances chez sa grand-mère. (…)

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«Les Linceuls», paradoxal monstre de douleur

Karsh (Vincent Cassel) et Terry (Diane Kruger), découvrant ce qu’il est advenu du corps de Rebecca.

Le film de David Cronenberg invente une élégante techno-fable du deuil, à laquelle le cinéaste canadien inflige ensuite d’étranges tourments.

Dans certaines régions d’Afrique, il est d’usage de se saluer avec la formule «comment ça va avec la douleur?» –Raymond Depardon en fit autrefois le titre d’un film. Avec la douleur, sa propre douleur, ça ne va pour personne, nulle part.

Mais lorsque l’on est riche, puissant et savant, il est possible d’en fabriquer un artefact, fût-il au sens strict monstrueux. Et c’est ce que fait Karsh, homme d’affaires et scientifique, affublé d’un nom où résonnent à la fois les échos de Crash et de «cash». Lorsque l’on est un cinéaste reconnu, il est possible d’en fabriquer un film, lui aussi au sens strict monstrueux.

Monstrueux en ce qu’il est destiné à être montré (c’est le sens originel du mot «monstre») et parce qu’il concerne le fait de montrer, de rendre visible (ce qui n’est pas supposé l’être). Et monstrueux en ce qu’il est un assemblage «contre-nature» d’éléments hétérogènes.

Quelle nature? La nature biologique, celle qui organise les corps –en particulier les corps humains– et leurs transformations selon un cycle réglé. Mais aussi la nature culturelle, si l’on peut dire, celle qui gère les rapports entre le vivant et le mort, le montré et le caché, le public et l’intime. Soit tout ce que transgressent, chacun avec ses outils, le personnage de Karsh et le réalisateur David Cronenberg.

Élégant et glacial, Karsh est inconsolable de la mort de sa femme, Rebecca. De cette incapacité à surmonter cette perte, il a fait un business prospère, grâce à des technologies qui permettent de voir, en temps réel sur son smartphone, l’évolution du corps des défunts, de rester en contact visuel avec eux, après qu’ils ont été enterrés dans des lieux équipés de dispositifs vidéo perfectionnés et connectés.

Le film pose comme acquis qu’il y a, dans le monde entier, des gens fortunés prêts à payer pour cela. Il est bien possible que ce soit le cas. Aux confins du voyeurisme morbide, de la tech et de la financiarisation globalisée, on voit comment un scénario «cronenbergien» pourrait ainsi émerger du deuil bien réel du cinéaste canadien. Il est en effet de notoriété publique que David Cronenberg a affronté dans une douleur extrême la mort, en 2017, de sa femme Carolyn, qui était aussi sa plus proche collaboratrice comme productrice depuis Chromosome 3 en 1979.

Les Linceuls mobilise donc une certaine approche de la «question des images», plutôt du côté de ceux qui les regardent (les spectateurs, donc) que de ceux qui les créent, par exemple les cinéastes. Au centre du film, se creuse le vertige inépuisable de la pulsion scopique, où s’engouffrent ensemble Éros et Thanatos.

Simultanément, le film mobilise aussi les effets possibles des technologies, avec une part singulière dédiée à l’intelligence artificielle (IA) et la fantasmatique associée aux rapports érotisés avec les machines. Autant de motifs qu’on ne s’étonne pas de retrouver chez l’auteur de Vidéodrome (1983), de La Mouche (1986), de Faux-semblants (1988), de Crash (1996), d’eXistenZ (1999), des Promesses de l’ombre (2007) ou de Cosmopolis (2012).

Sur cette voie, la première partie des Linceuls est stimulée par une rigueur graphique impeccable, où se font écho l’apparence de Vincent Cassel –qui, à l’écran, semble être un avatar stylisé de lui-même– et les architectures épurées des cybercimetières de Karsh, le design des corps en décomposition et celui des costumes de samouraïs de la vision ultime.

Le vidéo-parc d'attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

Le vidéo-parc d’attractions mortuaire, mystérieusement vandalisé. | Pyramide Distribution

De l’épure à la surenchère

On s’interroge sur ce qui se produit ensuite, avec l’introduction en force d’autres ingrédients, eux-mêmes aussi issus de la palette de David Cronenberg. (…)

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À découvrir en salles: «Neptune Frost», «Le Cours de la vie», «On a eu la journée bonsoir»

Échappé de l’enfer des mines de métaux rares, Matalusa (Kaya Free) rejoint les héros-hackers de la décharge à défendre.

