Cette semaine au cinéma, quatre lumières venues de loin

Mantoa (Mary Twala), sorcière, paysane, résistante, dans L’Indomptable feu du printemps. | Arizona Distribution

La Loi de Téhéran, Les Voleurs de chevaux, L’Indomptable Feu du printemps et Les Sorcières de l’Orient, aussi différents soient-ils, traduisent des manières d’assembler avec dynamisme des éléments de natures différentes pour trouver chacun son propre mouvement de cinéma.

Ce sont quatre films qui sortent sur les écrans français ce 28 juillet, quatre films singuliers qui ont en commun d’ouvrir le regard sur des espaces, des comportements, des récits non occidentaux.

Film policier iranien, western des steppes d’Asie centrale, poème flamboyant et combatif du sud de l’Afrique ou documentaire sur une aventure sportive, politique et sociale au Japon, ces films témoignent ensemble de la multiplicité des puissances émotionnelles qu’est capable d’activer le cinéma.

«La Loi de Téhéran» de Saeed Roustayi

Immédiatement projeté dans un environnement de thriller à haute intensité, le spectateur est placé sur une ligne de tension entre reprise (brillante) des codes du film noir et contexte inhabituel pour ce genre de la société iranienne.

Le jeune réalisateur Saeed Roustayi, pour son deuxième film, fait preuve d’une incontestable virtuosité dans l’orchestration de la traque de trafiquants de drogue par un flic habité de ses propres démons et entouré de collègues avec lesquels il entretient des rapports conflictuels (schéma ô combien classique).

 

Le plus important n’est pas que le film soit, aussi, une plongée dans la situation bien réelle d’invasion des quartiers pauvres des grandes villes iraniennes par le trafic et la consommation de crack, avec des scènes très impressionnantes de foules de toxicos traqués par les flics, parqués par centaines dans des lieux de détention de masse.

L’essentiel, qui signe la réussite de La Loi de Téhéran, tient à ce que le ressort dramatique spectaculaire et la description d’un phénomène de société fonctionnent exactement du même élan, que ce soit la même dynamique qui porte les deux dimensions du film.

Celui-ci peut dès lors accepter des personnages et des motivations plus complexes, et démultiplier sa propre énergie grâce à des développements qui ne se laissent enfermer ni dans les seules exigences du genre, ni dans celles de la dénonciation d’un fléau, et des méthodes inadaptées pour y faire face.

«Les Voleurs de chevaux» de Yerlan Nurmukhambetov et Lisa Takeba

Le film a beau être cosigné par un réalisateur kazakh et une réalisatrice japonaise, et avoir dans un de ses principaux rôles un acteur japonais (Mirai Moriyama), il s’agit bien d’un film kazakh, où l’inscription dans les paysages immenses et spectaculaires des steppes est décisive.

Le film s’ouvre sur le ton d’une chronique villageoise et familiale contemporaine, avec d’emblée un sens de l’espace et de la lumière, une poésie du quotidien qui captent l’attention.

La manière à la fois terrifiante et sans apprêt dont surgit une violence que dès lors on saura avoir été omniprésente, à fleur d’apparence, est une authentique réponse de mise en scène à une situation ultra-convenue –le trauma fondateur qui va déclencher l’action.

 

Au-delà, il y aura la mère et le fils, l’étranger venu de nulle part, les chevaux et le vent. Il y aura un très singulier et très vivant mélange de mythologie et de réalisme, un récit initiatique au souffle romanesque aux côtés de personnages qui sont toujours à la fois des archétypes et des présences très physiques, chez qui les gestes, les détails du corps, les rythmes importent, émeuvent, impressionnent. (…)

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«Onoda», «Bonne Mère», «Digger»: tiercé gagnant dans les salles

 
Nikitas (Vangelis Mourikis), le combattant obstiné de Digger

Dans la torpeur de l’été et la confusion des sorties, trois films à ne pas manquer, trois cinéastes à découvrir, pour leur second long-métrage dans le cas d’Arthur Harari et de Hafsia Herzi, pour son premier en ce qui concerne Georgis Grigorakis.

En pleine saison estivale, d’ordinaire plus calme, et malgré les incertitudes qui pèsent à nouveau sur les conditions d’accès aux salles, une déferlante de films s’abat sur les grands écrans. Parmi eux, beaucoup ont été programmés et remarqués au Festival de Cannes, qui s’est achevé le 17 juillet.

Rejoignant nombres des titres importants de cette édition cannoise (Annette, Benedetta, Bergman Island, Titane, Journal de Tûoa), deux autres films remarqués sur la Croisette sont à l’affiche à partir du 21 juillet, Onoda et Bonne Mère, comme le très remarquable Digger, à découvrir.

«Onoda, 10.000 nuits dans la jungle», d’Arthur Harari

Deuxième long métrage d’Arthur Harari après le polar Diamant noir, Onoda porte le nom de cet officier de l’armée impériale japonaise envoyé en 1944 dans une île des Philippines, et qui refusa de se rendre, menant une guérilla quasi-solitaire dans la jungle durant trente ans.

Le film s’appuie non seulement sur une histoire vraie, mais sur des éléments très concrets pour reconstituer les conditions dans lesquelles le lieutenant Hiro Onoda, ayant refusé de croire à la défaite, mena une minuscule troupe peu à peu réduite jusqu’à ce qu’il demeure seul.

 

Mais tout autant que son réalisme, le film revendique ouvertement les références du film de guerre, des grandes aventures dans la jungle, avec aussi parfois un zeste de film d’espionnage, sa réussite tenant à la manière dont il se tient au croisement de la reconstitution et de la fiction.

On songe à Aventure en Birmanie de Raoul Walsh comme à La 317e Section de Pierre Schoendoerffer, plus encore qu’à Conrad et à Apocalypse Now: s’il s’agit bien de l’évocation d’une sorte de délire, elle n’est nullement une métaphore métaphysique. La puissance –puissance romanesque, puissance fictionnelle et même puissance fabulatrice– d’Onoda est d’être au contraire très concrète, très matérielle.

Elle résonne aussi d’échos très contemporains, en particulier dans la manière de se fabriquer des régimes d’explications en conformité avec ses croyances –l’alter réalité des complotistes de tous poils, sinon de tout un chacun–, même si le film ne s’écarte jamais de liens de causalité qui ont pu avoir leur rationalité, ou leur apparence de rationalité.

Grâce aussi à l’interprétation remarquable de l’acteur principal, Yûya Endô, et à une mise en scène capable d’un lyrisme inspiré pour évoquer la survie de cette poignée d’humains dépourvus de tout dans une nature d’une puissance extrême, Arthur Harari réussit une fresque haletante.

