La sidérante alchimie de «L’Amant d’un jour»

Le nouveau film de Philippe Garrel magnifie les sentiments et les lieux de tous les jours, et révèle une jeune comédienne.

Peut-être que cela vous intéresse de savoir qu’il s’agit d’un homme mûr, prof de fac, qui tombe amoureux d’une de ses étudiantes. Elle l’aime aussi, ils s’aiment en cachette. Le prof a une fille qui a le même âge que l’étudiante, après avoir été plaquée par son copain elle vient se réfugier chez son père, cohabite avec cette « belle-mère » de son âge.

Et puis, il y aura l’amitié, la jalousie, la trahison, le désir. Enfin bon ces histoires de la vie affective des humains, des choses qui servent surtout à faire des romans, éventuellement des films. 

 

On ne veut pas dire que ce n’est pas important, que ce n’est pas intéressant, ou émouvant. Ça l’est. Simplement, ce n’est pas là que ça se passe.

Ils s’y mettent à quatre maintenant pour écrire les scénarios des films de Garrel – Jean-Claude Carrière, Caroline Deruas, Arlette Langmann qui a écrit quelques uns des  plus beaux Pialat, et Garrel lui-même, excusez du peu. C’était déjà la même belle équipe pour le précédent film, le fulgurant L’Ombre des femmes. C’est du délicat, du précis, du très complexe qui semble tout simple, du grand art. Et ce n’est toujours pas là que ça se passe.

Ça, quoi ? Ça la lumière qui éclaire et éblouit, ça la beauté qui caresse et transit, ça la chaleur qui réchauffe et qui brûle. Ça le cinéma.

Le scope noir et blanc, la vibration à fleur de visage de ces deux jeunes femmes qui jamais n’ont pu être ni ne pourront plus être aussi sublimes (croit-on). La musicalité des deux voix off. Une ritournelle de Jean-Louis Aubert .Un homme malheureux qui marche seul la nuit dans Paris. Ce sont les matériaux d’un miracle. (…)

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«Un jeune patriote» au prisme des émotions politiques

En accompagnant la trajectoire idéologique et émotionnelle d’un jeune homme, le documentaire au long cours de Du Haibin rend sensible ce qui se joue sur le plan affectif dans l’engagement politique. Un enjeu qui est loin de ne concerner que la Chine.

On en parle souvent sans bien savoir ce que c’est: un film politique. Un jeune patriote ne donne certes pas la réponse définitive, mais assurément une réponse. Réponse passionnante, stimulante, intrigante. Le documentaire de Du Hai-bin accompagne durant plusieurs années un jeune homme, Zhao Chang-tong. Chang-tong est fils d’une famille très modeste, il habite dans une petite ville du centre de la Chine (1).

Il faut prendre le verbe «accompagner» dans son sens le plus fort. Se tenant résolument aux côtés de ce garçon vigoureux et plein d’énergie, sympathique en particulier par sa manière, rare en Chine, de formuler ses émotions, Un jeune patriote le montre d’abord emporté par sa passion: l’amour du président Mao, et de son pays, qui lui font arpenter les rues en brandissant un drapeau chinois et en criant des slogans nationalistes, ou entonner, très ému, des chants à la gloire du Grand Timonier.

Qu’est-ce qu’un affect politique?

Nous regardons cela avec ironie. Pas Du Ha-bin, qui n’adhère pas non plus, c’est le moins qu’on puisse dire, aux opinions du jeune homme. Mais la manière de se tenir à ses côtés permet d’ouvrir ce qui est d’ordinaire réglé sans autre question, et qui est si important pourtant: qu’est-ce qu’un affect politique? Qu’est-ce qu’un engagement, un engagement corps et âme, en deçà de l’acquiescement à des idées ou des doctrines? Comment ça travaille le corps, les gestes de la vie, le tremblement des voix, la montée des larmes? Et, incidemment, où cela est-il passé chez nous, où c’est loin d’avoir disparu (même si les gestionnaires politiciens et médiatiques l’ignorent ou le méprisent, avec les heureux résultats qu’on sait)?