Sublime songe afro-futuriste, plongée affectueuse dans les méandres de l’écriture de fiction, parcours d’une cinéaste aux côtés de celui qu’elle aime jusqu’au bout du chemin, les films d’Anisia Uzeyman et Saul Williams, de Frédéric Sojcher et de Narimane Mari partagent, au-delà de leurs immenses différences, la même foi dans les puissances du cinéma.

«Neptune Frost» d’Anisia Uzeyman et Saul Williams

C’est là tout de suite, très fort. La puissance visuelle des images composées par le réalisateur et musicien américain et la réalisatrice et actrice rwandaise. Les formes, les couleurs, les ombres profondes, l’inventivité du maquillage et des costumes, la splendeur des visages et des corps.

Dans une carrière de coltan, un homme est mort des sévices des garde-chiourmes qui font trimer pour alimenter le moloch de nos technologies en métaux stratégiques. Le pouvoir envoie ses sbires casqués écraser la contestation étudiante.

Des rêves indiquent un chemin nécessaire et tortueux à celui qui a fui la carrière. Une grande femme en robe rouge entre dans la ville dangereuse. Était-elle l’homme qui a traversé le fleuve? Les chants mêlent plusieurs langues, plusieurs origines, plusieurs horizons.

L’électronique et les rites anciens font des courts-circuits où s’esquisse l’hypothèse d’un hacking décolonial. Les danses, les peaux, les éclairs avivent les désirs, les espoirs, les terreurs. La techno-dystopie fluo vibre des messages codés des tambours de guerre et d’incantations. Les flics rose bonbon ne sont que la figure la plus simpliste des menaces destructrices.

Entre les lignes de code, entre les pixels, au détour des mots de passe et des poèmes, se cachent et agissent guérilleros et agents des forces de domination. Contre l’horreur du présent, des laissés pour compte font le pari de connecter les puissances du passé et de l’avenir.

Très vite, on a compris que la richesse même de l’invention formelle des deux cinéastes peut devenir le pire ennemi du film, au risque de le transformer en défilé de mode afro-futuriste.

Réelles et virtuelles, alliées et ennemies, masquées et ornées, les créatures métissées par la forêt et les réseaux numériques, en un combat dansé et mortel. | Damned Distribution

Et sans cesse, l’écueil est contourné, ou dynamité, par la vigueur des présences physiques, les ramifications romanesques, la manière de faire résonner troubles dans le genre, tragédies environnementales, démons de l’oppression immémoriale et très contemporaine.

Neptune Frost est une formidable aventure de spectateur, grâce à sa capacité à déplacer constamment des repères visuels et sonores, à recomposer les motifs dramatiques. La tension érotique, les envolées oniriques et la trame métallique et sanglante des dominations se tressent selon des motifs réinventés, où le conte se déploie comme une splendide fleur vénéneuse.

Neptune Frost de Saul Williams et Anisia Uzeyman, avec Cheryl Isheja, Elvis Ngabo, Bertrand Ninteretse “Kaya Free”, Eliane Umuhire

Séances

Durée: 1h45

Sortie le 10 mai 2023

«Le Cours de la vie» de Frédéric Sojcher

Face aux étudiants en cinéma, la scénariste renommée s’adresse aussi à leur directeur, son amour de jeunesse (Jonathan Zaccaï). | Jour2Fête

Invitée à l’école de cinéma de Toulouse, l’ENSAV, une scénariste célèbre qui ressemble beaucoup à son interprète, Agnès Jaoui, explique comment elle travaille devant les élèves. Et devant le directeur de l’école qui l’a fait venir, et qui fut trente ans plus tôt son amoureux. Ils étaient alors eux-mêmes étudiants en cinéma.

Entre paroles sur le travail d’écriture fictionnelle, écarts réels ou apparents entre générations quant aux sentiments et aux manières de les exprimer, émotions refoulées, secrets du passé, Frédéric Sojcher tisse une émouvante composition, non dépourvue d’humour –y compris d’auto-ironie, de la part d’un réalisateur qui est également une figure reconnue de l’enseignement du cinéma à l’université.