Dans Onoda, le fait de savoir qu’elle s’appuie pratiquement constamment sur des faits avérés n’est que la planche d’appel de son élan fictionnel. Mais c’est bien pour sauter plus haut et plus loin dans le réel du fonctionnement de l’esprit humain.

«Bonne Mère», de Hafsia Herzi

Filmant un endroit où elle a grandi, les quartiers Nord de Marseille, la comédienne devenue réalisatrice Hafsia Herzi compose autour d’une très forte figure maternelle, interprétée par Halima Benhamed, un portrait de groupe d’une famille qui, c’est l’autrice qui le dit, ressemble à la sienne.

S’il n’enjolive rien, le film se refuse à en rajouter sur l’omniprésence de la pauvreté, des pratiques délictueuses, de la violence, du machisme, de la vénération absolue des liens familiaux, et se situe ainsi dans une tonalité très éloignée de ce que fait presque toujours le cinéma de fiction dans ce contexte.

 

Loin de ces facilités qui sont le lot commun de la quasi-totalité des «films de cités», Bonne Mère déploie un regard à la fois généreux, nuancé et sans complaisance sur un monde qui n’a d’ordinaire droit qu’à l’invisibilité ou aux clichés.

La cinéaste raconte ainsi un monde qui vit de fait à l’écart de l’autre, sans l’ignorer, en y ayant affaire et à l’occasion en y faisant des affaires, mais en réduisant au maximum ses influences.

 

Autour de cette figure maternelle détentrice d’une sagesse très métissée, très composée, le film rend sensible le vaste éventail de comportements et de représentations actif dans ce qui est, dans le périmètre même d’une grande ville comme Marseille, un monde à part.

«Digger», de Georgis Grigorakis

D’emblée c’est la présence physique, des humains et des éléments, qui impressionne dans le premier film du réalisateur grec. La puissance de l’orage qui ouvre Digger, la matérialité effrayante des coulées de boue qui menacent la maison dans les bois où habite celui qui s’avèrera le personnage principal, saturent l’imaginaire tout autant que l’image et la bande-son de leur force.

Tout comme ce type, Nikitas, qui se bat comme un diable contre ce qui agresse son mode de vie. Les glissements de terrain ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat de la déforestation massive due à l’extension de la mine gigantesque, et qui ne recule devant aucune manœuvre pour mettre aussi la main sur le territoire de Nikitas.

 

En guerre ouverte contre la grande entreprise, contre les habitants du bourg qui ont accepté les offres de la compagnie minière, en guerre aussi contre une existence dure et solitaire fort différente de l’utopie agreste qui l’avait mené à s’établir loin de la grande ville, Nikitas va se trouver encore un nouvel ennemi.

Parti au loin depuis longtemps, son fils revient un jour sur sa moto, tel le cavalier solitaire dont la présence ne surprend pas dans un film qui emprunte aussi explicitement aux motifs du western. Il veut sa part d’un héritage dont il ne sait rien, ni ne veut rien savoir.

De cet écheveau de conflits, au sein desquels une jeune femme trouvera aussi une place très vive, Georgis Grigorakis réussit à faire un film constamment habité, où les personnages secondaires acquièrent immédiatement une existence.

Digger vibre intérieurement de ces multiples manières de capter les puissances actives, puissances naturelles (la forêt, la boue, la lumière et l’ombre, le silence), puissances affectives (la solitude, le désir, l’avidité, la colère, la déception, l’amitié) aussi bien que puissances collectives, autour de l’affrontement entre entreprise prédatrice et défense de l’environnement, mais aussi entre rêves et réalités d’une vie différente.

Onoda, 10.000 nuits dans la jungle

d’Arthur Harari

avec Yûya Endô, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Séances

Durée: 2h47

Sortie le 21 juillet 2021

 

Bonne Mère

de Hafsia Herzi

avec Halima Benhamed, Sabrina Benhamed, Jawed Hannachi Herzi, Justine Gregory, Mourad Tahar Boussatha

Séances

Durée: 1h36

Sortie le 21 juillet 2021

Digger

de Georgis Grigorakis

avec Vangelis Mourikis, Argyris Pandazaras, Sofia Kokkali

Séances

Durée: 1h41

Sortie le 21 juillet 2021

 

 
 

Comment le Festival de Cannes 2021 a su – ou pas – accueillir des monstres

Palme d’or du Festival de Cannes, Titane de Julia Ducourneau ne lésine pas sur les effets et la surenchère au risque de faire oublier sa complexité de film de l’ère queer. Mais il y eut aussi d’autres manières, antithétiques et symétriques, au cours de ce Festival, de montrer le monstrueux et, surtout, de mettre en œuvre l’acte d’hospitalité pour ces êtres différents et effrayants.

«Merci au jury d’avoir laissé entrer les monstres», a dit Julia Ducourneau en acceptant la Palme d’or remise par Spike Lee, président dudit jury du 74e Festival, lors de la cérémonie de clôture le 17 juillet. La formule est belle, en ce qu’elle fait d’un film, et en ce cas du fait de le récompenser, des actes d’hospitalité, et d’hospitalité pour des êtres différents, et qui le plus souvent suscitent l’hostilité et la peur.

Le film, Titane, est bien en effet le lieu d’une telle opération ; le film non seulement met en scène des personnages monstrueux mais prend ouvertement leur parti. Il le fait d’une façon particulière, qui mérite d’être réfléchie. Et, en le faisant, il s’inscrit dans ce qui s’est révélé une tendance plus générale repérable dans la sélection cannoise, et notamment en compétition officielle. Mais, selon les films, la mise en œuvre de ces opérations d’accueil d’être différents et potentiellement menaçants ou effrayants s’active de manières très différentes et parfois antagonistes.

Un des poncifs qui a accompagné la présentation de Titane puis son couronnement concerne l’événement nouveau que serait la rencontre entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, avec en arrière-plan la guerre rance menée depuis des lustres contre l’esprit de la Nouvelle Vague (esprit qui n’a en soi rien de français) et tout ce qu’elle représente comme liberté dans les infinies manières de filmer. Cette opposition film d’auteur/film de genre est simplement stupide et fausse.

Il suffit de songer aux rapports d’À bout de souffle (et tant d’autres) au film noir, de Lola (et tant d’autres) à la comédie musicale, il suffit de se rappeler l’influence d’Hitchcock sur Truffaut, la présence de science-fiction chez Resnais, etc., pour disqualifier cette approche. Ce que les promoteurs du soi-disant retour au « film de genre » revendiquent est beaucoup plus limité, et concerne un genre particulier, très en vogue notamment dans le public adolescent, le film d’horreur.

