«Le lion est mort ce soir», joyeuse aventure de cinéma aux franges du surnaturel

Grâce à Jean-Pierre Léaud, acteur médium, Nobuhiro Suwa raconte une histoire joueuse et émouvante où se résout comme à l’évidence l’affirmation selon laquelle le cinéma, c’est la vie.

Les amoureux du cinéma connaissent la formule magique: «Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre.» Le nouveau film de Nobuhiro Suwa est un film de fantômes, et très précisément des fantômes de l’amour de cinéma.

 

Au cinéma, les fantômes sont aussi réels que les chauffeurs de taxi ou les avocats –peut-être même un peu plus. Mais pour qu’ils existent pleinement, il faut une magie, et un médium.

Un médium nommé Léaud

Il s’appelle ici Jean-Pierre Léaud. Il est à l’écran comme habité de tous les rôles inoubliables qu’il a interprétés, hanté des grands films auxquels il a participé.

Irma Vep d’Olivier Assayas, Le Pornographe de Bertrand Bonello, Et là-bas quelle heure est-il? de Tsai Ming-liang convoquaient déjà ce pouvoir aux franges du surnaturel.

On dira que les grands acteurs d’un certain âge portent avec eux leurs histoires à l’écran. C’est vrai, mais très peu le font comme Léaud. Sans doute parce que sa manière d’exister dans les images de cinéma a, étrangement, toujours été médiumnique. Et ce depuis son apparition dans Les 400 Coups, où ce gosse de 14 ans était à la fois le petit Léaud, le petit Truffaut et cet Antoine Doinel qui allait traverser, comme être de fiction, deux décennies, pour se réincarner chez Godard, chez Eustache et chez Garrel.

Il faut bien l’avouer, il existe un bonheur incomparable à entrer dans ce film pour qui a cheminé peu ou prou aux côtés de l’histoire du cinéma français depuis soixante ans (même en étant né bien après la sortie d’À bout de souffle).


Pauline Etienne et Jean-Pierre Léaud

Histoire de fantôme au sens littéral  –un vieil acteur retrouve dans une maison vide le spectre de celle qu’il a tant aimée 50 ans plus tôt–, Le Lion est mort est un pur bonheur d’harmoniques et d’assonances avec une longue et magnifique histoire du cinéma. Ou plutôt d’un certain cinéma, qui va jusqu’au récent et bouleversant La Mort de Louis XIV d’Albert Serra, auquel ce film fait à la fois pendant et contraste, aussi solaire et tonique que celui du cinéaste catalan était crépusculaire et poignant.

Dans Le lion est mort ce soir, Les MistonsLe Mépris et Céline et Julie, mais aussi les frères Lumière et Pagnol, Renoir et Moonfleet, La Belle et la bête et L’Intendant Sansho font cortège aux retrouvailles amoureuses du vieil homme.

Est-ce à dire qu’il s’agit d’un film de cinéphile pour cinéphiles? Ce ne serait pas un défaut, mais non, ou pas seulement. Parce que la lumière. Parce que le rire. Parce que les enfants. (…)

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«Les femmes de la rivière qui pleure», la beauté au bout de la souffrance

Le film du réalisateur philippin Sheron Deroc transforme le récit d’un affrontement communautaire très réaliste en chant majestueux et profond.

Qui pleure ? La rivière ? Pas sûr. Elle coule, assurément, mais c’est plutôt dans la souveraine indifférence de son cours, aussi immémorial que la jungle qui l’environne.

Serait-ce alors les femmes qui pleurent ? Certainement pas, et pourtant elles auraient tant de raisons de le faire.

Elles habitent de part et d’autre de cette rivière dont le nom ne sert qu’à désigner le malheur qui règne ici.

Malheur de la vie difficile de petits paysans, malheurs des affrontements entre clans, entre religions (musulmans d’un côté, chrétiens de l’autre), malheur des guérillas endémiques et de la répression féroce dans cette ile de Mindanao, aux Philippines.

