Dans la chaleur de la nuit

Would you Have Sex with an Arab ? de Yolande Zauberman

A Tel-Aviv (qui n’est certes pas l’ensemble d’Israël), plus exactement dans les night clubs et autres lieux nocturnes de la ville (qui ne sont pas tout Tel-Aviv, très loin s’en faut), la réalisatrice accompagnée du journaliste Sélim Nassib pose la question du titre à des juifs des deux sexes, et la question symétrique à des arabes. Il est très vite évident que, malgré le rappel de données statistiques sur l’importance numérique et l’injustice de la situation des arabes israéliens, un tel projet n’a pas vocation à fournir une étude sociologique, ne prétend nullement à composer un échantillon représentatif de quoi que ce soit. Pas même sous la forme non scientifique des tests comme en proposent les magazines.

Fort heureusement, ce qui compte dans le nouveau film de Yolande Zauberman, ce n’est pas le « résultat » (d’ailleurs il n’y en a pas), mais le processus : ce qui se passe dans le temps de la question et de la réponse. Et puis de ce que cela enclenche au-delà, pour les personnes interrogées, pour ceux qui les accompagnent, pour ceux qui les écoutent – ceux qui font le film, et puis nous, les spectateurs. Premier signal, très juste et très fort, tout au début du film cette jeune femme qui répond immédiatement, et vigoureusement « non ! ». Et puis aussitôt s’interroge ? Pourquoi j’ai dit ça ? Et si vite ? Qu’est-ce que je raconte ? Est-ce que je me suis déjà posé la question comme ça ? Qu’est-ce que c’est que cette question ?

Cette question, justement, le film a la sensibilité de l’accompagner très vite au-delà de son cadre ethno-politique comme de ce qu’elle a de superficiellement provocateur. Pour devenir une bien plus légitime et complexe provocation, provocation à faire jouer ensemble les désirs et les mots pour le dire, à faire surgir, dans le rire, le défi ou le tremblement murmuré, une infiniment plus vaste mise en jeu de se soi, et de son rapport aux autres – donc aussi de son rapport à soi-même, à l’image de soi. Bougeant vite, changeant d’axe et de distance, le film ne fait certes pas disparaître la singularité de son contexte (pas de danger…)  mais l’excède et le déstabilise, d’autant mieux que les personnes qu’on voit et entend ne sont pas sur le champ identifiées, et donc assignées d’emblée à un rôle social ou une place même individuelles (leur nom figure à la fin du film, il ne s’agit pas de secret, mais de liberté de parole et de présence, en fait de liberté d’écoute du spectateur).

Dans ce territoire ré-ouvert au cœur de la nuit et d’une société clivée, à la fois brutale, complexe et saturée de discours, peut apparaître cet être magique et incarné qui s’est appelé lui-même La Fiancée de Palestine, figure de fiction bien réelle dont la marche en robe d’apparat sur les trottoirs de la cité devient la magnification du mouvement même de tout le film.

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Dans le dossier de presse distribué aux journalistes figurent deux textes très brefs et très forts, l’un consacré à une des personnalités les plus marquantes qui apparaissent dans Would You Have Sex with an Arab ?, l’artiste Juliano Meir-Khamis, l’autre signé par le co-auteur du film, journaliste ayant énormément travaillé à informer sur la situation dans la région. Les voici :

IL S’APPELAIT JULIANO

Dans Would You Have Sex With An Arab?, il est filmé pour la dernière fois.

Il sortait de son théâtre, le Théâtre de la Liberté, créé par sa mère dans le camp de réfugiés de Jénine, en territoire palestinien. Un homme l’a interpellé en arabe, il a arrêté sa voiture. L’homme s’est approché et lui a mis sept balles dans la tête sous les yeux de son bébé assis à l’arrière dans les bras de sa baby-sitter. Juliano Mer-Khamis est mort très vivant, debout comme un guerrier.

On ignore qui est son assassin, on sait seulement que les islamistes l’avaient menacé à plusieurs reprises. Il ne devait pas monter Les Animaux de la ferme d’Orwell où un jeune acteur palestinien jouait le rôle d’un cochon, animal impur pour l’Islam; il ne devait pas monter Le Lieutenant d’Inishmore de Martin McDonagh, une satire de la résistance armée ; il ne devait plus mettre sur scène des filles du camp ; il ne devait plus leur donner des cours de théâtre ou leur prêter des caméras pour qu’elles filment leurs histoires.

Il était israélien, juif par sa mère, palestinien par son père. Il traversait tous les jours la frontière entre Israël et la Palestine. Il hurlait contre l’occupation, il haïssait autant les extrémistes juifs que musulmans. Amos Gitaï dit de lui qu’il avait fait un pont de son corps. Et quel corps ! C’était une bombe, un acteur qui a électrisé une génération d’Israéliennes prêtes à la paix et à l’amour. C’est ça qui reste de lui, un amour fou, pour ceux qui se sentent comme lui, les hybrides, les Arabes israéliens. Dans sa maison de Haïfa, il leur offrait un territoire qui leur était un pays. Il vivait comme un électron libre, il savait que c’était un pari dangereux, il le disait.

La haine des imbéciles a fini par le rattraper. Grosse perte.

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UN VOYAGE

Par Sélim Nassib

J’en étais arrivé à la conclusion qu’il était impossible d’écrire ou d’exprimer quoi que ce soit de plus sur le conflit israélo-palestinien. Les mots eux- mêmes se sont épuisés. Le mot conflit, le mot israélo, le mot palestinien. Impossible à lire, impossible à prononcer. Impression de porte qui grince cycliquement et vrille les tympans. Trop tourner en rond donne envie de vomir.

Pendant des années, j’ai été le correspondant de Libération au Proche- Orient. Il m’est arrivé de penser que celui qui a passé sa vie à ça a perdu sa vie.

Oublie-moi, Jérusalem !

Would You Have Sex With An Arab? avait l’air d’une blague. Je ne l’ai absolument pas prise au sérieux, même quand Yolande a sorti sa petite caméra dans un bar de Tel-Aviv, au milieu de la nuit, et posé la question – en tremblant un peu, comme un enfant qui se met au défi d’oser.

La première réponse est venue, puis la seconde, la troisième, étonnées, sincères, nues. Je n’en croyais pas mes oreilles: la question ouvre, donne une fraîcheur, fait parler les gens dans ce pays où, sur ce sujet, il est devenu quasiment impossible de parler, écrire, lire, etc.

