À voir au cinéma: «Victor comme tout le monde», «Ce qu’il reste de nous», «Planètes», «Le Testament d’Ann Lee»

À Jaffa (alors en Palestine), un père, son fils et les fruits de leur terre dont ils seront bientôt violemment expulsés, au début de Ce qu’il reste de nous.

Incomparables entre eux, les films de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières, de Cherien Dabis, de Momoko Seto et de Mona Fastvold ont pourtant en commun, outre le fait d’être signés ou cosignés par une femme, la mise en question des formes établies de récit, le désir ou la nécessité de bousculer les narrations instituées et leurs modes d’expression.

«Victor comme tout le monde», de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières

Victor? Ah oui, Hugo bien sûr. On reconnaît les mots, le style et le souffle, comme on reconnaît la voix. Fabrice Luchini? Non, Robert Zucchini, mais qui joue sur scène un spectacle entièrement de textes dits, comme Fabrice Luchini en régale des théâtres pleins depuis des lustres.

Jeux de miroirs, donc, autour du grand acteur, dans la lumière des textes du grand auteur. Combien ce palais des glaces a-t-il de facettes: cinéma, littérature, théâtre, «vraie vie»…? Davantage encore, dans la réfraction de la grande douleur de Victor Hugo –la noyade de sa fille Léopoldine à 19 ans– et le grand trouble de Robert Zucchini à la réapparition de Lisbeth, sa fille du même âge, après des années sans se voir, sans se connaître.

Et d’autres échos encore, entre un théâtre installé, or et pourpre, et un théâtre bricolé par d’entreprenantes jeunes actrices-autrices; et avec elles, la mise en résonance de la grande figure de l’auteur des Misérables (1862) et de l’homme dont le comportement avec les femmes est aujourd’hui regardé de façon critique.

C’est si ample, si multiple et possiblement si décalé des grands enjeux et sujets contemporains, qu’il faut… Il faut ce qui apparaît d’emblée et ne se démentira pas: une légèreté de plume et un humour prêt à toutes les dérisions et autodérisions, mais surtout une attention et une tendresse. Attention et tendresse pour les grands hommes (Victor Hugo, Fabrice Luchini) et pour les jeunes femmes qui modifient l’éclairage sur eux: la fille de Robert Z., ses amies comédiennes, même la fille de la boulangère (de Monceau peut-être)…

Robert Zucchini (Fabrice Luchini) entièrement absorbé dans sa relation au texte de Victor Hugo. | Les Films du Losange

Robert Zucchini (Fabrice Luchini) entièrement absorbé dans sa relation au texte de Victor Hugo. | Les Films du Losange

Attention et tendresse, humour et légèreté: le grand acteur et les petites demoiselles font cela, mais ce sont des emplois, comme on dit dans le spectacle. Il et elles existent aussi, surtout, comme êtres humains troublants et troublés, impossibles à assigner à une seule fonction.

Robert Zucchini pas plus qu’un autre, lui qui semblait croire que toute sa vie pouvait se réfugier dans la relation au texte, à son art expert de la diction, à la joie –réelle, évidente, légitime– de ce que lui renvoient celles et ceux avec qui il partage chaque soir les mots des poètes. Une Lisbeth un peu Léopoldine mais pas trop lui montrera un autre chemin, qui n’annule pas le premier.

Dans la maison saturée de signes de Victor Hugo à Guernesey, la rencontre d'un père (Fabrice Luchini) et de sa fille (Marie Narbonne). | Les Films du Losange

Dans la maison saturée de signes de Victor Hugo à Guernesey, la rencontre d’un père et de sa fille (Marie Narbonne). | Les Films du Losange

Ce n’est pas tout. La surprise de voir surgir un nouveau film de Pascal Bonitzer, trois semaines après son Maigret et le mort amoureux (sorti le 18 février), est aussitôt dissipée quand s’affiche au générique que Victor comme tout le monde est un film écrit par Sophie Fillières, puis réalisé par celui qui fut le compagnon de la cinéaste décédée en juillet 2023, avant d’avoir pu entièrement terminer Ma vie ma gueule (2024), son dernier long-métrage.

Difficile dès lors de regarder le projet qu’a donc porté à l’écran le cinéaste de Rien sur Robert (1999), scénariste et réalisateur prolifique qui fut aussi l’auteur d’un considérable travail critique et de pensée du cinéma, en particulier sur le hors-champ, sans qu’un autre dédoublement ne vienne enrichir encore le jeu d’échos qui trame le film.

Le fantôme de Sophie F. est présent à sa manière, comme le sont, chacun à leur façon, celui de Victor H., celui de Léopoldine H., réfractant aussi ce qu’on sait déjà de Fabrice L. et de Pascal B. –autant de personnages avec une part spectrale, qui ont maille à partir avec les vivants et les morts, les actes et les mots, d’hier et d’aujourd’hui.

Sophie Fillières était une cinéaste ayant fait le choix, ambitieux, de la comédie. Grâce à elle et jusqu’à la maison empesée d’histoire et de mémoire de l’île de Guernesey, le film prendra le parti d’en sourire. Il n’en est que plus vif et profond.

Victor comme tout le monde
De Pascal Bonitzer
Avec Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne, Suzanne de Baecque, Louise Orry-Diquéro, Iris Bry, Naidra Ayadi, Sarah Touffic Othman-Schmitt, Agnès Sourdillon, Yannick Choirat, David Ayala
Durée: 1h28
Sortie le 11 mars 2026

«Ce qu’il reste de nous», de Cherien Dabis

Le deuxième long-métrage de la réalisatrice américano-palestinienne Cherien Dabis est à la fois d’une nécessaire ambition et un film symptôme. Nécessaire ambition de trouver comment raconter, au cinéma, la durée longue de l’histoire palestinienne depuis la Nakba en 1948, condition indispensable à la compréhension de ce qui se passe actuellement.

1948, l'exode de tout un peuple, le début d'un exil dont nul ne voit la fin. | Nour Films

1948, l’exode de tout un peuple, le début d’un exil dont nul ne voit la fin. | Nour Films

L’ambition porte sur la nécessité de rendre visible, à travers le destin de trois générations d’une même famille, l’enchaînement des faits qui mène au génocide en cours en Palestine occupée. Son caractère nécessaire concerne l’impératif de remettre en question le storytelling sioniste, qui a à la fois répandu la fable d’une terre sans peuple et mis en scène chaque épisode de résistance comme surgissant de nulle part, donc pure vilénie de la part de qui les commettait.

Mais Ce qu’il reste de nous est aussi un film symptôme en ce qu’il incorpore la difficulté même de ce qu’il veut prendre en charge: une histoire si longue, si lourde, si longtemps maintenue dans l’ombre qu’elle devient très compliquée à raconter et surtout à partager.

Chacun des quatre épisodes qui composent Ce qu’il reste de nous pourrait à lui seul donner matière à un film. La visée de Cherien Dabis est précisément d’en dire la continuité, au risque d’un sentiment de trop-plein éprouvé par le spectateur, aussi futile soit ce sentiment au regard du trop-plein de souffrances subies par celles et ceux dont il conte l’histoire.

Cela commence avec les conditions de vie d’une famille palestinienne de la classe moyenne à Jaffa (actuel Israël), au milieu des années 1940, puis la violence des expropriations, la complicité de la puissance coloniale britannique, le silence du reste du monde, les déchirements de l’exil, la vie dans les camps de réfugiés. Les morts, les blessés, les malades, les humiliés, les offensés. Décennie après décennie, défaite après défaite. Avec en permanence l’écho de l’actualité, la nôtre.

Le projet politique de Cherien Dabis –remettre en lumière la continuité de cette tragédie à travers le siècle– et sa mise en œuvre scénaristique sont loin de toujours trouver leur point d’accomplissement commun. Il est lourd de sens que l’accumulation des crimes et atrocités subies par les Palestiniens finissent par sembler «trop charger la barque» en matière de dramaturgie.

Face au tir de barrage permanent des manières de présenter l’histoire longue et l’actualité en niant ou en minimisant la souffrance de la population palestinienne, le cinéma, les formes de description et de récit ont encore à inventer des manières de dire et de montrer.

Cinquante-cinq ans après l’échec de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville dont témoignera ensuite leur documentaire Ici et ailleurs (1976); dix-sept ans après la belle tentative d’Elia Suleiman avec Le Temps qu’il reste (2009), malgré la réussite du trop peu connu La Porte du soleil, de Yousry Nasrallah (2004); et quelques semaines après le rappel historique d’Annemarie Jacir avec Palestine 36 (janvier 2026), le film de Cherien Dabis montre qu’il reste encore beaucoup à inventer et à mettre en forme.