Elles sont trois femmes, dont le film accompagne les trajectoires d’une manière singulière, et qui ajoute du mystère au tragique de la situation et à la puissance visuelle des lieux.

Satra est au centre du récit. Son mari a été tué par le clan d’en face, elle balance entre désir de vengeance, cette vengeance que son père et ses frères tiennent à accomplir à tout prix – même celui de nouveaux morts et de la ruine familiale – et choix d’un apaisement pour que la vie puisse reprendre.

Faire triompher cette seconde option est le labeur incessant et sans cesse détruit, puis repris, de Farida, la doyenne du village, médiatrice dont la sagesse est aussi un intérêt bien compris.

Le film accompagne les tribulations violentes et les débats brutaux de la famille de Satra, il écoute et regarde les tentatives de médiations de Farida. Mais il le fait de manière oblique, où c’est parfois un détail qui semble l’essentiel, où la forêt, la vie villageoise, l’arrière-plan politique, une fumée qui s’élève dans la lueur de l’aube peuvent un moment occuper le centre de l’écran.

Avec un art consommé de la mise en scène, Sheron Dayoc qui, avec ce deuxième long métrage de fiction, rejoint les rangs des grands cinéastes de son pays (Brillante Mendoza, Lav Diaz, Raya Martin), déploie deux contrepoints de nature différente, qui donnent au film son ampleur et sa profondeur.

Le premier contrepoint est dramaturgique, il s’agit de la troisième femme, qui appartient au clan d’en face, et dont le fils a été tué par le clan de Satra.

Sa présence, à la fois fantomatique et très intense dès qu’elle se produit, contribue à faire résonner des échos de tragédie antique autour de ce récit à tant d’égards réaliste, et très actuel – aux Philippines et pas seulement.

Le deuxième contrepoint est esthétique, on ne saurait le nommer autrement que : la beauté.

Dans cet enchevêtrement de violence, de misère, de domination des femmes par les hommes, de terreur militaire, de guérilla intégriste, de fascination des armes – toutes dimensions très clairement prises en charges par Les femmes de la rivière qui pleure – le cinéaste réussit à instaurer un ton à la fois quotidien et majestueux, qui émeut au plus profond.

Il n’est en effet pas courant que s’allient aussi intimement la beauté des femmes, toutes les trois magnifiques, la beauté de la nature, et la beauté de la réalisation elle-même – sens du cadre et du rythme, lumières et ombres, profondeurs et reflets.

Sheron Dayoc possède l’art peu commun de fondre ensemble réalisme et mythologie, récit des affrontements très concrets qui ensanglantent tant de régions de notre monde et incantation par les moyens de l’image et du son.

Il faut espérer qu’il se trouvera des spectateurs assez curieux pour aller à la rencontre de cette expérience, ils en seront grandement récompensés.

 

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Les Femmes de la rivière qui pleure

De Sheron Dayoc, avec Laila Putli P. Ulao, Sharifa Pearlsia P. Ali-Dans, Taha G. Daranda Tan, Miriam Zimadar Caranay-Raper.

Durée : 1h35 Sortie le 27 décembre 2017

Séances

page Facebook Dissidenz Asia pour être tenus au courant des différents événements relatifs au film

La cigarette au cinéma, une paresse pour symboliser la liberté

Écran de fumée? La récente polémique artificiellement gonflée autour de la présence de la cigarette dans les films empêche de voir la réalité d’un problème pourtant massif, l’utilisation par scénaristes et réalisateurs du tabac comme signe d’émancipation et d’accomplissement de soi.

Ouh là mes aïeux! Que n’a-t-on lu et entendu? C’était Mozart qu’on assassine, c’était la terreur à nos portes. L’incroyable vigueur des réactions suite à une parole de la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, après une déclaration de la sénatrice Nadine Grelet-Certenais, veut sûrement dire quelque chose, mais pas forcément ce qu’elle prétend.

Peut-être qu’au degré de déréliction de la politique où on est, une cause aussi bidon est de nature à capter une énergie protestataire qui ne sait plus où et comment s’employer. Pourtant, le mouvement autrement important et profond déclenché par l’affaire Weinstein aurait pu et dû absorber ces énergies. Mais justement, aussi fondé soit-il, il garde le défaut d’être politiquement correct.