Le film va explorer, comme un fleuve qui avance et se ramifie, tous les chemins qui se présentent à lui. C’est un cinéma au fil de l’eau en quelque sorte, un voyage avec un curieux phénomène réflexif: pas à pas, les réponses révèlent l’évidente pertinence, la fécondité de la question.

Là où le journalisme exigeait une réponse à cette question, le cinéma permet d’en avoir un nombre infini, aussi bien que de ne pas en avoir.

 

 

 

Miracle sur le Nil

La Vierge, les Coptes et moi… de Namir Abdel Messeeh

Jeune réalisateur d’origine égyptienne vivant près de Paris, Namir Abdel Messeeh se lance dans ce qui paraît d’abord un projet impossible : à la fois une introspection « à la Woody Allen », sur lui-même, ses rapports à ses origines, à sa maman et à la création, et une étude sur un phénomène anthropologique, les apparitions de la Vierge aux coptes d’Egypte. Et puis, plan après plan, de Billancourt au Caire puis dans un village copte de Haute Egypte d’où sa famille est originaire, il découvre pas à pas comment l’introspection, le deuxième degré, l’attention aux autres peuvent se répondre.

Hilarant et subtil, La Vierge, les coptes et moi affronte les questions les plus tendues (la situation des chrétiens en Egypte aujourd’hui – juste avant le changement de régime) et les problèmes les plus complexes : qu’est-ce que voir ? que voir collectivement ? que croire à ce qu’on a vu – ou cru qu’on a vu ? Et aussi : qu’est-ce qui fait communauté, pour quelqu’un qui ne veut ni rompre avec ceux qui composent sa famille, ni se soumettre à leurs règles de vie en lesquelles sil ne se reconnaît pas. Un virtuose sens de l’humour, et d’inventives idées de réalisation et de montage, servent de viatique à Messeeh, mais cela ne suffirait certainement pas.

Une chose est d’embaucher sa propre mère comme productrice pour tenir tête au « véritable producteur » qui ne veut plus accompagner le projet, une autre est de savoir alors filmer cette dame, par ailleurs très hostile à l’idée d’affronter en Egypte les relations des gens à la religion, d’être capable de la montrer aux autres – nous, les spectateurs. Une chose est d’inventer avec des paysans du Nil l’improbable projet d’une reconstitution « pour de vrai » d’une apparition afin d’en faire un tournage, une autre est de construire sa propre place, en apparaissant à l’image et en la fabriquant, dans le relation avec des personnes pour lesquelles il éprouve affection et respect, tout en se sentant très loin de leur rapport au monde.

C’est dans la qualité de son regard sur les autres tels qu’ils sont que réside la force fédératrice du cinéma que pratique Namir Abdel Messeeh. Aux côtés de ces villageois filmés avec une infinie considération se construit l’idée d’un territoire commun des croyances et représentations populaires, croyances et représentations dont le cinéma serait une manifestation contemporaine d’autant plus mystique qu’elle se donne comme réaliste. Et c’est précisément parce qu’il croit, sinon aux miracles, du moins en ceux qui eux, y croient, que son film en devient un, de miracle.

Mais de quel siècle ?

Confession d’un enfant du siècle de Sylvie Verheyde (Sortie le 29 août)

Peter Doherty et Charlotte Gainsbourg

Tout de suite quelque chose ne va pas. Le corps, ou plutôt la présence, la manière d’être là à l’écran de ce jeune homme en costume bourgeois du 19e siècle. Un corps – et un visage – que beaucoup reconnaitront comme ceux du musicien punk rock Peter Doherty, une apparence qui surprendra les autres par son côté poupin, pas tout à fait fini, quelque chose d’imprécis et de flottant dans les traits et la manière d’exister. Ni un homme jeune du 19e siècle (l’idée qu’on s’en fait), ni un héros de film (l’idée qu’on s’en fait).

Ah oui, tout de suite, autre chose aussi ne va pas. L’action se situe à Paris, mais tout le monde parle anglais, à commencer par cette omniprésente et lancinante voix off, qui est supposée être celle d’Alfred de Musset, tout de même.

Tout de suite, ceci et cela que ne va pas suscite un trouble, une curiosité, d’abord un peu sceptique avouons-le, ne serait-ce que parce que la réalisatrice de Stella ne semblait pas particulièrement armée pour une telle entreprise. Mais bientôt il apparaît que ces écarts initiaux suffisent, et annoncent le meilleur : de cette brèche, Sylvie Verheyde va faire un abîme, avec le renfort de Charlotte Gainsbourg, qui tarde à apparaître et aussitôt s’impose, incroyable de justesse et de force fragile. Un abîme fascinant et musical, qui se met à résonner d’improbables échos, entre la mélancolie du dandy et un très actuel mal-être, entre des façons éloignées d’utiliser les mots, pour avouer et tromper à la fois la difficulté d’aimer et de ne pas aimer, façons qui semblent soudain très actuelles, mieux, très quotidiennes, malgré leurs tournures datées et leur vocabulaire choisi.

La lumière, les lumières et les ombres, ont une grande part à la mise en place de ce vertige affectif et sonore. Les extérieurs laiteux, comme pris dans une lumière blanche qui, loin de tout décoratif, invente un espace entre onirisme et trivialité répondent en mineur aux intérieurs, d’une sombre sobriété, qui anéantit les fadaises de la « reconstitution d’époque ». A l’unisson, les corps, ceux des deux personnages principaux mais aussi des autres protagonistes, conquièrent une étrange forme d’existence, à la fois très réelle et fictionnelle, jusque dans l’infilmable scène d’orgie, cérémonial dérisoire tournée sans aucune arrogance envers les situations et ceux qui s’y trouvent confrontés. La gestuelle aussi, très singulière, frôlant le comique parfois (et c’est heureux !), entre chorégraphie, convenances et simplicité.

Lentement mais sûrement, l’entière légitimité d’être allé chercher l’ancien chanteur de The Libertines pour le rôle s’impose. Une star du rock plutôt destroy est-elle l’équivalent contemporain d’un poète romantique d’il y a 150 ans ? Question bidon, en tout cas superficielle et limitée. Analogie bas de gamme et histoire de l’art tâtasse. Le film s’échappe vite de cette facilité, existe pour lui-même, accueille les harmoniques et les contradictions des personnages, des acteurs, des références. Ça bouge. Plutôt lentement, sinon secrètement, mais de manière vivante.