Entre le père (Saleh Bakri) et le fils, réfugiés dans un camp transformé en cité-taudis, le poison de l'humiliation et du mépris. | Nour Films

Entre le père (Saleh Bakri) et le fils, réfugiés dans un camp transformé en cité-taudis, le poison de l’humiliation et du mépris. | Nour Films

Si le récit des formes multiples d’oppression et de spoliation, d’arrestations arbitraires et d’assassinats scande les existences de la famille, en 1948, en 1978, en 1988, un des épisodes les plus terribles et les moins souvent évoqués concerne l’effet de l’humiliation des pères aux yeux de leurs fils.

Ce qu’il reste de nous met en scène ces humiliations méthodiquement mises en œuvre par l’occupant israélien contre les hommes palestiniens, avec le risque d’un mépris générationnel –auquel les femmes semblent moins exposées, assurant une forme de transmission à laquelle les pères sont rendus impuissants.

La fabrique de ce mépris générationnel et de cet effondrement menace la capacité de transmettre «ce qu’il reste» d’eux et elles, non pas en matière de biens matériels –il ne reste rien– mais de mémoire et de fierté, de volonté de vivre, individuellement et collectivement. L’épilogue, en 2022, ajoute un point d’interrogation au titre du film. Ce qui s’est produit juste après n’aura fait que le porter à l’incandescence d’une douleur décuplée.

Ce qu’il reste de nous
De Cherien Dabis
Avec Mohammad Bakri, Cherien Dabis, Saleh Bakri, Adam Bakri, Maria Zreik, Muhammad Abed Elrahman
Durée: 2h25
Sortie le 11 mars 2026

«Planètes», de Momoko Seto

Film d’aventure où l’expression «science-fiction» prend tout son sens, le premier long-métrage de Momoko Seto, réalisatrice pour le CNRS et plasticienne japonaise vivant en France, raconte les tribulations de quatre héros comme jamais on n’en avait vus au cinéma. Obligés de fuir la planète Terre ravagée par un conflit nucléaire, ces aventuriers traversent les espaces intersidéraux et arrivent sur une nouvelle planète, où bien des péripéties les attendent. (…)

Deux des héros de Planètes confrontés à l’un des nombreux êtres, peut-être menaçants, qu’ils rencontrent au cours de leur odyssée. | Gebeka Films

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«A Fidai Film» ou les spectres rouges de la mémoire et de la souffrance

Dans les images d’archives, les fantômes rouges de celles et ceux qui vécurent là.

Le film de Kamal Aljafari mobilise les ressources du montage d’archives et de gestes d’art vidéo pour prendre en charge trois enjeux de cinéma en relation avec la tragédie palestinienne.

La sortie, à la mi-janvier, de Palestine 36 (d’Annemarie Jacir) contribuait à mettre en évidence plusieurs phénomènes dont le film du cinéaste palestinien Kamal Aljafari permet de préciser les enjeux et les effets. Le premier concerne l’importance de mettre en perspective historique la violence de ce qui s’est produit le 7 octobre 2023 et le génocide perpétré par Israël à la suite, contre le storytelling qui cherche à faire de cette date un début, une irruption sans cause ni antécédent de brutalité.

Le deuxième phénomène concerne la force des images d’archives montrant la vie quotidienne palestinienne d’avant la Nakba (1948), la cruauté et les destructions de l’expropriation des habitants de Palestine sous le mandat britannique et lors de l’établissement de l’État hébreu. Dans le film d’Annemarie Jacir, ces images d’époque vibraient d’une présence qu’échouaient à retrouver les scènes de fiction reconstituant les autres épisodes du combat des Palestiniens contre l’occupation britannique.

Le troisième phénomène concerne la multiplication sur nos grands écrans de films évoquant de diverses manières les souffrances interminables et aux multiples formes infligées aux Palestiniens. La question ici est celle des capacités du cinéma à participer à ce qui se joue dans un conflit au long cours, aux multiples aspects et aux échos mondialisés.

La première partie de A Fidai Film est uniquement composée d’archives, presque toutes en noir et blanc, sans un mot d’explication, mais avec des éléments sonores qui en renforcent le côté hallucinatoire. Ce sont des traductions sensibles d’un cauchemar, qui est l’histoire des Palestiniens. Parmi ces visions surgit ici une comptine chantée par une voix d’enfant, là un poème inscrit en arabe à même l’écran.

Kamal Aljafari, cinéaste et artiste visuel, y ajoute un artefact de son cru, l’utilisation d’une «encre virtuelle» rouge sang, qui caviarde des informations inscrites sur certaines images pour leur donner une dimension plus générale. Le même rouge transforme certaines silhouettes en fantômes, spectres qui hantent de leur présence à la fois sanglante et abstraite les paysages, ou des situations particulières, situations de souffrance pour les vaincus, de batifolage pour les vainqueurs.

Même floue, même mal cadrée, l'insistante mémoire des innombrables destructions et exils. | Capture d'écran Documentaire sur grand écran / kamal aljafari via Vimeo

Même floue, même mal cadrée, l’insistante mémoire des innombrables destructions et exils. | Capture d’écran Documentaire sur grand écran

Parmi les séquences montrées dans cette première partie figurent les images de l’incendie d’un immeuble, avec des civils coincés dans les étages, des corps évacués en catastrophe, des morts et des blessés. Cette séquence revient dans la deuxième partie, cette fois avec le son qui lui correspondait. Ce sont des images de l’attentat à la voiture piégée organisé par les Israéliens contre le Centre de recherches palestinien, au cours de leur occupation de Beyrouth (Liban) en 1982.

Cet attentat meurtrier donna lieu ensuite au pillage des archives de ce centre par Tsahal et notamment à l’appropriation d’une immense quantité d’images constituant une part importante de la mémoire palestinienne, mémoire dont l’éradication est un des aspects de la politique génocidaire israélienne.

À sa modeste échelle, A Fidai Film se veut une réponse à ce pillage, à cette tentative d’effacement. Affirmant l’hypothèse d’une stratégie asymétrique d’un peuple face à la prise de contrôle de son passé et de ses images par ses ennemis, il compose des gestes de reconstitution fragmentaires, convoque une mémoire explicitement bricolée et en lambeaux. Le désespoir et l’ironie, la poésie et la colère y circulent dans l’enchaînement des visions surréelles et des documents les plus explicites. (…)

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«Furcy, né libre», «Palestine 36», «Eleonora Duse», «L’Affaire Bojarski», puissances et limites des reconstitutions historiques

Furcy (Makita Samba), au long défi de faire reconnaître ses droits.

Les films d’Abd Al Malik, d’Annemarie Jacir, de Pietro Marcello et de Jean-Paul Salomé mobilisent les ressources de la fiction, souvent renforcées d’archives, pour des récits aux multiples enjeux.

«Furcy, né libre», d’Abd Al Malik

La beauté mystérieuse du chant qui ouvre le film intrigue avant que les premières séquences paraissent mener en territoire connu: une reconstitution historique mettant en image une évocation de l’esclavage et des crimes innombrables qui y sont associés. Mais la plupart des références en la matière viennent des États-Unis. Ainsi, Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014), apparaît d’abord comme celui que rappelle le plus le deuxième film du musicien et homme de spectacle Abd Al Malik.

Avec toutefois plusieurs particularités. Il concerne l’esclavagisme pratiqué par des Français, qui plus est dans une colonie moins souvent évoquée que les Antilles, La Réunion, et à propos d’un cas particulier, inspiré d’un cas réel. Celui, donc, de Furcy Madeleine (1786-1856), fils d’une esclave affranchie sans en avoir été informée par son ancienne maîtresse, lui-même esclave d’un planteur sur ce qui s’appelait alors l’île Bourbon et qui découvre à 30 ans qu’il est donc «né libre». Il se battra toute sa vie pour faire reconnaître son statut.

Entre fidélité historique, légende et pamphlet, Furcy, né libre raconte ce parcours de vingt-sept ans, à La Réunion, à Maurice et à Paris, de l’enfer des plantations au palais de justice royal. Nécessaire retour sur le passé esclavagiste qui a fait une part notable de la prospérité de ce pays, où Napoléon Bonaparte avait rétabli l’esclavage, le film surprend par la multiplicité des registres entre lesquels il circule.

Autour de la figure de Furcy très puissamment incarnée par Makita Samba, la réalisation passe de l’imagerie (l’idylle avec une préceptrice blonde sur fond de plage avec cocotiers) à la brutalité crue des maîtres. Elle devient stylisée (l’océan rouge), déroutante (la boutique de confiserie, la complexité des rapports du patron à celui qu’il veut garder comme esclave), délibérément loquace lorsque propriétaires et juristes se lancent dans des joutes oratoires détaillées.