Zhao Chang-tong en famille, avec ses amis et voisins, Chang-tong élève appliqué mais qui rate l’entrée à l’université pour laquelle se sont sacrifiés ses parents, s’obstine et la réussit l’année suivante, Chang-tong étudiant à 2.000 km de chez lui, et qui découvre d’autres mondes, d’autres rapports au monde, rencontre une jeune fille, se fait des amis, voyage. Un garçon qui change, c’est ça la politique? Peut-être, oui –en tout cas tel que le filme Du. (…)

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À Cannes, trop de films en liberté surveillée, et quelques belles découvertes

La déception globale concernant la compétition cannoise vient surtout de films qui, renonçant à leur liberté de mise en scène pour suivre des partis-pris formatés, privent aussi leurs spectateurs de liberté. Pourtant, à Un certain regard ou du côté de l’ACID, quelques heureuses rencontres.

Ce 70e Festival de Cannes aura apporté de belles rencontres et plus que son lot de déceptions. Il est temps à la fois de rappeler les quelques rares coups de cœur de la compétition, et, au-delà de la liste de ceux, loin d’avoir tous déjà été évoqués ici, qui nous ont laissé sur notre faim, d’essayer comprendre où le bât blesse. Temps enfin de signaler quelques belles découvertes pas encore nommées par les quelques 45 «films de Cannes» qu’on est parvenu à voir.

Une des phrases les plus fréquemment entendues sur la Croisette ces derniers jours est: «On plaint le jury qui doit donner des prix à une telle sélection». En attendant que l’aréopage présidé par Pedro Almodovar se prononce, redisons combien on a aimé Vers la lumière de Naomi Kawase, 120 battements par minute de Robin Campillo et Le Jour d’après de Hong Sang-soo, trio qu’on se réjouirait de retrouver en haut du palmarès.

Parmi les titres en compétition, nombreux, plus nombreux que d’habitude, sont ceux qui auront déçu. Une des principales causes vient de tant de films qui cèdent à une conception machinique du cinéma: la fabrication d’un dispositif qui décide une fois pour toute de la forme et du ton, le déroulement de la projection consistant dès lors en une illustration répétée de ce «concept» comme on dit, non pas en philosophie mais en publicité.

Machinique, machinal, machination

Cela est vrai du très brillant filmer qu’est le russe Andrey Zviagintsev (Faute d’amour) enfonçant méthodiquement le même clou de décomposition morale de la société russe, c’est vrai du petit système romanesque avec injection de fantastique de l’américain Todd Haynes (Wonderstruck), vrai du mélange artificiel de plaidoyer social et de fantastique imprégné de religiosité du hongrois Kornel Mondruzco dans La Lune de Jupiter.

C’est vrai encore de ces machinations ourdies par François Ozon dans le jeu de miroirs gratuit de L’Amant double, par Fatih Akin avec le film de vengeance In the Fade, ou par Roman Polanski dans le film d’emprise D’après une histoire vraie. Et c’est aggravé de la laideur du regard que porte systématiquement le Suédois Ruben Östlund sur ses contemporains dans The Square.

Une variante de cette faiblesse tient à la volonté (ou à l’acceptation) de se couler dans les moules du film de genre. Rien de répréhensible à cela, sauf que pour continuer d’y faire vivre du cinéma, il faut une énergie décuplée, une capacité de réinventer de la liberté à l’intérieur d’un espace codifié. (…)

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Cannes, un grand festival… du documentaire français

C’est en tout cas un domaine pour lequel on pourra tirer un bilan très positif au terme de cette 70e édition. Les films signés Agnès Varda et JR, Claude Lanzmann, Barbet Schroeder, Raymond Depardon, Emmanuel Gras ou Mariana Otero multiplient les propositions passionnantes.

Pas seulement les Français d’ailleurs. On a évoqué ici l’importance d’À l’Ouest du Jourdain d’Amos Gitai. Et, même sans aucune prétention sur le terrain du langage cinématographique, Une suite qui dérange, suite d’Une vérité qui dérange consacré au combat d’Al Gore contre la catastrophe environnementale et ceux qui contribuent à son aggravation, est un document très intéressant, à la fois portrait d’un politique au travail et dossier informatif, avec quelques révélations sur les coulisses de la COP21.

1.Visages Villages d’Agnès Varda et JR

Mais l’essentiel des propositions les plus stimulantes sont réalisées par des Français – pas forcément à domicile. On ne se lasse pas de répéter la pure merveille qu’est Visages Villages d’Agnès Varda et JR, attendu en salle le 28 juin. Ils sont, à Cannes, en bonne compagnie.

2.Napalm de Claude Lanzmann

Napalm de Claude Lanzmann est un geste fou, qu’il reviendra à chacun de trouver insupportable ou bouleversant. Le film évoque en quelques plans et quelques images d’archives le voyage du réalisateur en Corée du Nord à la fin des années 50, la guerre de Corée, Pyongyang aujourd’hui, avant de se concentrer, plein cadre, sur son seul véritable sujet, sa passion pourrait-on dire: Claude Lanzmann lui-même.