Est-ce la présence de Doherty qui détermine l’usage de l’anglais ? Peu importe, ce décalage devient une précieuse ressource du film, l’entraine vers le cœur de ce qui vibre dans cette réalisation où, dans la littéralité même de la reprise de grands passages du livre de Musset, c’est la notion d’adaptation qui s’évanouit. Au point que la seule fausse note est finalement dans le titre : il ne s’agit ici pas plus du 19e que du 21e siècle, pour tout ce que cela pourrait avoir de sociologique ou d’anecdotique. Il s’agit de personnes humaines affrontées aux choix, engagements, renoncements et aveuglements de la vie, il s’agit de désir, de courage et de lâcheté, de lucidité et d’arrangements. Peut-être, sans doute, était-ce déjà ainsi chez Musset, la distance dans le temps et les couches de vernis scolaire l’avaient occulté. Ce film qui littéralement invente son présent en témoigne avec un éclat d’autant plus fort qu’il semble assourdi.

La vie comme un parc

Tokyo Park de Shinji Aoyama (en salles le 22 août)

Il y a des vivants et des morts, des parents et des enfants, un frère et une sœur qui n’est pas sa sœur, un philosophe tenancier de bar homosexuel, des amoureux et un dentiste, un bébé dans une poussette rose et un gros arbre, des bancs, des lieux pour la nuit et des lieux pour le jour. On circule naturellement des uns aux autres. L’ami mort est coloc de Koji l’étudiant en photographie, jusqu’à ce que la copine du défunt retrouve le sens de la marche. Le passage de l’argentique (l’appareil photo de feue maman) au numérique (l’appareil à gagner des sous et de l’adrénaline en filant une jolie jeune femme dans tous les parcs de Tokyo pour révéler une géométrie fossile et aquatique) est un passage du Rubicon – ou de son équivalent japonais.

C’est un film très étrange qu’invente ici Shinji Aoyama, cinéaste surtout connu pour l’immense Eureka, mais qui continue depuis 1996 une œuvre passionnante, dont il est assez incroyable qu’elle soit aussi peu accessible en France. Comment expliquer que des films tels que le sublime Eli Eli, mais aussi La Forêt sans nom, Crickets et Sad Vacation, n’aient jamais été distribués ? Etrange, Tokyo Park l’est surtout pas sa manière de circuler naturellement dans des espaces et entre des situations que rien ne rapprocherait. Il le fait avec une sorte de grâce sereine, qui magnifie les sentiments par une savante mais quasi-invisible stratégie de l’effleurement. Il y a quelque chose de stratosphérique dans les relations entre les multiples personnages, une perception météorologique des liens, attractions et tensions qui les relient sans que jamais rien ne soit souligné ou imposé.

Le « parc » du titre renvoie ainsi moins à l’un des principaux décors du film qu’à une idée du monde, de l’existence individuelle et du rapport aux autres, représentation mentale construite par le film comme un espace d’étendues ouvertes, d’allées, de bosquets, de grands arbres, d’ombres et de lumière, de bassins qui peuvent être profonds ou réduits à un miroir. Un espace où seraient aussi secrètement reliés des lieux, mais aussi des temps, et des états (vivant/mort, frère-sœur/amants) en principe disjoints. Un parc un peu borgésien sans doute, y compris du fait de la mélancolie qui y règne, à l’horizon de son apparence plutôt ludique.

Au cœur d’un tel accomplissement, léger et mystérieux, se trouve la notion de mise en scène, au sens de proposition d’un univers intérieur par des éléments très simples, histoires d’amour, conflit familial, intrigue plus joueuse que policière autour d’une éventuelle trahison et d’une surveillance. Invisible et souveraine, la mise en scène joue ici comme assemblage impalpable proposé à chaque spectateur, mais qui ne peut être vraiment effectué que par lui, soit une de ses formes les plus élégantes qui se puissent imaginer.

Un amour de Delmira

Demain ? de Christine Laurent, en salles le 22 août

C’est qui cette fille ? Une enthousiaste, une excitée, une passionnée ? Une qui écrit, qui a envie de rencontres, qui a envie d’aimer ? Une qui ne sait pas toujours ce qu’elle veut, ou en tout cas par où y aller. Une belle fille, en tout cas, oui. Une nature. Du genre qui tourne la tête des hommes, et retourne les sens de ses parents, mais aussi détourne les projets de ses amies. Un cas. Elle s’appelle Delmira ? Connais pas. Mais cette énergie, cet espoir d’exister par soi-même et avec les autres, mais pas comme les autres ont prévu, ça oui. On connaît, on reconnaît. Ça vient de très loin et d’à côté, ça fait la vie dans ce qu’elle a de plus vivant, et des films aussi, parfois.

On est où ? Une grande maison dans un parc, des costumes d’autrefois, des gens qui parlent avec des accents un peu chantants. On est ici et au loin, il y a 100 ans et maintenant. Ce sera dit, à un moment : l’Uruguay, début du 20e siècle. Mais l’Uruguay, hein… autant dire le pays des rêves de poètes et de jeunes femmes trop gourmandes d’exister.

Il se trouve, mais qui le sait ?, que l’Uruguay du début du 20e siècle a été un peu cela, une utopie démocratique aux antipodes, plus européennes que jamais l’Europe ne réussit à l’être, avec amour éperdu des lettres et des arts, constitution égalitaire et féministe, rêve d’un autre monde. Enfin, il se trouve… en tout cas, cela a été vécu et raconté tel, par certains, et qui construiront les prémisses des mouvements de libération sud-américains, à une époque où presque tous croient encore que les Etats-Unis sont un modèle démocratique. Il y aura eu ce drôle de gars, Ugarte, qui croise une fois le chemin de la Delmira et elle ne s’en remettra jamais. Pas amoureuse de lui, non, amoureuse de son idée et de son style.

Laure de Clermont dans Demain? de Christine Laurent

Amoureuse, elle l’est du garçon qu’elle a épousé, mais le mariage, non, elle ne l’aime pas du tout. Elle aime danser et écrire, elle aime la danse et les orages, la lumière tôt le matin. Alentour, en ces lieux et temps plus ou moins rêvés, plus ou moins historiques, on réalise les premiers de ces trucs bizarres qu’ensuite on appellera des films. Premières caméras, premières projections. On dirait qu’ils sont inventés tout exprès pour garder la trace de ce désir et de cette jeunesse.