Tandis qu’avec la cigarette, on allait pouvoir être transgressif, s’éclater vraiment. Professionnels du cinéma, médias et réseaux sociaux tous unis derrière cette bannière frémissante s’en sont donnés à cœur joie.

En plus, il y avait association d’un binôme, cigarette et film, riche de ressources mobilisatrices aussi infinies que stupides: tabac/film objet de distraction populaire, tabac/films œuvres d’art, tabac/films témoins de leur temps.

C’est l’honneur du cinéma d’être à la fois un art, un loisir populaire et un observatoire du réel. En l’occurrence, cela aura démultiplié les opportunités de dire tout et surtout n’importe quoi. On allait à la fois massacrer des chefs-d’œuvre et nous priver de nos doudous audiovisuels. On allait cacher le monde tel qu’il est.

On allait même sûrement se mêler de supprimer les cigarettes dans les films du passé, projet qui, s’il existait, serait pour le coup débile, aussi débile que quand des Diafoirus de la prévention se sont mêlés d’enlever sa clope à Prévert et sa pipe à Tati sur des affiches.

Vanessa Paradis en « ange gardienne » libératrice de l’héroïne de Maryline de Guillaume Gallienne.

Aux barricades citoyens! L’État veut nous empêcher de montrer le monde tel qu’il est, s’exclamait ainsi une grande figure libertaire, et ardent combattant du réalisme en prise sur le monde tel qu’il est véritablement, Frédéric Goldsmith, délégué général de l’Union des producteurs de cinéma, dont les propos à l’AFP, relayés par tous les médias de l’Hexagone, fleuraient bon l’insurrection: «Un film n’est pas là pour refléter la société telle que l’État voudrait qu’elle soit.»

Dans le monde entier, mais en France plus qu’ailleurs

On a compris, l’affaire est enterrée. Était-elle sans fondement? Qui regarde les films se rendrait aisément compte que le problème existe pourtant. Pas parce qu’on y montre des gens en train de fumer. Parce que, outre les incitations plus ou moins amicales de l’industrie, le fait de fumer est devenu un poncif, une paresse de scénariste pour manifester un geste de liberté. (…)

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«Avant la fin de l’été», promenade avec trois garçons et le cinéma

Balade vacancière et dernier voyage avant une séparation, le premier film de Maryam Goormaghtigh est un road-movie qui ne cesse d’inventer sa route, avec humour et émotion.

Euh… pourquoi? Pourquoi s’intéresserait-on à la chronique de vacances dans le Sud de la France de trois jeunes hommes iraniens vivant à Paris, et dont l’un s’apprête à rentrer ensuite au pays. Ces trois types n’ont rien de spécial, et ce qui va leur arriver non plus.

La réponse à cette question tient en un mot: le cinéma.

Pas le cinéma comme technique, ni le cinéma comme spectacle. Le cinéma comme possibilité de regarder, d’éprouver, de partages des instants, des silences, des gestes. Le cinéma comme une sorte d’herbier poétique et affectueux du quotidien.

La réalisatrice, elle-même d’origine iranienne mais née et élevée en Europe, mise tout sur ce pouvoir, qu’il arrive qu’on appelle «magie».

Il faut, en effet, une croyance puissante pour se lancer dans un projet aussi fragile. Après, il faut, minute après minute, lieu après lieu, situation après situation, juste regarder et écouter. Le cinéma tel que le pratique Maryam Goormaghtigh repose sur ce savoir insuffisamment partagé: le monde est passionnant, émouvant, drôle, effrayant, somptueux –à condition de savoir le filmer.

Et c’est très précisément ce que fait Avant la fin de l’été, en accompagnant Arash, Hossein et Ashkan dans leur voiture, dans une fête de village, au camping, avec deux filles rencontrées à un bal… Arash, Hossein, Ashkan, Charlotte, Michèle: ce sont les prénoms des interprètes comme ceux des personnages, on ne saura pas leur nom de famille.

