Chef d’oeuvre et damnation

Faust d’Alexandre Sokourov, avec  Johannes Zeiler, Anton Adasinskiy, Isolda Dychauk. Sortie le 20 juin. Durée 2h14

Rares, très rares sont les occasions où il apparaît inévitable de sortir les grands mots, les superlatifs qu’on essaie plutôt d’éviter d’ordinaire. Chef d’œuvre? Il n’est pas sûr que ce soit rendre service à un film que de le porter ainsi sur un piédestal. Pourtant, très vite durant la projection du Faust d’Alexandre Sokourov, Lion d’or 2011, une évidence s’impose –et même deux évidences.

L’une est qu’on sait d’emblée qu’on reverra ce film, et plusieurs fois. L’autre, qu’on est devant une œuvre d’une puissance et d’une richesse hors norme, ayant vocation à entrer directement parmi les titres qui marquent l’histoire du cinéma.

Il y a, c’est vrai, une sorte de solennité dans la manière dont le cinéaste russe aborde l’histoire de Faust, plus exactement du Faust selon Goethe (le premier Faust). Descendu des nues, le film s’ouvre d’ailleurs par un plan «magique», qui évoquerait plutôt une autre grande transposition du mythe, Le Maître et Marguerite, mais fait directement écho aux vers du prologue de Goethe:

«De la création déroulez les tableaux,
Et passez au travers de la nature entière,
Et de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre.»

Il est d’ailleurs intrigant de se souvenir à l’occasion combien ce «Prologue sur le théâtre» semble aujourd’hui concerner l’impureté du cinéma, entre industrie, art et distraction. Avec Sokourov, pas de doute, la barre est résolument du côté de l’art.

Aussitôt arrivés sur terre, nous voici au cœur du sujet, l’humain, et très explicitement, son cœur. Voici un cœur d’homme empoigné à pleines mains devant nous, et aussi ses tripes et ses viscères. Son âme? Introuvable. En pleine séance de dissection, le Docteur Faust discute d’emblée avec son assistant, l’insaisissable Wagner, les grandes questions métaphysiques, les aspects les plus triviaux et un humour obstiné, exigeant, véritable force de tension et de vibration qui parcourt le film, sont là d’emblée.

Où? Dans une petite ville d’Allemagne, assurément. Dans un monde décrit-rêvé par la peinture et la gravure (Dürer bien sûr…) autant que par l’Histoire. Mais plus encore dans un entre-monde, dans l’obscur virage du Moyen-Âge à la Renaissance. Un monde où les monstres s’apprêtent à changer d’état, où les formes et les idées, les pulsions et les pensées s’organisent selon des ordres qui se transforment. Un monde où la nature est encore saturée de divinités et de terreur, et déjà objet d’études et de théories dont rien n’assure qu’elles seraient moins folles que les anciennes croyances. Un monde où la religion vacille et se reconfigure (le temps de Faust est celui de Luther). Un monde fantastique qui à bien des égards peut se comparer au nôtre.

Nous savons grâce à ses films que Sokourov aime les humains et déteste ce qu’ils (se) font, surtout collectivement. Ni Dieu ni science, le «progrès» encore moins, ne sont à ses yeux des promesses d’un monde moins pire. Et pourtant, dans ce film comme dans toute son œuvre, vibre et travaille une force vitale, qui pousse en avant malgré toutes les raisons de désespérer –y compris, donc, de s’être vendu au diable. Un pacte satanique n’engage que celui qui y croit.

Le diable a ici l’apparence incernable d’un usurier sans âge, dont on verra à l’occasion le corps monstrueux, capable des pires vilénies, des meilleures farces, des plus fines interprétations. D’une certaine manière, il ressemble au film lui-même, à sa complexité, son ironie, son inventivité, sa monstruosité.

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Sans pompe ni funèbre

Adieu Berthe – l’enterrement de mémé de Bruno PodalydèsDenis Podalydès et Michel Vuillermoz

Il y a quelque chose de particulièrement réjouissant dans le nouveau film de Bruno Podalydès – ou plutôt des frères Podalydès, puisque le scénario a été co-écrit avec Denis, et que l’ainé réalisateur est également un interprète du film dont son cadet est l’acteur principal. Il n’est d’ailleurs pas du tout exclu que cet aspect heureux du film ait à voir avec la fratrie qui a présidé à sa création. Ce qui séduit dans Adieu Berthe, c’est l’impression rare d’une composition narrative très élaborée, soignée au petit poil, mais qui est ensuite lâchée au fil du plaisir de jouer et de raconter, ouverte aux vents coulis d’une joie de rencontrer un visage, une intonation, une lumière.

Bruno Podalydès a un réel talent, et un gout revendiqué, pour la mécanique – que les génériques de ses deux adaptations de Gaston Leroux, Chambre jaune et Dame en noir, explicitaient gaiment. C’est aussi ce qui menace ses films, lorsque cette approche en devient la limite, au risque de sembler en être la seule raison, comme récemment dans Bancs publics. La mécanique, elle consiste ici à fabriquer un dispositif sentimentalo-familial farfelu pour travailler de l’intérieur, avec humour et attention, ce que notre modernité fait de notre rapport à la mort. Sérieux programme, qui sait devoir aller très loin dans la loufoquerie pour à la fois tenir son projet et ne jamais se laisser plomber par lui.