Et c’est ce que fait Christine Laurent. Cent ans ou presque après que Delmira Agustini (1886-1914), poétesse uruguayenne, ait été tuée par son amant, qui était aussi son mari. Elle n’avait pas 30 ans, en Europe, cette Mecque de la civilisation, la grande boucherie allait commencer. Presque toute son œuvre (non traduite en français) paraitrait à titre posthume. On apprend un peu au passage de cet épisode d’une histoire lointaine, tant mieux, pas très important. L’important, c’est l’ombre qui habite les plans et où se jouent l’espoir d’écrire, la passion du rythme et du mot pour partager quelque chose d’informulé. L’important, c’est le suspens de la danse solitaire du père de Delmira, et comment soudain tout ce qu’a été une vie, et tout ce qu’elle n’a pas été, peut s’épanouir dans l’accompagnement des gestes qui ailleurs, autrement, seraient ridicules, et là sont magnifiques. L’important c’est de faire la beauté du Guépard, sans Delon ni Lancaster ni Cardinale, sans figurants ni grands décors, dans le vertige d’une langue, la vibration d’une lumière et l’élégance des corps.

Elle fait ça, Christine Laurent,  elle a du trouver en cette Delmira dont elle aussi ignora longtemps l’existence (pourtant elle connaît bien l’Uruguay, on le sait depuis son bouleversant Transatlantique), elle a du rencontrer une sorte de sœur, à demi-retrouvée, a demi-inventée, c’est le même geste, ici. Son film est une syncope, un battement de cœur qui s’accélère et se suspend, une affaire de souffle plus que de narration.

 

 

Entretien avec Christine Laurent

 

« D’où vient votre intérêt pour le personnage de Delmira Agustini ?

–       Il vient de ma longue fréquentation de l’Uruguay. J’ai été mariée presque dix ans avec un membre des Tupamaros (mouvement révolutionnaire et de résistance à la dictature qui a écrasé ce pays de 1973 à 1985). J’y ai fait un film, Transatlantique (1996). J’y ai rencontré beaucoup d’amis, dont la poétesse Idea Vilariño, jusqu’à sa mort en 2009, et à qui Demain ? est dédié. Elle était aussi une grande traductrice, on lui doit notamment beaucoup des plus belles traductions en espagnol de Shakespeare. Je la voyais souvent, un jour où j’étais chez elle, elle a ouvert une armoire et a sorti des coupures de presses, des lettres, des manuscrits, et un livre écrit par elle, et elle m’a dit : « tu devrais mettre ton nez là-dedans. Si quelqu’un peut faire un film sur cette personne, c’est toi ». La personne en question était Delmira, dont j’ai découvert l’existence à ce moment.

–       Dès ce moment vous avez su que vous feriez un film ?

–       Dès que j’ai commencé à lire et à étudier ces documents, je me suis passionnée pour Delmira. Plus tard, je suis allée à la Bibliothèque nationale uruguayenne, où se sont ouvertes d’autres armoires. Il n’y avait pas seulement des documents littéraires, j’ai touché sa robe de mariée, j’ai vu ses poupées, ses manuscrits, on m’a mis dans la main la mèche de cheveux que la mère a coupée… Delmira devenait physiquement très présente. Le film devenait une évidence.

–       Mais ce film, vous ne l’avez pas tourné en Uruguay.

–       C’était impossible, pour ce film-là. Il n’y a pas d’infrastructure. L’Uruguay est un des plus petits pays d’Amérique latine, et un des plus pauvres. On peut y réaliser des films, et il y a aujourd’hui une jeune génération de réalisateurs, pionniers, très talentueux, mais il faut travailler dans des conditions qui ne correspondaient pas à ce projet-là. De toute façon, je ne voulais surtout pas faire de la reconstitution, il fallait tout réinventer pour être plus fidèle. Changer de pays était un bon moyen – c’est d’ailleurs ce que j’avais déjà fait à l’époque d’Eden Miseria, l’histoire d’Isabelle Eberhardt, qui se passe en Algérie et que j’ai tournée aux îles du Cap Vert.

–       Mais pourquoi au Portugal ?

–       C’est un autre pays que je connais très bien, je fais des mises en scène de théâtre chez Luis Miguel Cintra depuis 20 ans. Demain ? fait converger beaucoup de ce qui a compté dans ma vie, sur deux continents et à des périodes différentes. En outre, j’ai rencontré au Portugal un producteur formidable, Luis Urbano, le producteur de Miguel Gomes, ce qui a évidemment facilité la mise en chantier du film.

–       Mais vous avez choisi de faire s’exprimer les personnages en français.

–       En Uruguay à l’époque, la langue chic c’était le français. Le pays a connu une grande prospérité, grâce à l’exportation du bétail, notamment en France, et ceux qui en bénéficiaient ont fait de la France un modèle. Tous ces propriétaires étaient d’origine européenne, souvent française et plus particulièrement basque (même si le père de Delmira est d’origine italienne et sa mère allemande). Donc la présence du français a un sens. En même temps, la génération des parents parlait espagnol, mais avec un accent dû à leurs origines, alors que la génération suivante parlait espagnol sans accent. J’ai transposé cela en donnant les rôles des personnages d’âge mur à des acteurs qui parlent français avec un accent, et ceux des plus jeunes à des acteurs qui parlent français sans accent.

–       De quelle documentation disposiez-vous pour écrire le film, et comment décidez-vous de l’utiliser?

–       Avec mon coscénariste Georges Peltier, nous avons lu tout ce qu’elle a écrit, et pratiquement tout ce qui  a été écrit sur elle et sur son œuvre. Nous disposions comme corpus d’informations de quelques lettres, de ses poèmes et d’éléments biographiques souvent contradictoires. Nous avons inventé en nous inspirant de ces éléments. Par exemple la rencontre avec Ruben Dario a bien eu lieu, mais ce qu’on voit est une fiction imaginée par nous à partir des lettres dont nous disposions. Tous les personnages du film ont existé.  Enfin, le point de départ pour concrétiser le film a été la découverte de la maison, à Sintra près de Lisbonne. A partir de là, j’ai su que le film pourrait se construire entièrement dans et autour de ce lieu.

–       Ugarte est une des figures importantes du film.