Le principe de l’incertitude

On saura en revanche que ces trois hommes portent un trouble, ou plutôt un bouquet de troubles: Iraniens exilés pas très sûrs de leur relation ni à leur patrie d’origine, ni au pays où ils vivent. Incertains de l’avenir de leur amitié, quand l’un d’entre eux envisage de rentrer à Téhéran. Mais aussi incertains des manières de manifester leurs relations entre eux, et avec les autres. Les autres dont, bien sûr, les femmes. (…)

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Derrière le sourire du chat dans l’ombre de la salle de montage

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Cela s’appelle Plus long le chat dans le brume, titre appétissant. Son auteure s’appelle Emmanuelle Jay. Elle est monteuse de cinéma.

Alors, faisant cette fois un livre, elle a à nouveau fait du montage, en assemblant des notes prises au cours de son travail. Par brèves séquences à la première personne du singulier, elle dit son travail. Comment elle fait, de quoi elle se méfie, ce qu’elle cherche et par quels chemins, en plus ou moins grande proximité avec le réalisateur.

Journal obéissant à un ordre non pas chronologique, mais intuitif, poétique, son livre rend perceptible les enjeux et les méthodes d’un métier. Mais il fait bien davantage.

En décrivant très simplement ce que c’est de choisir une prise parmi plusieurs du même plan, ce que c’est de choisir où ce plan commence et finit, ce qui se joue dans la manière de montrer une situation apparemment aussi simple qu’une conversation à deux, Emmanuelle Jay invite son lecteur à entrer dans l’épaisseur du « faire » du cinéma.

Ceux qui font des images, ceux qui font du son, ceux qui font de la régie, ceux qui font des décors ou des costumes, ceux qui font de la production, et bien sûr ceux qui font de la réalisation ne font pas la même chose qu’elle. Mais grâce à elle, s’exprimant avec une clarté sensible et consciente, devient perceptible l’hallucinante quantité de choix, la multiplicité des possibles, qui sont à la fois du pouvoir et du doute.

En décrivant la relation complexe qu’elle noue avec un être qui est à la fois le personnage du film et son interprète, ce que suscite la fréquentation au long cours à laquelle astreint le montage sur l’écran de l’ordinateur, parfois jusqu’à la fascination, la détestation, aussi la séduction, c’est toute une irisation des rapports humains qui se déploie.

Le travail, surtout avec un autre, c’est aussi nommer les choses et les sensations, trouver comment se dire ce qu’on sait, ce qu’on pressent – a fortiori lorsqu’on est, par fonction, dans un second rôle auprès du réalisateur. Et cette femme d’images s’avère singulièrement attentive aux mots, elle en interroge les sous-entendus, les effets indirects, souvent malheureux – et dont, par habitude, par paresse on ne discerne plus les effets.

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Il y a des dessins (de Mathias Maffre), qui n’illustrent pas vraiment, qui sont des échos graphiques. Il y a des citations qui assurent la liaison entre pratique quotidienne et recherche ambitieuse.

Dessins et citations, anecdotes et souvenirs participent de cet autoportrait involontaire, qui permet de raconter autre chose. Inquiète de ce qu’elle fait, amusée, joueuse, flippée, fétichiste, cette étrange héroïne, démiurge de l’ombre offre non seulement un récit poétique et ludique de sa pratique, mais une invitation à une sorte de rêverie intelligente.

Ce que raconte Emmanuelle Jay dit beaucoup de ce qui fait l’activité du montage, l’acte de cinéma, bien au-delà de son cas particulier, de son expérience personnelle.

Mais elle le dit comme personne d’autre n’aurait pu ni ne pourra jamais le dire. C’est pourquoi, à l’enseigne de cette invitation à accorder à un félin un surcroit d’existence, admirable projet, métaphore d’un pouvoir immense où la puissance n’aurait aucune part, on trouve ce qu’il convient d’appeler tout simplement un bon livre.

Plus long le chat dans la brume. Journal d’une monteuse d’Emmanuelle Jay, dessins de Mathias Maffre. Les éditions Adespotes.  