Une journée durant, Noémie jongle avec les anecdotes, les punchlines, les extraits de films, navigant et dérivant entre maîtrise de l’oratrice qui domine son sujet et fragilités d’une femme habitée de mémoires douloureuses. La masterclasse est enregistrée par trois caméras selon des angles et des cadres différents, elles soulignent chacune un rapport entre «le cours» et «la vie». (…)

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«Petite Maman», miracle de cinéma

Entre Nelly et Marion, le mystère d’un jeu très sérieux. | Pyramide Films

D’une admirable simplicité, le nouveau film de Céline Sciamma est un conte réaliste et enchanté autour du deuil et des forces de vie par-delà le temps.

Oui, c’est sans doute le mieux, pour Nelly. Aider son père à vider la maison de sa grand-mère qui vient de mourir, c’est une façon à la fois d’être avec la disparue et de s’habituer à son absence.

La maison est en bordure de forêt, une forêt où Nelly va jouer, aussi. Et, dans la forêt, elle rencontre une petite fille de son âge, 8 ans, qui devient une copine de jeu. Elle s’appelle Marion, comme la mère de Nelly qui vient de partir.

Sur les chemins à travers bois, entre la maison de Nelly et celle de Marion, ou dans leur cabane, il y a des jeux, des rires, des peurs, des chagrins. Pas vraiment une énigme, ou pas longtemps, mais un mystère.

Le mystère n’est pas que la petite Marion puisse être la mère de Nelly, et que les deux maisons se trouvent donc non en deux lieux mais en deux temps différents. Le mystère, le beau et juste mystère de cinéma, est que cela soit parfaitement envisageable, légitime, émouvant.

En effet, de cette construction naît la possibilité de faire exister les sentiments, les interrogations, les espoirs et désespoirs non seulement d’une petite fille qui vient de perdre sa grand-mère, et peut-être aussi sa mère, mais de tout un chacun et de toute une chacune.

Le film comme machine à voyager dans le temps

Les lieux, les choses, les paroles se chargent en douceur d’une vibration instable, qui peut dire ceci et cela, avec un aplomb qui est celui des jeux d’enfants, surtout lorsqu’ils ont affaire à ce qu’il y a de plus grave, de plus sombre, de plus effrayant.

Nelly face à un vide qui s’ouvre dans sa vie. | Pyramide Films

Et dès lors, l’impossible ou l’invraisemblable peut s’énoncer, non comme une absurdité ou une provocation, mais comme l’entrebâillement d’un possible, d’un «pour voir», sérieux comme tout jeu digne de ce nom.

Tous les repères temporels (habits, objets, manières de parler et de se comporter) deviennent des signes fluidifiés par ce qui relie les deux jeunes protagonistes entre elles, et, à l’évidence, la réalisatrice à ses deux héroïnes.

S’il y a ici une machine à voyager dans le temps, c’est, sans appareillage pseudo-technique ni effets spéciaux, le film lui-même –ce qui au fond va de soi pour tout film, mais est rarement aussi explicitement et délicatement mis en jeu dans le récit lui-même. (…)

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Le deuil solaire d’«Amanda», un chemin vers ce qui viendra

 

David (Vincent Lacoste) et Amanda (Isaure Multrier), dans la ville, après la catastrophe

Le troisième film de Mikhaël Hers accompagne avec délicatesse la traversée d’une tragédie par un couple enfant-adulte qui y trouve comment s’inventer.

Il est en retard pour aller chercher sa nièce à l’école. Elle danse avec sa gamine en écoutant Presley chanter Don’t Be Cruel. La petite a un penchant prononcé pour les paris-brest. La nouvelle locataire en face est charmante. On se dispute parfois, on s’amuse souvent. Il fait beau, à Paris.

Puis la déchirure. Une violence qui semble sortie de nulle part. Incommensurable au quotidien. Le sang. La mort. Une absence comme un gouffre.

Et après. La petite fille nommée Amanda, la nièce de David, la fille de Sandrine qui n’est plus là.

Les quais de la Seine, eux, sont toujours là. Les factures à payer. L’école pour la petite. Il y a ce qui reste, ce qui revient, ce qui ne reviendra pas. Ce qui apparaîtra, parce que ce jour-là s’est produit un basculement.

Cette irruption de l’horreur, c’est seulement après qu’on croira qu’elle a été annoncée par quelques mystérieux signes, un silence un peu étrange en passant devant le château de Vincennes, le scintillement de la statut d’Athéna Porte dorée.