En gros plan, celui-ci conte une histoire que tous ceux qui portent attention à son œuvre connaissent puisqu’il l’a narrée par le menu dans son grand livre autobiographique, Le Lièvre de Patagonie.

Au cours de son expédition en Corée du Nord, Lanzmann a vécu une idylle brève, intense et illégale avec une infirmière coréenne. A quoi bon le filmer racontant une histoire déjà connue? Justement!

Tout change, avec la voix, avec le visage, avec le regard, avec les inflexions de ce rhéteur virtuose, entièrement habité par l’importance absolue de ce qu’il a vécu et ressenti alors, et depuis.

Et si, par-delà la désinvolture absolument injustifiable avec laquelle est traitée la sinistre réalité nord-coréenne, par delà un égocentrisme qui atteint ici des proportions surhumaines, on accepte ce pur processus d’incarnation, incarnation d’une mémoire et d’un amour, par les moyens du cinéma, il se joue quelque chose d’exceptionnel, sinon d’unique, dans ce film.

 

3.Le vénérable W, Barbet Schroeder

Avec Le Vénérable W, Barbet Schroeder revendique de compléter sa «trilogie de la terreur», après les portraits filmés d’Amin Dada et de Jacques Vergès. En fait chacun de ces films est tout à fait singulier, et cette enquête sur le moine bouddhiste appelant à la multiplication des pogroms en Birmanie contre la minorité musulmane existe dans toute sa force autonome. (…)

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À Cannes, la sombre lumière de «Frost» éclipse les réalisations décevantes de Jacques Doillon, Sofia Coppola et Serguei Loznitsa

Sur fond à la fois réaliste et mythologique de guerre en Crimée, le film de Sharunas Bartas impressionne, quand ni «Rodin», ni «Les Proies» ni «Une femme douce» ne tiennent leurs promesses.

Ces mains d’homme qui empoignent et pétrissent ce cul de femme. Ces mêmes mains, dans le même mouvement, pur mouvement de cinéma, qui caressent et captent la forme et la texture d’un tronc d’arbre. On aime à penser que ce seul enchainement de deux plans justifierait le désir de Jacques Doillon de filmer son Rodin. On n’est pas loin de penser que ce désir, cette inspiration s’y épuisent.

 

Oh tout est bien! Précis, historique, avec indications des généralisations sur le statut de l’artiste dans la société, sur les rapports maître-élève, sur le désir nécessaire au cœur de la création même la plus officielle, sur les parallèles entre le grand sculpteur et le cinéaste qui fut plus souvent qu’à son tour aussi incompris que Rodin avec son Balzac.

Et il va sans dire que Vincent Lindon est impeccable, parfait, plus que parfait. Izia Higelin en Camille Claudel est mieux que cela, plus vive, plus vibrante, Séverine Caneele dans le rôle de madame Rodin est impressionnante.

Ce Rodin pourrait être signé de 50 autres réalisateurs français, et ce serait leur meilleur film. De la part du cinéaste de La Pirate et de Ponette, de La Drôlesse et du Premier Venu, c’est un film bien sage, et pour tout dire assez scolaire.

Le cas de Jacques Doillon est malheureusement exemplaire du sentiment qu’auront inspiré trois des films les plus attendus de la compétition et présenté à la suite l’un de l’autre, chacun signé d’un ou une cinéaste dont on connaît la force et la singularité.

 

Avec Les Proies, Sofia Coppola propose un remake du film homonyme de Don Siegel tourné en 1971. Ce n’est plus Clint Eastwood en soldat nordiste qui se retrouve entouré de femmes sudistes après avoir été blessé, mais Colin Farrel –clairement on n’est plus au même niveau. (…)

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À Cannes avec Kawase et Kiarostami, un beau jour en K pour rêver et penser les images

«Vers la lumière» de la cinéaste japonaise et «24 Frames» du réalisateur iranien récemment décédé sont deux très beaux moments de questions et de sensations du cinéma.

Dommage collatéral, et minime vu de partout ailleurs, le Festival a pris par le travers la tragédie de Manchester, le jour même qui devait être dédié aux célébrations en grande pompe de sa 70e édition.

Du moins l’attentat suicide vient-il en quelque sorte légitimer l’extrême renforcement des mesures de sécurité autour du Palais, qui depuis le début de cette édition retardent et perturbent les séances et contribuent à l’humeur morose de la Croisette.