Là aussi on assiste à une amnésie intéressée. Sans remonter au Golem (1920), à Nosferatu, à Tod Browning, à Maurice ou à Jacques Tourneur ni même à Georges Franju, outre David Cronenberg (abondamment cité par Titane), un grand film comme Trouble Every Day de Claire Denis suffit à rappeler que, y compris en France (mais il faudrait citer l’Italie, le Japon, la Corée, Hong Kong, les États-Unis de Corman, Carpenter, Romero…), avec un film d’horreur et d’auteur on ne se trouve pas précisément en terra incognita.

Mais ces objections concernent le battage médiatique autour du film, pas le film lui-même, qui appartient bien au genre film d’horreur, et plus exactement à un de ses sous-genres, le film de monstre. Une des principales originalités, à la fois la richesse et la limite du deuxième long métrage de Julia Decournau, vient d’être construit non pas autour d’un monstre mais de deux, deux monstres très différents, possiblement antagonistes, dont le film va au contraire conter l’alliance.

Chacun des deux monstres résulte d’une trajectoire singulière. Alexia est une enfant déjà perturbée et agressive, fascinée par les moteurs, qui, à la suite d’un accident qu’elle a provoqué, subi une greffe d’une pièce de métal dans le crâne. On la retrouve jeune femme (l’impressionnante Agathe Rousselle) faisant spectacle de scènes dansées sur fond de heavy metal où elle copule avec une grosse berline en manifestant tous les signes d’un orgasme. Les meurtres qu’elle commettra ensuite suggèrent que sa libido associe machine et mort à l’exclusion de tout autre type de contact.

Enceinte de la voiture américaine, et traquée par la police, elle se transforme violemment pour prendre l’apparence d’un jeune homme, celui que recherche désespérément le capitaine de pompiers joué par Vincent Lindon. Lui aussi est un monstre, à la fois pour les modifications délirantes infligées à son corps par une pratique compulsive du bodybuilding et l’injection massive de stéroïdes, et par sa décision irrévocable, contre toute vraisemblance, qu’Alexia défigurée et mutique est bien l’Adrien qu’il attend depuis plus de dix ans.

Les démons n’ont nul besoin d’apparence terrifiante, de formes déformées, d’actes transgressifs pour faire partie de ce qui hante et transforme chacune et chacun.

Homme/femme et humain/machine sont les deux binômes dont la mise en trouble nourrit les péripéties plus ou moins horrifiques qui scandent Titane : le film est clairement de l’époque où la pensée queer, dans toutes ses nuances qui ne se limitent pas, loin s’en faut, au travestissement ni à la transsexualité comme pratiques concrètes, est devenu un horizon de réflexion très active, et où les hybridations hommes-machines sont déjà bien réelles.

À cet égard, le film de Julia Decournau ne ressortirait que d’une approche illustrative habile mais assez plate si ne s’y mêlait une dimension portée par le personnage masculin, et qui, elle, croise un phénomène autrement complexe, et évoqué de multiples façons par nombre des plus beaux films montrés à Cannes cette année. Cette dimension est celle de la croyance, en l’occurrence telle que l’incarne le personnage de Lindon, accroché mordicus à l’idée que celle dont il finit par découvrir le corps féminin et la mutation cyborg est quand même son fils.

Cette profession de foi, vitale pour le personnage, résonne avec tous les fanatismes, toutes les adhésions identitaires qui en viennent à prétendre définir entièrement un être, y compris dans le déni d’évidences matérielles, tout autant qu’elle radicalise à la folie des processus d’adhésion et de reconnaissance qui sont notamment ceux de tout spectateur de cinéma envers ce qui lui est montré.

La scène la plus décisive du film est peut-être la moins spectaculaire de toute – dans un film qui ne lésine pas sur les effets et la surenchère : celle où la femme du capitaine, séparée de lui, convainc Alexia-Adrien de maintenir la situation de déni dont le père souffrant a besoin. Là, et il faut bien dire là seulement, Titane accueille véritablement les monstres – l’un et l’autre. Là seulement il donne à éprouver qu’ils ont leur place dans le monde. Alors que tout le reste les a maintenus dans la définition d’un monstrueux qui exclue, ou du moins sépare, quitte à produire de la fascination sur les spectateurs.

Le film primé se révèle ainsi l’antithèse d’un autre film en compétition à Cannes, lui aussi réalisé par une jeune femme, Bergman Island de Mia Hansen-Løve. En accompagnant les découvertes et les angoisses d’une jeune réalisatrice, Chris (Vicky Krieps), en train d’écrire son nouveau film dans l’île où vécut et filma Ingmar Bergman, puis en organisant la mise en écho de la situation de Chris et de celle d’Amy (Mia Wasikowska), le personnage de la fiction qu’elle écrit, le film rend sensible la continuité de différents niveaux ou états de réalité et d’imaginaire comme composant d’un monde unique, où la question ne se pose pas d’accueillir les monstres : ils sont déjà là. Là non pas sous la forme carnavalesque du cinéma d’horreur, pas non plus sous celle, stylisée, métaphorique mais surhumaine sous laquelle ils habitaient magnifiquement le cinéma de Bergman, mais dans états quotidiens, banals, à échelle humaine. Les démons n’ont nul besoin d’apparence terrifiante, de formes déformées, d’actes transgressifs pour faire partie de ce qui hante et transforme chacune et chacun.

La douceur avec laquelle Mia Hansen-Løve compose son récit de vertige et d’émotions troubles n’est évidemment pas le seul régime possible. On peut en trouver non plus cette fois l’antithèse mais le symétrique avec un autre grand film en compétition à Cannes cette année, Benedetta de Paul Verhoeven. Sa puissance et sa singularité ne tiennent pas à la multiplication des scènes sous le signe de l’excès – de violence physique, de pratique blasphématoire, d’érotisme explicite, d’onirisme flamboyant, d’affirmation mystique –, elles tiennent à la capacité d’incarner, en une seule figure, le personnage de Benedetta admirablement jouée par Virginie Efira, la multiplicité de ces comportements et de ces affects sans les opposer.

Manipulatrice et sincère, mystique, stratège politique, femme amoureuse et désirante, l’héroïne mise en scène par Verhoeven donne chair et vie à une possibilité d’exister au-delà des clivages, dans un monde ultra-clivé où tout dépend de hiérarchies et se définit par des interdits et des obligations. Où chacun(e), les riches, les pauvres, les femmes, les prêtres, les soldats, etc., est un monstre pour tous les autres. Benedetta est un film de monstre qui prend acte qu’il y a « du monstrueux » partout plutôt que de coller sur un ou deux protagonistes toute la charge de monstruosité.

Il s’agit de rappeler que le cinéma recèle des ressources pour élargir les horizons infiniment plus puissants, plus troublants et, mais oui, plus démocratiques que les procédés de l’emprise, de la fascination et des effets chocs.