Comme beaucoup, même aujourd’hui, même après le 13 novembre 2015, David, Sandrine, leurs amis, leurs proches, croient vivre dans un monde où cela ne pouvait pas arriver. Mais c’est arrivé.

Mikhaël Hers peut-il faire des films qui ne se passeraient pas en été? On ne sait pas. La question n’a rien d’anecdotique, après ses débuts avec Memory Lane et le si beau Ce sentiment de l’été. Certains compositeurs sont surtout à l’aise avec le piano, Hers l’est avec le soleil. Il en joue comme d’un instrument, pour la chaleur et ce qui glace, pour la lumière et pour l’abyme. (…)

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« Ce sentiment de l’été », soleil noir et douce brûlure

NEW YORK_Street_Lawrence_©NordOuestFilmCe sentiment de l’été de Mikhaël Hers, avec Anders Danielsen Lie, Judith Chemla, Marie Rivière, Féodor Atkine, Dounia Sichov, Josh Safdie, Jean-Pierre Kalfon. Durée : 1h46. Sortie 17 février.

 

Trop bleu le ciel, trop verte l’herbe. Une impression de carte postale, de cliché de l’été comme un cadeau figé, au milieu de la grande ville – Berlin. Un couple, ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont européens, vivent entre chat et bouquins, boulot sympa et câlins du matin, ils ne sont pas pauvres. Ça va, tranquille.

Pof, presque rien, elle est tombée, là, au milieu du grand parc, au milieu de ce début ensoleillé de sa vie adulte. Elle ne se relèvera pas. Lui…

Lui, Lawrence, il est juste là, resté là, laissé comme un con sur la berge de la vie, quand sa vie à elle est partie. La famille rapplique, tout le monde est parfait, tristesse profonde, attention à l’autre, écoute et pudeur. Lawrence est calme, il est sympa, il fait ce qu’il faut, avec les parents, avec le travail, avec la sœur nettement moins au clair dans ses Converse et ses sentiments. C’est juste que tout est détruit, dedans, et que personne ne sait ce qu’on peut faire avec ça.

Berlin, ce n’est plus possible. Et voilà que c’est à nouveau l’été, à Paris. Comment disait la chanson ? Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard. Et de réapprendre alors ? Au milieu de la sympathie des uns, de l’indifférence des autres, du désir désordonné de celle-ci, de la présence obsédante de celle-là, Lawrence se fraie le chemin qu’il peut. Ça avance mal, malgré des sortes de possibles entrebaillés.

Ce sentiment de l’été n’est pas, ne peut pas être un film sur le Bataclan – ne serait-ce que parce qu’il était terminé le 13 novembre. Pourtant c’est peut-être, pas du tout par hasard, le film le plus juste qui se puisse imaginer sur l’impossibilité, et puis la possibilité quand même, de continuer de vivre après que ce qu’on appelle faute de mieux la fatalité ait frappé dans le plexus solaire d’un quotidien qui ne se savait pas en danger de quoique ce soit.

On dit « le deuil ». On ne sait pas ce que c’est. On dit « la vie continue ». Enfin, les autres le disent. Lui, Lawrence, essaie et ne trouve pas. Traducteur – c’est son métier – il ne traduit plus. Il faudra bouger encore, passer par la campagne, et puis New York. Une autre énergie, d’autres vibrations. C’est encore un été, un autre. Le deuil, on ne sait pas ce que c’est, mais c’est long, et pas en ligne droite.

Droit, pourtant, il l’est, ce Lawrence. Admirablement, grâce surtout à cet acteur incroyable qu’est Anders Danielsen Lie, qui était déjà inoubliable dans Oslo 31 août de Joachim Trier. Cassé mais droit, d’une fragilité d’homme, assez bouleversante. Ici, là-bas, comme elle peut, il y a cette fille, cette sœur, cette femme, Zoé, sinueusement interprétée par Judith Chemla, inquiétante de vérité trouble, troublante de vérité inquiète. Et puis le reste, les autres, dans la lumière de ces étés qui essaient d’aplatir, de remettre en ordre. Pas si simple.