«Wallay» et «Patagonia», de l’Afrique de l’Ouest à l’Amérique latine, deux chemins de cinéma ouverts sur le monde

Conte initiatique et contemporain au Burkina avec Berni Goldblat, tragédie épique dans le grand Sud argentin avec Emiliano Torres, à la découverte de deux premiers films aussi différents que réjouissants.

L’un s’appelle Wallay. L’autre s’appelle Patagonia. Ce sont deux films qui n’ont en apparence pas grand chose en commun hormis le fait de sortir le même jour. Deux beaux films qui, n’était l’embouteillage à l’entrée de l’été, auraient mérité chacun un texte.

Deux films qui se trouvent donc avoir au moins en commun le risque de passer inaperçus, alors même que de très belles œuvres, Visages Villages d’Agnès Varda et JR et Les Derniers Jours d’une ville de Tamer El Saïd, qui sortent eux aussi ce 28 juin, ont toutes raisons de mobiliser l’attention de qui s’intéresse à l’actualité de l’art du cinéma.

Ce sont, aussi, deux films «du Sud», comme on dit, l’un vient d’Afrique, plus précisément du Burkina Faso, l’autre d’Amérique latine, plus précisément d’Argentine. Ce n’est pas ça qui va les aider.

Ils encore deux points communs, avant d’en venir à leurs singularités, qui sont l’essentiel. L’un et l’autre sont le premier long métrage de fiction de leur auteur. Et, surtout, l’un et l’autre n’existent que d’une croyance éperdue dans les puissances du cinéma –un phénomène beaucoup moins courant chez ceux qui font des films qu’on ne croirait, et qu’on ne voudrait.

Wallay, Ady à la rencontre du monde

Cette croyance, elle se découvre peu à peu dans Wallay du réalisateur suisso-burkinabé Berni  Goldblat. Au début, on se croit en terrain prévisible, et pas très prometteur. Un garçon de 13 ans, Ady, métis élevé par son père africain, gamin d’une banlieue française, est renvoyé contre son gré dans la ville de sa famille paternelle.

Il y découvre et y affronte un mode de vie qui lui était étranger, éprouve des rencontres avec les humains, les lieux, la nature, la technique, en totale décalage avec tout ce qu’il a connu dans une cité de la banlieue lyonnaise.

Récit initiatique, découverte de ses origines lointaines, construction de soi, expérience de la différence: oui, il y a bien tout cela dans Wallay.

Mais très vite, loin des saynètes convenues, il apparaît que Berni Goldblat, qui vit et travaille au Burkina, mise davantage sur les atmosphères, les lumières, les sonorités, les matières que sur l’illustration par des péripéties du parcours d’Ady.

Dans cette grosse bourgade de brousse, ville d’aujourd’hui saturée de traditions mais pas du tout à l’écart du monde, c’est un très riche ensemble de variations qui se met en place avec les membres de la famille des différentes générations, hommes et femmes, les amis, les voisins.

Faisant jouer les ressorts de la comédie et du conte, le film tout en restant extrêmement simple devient ainsi espace d’accueil à un monde de relations complexes, diverses, mouvantes.

La beauté des images notamment dans les intérieurs peu éclairés, la capacité en quelques plans larges d’inscrire une aventure individuelle dans un environnement beaucoup plus vaste, confirment la fécondité de la mise en scène de Goldblat.

Moisson africaine

En cette année marquée par l’apparition du magnifique Félicité d’Alain Gomis, réalisateur sénégalais, tournage au Congo, après aussi la découverte des Initiés  de John Trengove (Afrique du Sud), et 15 jours après la sortie du très réussi Wulu du Malien Daouda Koulibaly, on se dit que cette année est inhabituellement féconde pour les cinémas d’Afrique, même s’il ne s’agit encore que de quelques cas.