Et que le combat de Furcy ne soit pas contre l’esclavage en général, mais contre le fait que lui-même y soit soumis, alors qu’il devrait bénéficier de l’affranchissement de sa mère, ajoute sotto voce une autre dimension de trouble.

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d'un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d’un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Avec aussi cette singularité de la présence, autour d’un jeune comédien encore peu connu, de figures très identifiées des grands écrans français (Romain Duris, Vincent Macaigne, Ana Girardot, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon), dont l’implication dans le film prend un sens au-delà de leur seule activité d’acteurs et d’actrice, Furcy, né libre fait de cette hétérogénéité, de ces différentiels de tonalités sa force convaincante, au-delà de la justesse et de l’utilité du «message».

Plus bizarre qu’il n’y paraît, avec des éclairs de mise en scène dans la violence des actes et des mots comme dans la théâtralisation distanciée d’autres affrontements, le film d’Abd Al Malik intrigue et stimule, ce qui donne une vigueur singulière à sa plaidoirie pour une cause dont le principe est aujourd’hui acquis, mais qui est trop facilement considérée comme ne relevant que d’une époque révolue.

Furcy né libre
De Abd Al Malik
Avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot, Vincent Macaigne, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon, Moussa Mansaly, Liya Kebede
Durée: 1h48
Sortie le 14 janvier 2026

«Palestine 36», d’Annemarie Jacir

Cette énergie née d’un trouble est précisément ce qui manque au film pourtant si nécessaire de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir. Il y a quelque chose de navrant dans la manière dont cette salutaire remise en question du storytelling sioniste –composante active de la domination coloniale de la Palestine, qui mène désormais à un génocide– peine à trouver les forces cinématographiques à la hauteur de son projet.

Le septième long-métrage d’Annemarie Jacir reconstitue le soulèvement populaire palestinien de 1936-1939 contre les forces d’occupation coloniales britanniques, lesquelles protègent et encouragent l’essor de la colonisation juive sur les terres de ceux qu’elles répriment impitoyablement. La longue grève des ouvriers et des commerçants, la guérilla rurale, l’activisme par voix de presse, les tentatives diplomatiques ont été les différentes dimensions d’un long combat collectif, qui sera écrasé dans toutes ses modalités.

Les paysans palestiniens persécutés par l'armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Les paysans palestiniens persécutés par l’armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Cette histoire est racontée en croisant les points de vue d’une intellectuelle arabe de Jérusalem, engagée contre l’occupation mais mariée à un homme d’affaires collabo, et celui des habitants d’un village à proximité duquel une colonie s’est implantée de manière agressive et qui subit la brutalité des troupes britanniques.

Très symptomatique est la force que prennent, dès qu’elles apparaissent, les images d’archives de l’époque, même colorisées pour s’intégrer au récit. Les corps, les bâtiments, les gestes même quotidiens y acquièrent immédiatement une intensité qui fait défaut aux scènes en costumes.

Ces séquences filmées ou photographies de l’époque s’avèrent être les meilleurs atouts du film pour tenter de redonner une visibilité à ce que l’histoire officielle a tenté de faire disparaître, une histoire longue et complexe de la Palestine comme nation et des Palestiniens comme peuple.

Contre la version locale du négationnisme colonial, selon lequel les terres occupées étaient vides, au moins politiquement et comme société (en 1969, l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir, à propos de l’existence d’un peuple palestinien: «Il n’y a jamais eu rien de tel, puisque la Palestine n’a jamais existé»), les efforts de complexité du scénario, avec certains Palestiniens collaborateurs de l’occupant, des Britanniques pas unanimes, les illusions de la bourgeoisie arabe quant à l’octroi d’une autonomie par la Couronne britannique, sont aplatis par la réalisation.

Le film sort alors que l’anéantissement de la Palestine par Israël et les crimes innombrables qu’il engendre, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, se poursuit méthodiquement. Palestine 36 participe de la nécessité de garder sur les écrans des évocations, y compris grâce à d’utiles mises en perspectives historiques. Sans en avoir tous les moyens.

Palestine 36
De Annemarie Jacir
Avec Saleh Bakri, Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham, Karim Daoud Anaya, Yafa Bakri, Yasmine Al Massri, Billy Howle, Robert Aramayo
Durée: 1h59
Sortie le 14 janvier 2026

«Eleonora Duse», de Pietro Marcello

Le nouveau film du réalisateur italien de Martin Eden (2019) semble appartenir à cette catégorie de reconstitution historique qu’on appelle biopic. Ce n’est pas vraiment le cas, même si au centre se trouve en effet celle qui fut la plus célèbre actrice italienne du tournant des XIXe et XXe siècles. Mais Eleonora Duse (1858-1924), qui a été avant la Première Guerre mondiale l’artiste la plus célèbre de la scène mondiale (avec Sarah Bernhardt) apparaît ici, à l’issue du conflit, comme une femme vieillissante et ruinée, mal aimée de sa famille proche, portant le poids du mythe qu’elle est devenue.

On retrouve dans le film de Pietro Marcello l’utilisation d’images d’archives colorisées. Mais cette fois, elles ne font pas pâlir la présence intense et troublante qu’insuffle Valeria Bruni Tedeschi à la figure complexe qu’elle incarne. Les deux comédiennes, Eleonora et Valeria, contribuent à un jeu de miroirs où se réfractent encore d’autres questions de représentation.

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

Entre évocation par le film d’un personnage théâtral à plus d’un titre et rapports mouvants liant la vie réelle, l’imagerie qu’elle a suscitée et ce qu’elle montre sur scène de la Duse, circulent des échos et des fêlures qui se démultiplient. Ces réverbérations sont décuplées par la situation historique, où se mêlent l’invention d’une imagerie de la Grande Guerre, à travers la fabrication du soldat inconnu et la manipulation virtuose des signes par le fascisme en pleine ascension. (…)

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«La Voix de Hind Rajab», un film bouleversant et nécessaire

Sur la vitre du bureau de celui qui essaie de la sauver, une photo de la petite fille qui lui parle face aux mitrailleuses israéliennes.

Reconstitution du calvaire d’une gamine de 6 ans assassinée par les Israéliens, le film de Kaouther Ben Hania associe au plus juste les puissances du documentaire et de la fiction.

La petite fille va mourir. Il n’y a pas de suspens. Un des avantages de l’immense écho qu’a suscité le film lors de son passage dans d’innombrables festivals où il est partout ovationné et récompensé est d’avoir rendu publique l’issue de la tragédie qu’il reconstitue.

«Tragédie», en effet au sens où un événement atroce devient manifestation d’une horreur infiniment plus vaste. Et même tragédie au sens de la rigueur de la construction, de l’organisation du temps et de l’espace, du caractère implacable de l’enchaînement des faits.

Mais pas tragédie au sens où l’issue fatale serait le fait du destin. Aucune entité abstraite ou surhumaine ici, mais des assassins bien réels: l’armée israélienne, engagée dans une guerre génocidaire toujours en cours.

La tension et l’implacable

Le 29 janvier 2024, le Croissant-Rouge palestinien, en Cisjordanie, reçoit l’appel téléphonique d’une petite fille de 6 ans. Elle est dans une voiture dont tous les autres occupants sont morts après avoir été mitraillés par un char de Tsahal.

Terrorisée, entourée des cadavres des siens, elle va appeler à l’aide durant plusieurs heures, parlant avec quatre bénévoles qui tentent de la rassurer tout en essayant d’obtenir l’autorisation de passage d’une ambulance pour aller la chercher. Quand cette autorisation est enfin obtenue, ils suivent sur leurs écrans la progression du véhicule, localisé par GPS.

Interprétés par Saja Kilani et Motaz Malhees, la docteure Ranah Hassan Faqih et le bénévole Omar A. Alqam, qui dialoguent avec Hind Rajab, tentent de la rassurer. | jour2fête

Jusqu’à ce que, juste avant l’arrivée des sauveteurs, les Israéliens tuent la petite fille et les deux secouristes de l’ambulance, Yusuf Zeino et Ahmed al-Madhoun.

De cet enchaînement de faits, nous entendons la trace réelle: l’enregistrement de la voix de cette enfant qui s’appelait Hind Rajab Hamada, enregistrement archivé par le Croissant-Rouge. De cet enchaînement de faits, nous voyons la reconstitution, par des acteurs, qui rejouent ce qu’ont dit et fait les interlocuteurs de Hind.