–       C’est Idea qui m’avait incité à porter la plus grande attention au personnage d’Ugarte. On a longtemps considéré Manuel Ugarte (écrivain, publiciste et homme politique argentin, 1875-1951) comme une sorte d’intellectuel voyageur et Don Juan, plutôt superficiel. Mais il a joué un rôle politique fondateur en Amérique latine au début du 20e siècle, notamment par sa critique précise et lucide du risque que représentaient les Etats-Unis, alors largement regardés comme un idéal, pour un continent dont ils allaient effectivement organiser durant tout le siècle l’oppression et l’exploitation. Les Argentins eux-mêmes sont en train de réhabiliter son rôle dans l’histoire de l’Argentine. Ugarte a joué un rôle décisif pour Delmira même s’ils ne se sont vus que trois fois, et jamais seuls. Il lui a ouvert le monde. Là aussi la lettre de Delmira à Ugarte citée dans le film est authentique.

–       La tonalité de Demain ? est très singulière.

–       J’ai cherché à entremêler le tragique et le comique. Le comique retarde le moment de la tragédie. Je voulais me tenir au plus loin du théâtre bourgeois, aller là où les mots ne peuvent plus rien expliquer, ne plus rien résoudre. Je voulais cette rupture, qui est aussi une rupture avec les habitudes des spectateurs. Contraste, surprise, brusquerie. Un film féministe ou romantique ou psychologique aurait commencé par le double meurtre, et le film aurait prétendu l’expliquer. Je ne voulais surtout pas ça : un crime d’amour, ça ne s’explique pas.

–       Vous n’avez pas seulement écrit et réalisé le film, vous avez aussi conçu les costumes et les décors.

–       Dans le cas de ce film, cela allait ensemble, il fallait inventer les formes, les matières qui permettraient à Delmira d’apparaître. Il ne s’agit en aucun cas d’un biopic. Et ce n’est pas non plus un film culturel sur l’œuvre d’une poétesse latino-américaine… Demain ? raconte un parcours singulier, une exigence intime, l’histoire de cette jeune femme qui choisit le mariage pour en sortir ensuite, afin d’atteindre ce vers quoi elle tend. Elle déjoue tous les schémas, aussi bien le conformisme de la génération de ses parents que les méthodes de libération de ses deux amies, qui sont féministes et ne comprennent rien à ses choix. C’est une aventure de vie.

–       Comment définiriez vous Delmira ?

–       Elle est indéfinissable, sinon par la négative. Ce n’est pas un personnage romantique, ni un personnage féministe. Elle n’est pas asociale, mais elle essaie de trouver un chemin à elle. C’est par là qu’il y a une véritable modernité, qui est du même mouvement celle de sa vie, de son art, de ses amours. Lorsqu’avec Jacques Rivette et Pascal Bonitzer nous écrivions Jeanne la pucelle, on disait : « elle sait ce qu’elle veut mais elle ne sait pas comment y arriver ». Cela vaut aussi pour Delmira. Elle s’invente littéralement un chemin, à partir de ce qu’elle éprouve de manière très intime. Le film essaie aussi de faire percevoir ce que c’est que de faire sortir de soi, de son être, quelque chose de très personnel qui vous habite. Ce n’est pas un film sur la poésie comme production de texte, mais sur ce geste d’aller chercher en soi ce qui vous hante pour le porter vers la lumière. Et comment la société réagit à ça.

–        En arrière plan, on découvre l’Uruguay du début du 20e siècle comme une sorte de terre d’utopie.

–       Cela a été le cas. L’Uruguay est un pays inventé comme Etat-tampon entre le Brésil et l’Argentine. Sous la présidence de José Battle y Ordeñez au début du 20e siècle, des réformes inspirées par le modèle républicain français, mais en fait souvent beaucoup plus progressistes, par exemple le vote des femmes, ont été instaurées, dans un contexte de prospérité économique qui durera jusqu’à la fin des années 1920. Le pays a réellement été alors une enclave de progrès très étonnant, qu’on appelait « la Suisse de l’Amérique latine », ou « la petite tasse d’argent ». Cette modernité paradoxale fait que ce monde d’il y a un siècle, et situé de l’autre côté de la terre, n’est pas si étranger au nôtre.

–       Le film était-il très écrit ?

–       Entièrement. Les dialogues sont tous dans le scénario, il n’y a aucune improvisation, même si le tournage accueille aussi les événements qui se produisent, les accidents, comme j’ai appris à les intégrer grâce à Jacques Rivette. Par exemple le ballet des déménageurs s’est inventé sur le plateau, quelques instants avant qu’on tourne, avec les machinistes et un électricien. Le tango du père n’est pas non plus dans le scénario, c’est en voyant l’acteur jouer que j’ai repensé à mon propre père et comment il m’avait appris à danser…

–       Qui sont les acteurs ?

–       Les jeunes sont pour la plupart sinon des débutants, du moins des comédiens qui n’ont pas encore tenu de rôles de premier plan au cinéma – sauf les deux amies de Delmira, jouées par Beatriz Batarda, la star montante du cinéma et du théâtre portugais, et par Lolita Chammah. Mais il y a aussi de très grands acteurs portugais, comme Luis Miguel Cintra, ami fidèle, avec qui j’ai beaucoup travaillé au théâtre et au cinéma. Adriano Luz, qui joue le père, avait le rôle principal des Mystères de Lisbonne de Raoul Ruiz, il vient de la troupe de Luis Miguel… Ainsi que Teresa Madruga.

–       Aviez-vous défini des principes pour la réalisation ?

–       Je savais que le film serait peu découpé, qu’il fallait que les espaces et les durées puissent s’épanouir. Pour chaque film je fais un livre, avec plein de notes, de dessins, de photos, d’échantillons. C’est le document auquel tout le monde se réfère, c’est la bible commune. Des peintres qui m’accompagnent depuis toujours, comme Manet et Balthus, sont des inspirations plus ou moins conscientes pour composer les images. Je viens de la peinture et du dessin, j’ai commencé comme décoratrice et costumière, c’est comme ça que j’ai rencontré René Allio, et c’est en le voyant travailler que j’ai « dévié » vers le cinéma.

–       L’image est très originale, notamment par son utilisation du noir.