Patagonia, plus grand que les hommes

Avec Patagonia, pas de doute. Ici, le pari sur les puissances expressives et dramatiques du cinéma est affirmé d’emblée. Un cinéma qui saurait pouvoir tout miser sur l’espace et la lumière, et la présence intense des corps. Très peu de mots dans ce récit d’hommes, affrontement entre le vieux gaucho qui tient une immense hacienda et le jeune type taciturne qui doit prendre sa place.

Non que Patagonia soit dépourvu d’histoires. Sera contée celle du vieux avec sa famille et celle du jeune avec la sienne, même de manière laconique. Seront aussi racontés le destin de l’élevage de moutons, et le rôle des différents patrons, patron du patron et patron du patron du patron, dans cet univers impressionnant d’horizontalité géographique, mais où la pyramide du pouvoir est d’une tout aussi violente verticalité.

On songe au western, évidemment, les paysages immenses, les troupeaux, les hommes à cheval, les fusils. Mais un western habité d’une toute autre mythologie, sans rien de conquérant ni de dominateur chez ses deux héros –ce sont bien des héros– mais porteurs d’une idée très ferme d’un «art de vivre», rude, solitaire, brutal.

Patagonia, dont on peut préférer le titre original, El Invierno, «l’hiver», est une tragédie. La tragédie du combat des humains avec ce qui les dépasse, le passage du temps, la dureté extrême de la nature, l’ordre capitaliste.

 Cette tragédie presque sans mots trouve dans les cadres de l’écran large, la blancheur de la neige et la noirceur de la nuit, l’impressionnante beauté des visages masculins –beauté sans affèterie ni joliesse, et qui est tout autant dans la façon de les filmer– une force impressionnante, force «ouverte», qui laisse chacun avec ses songes et ses méditations. 

Wallay

de Berni Goldblat, avec Makan Nathan Diarra, Ibrahim Koma, Hamadoun Kassogué, Josephine Kaboré

Durée: 1h24.

Sortie le 28 juin 2017

Séances

 

Patagonia, el Invierno

d’Emiliano Torres avec Alejandro Sieveking, Cristian Salguero

Durée: 1h35.

Sortie le 28 juin 2017

Séances

 

«Un jeune patriote» au prisme des émotions politiques

En accompagnant la trajectoire idéologique et émotionnelle d’un jeune homme, le documentaire au long cours de Du Haibin rend sensible ce qui se joue sur le plan affectif dans l’engagement politique. Un enjeu qui est loin de ne concerner que la Chine.

On en parle souvent sans bien savoir ce que c’est: un film politique. Un jeune patriote ne donne certes pas la réponse définitive, mais assurément une réponse. Réponse passionnante, stimulante, intrigante. Le documentaire de Du Hai-bin accompagne durant plusieurs années un jeune homme, Zhao Chang-tong. Chang-tong est fils d’une famille très modeste, il habite dans une petite ville du centre de la Chine (1).

Il faut prendre le verbe «accompagner» dans son sens le plus fort. Se tenant résolument aux côtés de ce garçon vigoureux et plein d’énergie, sympathique en particulier par sa manière, rare en Chine, de formuler ses émotions, Un jeune patriote le montre d’abord emporté par sa passion: l’amour du président Mao, et de son pays, qui lui font arpenter les rues en brandissant un drapeau chinois et en criant des slogans nationalistes, ou entonner, très ému, des chants à la gloire du Grand Timonier.

Qu’est-ce qu’un affect politique?

Nous regardons cela avec ironie. Pas Du Ha-bin, qui n’adhère pas non plus, c’est le moins qu’on puisse dire, aux opinions du jeune homme. Mais la manière de se tenir à ses côtés permet d’ouvrir ce qui est d’ordinaire réglé sans autre question, et qui est si important pourtant: qu’est-ce qu’un affect politique? Qu’est-ce qu’un engagement, un engagement corps et âme, en deçà de l’acquiescement à des idées ou des doctrines? Comment ça travaille le corps, les gestes de la vie, le tremblement des voix, la montée des larmes? Et, incidemment, où cela est-il passé chez nous, où c’est loin d’avoir disparu (même si les gestionnaires politiciens et médiatiques l’ignorent ou le méprisent, avec les heureux résultats qu’on sait)?