Monstrueux, le personnage interprété par Adam Driver dans Annette de Leos Carax ne le devient pas tant, sous l’effet d’une évolution narrative, qu’il se met peu à peu à l’exprimer. Car le monstre, c’est moins lui que ce qu’il fait : le spectacle. Non pas toute forme spectaculaire – la femme qu’il aime, jouée par Marion Cotillard, pratique aussi une forme de spectacle, le chant lyrique – mais le spectacle comme combat conquérant, comme rapport de force, comme vertige de fascination et de perversion.

Ce que Titane revendique comme vertu dominatrice et efficacité (sur les spectateurs, et sur le marché), Annette le conte comme une malédiction et comme une souffrance. C’est évidemment moins confortable, et bien plus fécond, que les soi-disant « moments insoutenables » que la promo s’évertue à attribuer au film de Julia Ducournau, en minimisant d’autant ce que le film a, aussi, de complexe. (…)

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Cannes 2021, jour 11: dernier inventaire avant fermeture, quelques perles et un ultime bonheur

Au centre de In Front of your Face de Hong sang-soo, Lee Hye-Young, la femme qui est revenue (à gauche) et sa sœur incertaine du sens de ce retour.

Alors que s’achève cette 74e édition d’un Festival à bien des égards exceptionnel, et indépendamment des récompenses qu’un jury particulièrement imprévisible jugera bon d’attribuer, regard d’ensemble sur la manifestation, et zooms sur une poignée d’œuvres à retenir.

Le Festival n’est pas encore tout à fait fini, mais les sections parallèles ont remballé leurs films, et un grand nombre de festivaliers ont déjà déserté la Croisette, renforçant l’impression d’une manifestation nettement moins fréquentée que d’ordinaire.

Tous les participants ne s’en plaignent pas, moins de files d’attente, moins de difficulté à avoir des places, et même des bons sièges dans les salles, mais tout de même une impression d’incomplétude, encore plus nette dans les zones du marché, quasiment désertes.

Au trop plein de films, surtout en sélections officielles, aura ainsi répondu un déficit de public, et de professionnels, pour de nombreux motifs notamment la difficulté d’atteindre Cannes et d’y travailler en ce qui concerne de nombreux étrangers, en particulier les Asiatiques et les Latino-Américains.

Ce qui n’aura pas empêché de célébrer haut et fort la résurrection de l’expérience de la salle, vécue avec bonheur par ceux qui étaient là. Ce signal-là était au premier rang des missions que le Festival s’était assignées, et qu’il a remplies.

De même que ses responsables n’ont pas manqué de souligné l’efficacité des mesures barrières scrupuleusement respectées, et rappelées avant chaque séance sur un ton paternellement autoritaire par la voix du président Pierre Lescure. À chacune de ses nombreues apparitions publiques, le délégué général Thierry Frémaux s’est fait fort de rappeler que le Festival n’était pas, et ne serait pas un cluster.

Finir en douceur et en beauté avec Hong Sang-soo

Parmi les films du dernier jour avant la proclamation du palmarès ce samedi 17 juillet, une seule œuvre mémorable, qui ne risque pas d’être récompensée puisqu’elle figure dan la section non compétitive Cannes Première.

Sa présence, et la joie subtile qu’offre In Front of your Face ne sont assurément pas des surprises, tant Hong Sang-soo est à la fois prolifique, et ayant trouvé une capacité de se renouveler au sein de la tonalité générale instaurée quasiment depuis ses débuts, capacité qui parait inépuisable.

Ancienne actrice partie vivre aux États-Unis et revenue en Corée pour des motifs qui n’apparaitront que peu à peu, l’héroïne du film rencontre entre autres un réalisateur à qui elle dit ce qui s’applique parfaitement à Hong, «vos films sont comme des nouvelles».

Légèreté, précision, délicatesse, attention à des détails qui aussitôt se magnétisent et polarisent les émotions et les idées, le 25e film en vingt-cinq ans de ce cinéaste aussi créatif que modeste, aussi affuté qu’attentif est, simplement, un bonheur. Dans des tonalités qui n’appartiennent qu’à l’auteur de La femme qui s’est enfuie, le bonheur est d’ailleurs aussi son sujet.

Lumières rétrospectives

Au moment de mettre un terme à cette chronique quotidienne du 74e Festival de Cannes, on s’abstiendra de prétendre porter un jugement sur l’ensemble des films qui y ont été montrés, n’ayant réussi à voir «que» 53 films sur quelque 135 sélectionnés dans les différentes sections.

Quant aux prévisions de palmarès, il serait cette année encore plus périlleux que d’ordinaire de se livrer à un pronostic. Parmi les films en compétition, on se contentera de rappeler ici les bonheurs de spectateur, bonheurs de natures très différentes, éprouvés grâce à cinq des titres en compétition.

Soit, par ordre d’apparition sur les écrans du Palais des festivals, Annette de Leos Carax, Benedetta de Paul Verhoeven, Bergman Island de Mia Hansen-Løve, Drive my Car de Ryusuke Hamaguchi et Memoria d’Apichatpong Weerasethakul. En se déclarant par avance bien content si au moins un de ceux-ci est appelé sur scène à l’heure de la remise des prix.

Il importe du moins de mentionner quelques œuvres réellement remarquables qui y ont été présentées, toutes sélections confondues, mais qui n’ont pas trouvé place dans les précédents articles.

Très judicieusement récompensé à la Semaine de la critique, Feathers du jeune cinéaste égyptien Omar El Zohairy est une impressionnante première œuvre, où les décisions stylistiques radicales savent concourir à créer une empathie pour le personnage de mère et épouse qui se retrouve seule dans un monde aussi misérable qu’hostile, à la suite de la disparition «magique» de son mari.

Chaque plan est d’une intensité singulière, et devient composant d’un ensemble à la fois dynamique et étrange, signalant à n’en pas douter l’apparition d’un authentique cinéaste.

Bhumisuta Das dans A Night of Knowing Nothing de Payal Kapadia, une révélation de la Quinzaine des réalisateurs. | Petit Chaos

Authentique cinéaste aussi, cette autre révélation, à la Quinzaine des réalisateurs cette fois, avec le premier film de la jeune Indienne Payal Kapadia. (…)

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Cannes 2021, jour 10: éloge des (non) maîtres du temps

Tilda Swinton, à l’écoute d’un monde invisible qui est peut-être aussi menaçant, dans Memoria.

Deux films splendides, «Memoria» d’Apichatpong Weerasethakul et «Serre moi fort» de Mathieu Amalric, mais aussi deux premiers films chinois, s’affranchissent de la continuité du récit.