Ce n’est pas malgré, mais avec l’absence de suspense que le film de Kaouther Ben Hania est un film important. Cela tient à la tension extrême entre la violence dramatique de ce qu’il rend visible et la connaissance du caractère implacable de ce qui est en train d’advenir –de ce qu’il est advenu durant plus de deux ans à des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, et qui continue en ce moment malgré le cessez-le-feu.

À l'écran, le signal audio tandis qu'on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu'on ne l'abandonne pas. | Capture d'écran Jour2Fete Distribution via YouTube

À l’écran, le signal audio tandis qu’on entend la voix de Hind Rajab, qui supplie qu’on ne l’abandonne pas. | Capture d’écran Jour2Fete Distribution

Cette tension violente concerne les monstruosités commises à Gaza par les Israéliens, mais aussi, mais surtout les aveuglements et les impuissances, ici et maintenant. Elles accusent les dirigeants du reste du monde coupables de complicité active avec les criminels sionistes. Elles soulignent le mélange de paralysie, d’indifférence et de fatalisme de la majorité des citoyens un peu partout, notamment en France.

L’importance de la durée et de la forme

Mobilisant ensemble les ressources du documentaire (la voix enregistrée) et de la fiction (les scènes rejouées par des acteurs), la cinéaste tunisienne construit une proposition dont la puissance tient, aussi, à la durée du film.

En dix minutes, l’histoire de Hind et de celles et ceux qui tentent de la sauver serait un coup de massue émotionnel, sidérant de violence.

En une heure et demi, c’est, à partir d’émotions intenses et qui ne sont en rien diminuées par l’absence de suspense, mais au contraire adressées aux véritables enjeux, une invitation à questionner un vaste ensemble de comportements, qui ne concerne pas uniquement ce carrefour au coin de deux rues réduites en cendres de Gaza, où une enfant suffoque de terreur entourée des cadavres de sa famille.

Avec ce film, Kaouther Ben Hania poursuit un travail de recherche singulier avec les moyens du cinéma, travail qui développe les propositions de deux de ses précédents films, Le Challat de Tunis et Les Filles d’Olfa. Un travail des sens et de la pensée, de la croyance et de la raison, où la mise en jeu problématisée des apports de la fiction et du documentaire explore des voies inédites, entrebâille d’autres modes de compréhension.

Il pourra semble déplacé, voire indécent, de s’occuper de procédés cinématographiques en regard de l’horreur que raconte le film, l’horreur de l’événement lui-même et celle du contexte des crimes de masse dans lequel il s’inscrit.

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d'événements et de sentiments. | Jour2Fête

Actrices et acteurs pour incarner une réalité d’événements et de sentiments. | Jour2Fête

Mais face à la tétanie que finit toujours par susciter l’accumulation des atrocités, phénomène qu’on ne connait que trop bien et que reconduisent ad nauseam les médias, il est au contraire possible, et souhaitable, que des recherches formelles entretiennent la singularité des regards, de nos regards, la singularité des sensibilités. Ce fut, il y a soixante-dix ans, la grande leçon de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, à qui on reprocha son formalisme. Elle est toujours valable aujourd’hui. (…)

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«Chroniques d’Haïfa», «L’Évangile de la révolution», vertus de l’anachronisme

Fifi (Manar Shehab), celle par qui le scandale arrive parce qu’elle voulait vivre sa vie, dans un monde où cela lui est, à plusieurs titres, interdit.

Dans une famille palestinienne en Israël avant le début du génocide, d’un extrême à l’autre de l’Amérique latine à l’époque de la théologie de la libération, les films de Scandar Copti et de François-Xavier Drouet font résonner des situations révolues avec le présent.

Contrairement à ce qui se dit souvent, le cinéma n’est pas une machine à remonter le temps. C’est un dispositif qui permet de mettre en relation des époques et des temporalités différentes. Ainsi vont deux films «anachroniques» qui sortent en salles ce mercredi 3 septembre. Chacun à sa manière, l’un plutôt fiction et l’autre plutôt documentaire de montage, ils concernent une époque révolue, la situation des Palestiniens qui habitent en Israël avant que ne débute le génocide à Gaza et ce que fut le mouvement de la théologie de la libération en Amérique latine dans les années 1970-2000.

S’ils peuvent être dits «anachroniques», c’est de manière positive, n’étant pas –principalement– des témoignages du passé, mais des incitations dynamiques à percevoir ce qui existe au présent issu de ce qui s’est produit auparavant, et en quoi ces situations d’une autre époque sont éclairantes pour aujourd’hui. Grâce à l’énergie vive et à l’inventivité formelle de leur réalisation, l’un et l’autre sont porteurs d’une charge à la fois émotionnelle et réflexive qu’augmente le rapport aux chronologies historiques qui, de manière particulière pour chacun, les traversent.

«Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes», de Scandar Copti

Le deuxième long-métrage du cinéaste palestinien né en Israël Scandar Copti pourrait être une variation autour d’une histoire comme il s’en produit et surtout s’en raconte à peu près partout et en tous temps. Une histoire de conflits familiaux, entre générations, entre rapports aux traditions et à la modernité, entre membres de communautés qui ne peuvent ou ne veulent pas cohabiter.

Une jeune femme cache à sa famille sa relation amoureuse hors des normes patriarcales en vigueur. Son frère a une histoire d’amour avec une femme issue d’une autre communauté. Leurs parents se comportent selon des normes conformistes que l’on tient pour archaïques et attentatoires aux libertés en Occident; le père et la mère jouant chacun·e un rôle prédéfini, hérité et qui entend bien se reproduire. Sauf que…

Les femmes d'une famille heureuse… À condition que soient respectées les règles, toutes les règles. | Nour Films

Les femmes d’une famille heureuse… À condition que soient respectées les règles, toutes les règles. | Nour Films

Sauf que bien sûr, dans la grande ville du nord d’Israël (Haïfa), tout est reconfiguré par les fonctionnements spécifiques, marqués par le traditionalisme en vigueur chez des Palestiniens y compris urbanisés et travaillant dans des secteurs «modernes», par les manifestations insidieuses ou violentes de l’apartheid imposé par les juifs israéliens aux arabes israéliens, par l’omniprésence de l’embrigadement sioniste, y compris des tout petits enfants.

La réussite de Chroniques d’Haïfa, composé de plusieurs chapitres qui adoptent le point de vue de ses différents protagonistes, tient à sa manière de maintenir en tension ce qui relève d’un canevas «universel» et la mise en évidence de mécanismes et de comportements spécifiquement situés. Et elle tient à une sorte de tonus permanent, d’élan qui est à la fois celui des corps, celui des visages fréquemment filmés en gros plans et celui de la caméra très souvent en mouvement.

Celle-ci accompagne sur un mode qui semble souvent celui d’un reportage d’actualité des situations «romanesques», mobilisant sans cesse le questionnement quant à la manière dont ces grands ressorts narratifs et émotionnels s’inscrivent à la fois dans les conditions particulières de l’oppression des Palestiniens en Israël et entrent en contradiction avec elles.

Réalisé avant le début du génocide en cours depuis bientôt deux ans, la destruction à moindre visibilité de la Cisjordanie et l’aggravation démesurée des persécutions envers les Palestiniens qui habitent en Israël, Chroniques d’Haïfa a le mérite de contribuer, depuis une situation particulière que désigne le titre, à défaire la mécanique de la propagande qui cherche à faire croire que tout a commencé le 7 octobre 2023.

Datée et située, l’histoire à quelques personnages racontée par Scandar Copti contribue ainsi à contrer les myopies intéressées, à inscrire subjectivement la tragédie en cours dans le contexte d’une histoire longue de l’oppression et de l’injustice.

Chroniques d’Haïfa – Histoires palestiniennes
De Scandar Copti
Avec Manar Shehab, Wafaa Aoun, Toufic Danial, Raed Burbara, Merav Memoresky, Imad Hourani
Durée: 2h03
Sortie le 3 septembre 2025

«L’Évangile de la révolution», de François-Xavier Drouet

Ce fut une épopée de bravoure et de terreur, à l’échelle d’un continent, dont on a d’autant plus perdu le souvenir qu’elle a été fort peu racontée. Ni ignorée ni oubliée, l’immense histoire déployée sous le nom général de théologie de la libération est loin d’occuper dans les imaginaires collectifs la place qui devrait lui revenir.

Inscrite dans des contextes particuliers, au-delà de ce qu’eurent de commun les mobilisations de chrétiens, au nom de leur foi, contre l’injustice extrême imposée à des centaines de millions d’humains par la toute-puissance états-unienne et les dictatures, au service des grandes fortunes locales, cette aventure politique et humaine reste encore largement à raconter.