–       Dans ce film, je savais que l’obscurité et les trouées de lumière joueraient un grand rôle. Nous avons beaucoup travaillé cela avec le directeur de la photo André Szankowski, qui est un jeune chef opérateur brésilien très doué – il a fait l’image des Mystères de Lisbonne. C’était mon premier film tourné en numérique, il m’a beaucoup aidé à trouver les nuances et les ambiances que je voulais en utilisant cette technique. Demain ? est un film où les ellipses sont essentielles, elles sont aussi à l’intérieur des plans eux-mêmes, grâce à ces zones d’ombre.

–       Qu’est-ce que le petit film qu’on voit à la fin ?

–       C’est la première séquence que nous avons tournée. J’avais d’abord pensé commencer le film comme ça, mais finalement je préfère qu’on s’arrête avec ces images, qui à la fois suggèrent qu’on n’en saura pas plus parce qu’il n’y a rien de plus à savoir, et simultanément que, grâce au cinéma, Delmira continuera d’exister. C’est comme un salut, où elle reste vivante et énigmatique.

 

Cet entretien figure dans le dossier de presse du film.

 

Total Forgettable

Total Recall de Len Wiseman

Colin Farrell dans Total Recall

Au début des années 90, avec une intelligence dont on aurait tort de s’étonner, Hollywood prenait acte de la grande mutation en cours qu’on commençait à appeler la révolution du virtuel. Branché sur les avancées technologiques dans la Silicon Valley alors en plein essor, des scénaristes, producteurs et réalisateurs trouvaient notamment chez le romancier de science-fiction Philip K. Dick, mais aussi dans les thèses du philosophe Jean Baudrillard sur le simulacre, la matière à des projets de blockbuster capables de mettre en scène ce bouleversement des relations entre réel et imaginaire, un thème qui en effet concernait directement leur activité. C’est l’acteur Arnold Schwarzenegger, alors bêtement affublé par beaucoup d’une image de brute épaisse, qui aura le plus méthodiquement et le plus intelligemment accompagné cette thématique, avec Total Recall de Paul Verhoeven (1990), Last Action Hero de John MacTiernan (1993) et True Lies de James Cameron (1994), sans oublier le film qui marque un tournant décisif dans l’utilisation des images virtuelles, Terminator 2, également de Cameron (1991). En 1998, The Truman Show de Peter Weir donnera de cette mise en fiction de la question du virtuel la version la plus simpliste, tandis que deux grands films, Man on the Moon de Milos Forman et Fight Club de David Fincher, portent le thème à incandescence en 1999, la même année que l’habile mais nettement moins subtil ExistenZ de David Cronenberg.

22 ans après, le meilleur gag du remake de Total Recall sorti ce 15 août sur les écrans français est sans doute d’être produit par une société nommée Original Films. Rien n’est original dans le film, qui pique allègrement à droite et à gauche les idées de décors (pillage éhonté de Blade Runner… première grande adaptation à l’écran d’un texte de Philip K. Dick), de design et de gadgets, sans parler des péripéties. Reprenant les mêmes prémisses que Souvenirs à vendre, la nouvelle de Dick, et pas mal de ressorts du film de1990, qui déjà  s’éloignait beaucoup du bien plus complexe texte d’origine, le scénario est surtout marqué par un parfait désintérêt pour le trouble qui faisait l’enjeu du premier film, enjeu vaillamment conservé par Verhoeven comme une interrogation durant toute la projection.

Hollywood n’a pas renoncé à travailler ces interrogations, de Matrix à Inception, pour ne citer que deux des meilleurs exemples, les aventures dans les épaisseurs du réel continuent. Rien de tel avec le reboot de Len Wiseman, insipide histoire de combat contre une dictature standard. S’il a un vague intérêt, c’est qu’il s’y joue un curieux phénomène, qui peut être relié au principal événement technologique advenu au cinéma à grand spectacle ces dernières années : le passage à la 3D. Total Recall est en 2D, mais en termes de mise en scène sa seule idée originale concerne une séquence où des cabines d’ascenseur circulent dans les trois dimensions, se croisant aussi bien horizontalement que verticalement. Comme si l’idée de la 3D venait brièvement ensemencer la réalisation, alors même que l’essentiel de celle-ci, mais surtout le scénario aplatissent au contraire le film, le privant de sa dimension d’incertitude, du jeu sur le passage entre différents niveaux de réalité, de voyage dans l’espace mental. Cet aplatissement est traduit visuellement par l’invention plutôt ridicule du nouveau scénario : le voyage sur mars est remplacé par une improbable traversée de la terre dans une sorte de métro, ou de train de banlieue reliant l’Angleterre à l’Australie ( ?). Ce passage par le centre de la terre (clin d’œil involontaire au titre québécois du premier Total Recall, Voyage au centre de la mémoire), est tout ce qui reste d’intériorité à ce film… totalement oubliable.

Double embrayage

Voie rapide de Christophe Sahr (Sortie le 8 août)

On voit très vite ce qui fait la singularité de ce premier film : inventer une alliance entre deux idées du cinéma qui d’ordinaire s’excluent, ou du moins s’évitent. Qu’il s’agisse de la bande de garçons fous de voitures customisées, du rapport du jeune  Alex avec Rachel sa copine et mère de leur petite fille ou de l’incident mortel qui ouvre le film pour le hanter, la manière de filmer se branche sur une énergie survoltée venue du film de genre, avec dopage affiché à la frénésie des jeux vidéo. Mais simultanément, Alex et Rachel, habitants d’une cité de la banlieue parisienne, travaillant l’un et l’autre dans un supermarché, appartiennent à un temps et à environnement précis, que le film n’entend nullement sacrifier, caricaturer ou simplement utiliser au service de ses effets de spectacle.

Tonus de film d’action et attention à un quotidien pas forcément séduisant, approche sans simplisme d’un milieu où règne cette passion macho qu’on appelé le tuning et attention délicate aux personnages pour eux-mêmes sont les ressources inhabituelles, difficiles à manier, et qui vont faire la réussite de ce premier long métrage. Sans doute pour tenir la distance devra-t-il recourir à des acrobaties de scénario parfois forcées, en particulier dans les relations d’Alex avec son copain et surtout avec la mère du garçon tué dans la séquence d’ouverture. Mais leur artifice est régulièrement sauvé par la manière très simple et très juste qu’à Christoph Sahr de filmer aussi bien des bolides lancés à fond sur une autoroute d’Essonne, une engueulade dans un couple ou un quartier pavillonnaire.