Alors qu’il se dirige paisiblement vers son terme, voilà que le Festival est illuminé de deux films bouleversants, propositions de cinéma d’autant plus belles que tout superlatif, genre «maîtrise» ou «magistral», leur serait absolument étranger, eux qui sont tout entiers du côté de la liberté.

Très différents au demeurant, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, en compétition officielle, et Serre moi fort de Mathieu Amalric, dans la nouvelle section officielle Cannes Première, ont l’un et l’autre fait l’objet d’une interminable ovation à l’issue de leur projection.

Les applaudissements semblaient vouloir ne jamais finir à l’issue de la séance de Memoria. Au centre, Apichatpong Weerasethakul, à gauche le délégué général du Festival, Thierry Frémaux. | JM Frodon

Il y avait de la gratitude, et une affirmation un peu bravache en l’avenir d’une très haute idée du cinéma, tout autant qu’une bien légitime admiration, dans ces minutes qui ne voulaient pas s’interrompre où des centaines de spectateurs, à l’orchestre et au balcon, ont ovationné des artistes qui, à Cannes, sont alors au milieu du public et non pas sur scène ou sur un tapis rouge.

L’invitation au voyage

Le cinéaste thaïlandais récompensé il y a onze ans d’une Palme d’or pour Oncle Boonmee s’est cette fois géographiquement aventuré très loin de son territoire, en Colombie, mais artistiquement, il explore toujours les mêmes espaces expressifs et suggestifs.

Tilda Swinton, parfaite comme toujours, interprète une femme qui entend des explosions inaudibles à tout autre et, de Bogota à la jungle, en passant par une fouille archéologique, en cherche la cause.

Cette quête et cette recherche sont l’occasion de rencontres et de situations qui ne forment pas ce que nous avons l’habitude de nommer un récit, mais composent un archipel de temps habité de vibrations qui ne cessent de produire des images mentales, des émotions. Une invitation au voyage baudelairienne, même si tout ici n’est pas qu’ordre et luxe, loin s’en faut, mais beauté et volupté oui, d’une très singulière façon.

Le temps –mot qui concerne à la fois la durée, la chronologie, les interférences éventuelles entre ce que nous désignons comme passé, présent et avenir– est ici une argile travaillée avec amour, avec humour, avec tendresse, avec attention pour tous les êtres, humains, animaux, végétaux, minéraux, ciels et météores.

À la fois dans le fil direct de son œuvre depuis Mysterious Objects at Noon à l’aube de ce siècle et tout à fait singulier, y compris dans une relation inédite et mutine au fantastique, son huitième long-métrage est une invitation à un voyage dans les sensations et l’imagination, qui trouve son inépuisable énergie, renouvelable à l’infini, dans cette liberté absolue que s’est offert le cinéaste dans sa relation au temps.

Na Jiazuo et Wen Shipei aussi

Même en se méfiant de toute généralisation de type «cinéma asiatique», force est de constater que cette liberté à l’égard du temps, de l’organisation temporelle de récits, est aussi ce qui caractérise deux films chinois en sélection officielle. (…)

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Les affiches des deux films chinois en sélection officielle.

Les Nuits de Zhenwu (à Un certain regard), premier film du jeune musicien Na Jiazuo, et Are You Lonesome Tonight?, premier film de Wen Shipei, ont en commun une façon de circuler dans le temps de manière non linéaire.

Cannes 2021, jour 9: des bons et moins bons usages de la mécanique au cinéma

Une partie de la joyeuse bande de vacanciers travailleurs de Journal de Tûoa. | Shellac

Sortis sur les grands écrans dès leur présentation à Cannes, «Titane», film d’horreur auteuriste, et «Journal de Tûoa», comédie intimiste et cinéphile, jouent chacun à leur façon sur les rapports entre machine et invention.

Le cinéma est né, et demeure, toute informatique comprise, un art mécanique. Un art qui dépend entre autres de l’usage des instruments, du choix de ces machines (caméras, enregistreurs sons, bancs de montage, ordinateurs) et des usages qu’on en fait.

Il est logique, et parfois fécond, que la mécanique soit aussi présente, de nombreuses manières, dans les films eux-mêmes, leur manière de fonctionner, de raconter, de montrer. Mais c’est également souvent la traduction dans le domaine de la mise en scène de la domination de l’industrie –industrie toujours présente, pas nécessairement dominante.

Cannes n’est pas à l’extérieur de cette zone de domination revendiquée comme telle. La sélection hors compétition (sur la plage) de Fast and Furious 9 en témoigne cette année.

La machination commerciale, les automatismes scénaristiques, l’imparable formatage reproductible à l’infini des scènes d’action en changeant les décors comme on modifie les accessoires d’un produit de grande consommation trouvent un écho approprié dans le fétichisme des véhicules surpuissants et leurs équivalents, les corps bodybuildés, calibrés comme des grosses cylindrées.

Mais d’autres films entretiennent des relations plus complexes entre machine et… le reste, que chacun appellera selon son souhait humanité, art, poésie. Ou préférera s’abstenir de nommer.

«Titane» de Julia Ducournau

Très attendu en compétition officielle, Titane, le deuxième long métrage de Julia Ducournau, est une sorte de condensé fait film des paradoxes d’un rapport à la mécanique qui tient, lui, à ne pas abjurer une proposition artistique.

Cannes est clairement dans son rôle en accompagnant une tendance du cinéma actuel d’hybridation du cinéma d’auteur et, non pas du film de genre, comme il est répété à satiété (le cinéma d’auteur n’a cessé de se nourrir de films de genre), mais spécifiquement du film d’horreur.

En France, Julia Ducournau est devenue la figure de proue de cette tendance grâce au succès de son premier film, Grave. Précédé d’une réputation sulfureuse largement surfaite dans le domaine de l’irregardable (rien de bien méchant), Titane est à la fois un exercice appliqué et un condensé de ce que cherche à déployer le «concept» de film d’auteur de genre, à quoi le CNC a dédié des aides spécifiques, et pour lequel vient d’être créée par deux maisons de production et de distribution orientées vers les films d’auteur une société dédiée, WildWest.

Porté de bout en bout par une interprète d’une impressionnante puissance, Agathe Rousselle, Titane, sorti en salles dès sa projection cannoise, commence par donner explicitement des gages du côté de l’industrie lourde (modèle Fast and Furious 9) mais customisée de références auteuristes, essentiellement David Cronenberg, dont Crash est clairement évoqué, mais avec nombre d’autres reprises de motifs du réalisateur canadien.

Alexia (Agathe Rousselle) qui deviendra Adrien. | Diaphana

Plus tard s’invitera une évocation appuyée du magnifique Beau travail de Claire Denis, qui fut pionnière en matière de film d’horreur d’auteur avec le tout aussi inoubliable Trouble Every Day.