Détail d'une fresque murale dans laquelle un paysan pauvre occupe la place du Christ. | L'Atelier documentaire

Détail d’une fresque murale dans laquelle un paysan pauvre occupe la place du Christ. | L’Atelier documentaire

Et c’est ce à quoi contribue le film de François-Xavier Drouet, qui trouve l’énergie d’une narration inspirée en assemblant documents –photos, archives filmées, affiches, journaux– et témoignages, accompagnés du récit à la première personne du parcours du réalisateur sur les traces de ces événements et du destin de celles et ceux qui y ont participé. (…)

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Cannes 2025, jour 3: «Put Your Soul on Your Hand and Walk», Tom Cruise, «Sirāt», triangulation festivalière

Sous les bombes, le rire de Fatima Hassouna, acte politique.

Le film de Sepideh Farsi et la tragédie qu’il évoque, le spectacle de sa vedette sur la Croisette plus encore que celle de «Mission impossible» et le film magnifique d’Óliver Laxe matérialisent à l’extrême ce qui fait la force du festival.

Ce sont, dans leur extrême hétérogénéité, comme trois bornes repères de ce qui caractérise le Festival de Cannes. Soit une œuvre radicale dans sa forme et engagée dans son époque, qui se trouve submergée par la violence de cette même époque, un pur phénomène de prestige médiatique et une grande œuvre de cinéma portant à incandescence les puissances de cet art, conte mythologique paraissant hors du temps et pourtant en puissant écho à celui-ci.

La contiguïté dans le temps et dans l’espace (même jour dans les quelques arpents où se concentre tout le festival) souligne à l’évidence combien ces trois objets sont différents. On aurait tort de les croire appartenir à des mondes différents. C’est au contraire comme composantes d’un seul monde, le nôtre, qu’ils prennent leur sens et ont des effets.

«Put Your Soul on Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi (sélection ACID), du miracle au crime

«Un miracle a eu lieu lorsque j’ai rencontré Fatima Hassouna, en ligne, par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza pendant qu’elle résiste et documente la guerre. Et moi, je suis en lien avec elle, depuis sa “prison de Gaza” comme elle dit. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés sont devenus le film», écrivait la réalisatrice Sepideh Farsi, quand elle croyait pouvoir présenter ce film en compagnie, à distance sans doute, de celle qui occupe l’écran.

Cinéaste iranienne depuis longtemps exilée en France, Sepideh Farsi est cependant très présente dans de nombreux lieux où la souffrance des humains se concentre. Dans la tension extrême du massacre en cours dans la bande de Gaza, mais aussi dans la joie affirmée comme un défi de la jeune photojournaliste et dans l’intelligence complice entre les deux femmes, elle a fait exister Put Your Soul on Your Hand and Walk, qui est présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID).

Dans le film, Fatima Hassouna est une personne vivante, une journaliste et une artiste.

L’atrocité qui s’est jouée aussitôt après l’annonce de la sélection du film –le meurtre de la jeune femme et de dix membres de sa famille par l’armée israélienne, au milieu du mois d’avril à Gaza– a suscité une légitime émotion, qu’il importe de ne pas laisser s’éteindre. Mais c’est respecter et Sepideh Farsi et Fatima Hassouna et l’ampleur du crime de masse qui continue de se perpétrer chaque jour en Palestine que de ne pas faire disparaître leur film sous la colère et la douleur qu’inspire ce crime.

En partie composé d’enregistrements des échanges entre la cinéaste et la photographe, il est dominé par ce sourire que la jeune femme arbore presque tout le temps, y compris en évoquant les maisons rasées, les corps déchiquetés. On songe à cette scène de Je suis toujours là de Walter Salles où, après que son mari a été torturé à mort par la dictature militaire brésilienne, la mère décide que sa famille n’apparaîtra publiquement que le sourire aux lèvres.

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Fatima Hassouna et Sepideh Farsi en pleine conversation par internet, une des situations sur lesquelles est construit le film. | New Story

Lucide, capable de mobiliser l’humour comme l’analyse, autrice d’images fortes qui émergent de la masse de représentations des ruines sans fin résultant du pilonnage incessant de Tsahal depuis un an et demi sur les quartiers habités, Fatima Hassouna n’est pas qu’une icône de résistance au quotidien au moment où elle est filmée, devenue depuis une image de martyre.

Dans le film, elle est une personne vivante, une journaliste –donc en danger redoublé, puisqu’Israël a tué près de 200 journalistes palestiniens dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre– et une artiste. Elle est aussi une jeune femme, qui allait se marier quelques jours après.

Pour toutes ces raisons, il est à espérer que ce meurtre ne fasse pas disparaître celle qui en a été victime, précisément sous le seul statut de victime. Tout le film de Sepideh Farsi, y compris dans la part faite aux petits moments du quotidien, d’un côté et de l’autre de communications toujours instables, contribue à ce qu’incarnait cette jeune femme et continue obstinément d’exister.

Portant à incandescence une forme cinématographique qui s’est développée ces dernières années –le documentaire à partir de captations d’écrans d’ordinateurs ou de smartphones–, Put Your Soul on Your Hand and Walk est aussi un moment remarquable de l’extension du domaine de la prise en compte du réel par le documentaire.

C’est à cet égard un paradoxe de cette édition du Festival de Cannes: alors que les précédentes années ont vu la Croisette accueillir un nombre croissant de documentaires de grande qualité, souvent très innovants dans les formes mobilisées (songeons aux Filles d’Olfa, à Little Girl Blue, à An Unfinished Film (Chroniques chinoises), à Occupied City, à Jeunesse, à Man in Black, à L’Histoire naturelle de la destruction, etc.), l’édition 2025, pourtant si directement en relation avec l’état du monde, réserve une maigre place aux documentaires.

Put Your Soul on Your Hand and Walk

De Sepideh Farsi

Avec Fatima Hassouna

Durée: 1h50

Prochainement en salles

Et pendant ce temps-là, Tom Cruise

Obscène? Absurde? Ou peut-être juste à l’autre bout du microcosme festivalier, utile à le faire fonctionner selon son mode d’existence propre, la présentation en grand apparat de Mission: Impossible – The Final Reckoning. N’ayant pas vu le film, on n’en dira rien ici. Chacun des précédents épisodes ayant été moins bon que le précédent, disons que l’attente n’est pas très élevée, ce qui n’empêchera pas d’aller le voir plus tard, de retour de la Croisette.

Le sujet ici n’est pas le film (qui n’est pas Mission impossible 7, mais la deuxième partie de Mission impossible 6, de très médiocre mémoire), mais Tom Cruise lui-même et le déploiement de fastes l’accompagnant. Dans le lobby des palaces, il se raconte que la Paramount aurait acheté sept avions privés et deux hélicoptères pour l’occasion, il va en falloir de l’affichage écologique vertueux après ça…

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Tom Cruise lors de la montée des marches de Mission: Impossible – The Final Reckoning. | Festival de Cannes

Sans illusion ni fétichisme naïf, il faut redire ici que le Festival de Cannes a aussi besoin de ça, de cette excitation pour des stars et des grosses machines spectaculaires.

Il faut rappeler que si Cannes peut aider à ce que le film de Sepideh Farsi et ce qui est arrivé à Fatima Hassouna, que ce qui continue d’arriver aux hommes, aux femmes et aux enfants de Gaza et de Cisjordanie écrasés par le talon de fer israélien, gagnent en visibilité quand tout a été fait pour les invisibiliser, cela passe, aussi paradoxal et éventuellement déplaisant que cela paraisse… par ce déploiement de fastes techno et glamour, ce culte de la personnalité et ces récits formatés par une industrie tristement peu inventive.

«Sirāt» d’Óliver Laxe (en compétition), l’odyssée par temps d’apocalypse

Et puis voici, surgissant dans un décor d’aube ou de fin des temps, la fureur et la tendresse, la beauté et l’horreur. Face aux falaises rouges du désert marocain se sont dressées les falaises noires des murs d’enceintes, devant lesquels bientôt entrent en danse, entrent en transe des raveurs du bout du monde. (…)

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À voir au cinéma : «Les Enfants rouges», «L’Effacement», «Leila et les loups», «Soudan, souviens-toi»

 
L’élan de joie libératrice qui a traversé le mouvement populaire ayant renversé une dictature, dans Soudan, souviens-toi.

Les films de Lotfi Achour, Karim Moussaoui, Heiny Srour et Hind Meddeb s’étendent des montagnes arides du Sud tunisien aux quartiers chics d’Alger, de l’histoire longue des femmes arabes en lutte à la révolution soudanaise.

