«A Ghost Story», un beau voyage immobile

La manière faussement naïve que choisit David Lowery pour raconter son histoire de fantôme lui donne une force à la fois émouvante et comique.

A Ghost Story veut dire «Une histoire de fantôme». A Ghost Story est une histoire de fantôme. Le fantôme ressemble à un fantôme, avec un drap qui le recouvre entièrement, et des trous pour les yeux.

AdvertisementA Ghost Story est à la fois un drame et une comédie. L’histoire d’un homme jeune, tué devant sa maison, et qui se trouve bloqué dedans tandis que sa femme continue de vivre, puis qu’elle déménage et que d’autres s’y installent. Lui est là, témoin presqu’incapable d’interférer avec ce qui se passe, et invisible aux yeux de tous.

David Lowery filme cela. Rien que cela. Il le fait avec une liberté sensible, qui permet de circuler selon des lois parfois surprenantes dans le temps et dans l’espace, et de laisser entrer en vibration des éléments hétéroclites, quitte à attendre la durée qu’il faut.

A Ghost Story est sans doute la méditation sur le deuil, l’inexorable passage du temps et tout la saint frusquin dont on risque de nous rebattre les oreilles à son propos. Mais s’il le devient, c’est en semblant ne pas du tout s’en soucier.

Des situations, des émotions, une grâce douce des images, une musicalité du montage, voilà ce qui importe. Une idée du jeu d’acteur réduite à une épure –il est tout le temps caché– et qui s’avère déployer un prodige de présence. Le reste viendra en plus –ou pas, ce qui ne sera pas très grave.

Il y a un message secret caché dans une fissure. L’important n’est pas ce que dit le message, c’est qu’il y en a un. Comme il aimante le fantôme dans la maison, il aimante le spectateur dans le film.

A Ghost Story est un film pour enfants –qualification qui ne le minorise en rien, bien au contraire. Il fait ce que devrait faire toute fiction, il considère avec respect ses présupposés, ici un homme mort hante la maison où il vivait, et il les fait évoluer de manière organique, sensuelle, intuitive. (…)

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Quelques DVD pour les fêtes

Hitchcock, Varda, Garrel, un Goncourt cinéaste… quelques indispensables parmi les nouveautés DVD de fin d’année.

À l’heure des cadeaux, y compris à se faire à soi-même (ou à se faire offrir), les véritables amateurs de cinéma continuent d’enrichir leur DVDthèque, que ne sauraient en aucun cas remplacer les plateformes en ligne, quelle que soit leur utilité par ailleurs. Parmi les nouveautés de cette fin d’année, un petit florilège.

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«L’Intrusa», une guerrière au coin de la rue

Autour du personnage d’une bénévole qui se bat pour concilier ses principes et les pièges d’une réalité violente, le film de Leonardo Di Costanzo construit une aventure à la fois tragique et quotidienne.

Elle s’appelle Giovanna. C’est une héroïne. Pas une héroïne de film, une héroïne dans la vie. Il y en a plein, des Giovanna, même si pas assez. Mais on les voit moins souvent au cinéma que Superwoman ou les X-Men.

Pourtant, elle aussi à des superpouvoirs: la patience, le sang-froid, la fermeté. Et elle aussi se bat contre des super-vilains bien pires que Lex Luthor, Magnéto ou le Joker: la Camorra, la routine, le cynisme.

 

 

Ses aventures ont lieu dans un monde qui ressemble au nôtre en plus extrême, comme Gotham ressemble à New York: les cours et les HLM d’une banlieue, ici près de Naples.

L’Intrusa n’est pas un film d’effets spéciaux et de gadgets. Son seul fantastique nait de la collision entre la planète sombre de la misère des grandes villes contemporaines et l’énergie d’individus qui s’obstinent à bricoler le monde autrement.

Le combat est dur, il n’est pas triste

Voilà l’aventure que raconte Leonardo Di Costanzo. Giovanna dirige La Masseria, un centre qui accueille les enfants d’un quartier dit «défavorisé» (quel mot bizarre). C’est-à-dire qu’elle est, avec les armes de la parole, de l’exemple, de la sensibilité et de la rigueur, une guerrière sans cesse en première ligne.

Ce combat est dur, épuisant, il n’est pas triste. Il est même plein de moments joyeux, inattendus, festifs ou foufous.

Il devient terrible lorsque l’épouse d’un chef mafieux s’installe dans un bâtiment abandonné de La Masseria, et y envoie sa fille. (…)

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«Makala» ou l’héroïsme du quotidien

Documentaire et épique, précis et inspiré, le nouveau film d’Emmanuel Gras transforme le parcours d’un charbonnier africain en chanson de geste.