Entretemps, la tueuse Alexia du début sera devenue Adrien, identifié mordicus et contre toute vraisemblance par le capitaine de pompiers bodybuildé Vincent Lindon, dont le rejeton a disparu quinze ans plus tôt.

Les rapports délirants à son propre corps comme à la «réalité», les hybridations entre organismes humains et mécaniques métaphores comico-fantastiques d’un devenir cyborg pas si éloigné du monde dans lequel nous vivons, voire l’apparition d’une inattendue et bien vue figure maternelle aussi bien que le trouble sur le genre et le refus de vieillir travaillent de l’intérieur un scénario et une mise en scène qui n’ont rien de simpliste.

Dès lors la référence obligée au cinéma de genre horrifique apparaît comme similaire à cette plaque de métal ajoutée dans le crâne de l’héroïne: un ajout fonctionnel, mais un artifice qui sauve peut-être la vie (économique et médiatique) du film, mais lui reste extérieur.

«Un Héros» d’Asghar Farhadi

La mécanique peut aussi se trouver toute entière dans ce que raconte un film. Elle est devenue la marque de fabrique du réalisateur iranien Asghar Fahradi, qui est une sorte d’horloger de précision spécialiste des machines scénaristiques méticuleusement illustrées et où jamais ne passe une goutte de liberté ni pour les personnages, ni pour les spectateurs.

Il atteint une sorte de sommet avec son nouveau film, Un Héros, en compétition officielle lui aussi, qui échafaude un lego complexe de responsabilité, de culpabilité, de révélations et de manipulations autour d’un prisonnier qui espère obtenir sa grâce après avoir rendu une somme d’argent qui aurait pourtant pu l’aider à réduire sa peine. Le film a le brillant d’un moteur bien astiqué et à peu près autant d’âme.

Il en va tout autrement avec deux films qui n’ont par ailleurs rien en commun, sinon de sembler s’appuyer sur des mécaniques (au sens propre comme au sens figuré) pour mieux en faire des organismes entièrement vivants.

«After Yang» de Kogonada

Le premier est une complète surprise, signée d’un artiste expérimental et grand cinéphile américain nommé Kogonada, After Yang (présenté dans la catégorie Un certain regard). (…)

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Cannes 2021, jour 8: quelques nouvelles du monde depuis la Croisette

Parmi les nombreuses manières de prendre en charge les tragédies du monde contemporain, la très impressionnante réponse de Little Palestine.

Par des moyens stylistiques différents, et aux effets inégaux, certains films du Festival prennent en charge des situations de crise ou de catastrophe qui font écho à l’état général du monde contemporain.

Repérée d’emblée, la faiblesse de la présence du vaste monde dans sa diversité se confirme jour après jour. Néanmoins, on trouve au fil des diverses sélections du Festival un certain nombre d’occasions de rencontrer des descriptions de situations contemporaines, hors de l’épicentre franco-européo/nord-américain.

Sans surprise, ces nouvelles sont globalement de mauvaises nouvelles. Outre la nouvelle sélection ajoutée au programme des sections officielles, Cinéma&climat, et qui vise à mettre en évidence différentes manières dont les films prennent en charge la catastrophe environnementale en cours, il s’agit surtout ici de l’état des sociétés.

Et la question, comme cela devrait toujours être le cas à propos de films, porte tout autant sur les manières de faire du cinéma pour se confronter à ces situations qu’au sujet en tant que tel.

D’un peu partout arrivent donc des récits de crises, de drames, d’états en déréliction des sociétés. Pour en rendre compte, ces films se partagent entre différentes approches, aux conséquences très différentes.

«La Civil» de Teodora Ana Mihai

Arcelia Ramirez interprète la mère-courage de La Civil. | Menuetto

L’une de ces approches est celle de l’illustration littérale d’un discours qui expose et dénonce des situations effectivement dramatiques. Ainsi La Civil, de la réalisatrice mexicaine Teodora Ana Mihai, présenté à Un certain regard.

Aux côtés d’une mère courage dont la fille a été enlevée par des gangsters, le film dénonce la violence délirante des gangs, la pratique très répandue des kidnappings suivis de viols, de torture et de meurtre, la corruption et l’impuissance des autorités, l’omniprésence de la violence.

Thriller efficace, le film reste dans une position univoque qui finit par faire se demander dans quelle mesure la mise en scène utilise les bénéfices spectaculaires que lui rapportent les horreurs évoquées tout autant qu’elle les dénonce.

«Hit the Road» de Panah Panahi

Une autre approche relève de l’évocation «en creux». C’est ce que construit Panah Panahi (le fils de Jafar) avec son premier film, Hit the Road (à la Quinzaine des réalisateurs).

Accompagnant une famille en route vers la frontière pour faire sortir clandestinement d’Iran le fils ainé, il s’appuie sur des comportements extrêmes ou farfelus des différents personnages (le père, la mère, le fils cadet, et même le chien) pour déplier par allusion un contexte marqué par la répression et l’absence de perspectives d’avenir.

La stylisation, où se mêle burlesque et crise de nerfs, est ici un moyen détourné de rendre perceptible non seulement une situation d’oppression, mais ses effets sur les citoyens.

«Babi-Yar (Context)» de Sergei Loznitsa

Très différemment, ce travail en creux est aussi ce que fait Sergei Loznitsa avec Babi-Yar (Context). Le montage d’archives habilement travaillé et sonorisé concerne tout autant l’accueil réservé en 1941 à la Wermacht par un grand nombre d’Ukrainiens, ou la façon dont les Allemands puis les Soviétiques ont représenté cette région après l’avoir conquise, qu’au massacre de plus 33.000 juifs dans le lieu proche de Kiev qui donne son titre au film.

Loznitsa a depuis longtemps en projet un long métrage à propos de cette tragédie, mais ce qu’il évoque véritablement ici, et à quoi renvoie l’ajout de (Context) dans le titre, ce sont aussi les résistance de la société ukrainienne contemporaine à documenter et commémorer ce qui s’est passé là.

C’est-à-dire à inscriredans son histoire un crime commis par les nazis mais avec l’assentiment sinon le soutien d’une population locale, ou du moins d’un nombre significatif de ses membres, dont les descendants sont loin d’avoir tous renoncé à un antisémitisme très ancien dans la région.