Fort heureusement, le même jour est présenté en compétition le nouveau film de Naomi Kawase, le bien nommé Vers la lumière.

La cinéaste japonaise réussit à inventer un environnement de fiction tout à fait inédit pour elle, tout en restant fidèle aux grands thèmes qui traversent sa filmographie depuis qu’elle a reçu la Caméra d’or pour Suzaku, il y a 20 ans.

Le cinéma, ce lien qui libère

Qu’est-ce qui nous relie au monde? Qu’est-ce qui nous attache aux autres, ceux qui nous entourent et que nous aimons, ceux qui sont là même si on ne les connaît pas, ceux qui sont partis, ou morts, et qui sont pourtant aussi avec nous?

Une part importante, même si non exclusive, de la réponse est: le cinéma. Le cinéma tel que le pratique la réalisatrice. Mais avec ce film, le cinéma est explicitement désigné comme une de ces forces qui relient tout en ouvrant un espace. Dans Vers la lumière, ce qu’il est, ce qu’il fait est questionné grâce à ce singulier dispositif qu’est l’audiodescription.

Une jeune femme essaie de transcrire ce qui advient dans un film, puis soumet ses propositions de texte à des aveugles. Ceux-ci mettent en évidence tout ce qui se joue, se perd ou se réduit dans le passage des images aux mots. (…)

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À mi-parcours du Festival de Cannes, «Nos années folles» sauve la mise

Présenté lors d’une soirée hommage saluée par une ovation au cinéaste, le nouveau film d’André Téchiné fait d’une histoire de travestissement pendant la Première Guerre mondiale un récit vibrant d’actualité et de sensualité.

À mi-parcours, le bilan du 70e Festival est inhabituellement faible, surtout si on se concentre sur la supposée sélection reine, la compétition officielle. Dans les autres sélections, on trouve en effet des pépites, dont beaucoup (Desplechin, Amalric, Varda et JR, Claire Denis, Garrel) sont françaises.

C’est encore le cas avec le très beau film d’André Téchiné, Nos années folles, dont on peut se réjouir qu’il ait été l’occasion d’un hommage prestigieux rendu à son auteur, tout en s’étonnant qu’il ne figure dans une compétition à laquelle sa présence aurait fait le plus grand bien.

 

Inspiré de faits réels, Nos années folles conte l’histoire d’un déserteur de la guerre de 14 revenu près de sa femme en plein Paris pendant le conflit, et qui, pour échapper à la cour martiale, se déguise en femme.

Avec une élégance et une sensualité roboratives, Téchiné esquive les innombrables pièges qui jalonnaient un tel projet –reconstitution d’époque, jeux convenus sur l’apparence et la vérité, capitalisation sur les codes du monde des travestis. Mieux, le cinéaste fait de ces obstacles des ressorts, qui animent son film, en déplacent le centre de gravité, pour mieux le garder constamment en mouvement. (…)

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Au hasard de Cannes, Garrel, Rasoulof, Gitai, Li, Hong: des nouvelles du monde, heureusement

Tandis que la compétition officielle, à de rares exceptions près, continue d’osciller entre médiocre et lamentable, on trouve ici et là dans le festival, venus d’un peu partout et dans des registres très variés, bien des raisons de se réjouir.

1.L’Amant d’un jour, Philippe Garrel

À tout seigneur tout honneur, et Philippe Garrel est assurément un prince. Prince somptueux d’un noir et blanc donc chaque plan bouleverse, prince ascétique transformant en pur diamant la plus minime des histoires de couple et de jalousie, prince généreux filmant chaque acteur, chaque actrice surtout –ici les jeunes Louise Chevillote et Esther Garrel– avec une sensualité, une affection, un sens de la beauté venue d’un atelier de Florence à la Renaissance, quand sur les tableaux la moindre apparition était un miracle de grâce. Cela se nomme L’Amant d’un jour, c’est le nouveau miracle d’un poète de la caméra.

2.Un homme intègre, Mohammad Rasoulof

 

Réapparu après l’impressionnant Les manuscrits ne brûlent pas, film de dénonciation du régime policier iranien, mais jamais distribué, l’ancien proscrit Mohammad Rasoulof présente un remarquable film politique au scénario de western et à la mise en scène de thriller.

Un homme intègre conte l’histoire d’un fermier en bute à l’hostilité de ses voisins dans une petite ville du Nord du pays. Et c’est, dans une atmosphère de tension extrême, la mise à nu des ressorts d’oppression et de discrimination, servie par une impressionnante interprétation.