Un feu dans la nuit. Les reflets du soir sur une peau noire. Le bruit des roues d’un vélo surchargé sur l’asphalte. La poussière étouffante. Ce sont des sensations, d’abord.

Pourtant Makala est un film d’aventure, avec un récit aussi tendu que fertile en rebondissements, et un véritable héros.

Sensuel et aventureux, le film d’Emmanuel Gras l’est d’autant plus qu’il est factuel, précis, attentif aux gestes, aux détails.

Triangle magique d’un cinéma sensoriel, narratif et documentaire, par la grâce d’un regard d’une étonnante disponibilité, et parfois d’une impitoyable fermeté. Plus c’est réaliste, plus c’est romanesque. Plus c’est romanesque, plus c’est sensuel. Plus c’est sensuel, plus c’est réaliste.

Un chant ample et profond

L’Ulysse de cette Odyssée se nomme Kabwita Kasongo. Il est Congolais, fait vivre sa famille en brousse en fabriquant du charbon de bois qu’il va vendre à la ville (Makala veut dire «charbon»).

Nous verrons la famille et le village, le détail de la fabrication du charbon de bois, nous verrons la vente. Nous verrons la femme et les enfants, les amis et les ennemis, les clients et les divinités. Cet homme-là n’est pas  une abstraction, il fait partie d’un monde, un monde très peuplé.

Mais l’essentiel sera d’accompagner le parcours semé de difficultés de Kabwita Kasongo poussant son vélo écrasé par le poids des sacs, à travers forêt, désert, route où rugissent les camions, rackets et épuisement. (…)

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Johnny était un grand acteur de cinéma

Quelques films de Godard à Johnnie To ont suffi à imposer sa présence sur grand écran comme une évidence.

Johnny Hallyday et le cinéma, ce sont plusieurs histoires. Celle d’un amour d’enfance et d’adolescence pour les salles obscures du jeune Jean-Philippe Smet, qu’il a souvent revendiqué, et qui l’a fait rêvé d’être acteur avant que son destin ne s’écrive autrement. Celle de la rentabilisation sur grand écran de sa gloire yéyé, procédé courant à l’époque, dont le nullissime D’où viens-tu Johnny (1963), avec aussi Sylvie Vartan, est le principal représentant. Il vaut mieux, dans ce genre ultra mineur, se souvenir de son duo avec Catherine Deneuve dans Les Parisiennes de Marc Allégret (1962) pour «Retiens la nuit».

C’est la longue histoire d’une présence cosmétique, parfois seulement la voix, une chanson au générique. Celle d’un statut de personnage, dans des fictions qui intègrent la pop star dans son propre rôle, de manière plus ou moins rusée, jusqu’au Rock’n’roll de Guillaume Canet et à Chacun sa vie de Claude Lelouch –la présence la plus massive dans ce registre étant le manipulateur Jean-Philippe de Laurent Tuel en 2006.

Johnny, a natural

Et c’est, enfin, l’histoire brève mais intense de véritables rôles de cinéma. Il revient à Jean-Luc Godard de lui avoir ouvert cette voie, magnifiquement empruntée dans le fantomatique Détective en 1984. (…)

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«Un homme intègre», le combat d’un homme seul

Le nouveau film de Mohammad Rasoulof emprunte ses codes au western autant qu’au thriller pour décrire un conflit ancré dans la réalité iranienne, et qui trouve écho dans le sort actuel du réalisateur.

On ne les connaît pas, mais on les reconnaît. On ne connaît pas ces lieux, cette langue, ce contexte politique, ces acteurs. On reconnaît ce rapport d’un homme au paysage, cette situation d’une famille en butte à la communauté hostile, ce processus d’un conflit moral traduit en affrontement physique.

Un genre, le western, s’est en grande partie construit sur ces ressorts, souvent pour le meilleur –le meilleur du cinéma. Un homme intègre est un western, un western iranien d’aujourd’hui.

Il raconte le combat de son héros, Reza, avec et contre ce qui l’entoure: sa femme, son fils, ses voisins, son passé, la société de son pays.

Reza essaie de gagner sa vie avec son élevage de poissons, en butte à l’hostilité des autorités locales, à l’avidité d’un puissant de la région. On songe bien vite que l’acteur, Reza Akhlaghirad, a cette flamme sombre et déterminée qu’on a connu naguère chez Henri Fonda ou Kirk Douglas.