«La Fièvre de Petrov» de Sergei Serebrennikov

Semyon Serzin dans une des activités préférées de son personnage, autour duquel tourne La Fièvre de Petrov. |Bac Film

Une autre manière de prendre en charge par le cinéma le chaos du monde est d’y répondre par le chaos de la réalisation. C’est ce que fait, sur un modèle très prisé par ses compatriotes réalisateurs, Sergei Serebrennikov avec La Fièvre de Petrov, en compétition officielle. (…)

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Cannes 2021, jour 7: le bel envol de «Drive My Car»

Le metteur en scène Kafuku (Hidetoshi Nishijima) et la conductrice Misaki (Toko Miura), deux personnages en quête d’une place au monde, au-delà de ce qui les hante. | Diaphana

À partir d’un dispositif en apparence très simple, et en mobilisant des facettes inattendues de l’intime, le film de Ryusuke Hamaguchi réussit un miraculeux déploiement d’émotions.

Véritable révélation de la sélection officielle (Carax, Verhoeven ou même Hansen-Løve ne sont pas vraiment des découvertes), Drive My Car du cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi a incontestablement marqué un temps fort de la 74e édition du festival.

Ce n’est d’ailleurs pas vraiment ce réalisateur qui est une découverte, ses précédents films ont été montrés et primés dans plusieurs grands festivals, mais c’est l’accomplissement exceptionnel qu’est le film, très au-delà de ce que les œuvres précédentes permettaient d’anticiper, aussi réussies sont-elles.

Adapté d’une nouvelle éponyme de Murakami (qui figure dans le recueil Des hommes sans femme), le film se déploie avec une sorte de douceur hypnotique par grandes vagues émotionnelles.

Au centre du récit se trouve un acteur et metteur en scène de théâtre, Kafuku, qui répète sa nouvelle production, Oncle Vania de Tchekhov. Parmi les interprètes qu’il a choisis se trouve un jeune premier à qui il a attribué le rôle titre, pourtant sensément plus âgé.

Au cours du prologue, on a vu ce même Kafuku surprendre sa femme en train de faire l’amour avec ledit jeune homme, et s’esquiver sans rien laisser paraître. Peu après, cette femme qui n’a cessé de faire à son mari déclaration et manifestation de son amour, est morte.

Entre le jeune premier (Masaki Okada) et Kafuku, des jeux de paroles et d’esquive où l’innocence et la perversité, la souffrance et la superficialité se répondent et se renforcent. | Diaphana

L’essentiel du film se passe ensuite principalement dans deux lieux, un lieu fixe et un lieu mobile, un lieu collectif et un lieu privé. Le premier est la salle de répétitions, où Kafuku dirige les acteurs qui, à la table, lisent leur rôle dans plusieurs langues (japonais, chinois, coréen, langue des signes).

Le second est la voiture, cette Saab 990 turbo rouge vif où une jeune femme venue de la campagne conduit le metteur en scène et qui devient un autre espace de paroles, de pensée, de quête de vérités et d’apaisement, étrangement symétrique de l’espace théâtral. (…)

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Oxymore cinématographique

Voilà pour le cadre, dramatique et matériel. Mais ce qui précède n’a pratiquement rien dit de ce qu’engendre le film comme étonnants processus riches en émotions, en justesse sensible, en jeux d’échos entre puissances du texte littéraire (celui de Tchekhov), ressources de la multiplicité des langues, expressivité des corps et des voix.

Drive my Car a l’ampleur d’une épopée, mais une épopée où, stricto sensu, il ne se passe rien. De cet oxymore cinématographique, Hamaguchi fait une aventure intime au souffle immense et qui pourtant paraît murmurer à l’oreille de chacun.

Qui a vu ses précédents films, principalement Senses, Asako I&II et Contes du hasard et autres fantaisies, peut mesurer la continuité d’un projet artistique de longue haleine, mais aussi constater l’impressionnant saut qualitatif accompli.

Un grand geste libérateur

Ce saut concerne ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la construction du film. Indépendamment de leurs qualités, les précédents films s’appuyaient sur des manières d’organiser le récit, de définir les personnages, d’établir des symétries et des interférences entre les lignes narratives, manières qui pouvaient être figurées sur un graphique, décrites en termes de structures et de trajectoires.

Cannes 2021, jour 6: «Bergman Island» et le pont aux fantômes

Le réalisateur Tony (Tim Roth) et la réalisatrice Chris (Vicky Krieps) dans la mythique salle de projection personnelle d’Ingmar Bergman. | Films du Losange

Le nouveau film de Mia Hansen-Løve invente, dans l’île où vécut et filma le maître suédois, un jeu léger et émouvant, complexe et lumineux, autour de la création artistique et amoureuse.

Il y a toujours un risque avec les films consacrés au cinéma. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, à Cannes encore plus qu’ailleurs. Avec son septième film, en compétition officielle sur la Croisette juste avant de sortir dans les salles françaises, Mia Hansen-Løve démultiplie vertigineusement ce risque.

En effet, elle installe son récit dans l’île entièrement placée sous l’influence du grand réalisateur suédois, en mettant d’abord au centre du récit un couple de réalisateurs, la jeune Chris (Vicky Krieps) et le nettement plus mûr Tony (Tim Roth), chacun écrivant le scénario de son prochain film, puis en enchâssant dans ce qui leur advient des éléments du film imaginé par la jeune femme restée seule dans l’île.

À ce qui semble de prime abord un entrelacs autoréférentiel alambiqué, le film oppose d’emblée deux puissants antidotes, la vivacité des personnages joués (à tous les sens du terme) par deux interprètes qui semblent détenir une palette infinie de nuances, tout en offrant une immédiate présence physique, et la splendeur des paysages de l’île où l’auteur de Persona a tourné tant de ses films, et où il a vécu toute la fin de son existence.

 

De la situation de départ, Mia Hansen-Løve, qui a vécu et travaillé dans la maison de l’île où habitent ses personnages, parvient à faire de la ressource vive, toujours reconfigurée, d’une multitude d’enjeux dramatiques et de questions, qui ne cessent de se déployer.

Parmi ces enjeux et ces questions surgissent, s’intensifient, puis se fondent dans un mouvement plus ample, l’accès à la part d’ombre de l’autre, fût-il aimé et aimant, au secret des pulsions et des fantasmes, aux méandres de l’invention romanesque, et la relation ambivalente à la célébrité, celle de Bergman exemplairement, cinéaste austère transformé dans l’île où il est enterré en objet d’un tourisme culturel, certes haut de gamme dans ses références, mais qui n’échappe pas aux clichés et à la disneysation du monde.

Avec une grande finesse, Mia Hansen-Løve réussit à n’être ni méprisante pour qui vient communier avec une idée formatée du grand artiste, ni dupe de ses ressorts.