Le dernier mercredi avant l’ouverture du Festival de Cannes, qui a lieu le 13 mai, est une des moins bonnes dates de sortie pour un film. Est-ce faire preuve de mauvais esprit que de remarquer que c’est ce 7 mai que se retrouvent quatre films dont les auteurs et autrices sont arabes?

Sur les écrans, les réalisations de Lofti Achour, de Karim Moussaoui, de Heiny Srour et de Hind Meddeb s’inscrivent dans des styles, des approches et des thématiques extrêmement variés. Et ce qui définit ces cinéastes ne se résume certainement pas à une quelconque étiquette, ni même à une origine nationale, ou à une «appartenance» régionale, culturelle ou linguistique.

Inscrits dans des territoires et dans des processus historiques, ces films signés de réalisateurs et réalisatrices ouverts sur la complexité du monde et la multiplicité des enjeux sont d’autant plus dignes de se faire écho que rien ne leur serait plus contraire que de les enfermer dans un même sac ou une même case.

Dans la contiguïté plus ou moins fortuite de la distribution en salle, ils n’en composent pas moins, de facto, une impressionnante vision kaléidoscopique d’un monde, le nôtre, marqué de formes multiples de violence, d’inscriptions diverses et toutes dramatiques dans l’histoire, histoire au long cours comme histoire contemporaine.

«Les Enfants rouges» de Lotfi Achour

Seul le cinéma est capable de rendre à ce point sensible ce qui relie des choses, des humains, des comportements et des situations. À la fois miraculeuse et comme évidente est la matérialité commune des paysages arides de la montagne du Sud tunisien, des corps de ceux qui y vivent, du dénuement de leurs villages, de la rudesse des rapports entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les aînés et les cadets.

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Les hommes en chemin pour une funeste mission, dans un paysage saturé par la violence des éléments et celle des humains. | Nour Films

Alors que le jeune berger Nizar et son petit frère Achraf mènent le maigre troupeau de leur famille parmi les rocs et les épineux, c’est immédiatement cette âpreté des êtres et des relations qui se ressent, et à laquelle appartiennent aussi les jeux et les rêves des deux adolescents.

Elle marquera ensuite l’ensemble des rapports entre les autres membres de cette petite collectivité, heurtée de plein fouet par deux formes de brutalité extrêmes, bien qu’apparemment opposées.

La rencontre des jeunes bergers avec un groupe de djihadistes ultraviolents, plus tard l’irruption dans leurs habitations déshéritées de la police et des médias enfin venus d’une ville, d’un monde qui les ignore, et continue de les mépriser même si une tragédie les a frappés, trament la tension intense qui parcourt le deuxième long métrage du réalisateur tunisien, film qui fut une des belles découvertes du Festival de Locarno l’été dernier.

Achraf, l'enfant survivant, et l'amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Achraf, l’enfant survivant, et l’amie qui essaie de lui redonner goût à la vie. | Nour Films

Dans le désert, dans la montagne, dans le hameau isolé se déploie un intense tissage de relations amicales, familiales, sociales, qui donne aux corps, aux pierres, aux lumières, aux mouvements, une force vive, habitée de peurs et de désirs, de fureur et de tendresse.

Plus encore que l’événement atroce, et qui fait écho à des faits effectivement advenus, autour duquel se déploie Les Enfants rouges, c’est ce cosmos brûlant et complexe, vibrant de vie, à la limite de la rupture, d’espoirs ténus et de pressions de forces hostiles de différentes natures, qui porte le film au-delà de la chronique des violences ordinaires que subissent, là comme en tant d’autres lieux, les plus démunis.

Ici le réalisme extrême et le fantastique ne sont pas des catégories esthétiques ou des genres cinématographiques. Ce sont des composants effectifs d’une manière d’exister que la mise en scène sait faire advenir pour ce qu’elle est, jusque dans l’épreuve sanglante qui la frappe.

Une manière d’être à la fois subie et revendiquée, terriblement dure et riche de formes de rapports à soi-même, aux autres et à ce qui, bêtes et arbres, chaleur torride et ombres, insiste de toute sa vie corporelle, de son imaginaire et de son énergie, rebelle aux forces de mort comme le sont les chiens et les sources aux conditions climatiques infernales.

Les Enfants rouges
de Lotfi Achour
avec Ali Helali, Wided Dadebi, Yassine Samouni
Durée: 1h38
Sortie le 7 mai 2025

«L’Effacement» de Karim Moussaoui

Fils d’un cacique d’une nomenklatura sclérosée, Reda habite la somptueuse villa d’un quartier chic d’Alger, mi-profiteur du statut de son père, mi-serviteur de celui-ci. Incertain de sa place et de ses désirs, rétif aux comportements de jouisseur parasite et désinvolte de son frère comme au rigorisme de façade d’une société verrouillée, il finit par disparaître à ses propres yeux, faute de trouver un sens à son existence.

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Reda (Sammy Lechea) et Malika (Zar Amir), celle qui pourrait changer le cours de sa vie –ou pas. | Ad Vitam

Seules des expériences extrêmes, dans un cadre particulier –le service militaire, la guerre contre les djihadistes–, semblent pouvoir lui offrir des réponses, aussi brutales que sans issue, avant la rencontre d’une femme incarnant une autre manière d’être au monde que ce qu’il a connu toute sa vie. Mais avec possiblement d’autres illusions, ou d’autres erreurs.

Fable philosophique autant que chronique sociale, le nouveau film longtemps attendu du réalisateur des Jours d’avant et d’En attendant les hirondelles observe la dégénérescence de l’organisation sociale algérienne, dans le sillage de la trahison des idéaux de l’indépendance par les élites qui en sont issues, et les impasses auxquelles est confrontée la génération suivante.

Riche de multiples notations sur des réalités plus complexes que les clichés qui en circulent, le film effleure le domaine du fantastique, avec le reflet de Reda qui n’apparait plus dans les miroirs, du film de guerre avec les épisodes d’affrontement dans le désert, et du thriller très noir avec un final pétaradant. (…)

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À voir au cinéma: «Vers un pays inconnu» et «Le Soleil se lèvera»

Dans Vers un pays inconnu, l’exil comme seule identité: Reda (Aram Sabbah) et Chatila (Mahmood Bakri).

Films de combat, les premiers longs-métrages du Palestinien Mahdi Fleifel et de l’Iranien Ayat Najafi inventent chacun un chemin singulier, dont les détours augmentent la justesse et la force.

Ce sont deux films inspirés par des situations dramatiques en cours dans la même partie du monde, ce Moyen-Orient saturé de violences et d’injustices. Ces films sont l’un et l’autre réalisés par un homme originaire du pays dont la situation inspire le film, mais qui n’y vit pas: le Palestinien Mahdi Fleifel vit au Danemark, l’Iranien Ayat Najafi vit en Allemagne.

L’un et l’autre signent ici leur premier long-métrage de fiction, après avoir été auparavant repérés grâce à un long-métrage documentaire. Et l’un et l’autre explorent un moyen à la fois indirect et sans ambiguïté pour évoquer l’oppression des leurs, le désespoir comme seul horizon des Palestiniens, la violence et le mépris contre les femmes en République islamique d’Iran.

Cela donne deux films complètements différents dans leur mise en œuvre narrative et stylistique, et qui pourtant participent des réponses de cinéma afin de prendre en charge les réalités contemporaines au-delà de la seule déclaration de principe, et avec plus de puissance.

«Vers un pays inconnu» de Mahdi Fleifel

Vol et embrouilles, combines et tchatche font partie des techniques de survie, dans les rues et sur les places d’Athènes où les deux copains, Chatila et Reda, galèrent pour tenter de trouver de quoi payer le sésame salvateur, un passeport falsifié qui leur permettra de rejoindre l’Allemagne.

Jeunes hommes palestiniens ayant réussi à fuir l’impasse mortifère des camps, arrêtés en chemin vers l’espoir d’une autre existence, Chatila, cuirassé de détermination –sauf quand il parle au téléphone à sa femme et son petit garçon qu’il rêve de faire venir un jour–, et Reda, hanté de fragilités et d’angoisses, finiront par emprunter des chemins plus sombres, plus violents, plus fous.

Nerveux comme un thriller new-yorkais, speedé et mal-pensant comme une plongée dans des inframondes réalistes et aux limites de la fable onirique rappelant certains films d’Abel Ferrara, Vers un pays inconnu progresse par sauts, chutes et embardées, loin de la fluidité en mouvement qu’appellerait le skate dont Reda ne se sépare jamais.