Zhao Chang-tong en famille, avec ses amis et voisins, Chang-tong élève appliqué mais qui rate l’entrée à l’université pour laquelle se sont sacrifiés ses parents, s’obstine et la réussit l’année suivante, Chang-tong étudiant à 2.000 km de chez lui, et qui découvre d’autres mondes, d’autres rapports au monde, rencontre une jeune fille, se fait des amis, voyage. Un garçon qui change, c’est ça la politique? Peut-être, oui –en tout cas tel que le filme Du. (…)

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«I Am Not Your Negro», mort et vie de cinq hommes en colère

Le film de Raoul Peck s’inspire des mots et de la pensée James Baldwin pour composer en images dynamiques et émouvantes une réflexion sur l’Amérique telle que le destin des Noirs l’éclaire.

Il sont cinq. Cinq hommes noirs. Plus exactement, 3+1+1.

Les trois premiers ont été assassinés. Medgar Evers le 12 juin 1963. Malcolm X le 21 février 1965. Martin Luther King le 4 avril 1968. Aucun d’eux n’avait 40 ans. Ils avaient voué leur vie à lutter contre les discriminations, et c’est pourquoi ils sont morts.

Le cinquième est le cinéaste Raoul Peck. Il a composé son film, I Am Not Your Negro, à partir d’un projet du quatrième, l’écrivain James Baldwin [1].

Ce dernier avait travaillé à un livre, Remember this House, consacré aux trois grandes figures du combat des Noirs, Evers, Malcolm X et King, avant de l’abandonner «parce que trop douloureux». Raoul Peck part des notes en vue de ce manuscrit, et d’autres textes de Baldwin, pour inventer son propre film.

Des héros et une star

I Am Not Your Negro est une puissante œuvre de cinéma, lyrique, émouvante et complexe. Une œuvre où les images et les sons, les temporalités historiques et rythmiques, la mémoire et l’imaginaire se ré-agencent en permanence, engendrant tension dramatique, échappées émotionnelles et pensée.

Ce film a des héros, les trois hommes assassinés durant les années 60, aussi singuliers que les figures d’une épopée qui est aussi une épopée collective. Et il a une star, James Baldwin lui-même. La voix de Baldwin, le visage de Baldwin, la tchatche Baldwin, le charme de Baldwin, et, surtout, l’intelligence de Baldwin.

[Aparté: Écrivant ce texte, je n’en finis plus de me délecter de son titre, de son énergie combattive et gouailleuse, hantée de tragique –et j’éprouve une gratitude infinie à ce qu’il s’écrive I Am Not Your Negro, et non I’m Not Your Negro, encore moins I Ain’t Your Negro. Dans la seule affirmation de ce «I Am Not» en toutes lettres passe cette énergie lumineuse et intraitable qui résonne chaque fois qu’on entend Baldwin parler.] 

L’écrivain a donné de multiples conférences, participé à des débats publics, et est souvent apparu à la télévision américaine dans des talk-shows.  

La manière dont il bouleverse les codes de ses interlocuteurs, qu’ils soient hostiles, condescendants ou bienveillants est une merveille de finesse politique, de puissance combattive par les mots et souvent l’expression corporelle.

Baldwin sait être quand et comme il le faut un guerrier, un théoricien, un showman. (…)

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«Adieu Mandalay» fraie son chemin dans la jungle tragique des migrations clandestines

Filmé avec émotion et énergie, le récit de la quête des personnages du film de Midi Z est à la fois témoignage, aventure et questionnement.

Le rafiot pour passer la frontière, la corruption à chaque tournant, le travail exténuant et sous-payé. Midi Z raconte cela.

Mais aussi les rencontres qui rapprochent face au danger, les gestes d’accueil de compatriotes, les sentiments qui naissent entre ces deux jeunes Birmans entrés clandestinement en Thaïlande, fuyant la guerre et la misère.

Et encore la chaleur, l’humidité, la puissance surhumaine de ces deux jungles asymétriques, la jungle urbaine de Bangkok, la jungle végétale tout autour.