Et, surtout, Voie rapide est porté par des acteurs tous remarquables, aussi grâce à la façon dont ils sont regardés. C’est vrai des deux actrices du film, Christa Théret qui confirme les espoirs suscités par La Brindille et Isabelle Candelier dont, deux mois après Adieu Berthe, on continue de se demander comment il se fait qu’on ne la voit pas davantage, vrai de l’étonnant Guillaume Saurrel (aperçu dans Le Premier Venu de Doillon et Carlos d’Assayas), mais surtout de Johan Libereau, justement parce que depuis Douches froides il est un peu abonné aux rôles de jeune homme fruste enlisé dans un environnement difficile. Libereau a déjà joué cinq ou six fois des rôles proches de celui d’Alex, et pour la première fois une évidence et une étrangeté, quelque chose de complexe et venu de l’intérieur, l’emporte au-delà de cette force qu’il possède de toute manière.

Autant en emporte la scène

Poussière dans le vent de Hou Hsiao-hsien (1986) ressort ce 1er août

Comme beaucoup de films de ce réalisateur, Poussière dans le vent s’ouvre par un long trajet. Ce trajet, en train, visualise le déplacement entre les deux lieux principaux de l’action, le village natal des deux jeunes gens au centre du récit et la capitale, Taipei. Il établit surtout la manière dont l’histoire sera racontée, les passages par des tunnels successifs qui scandent le voyage de moments obscurs annonçant le déroulement de l’histoire en une série de scènes entrecoupées de fondus au noir, eux-mêmes ponctués chaque fois d’un accord de guitare. C’est dire combien le cinéaste est alors conscient de son écriture cinématographique, et de la cohérence entre celle-ci et ce qu’il raconte.

Ce qu’il raconte ? La plus commune des histoires, un récit d’adolescence, de passage à l’âge adulte. Ici celle d’un garçon né d’une famille de paysans, dont le père n’ayant pas réussi à sortir de sa condition travaille dans des conditions pénibles à la mine voisine. Lui, Wan, et sa copine d’enfance Huen, travaillent à la ville, petits boulots en attente d’une vie différente, construisant patiemment une idylle supposée les mener au mariage, avec en embuscade les trois années de service militaire qui menaçait tous les jeunes taïwanais à cette époque, les années 60. Poussière dans le vent raconte une histoire d’amour, des histoires d’amitiés, de famille, de travail. Les repas, les incidents au boulot, le petit frère qui a bouffé le dentifrice, la fois où papa a offert sa montre, un film avec les copains, le jour où Wan a été malade et Huen est venue le soigner… Il raconte « la vie », en même temps qu’il suit une trajectoire très particulière.

Cette trajectoire personnelle est celle du coscénariste du film, Wu Nien-jen, figure majeure de la Nouvelle Vague taïwanaise, scénariste, réalisateur et acteur (notamment du rôle principale de Yiyi d’Edward Yang). Après ses deux premiers films autobiographiques consacrés à son adolescence (Les Garçons de Fenkuei, 1983) et à son enfance (Un Temps pour vivre, un temps pour mourir, 1985) et celui consacré à l’enfance de son autre coscénariste, la grande écrivain Chu Tien-wen (Un été chez grand-père, 1984), HHH complète cette tétralogie « personnelle » avant d’entreprendre le cycle consacré à l’histoire collective de l’île (La Cité des douleurs, 1989, Le Maître de marionnettes, 1993, Good Men, Good Women, 1995)[1]. Une des singularités de Poussière dans le vent (brièvement distribué en France à la fin des années 80, à l’époque « Poussière » était au pluriel) est d’avoir donné lieu à un remake réalisé par celui dont il évoque le passé, Wu Nien-jen lui-même (A Borrowed Life, 1994), pour donner un  – bon – film, complètement différent.

Revoir (ou découvrir) aujourd’hui Poussière dans le vent est un choc, qui nait du télescopage de deux forces contradictoires : l’éloignement dans le temps et l’espace  de ce qui advient (Taiwan au début des années 60) et l’incroyable proximité des présences humaines, des émotions, des infimes et complexes vibrations que suscitent des situations qui paraissaient promises soit à la banalité soit à l’exotisme. Tout tient à ce qui n’a jamais mieux mérité l’appellation de mise en scène, plutôt de mise en scènes. Tels les moments lumineux du voyage entrecoupé par le noir des tunnels, le film est donc composé de petits blocs d’espace-temps, chacun d’une richesse, d’une profondeur, incroyable. Le mot « scène » renvoie indument au théâtre, seul le cinéma, le cinéma à son meilleur, est capable de composer ce type de scènes, où le rapport à la réalité des détails contingents mais si sensibles, la variation des lumières notamment des lumières naturelles, l’organisation de l’espace par des obstacles, des circulations, des zones de netteté différente, des mouvements secondaires dans la profondeur, le recul de la prise de vue dans de nombreux cas, bref toute une grammaire incroyablement riche mais toujours légitime de la réalisation confère à chaque situation une valeur extrême, qui absorbe et dépasse ce que la peinture, la musique, la littérature et le théâtre auraient pu offrir.

Plusieurs scènes se passent dans une pièce attenante à une salle de quartier, où un copain est peintre d’affiches pour les prochaines sorties de film. Et c’est come la coulisse artisanale de la fabrique de cinéma qui devient une grotte magique et ordinaire où naissent moments affectueux, espoirs, conflits et trahisons. En apparence, Poussière dans le vent est si modeste, si vibrant d’une vie quotidienne et de sentiments communs à chacun, qu’il serait ridicule d’employer le mot « chef d’œuvre » à son propos. Quoi alors ? La beauté, sans doute. La beauté éperdue du cinéma à son meilleur, d’un cinéma à hauteur d’humain et à la dimension du monde.  


[1] Entre ces deux cycles s’intercale l’inclassable La Fille du Nil (1987).

Le chevalier de l’illusion

The Dark Knight Rises de Christopher Nolan

Dans une des scènes d’action les plus réussies de The Dark Knight Rises, Bane, le «méchant», s’empare de Wall Street pour opérer une manipulation boursière destinée à ruiner Bruce Wayne, le richissime héritier qui, dans le passé, revêtait les attributs de l’homme chauve-souris pour sauver la ville de Gotham.

Cette séquence est à la fois  complètement idiote, habile, et significative du film dans son ensemble.