D’arnaques en brutalités, de drogue dure en spirale de tristesse insondable, Mahdi Fleifel trouve pour son premier long-métrage de fiction les ressources d’une mise en scène tendue, sans complaisance ni pour ses personnages, ni pour la réalité à laquelle ils sont confrontés –le monde d’aujourd’hui, l’Europe et le Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Si le romanesque, ses codes et ses envolées, sont partout dans le film, il s’inscrit simultanément dans une réalité documentaire, celle des exilés fuyant des conditions infernales, parmi lesquels les Palestiniens incarnent une atroce exemplarité.

Car si Vers un pays inconnu suit des actes singuliers, il s’ouvre avec une citation d’Edward Saïd sur l’interminable souffrance de ce peuple. Il se trouve qu’on sait combien elle concerne le cinéaste lui-même, qui a évoqué à la première personne du singulier combien il s’agit, aussi, de sa propre histoire, grâce à son long-métrage documentaire A World Not Ours.

La phrase de Saïd inscrit le tragique du sort palestinien, depuis la Nakba, sous le signe de l’exil, modulé différemment pour les quelque 6 millions de la diaspora et les environ 6 millions à Gaza où un génocide est en cours, en Cisjordanie soumise à la violence de l’armée et des colons et comme citoyens de seconde zone soumis à l’apartheid en Israël. La phrase d’Edward Saïd dit que désormais, et depuis des décennies, tous les Palestiniens sont des exilés, où qu’ils vivent.

Alliée, victime ou manipulatrice, la femme grecque rencontrée dans un square (Angelikí Papoúlia), et Chatila entre sentiments et combine. | Eurozoom

Alliée, victime ou manipulatrice, la femme grecque rencontrée dans un square (Angelikí Papoúlia), et Chatila entre sentiments et combine. | Eurozoom

Le geste narratif et de mise en scène de Fleifel, qui vit au Danemark où il expérimente une forme «douce» de l’exil extérieur, est éminemment politique. Il transcrit cette réalité si évidente: des gens systématiquement opprimés, floués, méprisés et privés d’avenir depuis des décennies ne sont pas forcément gentils.

Il y a une dimension de survival dans Vers un pays inconnu, mais il s’agit du survivalisme de tout un peuple depuis soixante-quinze ans: ce n’est plus un ressort dramatique, ni une question morale, c’est un fait d’une brutalité indépassable.

Chatila un peu, Reda beaucoup, s’interrogent sur la légitimité de ce qu’ils mettent en œuvre pour s’en sortir. Et heureusement. Mais le film, lui, distille obstinément l’idée que le problème n’est pas, n’est plus, ne peut plus être seulement de rappeler que c’est vilain de mentir, voire de commettre des violences sur des gars qui n’ont rien fait.

Vers un pays inconnu est hanté, sans les justifier, par les effets de la violence d’un interminable destin collectif. Juste pour dire qu’on en est là et qu’il faut être sacrément aveugle, ou malhonnête, pour sembler le découvrir et s’en offusquer quand ceux qui se font piétiner depuis une éternité finissent par mal se comporter.

Il n’y a aucun doute sur le fait que ce que commettent Chatila et Reda est mal. Ils le savent. Mais Vers un pays inconnu n’est pas un film moral, c’est un film politique. Où l’inconnu de la destination que mentionne le titre désigne précisément l’immoralité d’une situation historique, et le sombre vertige de ses effets. Cette situation historique qui n’a fait qu’empirer depuis que le film a été réalisé.

Vers un pays inconnu
de Mahdi Fleifel
avec Mahmood Bakri, Aram Sabbah, Angelikí Papoúlia, Mondher Rayahneh
Durée: 1h46
Sortie le 12 mars 2025

«Le Soleil se lèvera» d’Ayat Najafi

Jouer Lysistrata à Téhéran est autrement périlleux, et en écho avec la réalité, que d’y lire Lolita. La pièce comique d’Aristophane, pamphlet féministe fondateur qui reste d’actualité dans le monde entier, trouve en Iran une résonnance et un pouvoir de transgression d’une évidente acuité.

A fortiori lorsque les répétitions ont lieu tandis que montent dans la rue les réactions massives à la mort de Mahsa Amini, et leur violente répression.

Pieds nus ou en stilettos sur le plancher de la salle de théâtre, des affirmations de la présence des corps, et d'abord des corps féminins, qui valent manifeste dans l'Iran actuel. | A Vif Cinémas

Pieds nus ou en stilettos sur le plancher de la salle de théâtre, des affirmations de la présence des corps, et d’abord des corps féminins, qui valent manifeste dans l’Iran actuel. | A Vif Cinémas

Cela suffirait à faire du Soleil se lèvera une idée judicieuse. Mais le film d’Ayat Najafi est bien mieux que cela, grâce en grande partie au fait que son réalisateur est d’abord un homme de théâtre. Ou plutôt grâce à la manière dont les ressources de la scène et celles de l’écran sont ici associées. (…)

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«Voyage à Gaza», «No Other Land»: ce que peut, quand même, le cinéma

Des jeunes discutent en terrasse, scène de la vie ordinaire à Gaza en 2018.

Sans discours ni sentimentalisme, la sortie à une semaine d’écart des deux films apporte de multiples éléments de sensibilisation et de compréhension de ce qui est en cours au Moyen-Orient.

À une semaine d’écart, le 6 et le 13 novembre, sortent deux films en puissant écho avec l’actualité tragique. Ils n’ont pas été tournés au même endroit, ni au même moment, ni par des gens ayant la même relation avec ce qu’ils filment. Ces écarts participent des puissances, puissances limitées, à ne surtout pas surévaluer, mais bien réelles, des films vis-à-vis de ce qui se passe à Gaza depuis plus d’un an.

Chacun défini par une approche singulière, ces films convoquent aussi des questions plus vastes. On peut s’y référer à partir de cette manifestation qui, dès 2003 et durant quinze ans, s’est tenue à Paris sous l’intitulé «Palestiniens, Israéliens: que peut le cinéma?», plus tard «Proche-Orient: ce que peut le cinéma?», associant projections et débats, et qui ont donné lieu à la publication de deux ouvrages par les organisatrices1.

À leur manière, Voyage à Gaza et No Other Land apportent l’un et l’autre, et ensemble, des éléments de réponses à cette question des possibles effets à espérer des films vis-à-vis d’une situation catastrophique, plus particulièrement celle qui perdure au Moyen-Orient. Une question où il n’a jamais fallu entendre que le cinéma pourrait arrêter la guerre et l’oppression permanente que subit la Palestine, ni «résoudre le problème israélo-palestinen» de quelque façon que ce soit.

Ces éléments de réponse tiennent aux conditions de réalisation de ces deux films, autant qu’à des caractéristiques du cinéma lui-même. Voyage à Gaza est réalisé par quelqu’un venu de l’extérieur, Piero Usberti, un jeune Italien débarqué sur place seul avec sa caméra en 2018. No Other Land est cosigné par deux Palestiniens, Basel Adra et Hamdan Ballal, et deux Israéliens, Yuval Abraham et Rachel Szor.

L’écart dans le temps et l’écart dans l’espace

Le premier film a été tourné il y a six ans, le second ne se passe pas à Gaza mais en Cisjordanie. L’un et l’autre concernent bien évidemment «la question palestinienne» dans son ensemble, la tragédie au long cours que subit ce peuple depuis des décennies.

L’un et l’autre, de fait, résonnent avec l’actualité immédiate, soit la destruction systématique et les massacres perpétrés par l’armée israélienne à Gaza en ce moment même. Terminés avec le 7-Octobre, ils concernent aussi cette situation-là dans sa spécificité, et ne peuvent plus désormais être vus indépendamment.

No Other Land a été couvert de récompenses dans les festivals. | Capture d'écran latelier dimages via YouTube

No Other Land a été couvert de récompenses dans les festivals. | Capture d’écran de la bande annonce/l’atelier des images

Les images de ce qui se passe depuis plus d’un an à Gaza existent insuffisamment ici, mais dans beaucoup d’endroits dans le monde, elles sont montrées. Ces films n’ajoutent pas directement des ruines aux ruines, des cadavres aux cadavres, ne redoublent pas l’interminable instantané du désespoir.

Et c’est l’écart qui caractérise chacun d’eux, écart dans le temps pour Voyage à Gaza, écart dans l’espace pour No Other Land. Leur premier mérite, décisif, est de pulvériser le nœud de la propagande israélienne si complaisamment relayée par les médias occidentaux, propagande qui fabrique la fable selon laquelle tout ce qui se passe trouverait sa seule origine dans le 7 octobre 2023. Comme si les atrocités, insupportables, commises ce jour-là venaient de nulle part, étaient un jaillissement soudain et inexplicable de cruauté barbare.