De ville en ville, d’été en été, Mikhaël Hers invente pour son deuxième long métrage cette manière d’effleurer les sentiments pour mieux les approfondir, ce cinéma qui suggère sans affirmer, accueille sans imposer, ouvre des espaces où peuvent respirer, chacun pour lui-même, les personnages et les spectateurs. Ses cadrages sont des caresses, ses changements de plan de battements de cœur, ses ellipses des respirations.

Il y a là non seulement une finesse et une délicatesse extrêmes dans la manière de rendre sensible la difficulté de surmonter une crise terrible comme de s’accommoder du fil des jours, mais une sorte d’élégance à la fois plastique et éthique. Et c’est finalement ce qui fait que Le Sentiment de l’été, qui raconte une histoire marquée par la mort et le mal de vivre, est extraordinairement pas triste : tout frémissant de vie, traversé des désirs de chacune et chacun, curieux des êtres et de leurs étranges façons de faire, amusé même, et amusant, souvent. Ce sourire attentif, sourire de la mise en scène en intime affection avec ses protagonistes, est la plus belle manière de faire partage de leur existence, qui cesserait ainsi d’être une fatalité.

« Les Secrets des autres » ou la boite magique

589368Les Secrets des autres de Patrick Wang, avec Wendy Moniz, Trevor St John, Oona Laurence, Jeremy Shinder, Sonya Harum, Gabriel Rush. Durée: 1h43. Sortie le 26 août.

Celui-ci, à ce moment. Celle-là, dans cette situation. Un instant plutôt joyeux dans la vie quotidienne. Une rencontre inattendue. Un accident évité de justesse. La maison avec les parents et les enfants. Un geste étrange accompagné de mots qui ne le sont pas moins… Il semble d’abord que, pour son deuxième long métrage (après le déjà très remarquable In the Family), Patrick Wang aligne se séquence comme une diseuse de bonne aventure tirerait des cartes, et les poserait côte à côte.

On ne voit pas trop ce qui les relie. Quelles sont les relations entre cette gamine au nom curieux, Biscuit, sortie du lac par un jeune homme timide flanqué d’un énorme chien et l’irruption dans une petite famille de Jess, fille d’un premier mariage du père sortie de nulle part ? Qu’est-ce que cela a à voir avec les problèmes au théâtre de la petite ville au Nord des  Etats Unis où il semble qu’on se trouve, avec le sort du fils obèse, maltraité par ses copains d’école, mais qui crée de puissants et inquiétants dessins ? Que viennent faire là les boites contenant des saynètes  que fabriquaient un vieil homme récemment décédé ?

Le film procède par scènes brèves, comme des notes ou des croquis, séparés par des fondus au noir. Les Secrets des autres est d’abord un assemblage sinon de secrets, du moins de ces petites énigmes que constituent des rencontres avec des inconnus, à propos desquels il se garde bien de livrer tout de suite des explications. Et ce qui est remarquable est combien ce manque d’information n’a en fait aucune importance.

Parce que chaque visage, chaque corps, chaque situation est filmée avec une attention sensible, une affinité quasi-miraculeuse. Sans trop savoir pourquoi, on se retrouve heureux de passer du temps avec ces gens-là.

Mais peu à peu les situations se relient.  Et finalement, il s’avère que Les Secrets des autres racontait bien une histoire, et même une histoire marquée par un drame, résultat d’une fatalité atroce et de choix calamiteux. Mais surtout le film raconte la manière dont on continue d’exister, individuellement et collectivement, après que le malheur a frappé.

Cela émerge peu à peu, c’est émouvant et précis. Cette construction par touches composant finalement une image n’est pas un effet de virtuosité dramatique, mais une réponse attentive, respectueuse, devant le malheur des gens, et les innombrables erreurs, maladresses, bêtises qu’ils commettent (que nous commettons) dès lors que la spirale du malheur s’enclenche.

La souffrance et la mort travaillent le film de l’intérieur, mais d’une manière étonnamment comparable à celle dont elles travaillent toujours, quoique de manières infiniment variées, le vie, la joie, l’amour, les plaisirs et engagements de chacun. Et le plus souvent, par la grâce de Patrick Wang, c’est ici d’une légèreté aux confins du burlesque, d’une étrangeté aux franges du rêve. Et, ainsi, d’autant plus réel.