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Idiote, comme souvent les ressorts strictement factuels des films de superhéros, puisque plus personne ne croit que pour manipuler des cours de bourse il faille physiquement s’emparer du lieu où elle s’exerce –c’est d’ailleurs ce qu’un trader dit à Bane: «Mais qu’est-ce que vous fichez là? Il n’y a pas d’argent ici!»

Habile, parce qu’elle prend en charge un nouvel «ennemi public», la Bourse devenue symbole de tous les soupçons depuis la crise des subprimes.

Significative, surtout, parce que le principe même des Batman selon Christopher Nolan (et son frère Jonathan, son coscénariste et producteur) consiste à rendre visible ce qui est abstrait.

N’importe quel super-vilain (pas seulement dan les fictions, cf. Goldman Sachs ou Barclays) est capable de trafiquer la Bourse depuis le confort de son bureau ou de son yacht.

Pas de ça chez Nolan: il faut montrer, il faut justement rendre visible ce qui est devenu virtuel, et en faire un (rentable) spectacle, afin de questionner la nature et la validité de ce qu’on voit.

C’était la grande idée d’Inception (2010): montrer et expliquer en détail ce qui se passe là où c’est en principe invisible (dans la psyché des personnages): une idée très précise du cinéma. Ou plutôt: une idée très précise du spectacle, depuis la tragédie grecque.

Il ne faut pas se laisser impressionner par le déluge d’effets spéciaux et de paillettes, les Nolan sont des intellectuels sérieux, des Européens nourris aux sources classiques de la culture occidentale, et qui ont en outre tout compris du fonctionnement de Hollywood. C’est d’ailleurs ce qui fait de Christopher Nolan sans doute le plus grand auteur de sa génération (avec David Fincher, et sous réserve d’un retour en forme de M. Night Shyamalan) au sein du système des Studios.

Chez Nolan, personnages et situations sont littéralement des illustrations d’idées, il faudrait plutôt écrire: d’Idées. Oui oui, comme chez Platon: la Justice, la Vérité, le Sens de la Vie, et aussi la Société, ramenée à sa forme fondatrice: la Cité.

La «cité», abstraction philosophique, c’est Gotham qui sera d’ailleurs isolé du reste du territoire par la destruction des ponts. Elle est à l’écart, un écart théorique, du pays (les Etats-Unis, leur président et leurs forces armées n’apparaissent fugacement que pour témoigner de leur impuissance et de leur bêtise) et du monde, transformé en un vaste glacis informe où confins hostiles (et «orientaux») et coulisses prometteuses d’un repos sophistiqué (un Fernet Branca sur une piazzetta de Florence, trop chic!) sont à portée d’une collure au montage, autant dire nulle part.

C’était la réussite quasi parfaite du précédent film, The Dark Knight: la capacité d’enchaîner du même élan longs débats sur le sens de l’action individuelle et collective, exploits spectaculaires et explosions.

Si Nolan rejoue la même recette cette fois-ci, c’est avec moins d’inspiration: ça grince entre les séquences de dialogues et les séquences d’action, les discours sonnent un peu trop longs et sentencieux –alors qu’on sait, notamment depuis Le Prestige (2006), de quelle efficacité les frère Nolan sont capables aussi dans l’utilisation de la parole, et quelle importance ils lui accordent.

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Pour l’amour de Laurence

Laurence Anyways de Xavier Dolan

Melvil Poupaud dans Laurence Anyways de Xavier Dolan

On avait considéré avec une affectueuse ironie la protestation de son auteur, le tout jeune Xavier Dolan, regrettant publiquement d’être privé de la possibilité d’obtenir une Palme d’or, faute d’être en compétition. Mais c’est qu’il avait raison le bougre ! Et qu’on ne s’explique pas que son film n’ait pas été préféré à nombre de produits plus prévisibles et formatés qui ont encombré  la section reine du Festival. Laurence Anyways raconte l’histoire d’un homme qui, à 35 ans, proclame à ses proches ce qu’il sait depuis longtemps : qu’il est en réalité une femme, qu’il se sent femme. Le film l’accompagnera durant dix ans à la suite de ce coup de Trafalgar, soit les dix dernières années du 20e siècle.

Laurence Anyways n’est pas réductible à un film sur la transsexualité, ou l’identité sexuelle, ou même la liberté de choisir qui on est. C’est d’abord une étonnante histoire d’amour, entre Laurence et une jeune femme nommée Fred.  C’est l’histoire de quelqu’un, de quelques uns, L, F, la maman de L, la sœur de F, et une poignée d’autres. C’est aussi, ou surtout, une tempête d’images, un bonheur de filmer, de filmer fort, de filmer juste, d’être avec ceux qu’on filme pour les accompagner ailleurs, jouer avec eux (et donc aussi avec les spectateurs). Un, cinq, dix jeux, à la suite et à la fois, des pistes qui bifurquent, des listes comme en faisait la princesse japonaise Sei Shônagon, une brique peinte en rose sur un immeuble bourgeois de Trois-Rivières, les Five Roses, délicieux travestis dépositaires de toutes les chansons du monde, un orage de feuilles mortes à Montréal, le procès injuste mais imparable du chocolat noir, des pluies d’habits colorés comme un rêve de Jacques Demy, une île qu’on croirait inventée par Hergé, et un tourbillon ininterrompu d’émotions faites lumières, sons, rythmes et mots.

Et au cœur de tout ça l’admirable et renversant et complètement craquant Melvil Poupaud, si étonnant qu’on pourrait manquer de saluer ce que fait, tout à fait remarquable également, Suzanne Clément, qui joue Fred – et un des plus beaux rôles de Nathalie Baye, qui pourtant n’en manque pas.

Laurence Anyways dure dix ans, et 2h39, Xavier Dolan a tout fait, le scénario, le montage, la production, les costumes dont des capes de héro violet où Prince paraît percuter le Petit Prince – mais n’est-ce pas justement lui, XD, cet enfant bizarre descendu d’une planète trop petite ? Lui qui sait filmer la Cinquième Symphonie en 1/33, le format fondateur du cinéma, et c’est la modestie du cadre portée à incandescence par le romantisme revendiqué en même temps que tendrement moqué, mais aimé sans détour.  Cinéma, anyways.

(Reprise de la critique publiée lors de la présentation du film dans la section Un certain Regard du Festival de Cannes)