«Voyage à Gaza» de Pietro Usberti

Dans le bruit incessant des drones de surveillance ou sous le feu des soldats tirant sur des manifestants désarmés, le film de Piero Usberti accompagne aussi le quotidien inventif de réponses des jeunes Gazaouis, sans attaches avec le Hamas, qui lui font visiter leur ville. Et dès lors Voyage à Gaza fonctionne, a posteriori, comme une longue plainte horrifiée quand on sait ce qui se produit en ce moment même, sur ces lieux filmés il y a six ans.

S’ouvrant sur les scènes de l’enterrement d’un journaliste assassiné par Tsahal, Yasser Mortaja, comme tant d’autres déjà à l’époque, et rythmé par les «marches du retour» alors organisées tous les vendredis, Voyage à Gaza s’intéresse aussi aux lieux, aux lumières, aux sons, au rapport à la mer, aux architectures, à l’imaginaire et au quotidien de celles et ceux qu’Usberti côtoie. Par petites touches, le film défait ainsi l’essentialisation de cette zone, systématiquement uniformisée pour l’extérieur en pure «zone noire».

Sans rien édulcorer de son statut de prison à ciel ouvert entièrement soumise au mauvais vouloir de ses gardiens, mais inventant une myriade de micro-réponses de chaque jour, le récit à la première personne d’Usberti revendiquant sa position de voyageur entrebâille de multiples échappées. Ne serait-ce qu’en singularisant les individus, quand tous les discours sur «Gaza» tendent à les engloutir sous un signe unique, de terroristes ou de victimes.

Voyage à Gaza
de Piero Usberti
Durée: 1h07
Sortie le 6 novembre 2024

«No Other Land» de Basel Adra, Yuval Abraham, Rachel Szor et Hamdan Ballal

Des ruines, des ruines, des ruines. Des habitations, des écoles réduites en tas de gravats. Pas de bombes ni de missiles ici, mais des bulldozers protégés par l’armée. Et la scène se répète, se répète, se répète.

Depuis des années, les Israéliens, soldats et colons armés, détruisent des villages palestiniens dans la région de Masafer Yatta, en Cisjordanie. Depuis des années, les habitants de ces villages, qui n’ont nulle part où aller et vivent des champs alentours, zone déclarée «zone de tir» par Israël, reconstruisent. Et voient leurs maisons à nouveau mises en miettes, les puits bouchés par des coulées de ciment, les canalisations coupées à la scie électrique. Sur ces terres, leurs terres, des lotissements de pavillons pour les colons prolifèrent.

Depuis des années, Basel Adra participe à la résistance non armée de la population et la documente, par des écrits et des images. Depuis cinq ans, comme son ami aussi réalisateur palestinien Hamdan Ballal, il travaille avec deux journalistes et cinéastes israéliens venus témoigner de la situation, Rachel Szor et Yuval Abraham. (…)

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«La Belle de Gaza» et «Anhell69», lumières trans dans la nuit

Quand la rue Hatnufa, le quartier de prostitution trans de Tel-Aviv, devient aussi un lieu de récits et de souvenirs, dans La Belle de Gaza de Yolande Zauberman.

Les documentaires de Yolande Zauberman et de Theo Montoya accueillent dans leur mise en scène la richesse émotionnelle et les puissances critiques de celles et ceux qui vivent et meurent de mettre en question les frontières genrées.

Ce mercredi 29 mai, sortent sur les écrans deux films qui se font écho de multiples manières. Pas seulement parce qu’ils concernent l’un et l’autre des personnes marginalisées par les normes sociales et qu’ils sont l’un et l’autre situés dans des environnements particulièrement violents.

Mais aussi parce que, entièrement filmés de nuit, chacun invente des réponses de cinéma, disponibles aux réalités intimes complexes qu’ils évoquent, attentives à ne pas enfermer des figures dans des clichés, y compris ceux souvent mobilisés par des membres de la communauté LGBT+ ou qui veut les soutenir. Ils sont eux-mêmes, par leur mise en scène et de façon chaque fois singulière, des films trans.

«La Belle de Gaza» de Yolande Zauberman

Une lumière dans la nuit. La lumière qui irradie littéralement de cette femme à la spectaculaire beauté dans une rue de Tel-Aviv, personne qui fut d’abord un garçon arabe. On la retrouve, Talleen Abu Hanna. Elle parle, elle raconte, elle rit. C’est vivant et chaleureux, dans un étonnement qui est à la fois celui de celle qui parle, de celle qui filme et de qui regarde.

Elles seront cinq, chacune différente, chacune avec des drames et des joies, des difficultés et des défis, chacune avec une énergie singulière. Quatre sont arabes, une est juive, qui a été mariée à un rabbin qui ignorait qu’elle avait été un homme.

Yolande Zauberman les a rencontrées en suivant une légende, à la recherche de cette femme trans qui serait venue à pieds de Gaza. Ce qui est impossible maintenant était déjà impossible depuis des décennies, depuis que Gaza c’est l’enfer, un enfer bouclé, bien avant d’être désormais écrasé en permanence sous les bombes.

Cette belle de Gaza est une héroïne, qui a peut-être existé et a peut-être été fantasmée. Mais les fantasmes sont du même tissu dont sont faites les existences de ces femmes, en butte aux violences des hommes, pour ce qu’elles sont et veulent être, pour la façon dont elles sont vues. Elles sont aussi très différentes entre elles et très différentes des clichés les concernant.

Avec ce film, la cinéaste française poursuit sa recherche des envers d’un décor qui est celui de la nuit à Tel-Aviv, mais ouvre sur des manières d’exister infiniment plus vastes, recherche qu’elle avait commencé d’explorer avec les formidables Would You Have Sex with an Arab? (2012) et M (2018).

Dans le quartier de prostitution trans, elle interroge celles qui survivent en faisant le trottoir. Elle demande après cette héroïne, certaines l’ont vue et d’autres n’y croient pas. Mais bientôt, à partir de cette question romanesque, se déploient des récits personnels, extraordinairement précis, intimes, individuels.

L’image de la possible héroïne d’un impossible trajet, montrée à l’une des belles de la nuit trans à Tel-Aviv. | Pyramide Distribution

On y découvre la complexité des relations, intenses, à la famille et à la religion, surtout chez les quatre femmes arabes. Il s’y produit aussi des partages sidérants de respect et d’affection. Ainsi, ce moment entre Nathalie et son ami d’enfance, qui ont été deux copains d’école palestiniens et sont aujourd’hui des adultes, liés par une tendresse indestructible.

Il y aussi Talleen Abu Hanna et son père, par-delà l’immense et abrupt fossé qui sépare celle qui a remporté le prix de beauté trans israélien et ce chauffeur de bus arabe au volant de son véhicule. La manière dont est filmé leur échange est une merveille de justesse respectueuse de chacune et chacun.

Inutile de tergiverser, ce film tourné à Tel-Aviv bien avant le début de la guerre qui ravage la bande de Gaza à la suite des attentats du 7 octobre 2023 et qui ne cesse de mentionner l’enclave palestinienne, ne peut pas être regardé comme il l’aurait été avant les massacres en cours.

La connaissance de ce qui s’y produit peut s’interposer entre les spectateurs et ce que montre le film, quand le contexte est si tragique. Elle peut aussi décupler l’attention aux émotions, aux personnes pour elles-mêmes, au maintien de l’espoir dans la construction d’autres manières d’être que la violence identitaire qui engendre des monstruosités, comme l’actualité en est en ce moment témoin.

De Yolande Zauberman
Durée: 1h16
Sortie le 29 mai 2024

«Anhell69» de Theo Montoya

«À Medellín, on ne peut pas voir l’horizon.» La formule, attestée par un plan magnifique de la grande cité colombienne, offre d’emblée la traduction matérielle et spatiale du no future qui est ici bien plus qu’un slogan. Theo Montoya est à la place du mort, littéralement, c’est-à-dire dans un cercueil (comme dans un plan célèbre de Vampyr, ou l’étrange aventure de David Gray de Carl Theodor Dreyer).

Il est le réalisateur du film qu’on regarde et le réalisateur d’un autre film, de vampires, qui devait aussi s’appeler Anhell69 et qui n’existera pas. Parce que les vampires sont morts. C’est-à-dire, comprend-on peu à peu, ceux qui devaient jouer les vampires, dont l’acteur principal, Camilo Najar. (…)

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