 

3.À l’Ouest du Jourdain, Amos Gitai

Du Moyen-Orient aussi, et de la résistance à un pouvoir autoritaire et manipulateur aussi, mais du côté documentaire, voici À l’Ouest du Jourdain. Amos Gitai y part à la rencontre des Israéliens qui, dans les territoires envahis par les colons avec le soutien désormais explicite du gouvernement, témoignent des violences illégales perpétrées en permanence contre les Palestiniens. (…)

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À Cannes, «120 battements par minute» et «Okja» relèvent le niveau

Pour la compétition, enfin les choses intéressantes commencent. Aussi différents que possible, le très attendu Okja de Bong Joon-ho et le très inattendu 120 Battements par minute de Robin Campillo marquent le véritable début de la course à la palme.

Ils n’ont a priori rien en commun. Pourtant chacun concerne un grand enjeu dit «de société», c’est-à-dire aussi enjeux de pouvoir et d’argent, de souffrance et de résistance: les manipulations OGM et le diktat mondial des grosses firmes chimico-agroalimentaires dans un cas, la lutte contre le sida donc aussi contre l’industrie pharmaceutique dans l’autre.

Et l’un et l’autre mobilisent les questions de l’activisme, et de la relation entre engagement individuel et rapport au collectif. Leurs extrêmes différences témoignent juste de la multiplicité des possibilités pour le cinéma des manières d’avoir affaire à ces questions.

Un film d’amour, de guerre et de pensée

La première œuvre de grand envergure présentée en compétition est donc le récit de l’activisme d’Act-up, groupe d’action militante pour défendre les malades du sida à la fin des années 1990.

Composé de gens jeunes pour la plupart, certains séropositifs et d’autres non, Act-up aura été un lieu d’invention de formes d’action en même temps que de redéfinition des connivences de l’oppression et de l’exclusion, connivences où convergent dirigeants politiques, grands médias et industries pharmaceutiques.

Le film réussit à tisser ensemble la dimension collective de la mobilisation, sa dimension réflexive (quelles cibles, quels moyens?) et sa dimensions intime, dans l’intimité des sentiments amoureux qui empoignent deux des personnages, dans l’intimité de la douleur, de la peur, de l’imminence de la mort. (…)

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A Cannes, deux femmes en ouverture et en éclats

«Barbara» de Mathieu Amalric avec Jeanne Balibar et «Un beau soleil intérieur» de Claire Denis avec Juliette Binoche ont ouvert leurs sections respectives avec à chaque fois une haute et belle idée du cinéma.

On a dit et redit qu’il n’était pas sain que trop de films français fassent l’ouverture des différentes sections cannoises. C’est envoyer un mauvais signal au monde que d’afficher une présence trop visible des productions nationales, comme c’est encore le cas cette année avec Arnaud Desplechin (Compétition),  Mathieu Amalric (Un certain regard) et Claire Denis (Quinzaine des réalisateurs).

Dire cela n’est évidemment pas minimiser le talent de ces cinéastes, ni la réussite de chaque film pris un par un. Après Desplechin en beauté, les deux autres films d’ouverture sont en effet de grandes réussites. Ils sont l’un et l’autre construits autour d’un personnage féminin, c’est à dire également autour d’une actrice.

L’un de ces personnages s’appelle Barbara, l’autre Isabelle. Jeanne Balibar est celle qui porte le film Barbara de Mathieu Amalric, Juliette Binoche celle qui donne vie à l’héroïne d’Un beau soleil intérieur. Et chacun de ces films appartient à un genre, ici un biopic, là une comédie, et ne cesse de s’évader des règles de ce genre.

 

Fragments biographiques et mise en abyme

 

Pour évoquer la chanteuse Barbara, Mathieu Amalric et Jeanne Balibar inventent ensemble un rituel d’images et de sons, d’archives et d’impro, de paroles et musique. Un réalisateur joué par Amalric tourne un film sur Barbara jouée par Balibar, les lieux, les péripéties de vie de la chanteuse et celles du tournage, entrent dans une danse sensible et hallucinée, un vertige.

Et ainsi le sixième long métrage du réalisateur du Stade de Wimbledon atteint ce lieu magique: celui qui acte l’impossibilité de la reconstitution de ce que fut la véritable Barbara, tout en redonnant à percevoir infiniment de ce qu’elle a fait vibrer, de ce qu’elle a incarné, de ce qu’elle a symbolisé. (…)

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