Pour affronter une situation où la corruption occupe une place importante, mais est en fait un des rouages d’une machine à broyer plus complexe et plus mystérieuse, le film mobilisera aussi les énergies et les ruses du thriller, sans perdre ce rapport à l’espace, et au mythe, qui définissent le western.

Un ressort tendu à l’extrême

Les ressorts du drame sont tendus à l’extrême non seulement par les rebondissements de l’intrigue, mais par l’intensité des plans, la présence corporelle des acteurs, le sens d’un rythme où la suspension d’un geste est une menace ou une promesse, où un silence est une meilleure manière de dire.

On y trouve la puissance de la mise en scène de précédents films du même cinéaste, en particulier La Vie sur l’eau (2005) et Au revoir (2011), tous deux déjà remarqués à Cannes avant cet Homme intègre salué cette année par le Grand Prix de la section Un certain regard.

Entre affrontement violent et inégal, tentation de recourir aux procédés qu’on réprouve et vertige de la soumission à un ordre injuste, Reza travaille obstinément à frayer son chemin. Rasoulof l’accompagne en ménageant aussi des moments de sensualité rêveuse, des instants d’étrangeté aux franges de l’hallucination, des instants de comédie attentive aux gestes du quotidien.

Fable universelle empruntant pour partie au meilleur d’une longue histoire du cinéma, Un homme intègre est aussi ancré dans un univers très précis, et très présent, l’Iran actuel. (…)

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La cigarette au cinéma, une paresse pour symboliser la liberté

Écran de fumée? La récente polémique artificiellement gonflée autour de la présence de la cigarette dans les films empêche de voir la réalité d’un problème pourtant massif, l’utilisation par scénaristes et réalisateurs du tabac comme signe d’émancipation et d’accomplissement de soi.

Ouh là mes aïeux! Que n’a-t-on lu et entendu? C’était Mozart qu’on assassine, c’était la terreur à nos portes. L’incroyable vigueur des réactions suite à une parole de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, après une déclaration de la sénatrice Nadine Grelet-Certenais, veut sûrement dire quelque chose, mais pas forcément ce qu’elle prétend.

Peut-être qu’au degré de déréliction de la politique où on est, une cause aussi bidon est de nature à capter une énergie protestataire qui ne sait plus où et comment s’employer. Pourtant, le mouvement autrement important et profond déclenché par l’affaire Weinstein aurait pu et dû absorber ces énergies. Mais justement, aussi fondé soit-il, il garde le défaut d’être politiquement correct.

Tandis qu’avec la cigarette, on allait pouvoir être transgressif, s’éclater vraiment. Professionnels du cinéma, médias et réseaux sociaux tous unis derrière cette bannière frémissante s’en sont donnés à cœur joie.

En plus, il y avait association d’un binôme, cigarette et film, riche de ressources mobilisatrices aussi infinies que stupides: tabac/film objet de distraction populaire, tabac/films œuvres d’art, tabac/films témoins de leur temps.

C’est l’honneur du cinéma d’être à la fois un art, un loisir populaire et un observatoire du réel. En l’occurrence, cela aura démultiplié les opportunités de dire tout et surtout n’importe quoi. On allait à la fois massacrer des chefs-d’œuvre et nous priver de nos doudous audiovisuels. On allait cacher le monde tel qu’il est.

On allait même sûrement se mêler de supprimer les cigarettes dans les films du passé, projet qui, s’il existait, serait pour le coup débile, aussi débile que quand des Diafoirus de la prévention se sont mêlés d’enlever sa clope à Prévert et sa pipe à Tati sur des affiches.

Vanessa Paradis en « ange gardienne » libératrice de l’héroïne de Maryline de Guillaume Gallienne.

Aux barricades citoyens! L’État veut nous empêcher de montrer le monde tel qu’il est, s’exclamait ainsi une grande figure libertaire, et ardent combattant du réalisme en prise sur le monde tel qu’il est véritablement, Frédéric Goldsmith, délégué général de l’Union des producteurs de cinéma, dont les propos à l’AFP, relayés par tous les médias de l’Hexagone, fleuraient bon l’insurrection: «Un film n’est pas là pour refléter la société telle que l’État voudrait qu’elle soit.»

Dans le monde entier, mais en France plus qu’ailleurs

On a compris, l’affaire est enterrée. Était-elle sans fondement? Qui regarde les films se rendrait aisément compte que le problème existe pourtant. Pas parce qu’on y montre des gens en train de fumer. Parce que, outre les incitations plus ou moins amicales de l’industrie, le fait de fumer est devenu un poncif, une paresse de scénariste pour manifester un geste de liberté. (…)

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