Du bon usage des figures tutélaires

La manière de filmer, en accompagnant Chris qui tour à tour adhère à la bergmanomania locale, se dérobe ou invente des chemins de traverse, suggère des possibilités pour chacun d’accorder de l’importance aux grandes figures tutélaires –dans ce cas, un cinéaste essentiel pour une cinéaste, Chris ou Mia H-L, comme ce pourrait être une autre référence pour quelqu’un ayant une activité différente– sans pour autant en devenir l’adorateur idolâtre ni le spécialiste obsessionnel.

Jouant avec humour et émotion des rapports affectifs à la fois du couple principal et de tous ceux, insulaires ou visiteurs, qui gravitent sur l’île, le film trouve naturellement un élan qui lui permet de se redécaler, de s’ouvrir encore davantage.

Amy (Mia Wasikowska) et Joseph (Anders Danielsen Lie), le couple de l’histoire dans l’histoire. | Films du Losange

Ainsi se met en place le récit du film qu’écrit Chris, autour d’une héroïne elle aussi réalisatrice, Amy (dont l’interprète a le même prénom que la réalisatrice, Mia Wasikowska) qui croise ou recroise un amour de jeunesse, réel ou fantasmé, Joseph (Anders Danielsen Lie), toujours à Fårö.

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Cannes 2021 jour 5: dans toutes les sélections, envoyez la fracture!

Nora (Halima Benhammed), l’âme du Bonne Mère de Hafsia Herzi. | SBS Distribution

De manière explicite ou pas, de nombreux films présentés au Festival sont hantés par le thème de la «fracture sociale», entendue comme l’incompréhension irréconciliable de composantes de la société.

La Fracture est le titre d’un des films en compétition, celui que Catherine Corsini a imaginé à la suite du soulèvement des Gilets jaunes.

Le titre désigne à la fois ce qui est arrivé au bras de la dessinatrice de BD passablement allumée jouée (magnifiquement) par Valeria Bruni Tedeschi, ce qui était en train de se produire dans le couple qu’elle forme avec l’éditrice interprétée par Marina Foïs, et bien évidemment la dite «fracture sociale» dont le mouvement de fin 2018 début 2019 a été à la fois la spectaculaire manifestation et un puissant accélérateur.

Dans un service d’urgence surchargé, les relations tendues entre la bourgeoise de gauche (Valeria Bruni Tedeschi) et le camionneur Gilet jaune blessé par la police (Pio Marmai). | Le Pacte

Presqu’entièrement situé dans le service d’urgence d’un hôpital parisien, et évoquant également la situation terriblement dégradée des conditions de travail et de soin dans de nombreux hôpitaux publics, le film, même au prix de quelques simplismes, réussit une mise en tension très convaincante des conflits individuels et collectifs.

Mais il se trouve ainsi afficher explicitement un thème qui court à travers les sélections, le cinéma manifestant ici avec force sa sensibilité aux enjeux contemporains. Il s’agit, donc, de cette fameuse fracture sociale, mais envisagée essentiellement selon une approche qui n’est ni celle, moderne, de la lutte des classes, ni celle, postmoderne, d’un dépassement de celle-ci.

Ce dont prennent acte de diverses manières nombre de films présentés dans les différentes sélections, c’est surtout l’étrangeté croissante entre des fragments d’une société qui n’habite plus, concrètement et imaginairement, le même monde, alors qu’ils vivent parfois à quelques kilomètres les uns des autres. C’est le constat de différentes manières d’exister, de comprendre, de sentir, de rêver, concernant des gens qui habitent le même pays, le même continent, la même planète.

Parmi les titres déjà présentés alors qu’on approche à peine de la moitié du Festival, et bien sûr sans avoir pu voir tout ce qui a été projeté, au moins huit autres films relèvent de cette thématique.

Outre La Fracture, donc, on a déjà évoqué ici Ouistreham, d’après le livre de Florence Aubenas par Emmanuel Carrère, transposition qui a ajouté à la description du travail des femmes surexploitées l’enjeu de l’écart irréconciliable entre elles et celle qui, avec les meilleures intentions du monde, entend en témoigner.

Petite Nature de Samuel Theis

Entre Johnny et son maître d’école, une proximité qui trouble l’enfant et des écarts qui les menacent tous deux. | Ad Vitam

Mais la question de cet écart – économique, de mode de vie et de représentation, de culture au sens le plus vaste du mot – est aussi au centre de Petite Nature de Samuel Theis, présenté à la Semaine de la critique.

Le film accompagne le parcours d’un gamin fils d’une famille monoparentale en grande précarité vivant dans une cité à Forbach. Le garçon est attiré par son instituteur et tout ce qu’il représente comme autre mode de vie, autre rapport au monde.

Cette attirance, si elle n’est pas réputée par le film être irrémédiablement condamnée par un gouffre infranchissable, est du moins l’occasion de souffrances et de crises qui affectent tous les personnages concernés.

Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot

Construit selon un schéma à la fois historique (des années 1950 à nos jours) et de discours politique, Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot s’appuie sur le livre éponyme de Didier Eribon pour proposer un montage d’archives documentant cette rupture irrémédiable, définie par l’auteur comme résultant d’un abandon du peuple par la gauche.

Menant lui aussi aux Gilets jaunes, Retour à Reims, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, témoigne du formidable talent de monteur du cinéaste d’Une jeunesse allemande tout en s’assujettissant à un discours qui le précède et le domine, et finalement l’affaiblit.

Mais il y a bien l’idée d’une dérive de classes moyennes représentées par la gauche de gouvernement, à 1000 miles des racines populaires de ce qui s’est, en France, réclamé de l’idée socialiste.

Soy Libre de Laure Portier

Présenté à l’ACID, Soy Libre de Laure Portier est un déstabilisant portrait du jeune homme qu’elle nomme son frère (plutôt en fait son demi-frère), tourné sur le vif de l’existence de ce dernier, ancien taulard, parfois SDF, toujours en galère.

C’est parfois lui qui filme, en l’absence de sa sœur, mais il s’agit bien de son film à elle, comme en atteste aussi les débats, gardés au montage, où il discute le fait d’enregistrer telle ou telle situation, et les motivations d’une réalisatrice qui, sans qu’on doute de son affection, fonctionne clairement selon une toute autre logique que lui.

La proximité familiale comme le dispositif très brut du tournage ne cessent ainsi de souligner combien ces deux personnes, celles qui fait le film et celui à qui il est consacré, n’ont pratiquement rien de commun comme idée de l’existence.

Compartiment n°6 de Juho Kuosmane

L’étudiante d’Europe de l’Ouest et l’ouvrier russe (Seidi Haarla et Yuriy Borisov) forcés de voyager ensemble. | Haut et court

Ces différences radicales peuvent rester placées sous le signe de l’irréconciliabilité sans être nécessairement racontée sur un mode sombre. C’est la belle découverte, en Compétition officielle, de Compartiment N°6 du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen. (…)

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