 

Adieu Mandalay se joue là, éclot là: dans ce triangle entre son récit collectif, sa chronique individuelle, et la sensualité de ses plans.

Plans fixes le plus souvent, qui accueillent aussi bien le bouillonnement de l’énergie de ces jeunes gens déterminés à s’en sortir à tout prix, la violence des rapports de domination, la qualité d’un moment de répit, de repos, d’amitié entre filles, de tendresse entre le garçon et la jeune femme. Qui donne aussi toute sa puissance fantasmagorique à ce cauchemar à la fois hyperréaliste et onirique.

Hyperréalisme et onirisme

On voit que le jeune réalisateur, déjà remarqué pour une série de courts métrages magnifiques et pour ses longs, dont l’impressionnant Ice Poison, a enquêté, écouté, observé.

Il est allé dans les villages de la jungle où on vend des papiers dont nul ne sait s’ils passeront pour vrais, dans les arrières cuisines des bistrots où les filles sont soumises au bon vouloir des patrons et aux rafles de la police, dans les usines textiles où les ouvriers se dopent aux amphétamines pour tenir des cadences surhumaines, et en crèvent.

Ce récit, il existe et prend sa force de n’être jamais univoque, encore moins misérabiliste. Midi Z se situe constamment du côté de l’élan, des incroyables ressources de vitalité, de courage, de colère aussi, que déploient ses personnages.

Tragédie planétaire

Selon un cheminement paradoxal, son film atteint une dimension romanesque, film d’aventure, film d’amour, film d’horreur, par la précision même des situations décrites (…)

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«Ghost in the Shell» entre deux eaux

Bénéficiant de la présence de Scarlett Johansson, le remake du chef-d’œuvre de l’animation japonaise fluctue entre réussite visuelle et simplifications du récit.

Ghost in the Shell, c’est du sérieux. Pas question de le traiter comme le tout-venant (la diarrhée?) de remakes lamentables que Hollywood lobotomisé par ses calculs financiers déverse sur les écrans du monde.

Le film de Mamoru Oshii de 1995 d’après le manga éponyme de Masamune Shirow reste dans l’histoire comme un sommet de l’anime, œuvre à la fois parfaitement fidèle aux canons du genre et en dépassant toutes les limites simplificatrices.

 

 

C’est beau

La première réponse, et non des moindres: c’est beau –bien plus que la bande annonce. Largement inspiré des images de la bande dessinée et du dessin animé d’origine, mais aussi très créatif dans la conception des décors, le GITS version Rupert Sanders/Avi Arad (le producteur et patron de Marvel) est une proposition visuelle plus que convaincante.

La ville du futur où évolue la cyborg nommée Major et ses acolytes les superflics de la Section 9 rejoint ainsi les grandes cités imaginaires de cinéma, celles de Metropolis, Blade Runner ou Le Cinquième Elément.

On ne saurait ici parler de prises de vues réelles, tout étant fabriqué en computer graphics. Le «réel» revient avec la présence de Scarlett Johansson.

La question n’est pas vraiment celle du whitewashing qui, thème à la mode, a fait couler beaucoup d’encre virtuelle. Il faudrait à ce titre plutôt s’offusquer de l’Americanwashing – ou du Hollywoodwashing, 70 ans qu’«ils» ont américanisés l’Alice de Lewis Carroll, la Cendrillon de Perrault, le Pinocchio de Collodi, le Mowgli de Kipling, la Mulan des Chinois, l’Aladin des 1001 nuits – et dans cette affaire ce n’est pas la couleur de peau le principal. L’univers dans lequel se joue Ghost in the Shell est d’ailleurs méthodiquement global à dominante US, that’s real too.

À poil Scarlett?

Non, le souci –américain lui aussi, mais pas seulement– c’est qu’au moment de passer à l’action, et comme ne l’ignore aucun lecteur ou spectateur des GITS fondateurs, la très séduisante Major se débarrasse de la totalité de ses vêtements. A poil, Scarlett? Impossible! Enfin si, mais pas vraiment. (…)

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