Avec une liberté de filmer impressionnante, des surgissements d’inconnus qui redonnent de la profondeur aux protagonistes, des fondus, des surimpressions, des incrustations, tout un vocabulaire visuel joueur et au plus près des émotions, il met en acte l’idée sous-jacente qui porte le film : celle d’un nécessaire bricolage généralisé des relations entre les humains, de la nécessaire reconstruction permanente de ce qui peut être dit, partagé, thésaurisé, jeté au fil de l’eau ou du vent, ou du temps.

Entre soleil et solitude, avec sa demi-douzaine d’acteurs inconnus, tous admirables, et son histoire qui ne semblait converger que vers la prise en charge d’un deuil mais l’excède illico, vers d’autres chemins, dont on ne voit pas la fin.

Les dioramas, ces boites en bois où sont figurées des scènes en miniature, sont une des manifestations matérielles d’une idée de la vie en commun, vie affective, vie sociale, vie rêvée tout à la fois. Fabriqués par une sorte de Facteur Cheval local (mais le film est tourné à Nyack, la ville natale de Joseph Cornell, le grand artiste du diorama), ces objets aussi farfelus dans l’inspiration que dans les moyens figuratifs deviennent moins la métaphore que la métonymie du film : partie ludique, accessoire, pour le tout d’une dynamique narrative, qui rapproche et accompagne des personnes, des affects, des sensibilités.

A peine esquissé, le parallèle entre les boites à histoires et la scène théâtrale fait partie de ces multiples pistes à demi enfouies qui parcourent le film, et prend davantage de force si on sait que Le Secret des autres est inspiré d’un roman de Leah Hager Cohen, par ailleurs grande spécialiste du théâtre.

Ces emboitements (c’est le cas de le dire) du diorama à la maison familiale, de la maison au théâtre et du théâtre à la petite ville, ne visent pas à un vertige qui fascinerait mais à un écart. Sur le ton de la chronique quotidienne, sensation renforcée par l’usage du très beau super-16 couleur, entre home movie, document d’archive et images de rêves, ils contribuent à donner de la place aux émotions complexes des protagonistes, et à celles des spectateurs, à la fois vis à vis de ces protagonistes et chacun vis à vis de lui-même, de sa propre histoire, tant ce qui se passe dans Le Secret des autres est susceptible de trouver d’échos dans l’existence de chacun. Puisque bien sûr, « les autres », c’est aussi nous – vous, moi.

 

 

 

 

Mort de Tony Scott: l’art délicat de la nécrologie

Cinq questions  soulevées par le traitement par la presse française de la disparition du cinéaste.

Le suicide de Tony Scott, le 19 août, a suscité une polémique en France après la parution sur les sites de Télérama et de L’Express de nécrologies où les rédacteurs refusaient de faire du réalisateur de Top Gun et de USS Alabama un grand cinéaste sous prétexte qu’il était mort. Aussitôt, de nombreux internautes ont manifesté leur fureur et s’en sont pris aux auteurs de ces articles, Jérémie Couston et Eric Libiot, et au passage aux critiques eux-mêmes –les attaques qu’on a pu lire sur les sites ne constituant qu’une partie de cet iceberg de protestations, les sites étant modérés et de nombreuses critiques ayant également été émises sur Facebook ou Twitter.

L’épisode soulève plusieurs questions qui, toutes emberlificotés les unes avec les autres, deviennent illisibles et accroissent l’impression d’une boite de Pandore inconsidérément ouverte.

Inscription dans un rapport au passé

Première question: qu’est-ce qu’une nécrologie dans un média? C’est un texte qui ne se contente pas d’énoncer des faits (date de naissance et de mort, principales actions notables du défunt, circonstances de son décès), mais qui entreprend un travail complexe d’inscription dans un rapport au passé –qui il a été, pourquoi il a compté, en quoi il a joué un rôle significatif— et au présent –ce qu’il convient d’en garder, en quoi, même mort, il est «toujours là», par ce qu’il laisse et ce qu’il symbolise (voir, sur cet aspect, dans la revue Questions de communication n°19, les articles d’Alain Rabatel et Marie-Laure Florea, «Re-présentations de la mort dans les médias d’information», et, de Marie-Laure Florea seule, «Dire la mort, écrire la vie. Re-présentations de la mort dans les nécrologies de presse»).

Contradiction entre nécrologie et critique

Deuxième question: dans quelle mesure le rédacteur d’une «nécro» est-il supposé faire part de son opinion personnelle, même quand elle est négative ou mitigée à propos de la personne disparue?

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