Les Podalydès inventent donc Armand, personnage de doux velléitaire, magicien amateur, doté d’une pharmacie en banlieue chic, d’une épouse qu’il aime mais veut quitter, d’une belle-mère castratrice, d’un père Alzheimer, et d’une maîtresse qu’il aime et avec qui il veut aller vivre, maîtresse elle-même affublée d’une gamine. Avec autant de petits ressorts, actions-réactions, enchainements de péripéties psycho socio boulevardo sentimentalo normales (vous avez noté la ressemblance entre Denis Podalydès et François Hollande ?  c’est troublant, a fortiori chez celui qui joua excellemment Sarkozy dans le par ailleurs exécrable La Conquête) qu’un pareil assemblage autorise, pour ne pas dire impose. Et là, crac, Berthe est morte.

Grand mère oubliée, MacGuffin apparent que les frères auront la grâce de traiter finalement avec tact et affection, ce n’est pas la moindre qualité de ce film qui avait 1000 raisons de devenir cynique, et ne l’est jamais. C’était qui Berthe ? Tout le monde l’avait oubliée dans son maison de retraite à Perpette-les-oies, de sa vie nul ne sait rien, de sa mort il faut pourtant décider : enterrement ou incinération, chez le croquemort supercool Onvapasprendrelatêtepoursipeu ou chez le postmoderne matois à 3 briques le catafalque hyperdesign, extrême onction numérisée en option…

On résume, on simplifie, le film a au contraire la passion du détail, de la petite question en plus (le tropisme mécano, pour le meilleur au risque du moins bien). Le film…, ou plutôt le scénario. Puisque la véritable réussite du huitième film de Bruno P., qu’il importe de créditer non seulement de ses six longs métrages mais aussi des plus brefs mais très réussis Versailles Rive gauche et Voilà, tient, on l’a dit, à la légèreté de sa mise en scène, à sa capacité de lâcher la rampe si méticuleusement chantournée par l’écriture. Incidents, objets, bidules. Bien entendu le mérite en revient aussi grandement aux interprètes. Autour de Denis P., parfait comme d’habitude, chacun(e) apporte une vibration singulière, introduit dans le cahier des charges du comique une sourdine, un vibrato, un écho à lui – mention particulière à Isabelle Candelier, singulièrement émouvante.

Denis Podalydès et Isabelle Candelier

Issue logique, c’est le scénario lui-même qui va finir par se dérégler, bifurquer vers une roulade arrière dans le pré du passé d’une jeune amoureuse inconnue. Elle mène à aujourd’hui, à demain, à une sorte de douce utopie champêtre, enfantine et pas infantile. Comme une chanson qui, quelque part entre Mouloudji et Moustaki, aurait le talent de ne pas vraiment finir.

Avec les spectres de la campagne

El Campo de Hernan Belon

El Campo est un film d’horreur. Un film sans monstre, sans événements surnaturels ni flots d’hémoglobine, mais qui pourtant relève clairement de ce genre. Mieux, son intérêt consiste à jouer avec les codes du cinéma d’horreur, sans jamais basculer du côté du passage à l’acte.

Un couple aisé quitte la capitale pour s’installer dans une vieille maison isolée à la compagne avec sa petite fille d’un an. On ne sait pas très bien s’ils viennent y vivre, ou en faire un lieu de villégiature. Alentour, des champs, des bois, une petite ville, un lac, quelques familles de paysans. Dès l’arrivée, la nuit, la femme éprouve des mauvais pressentiments, a peur sans raison claires, réagit à des bruits ou des mouvements dont rien ne prouve qu’ils aient une origine inquiétante ou anormale. Au fil de péripéties anodines, les angoisses d’Elisa, les dysfonctionnements de son couple, le fossé qui sépare ces habitants de la ville de la nature, de voisins pauvres, deviennent plus perceptibles, sans jamais s’expliciter vraiment.

Un film d’horreur sans scène d’horreur pour rendre sensibles les névroses individuelles et collectives, ce n’est pas si nouveau – plusieurs films d’Ingmar Bergman, par exemple, relèvent de cette approche, rapprochement auquel incite l’actrice Dolores Fonzi, qui rappelle aussi parfois Catherine Deneuve dans Répulsion. La singularité d’El Campo tient à ce que son réalisateur appartient à notre époque, celle de la prolifération du cinéma d’horreur, un cinéma qu’il connaît et sans doute apprécie.  Le jeu avec ses codes est cette fois affiché, dans le hors champ ne rodent pas seulement les peurs et les fantasmes des protagonistes mais les situations désormais typiques d’un genre.

La difficulté est alors de faire cohabiter ces deux populations invisibles, qui menacent d’entrer en conflit parce qu’elles ne relèvent pas de la même distance à la fiction. Jouer avec les codes du film d’horreur entraine du côté du deuxième degré, de la complicité fabriquée avec le public, quand invoquer des angoisses susceptibles de hanter l’imaginaire de personnages se situe dans une plus grande immédiateté avec le spectateur. Pour son premier long métrage, Hernan Belon se tire plutôt bien de ce défi, malgré quelques outrances ou quelques préciosités.

Hernan Belon est argentin, son film est tourné en Argentine avec des acteurs et des décors de ce pays. Dans ce cas particulier, c’est lui faire éloge de remarquer qu’il pourrait se dérouler à peu près n’importe où dès lors qu’existe une classe moyenne et des espaces ruraux habités, mais sans que la nature – végétation, animaux, orages, zones lacustres… – ait été entièrement domestiquée. On peut d’ailleurs s’étonner que le titre, qui signifie « La Campagne », n’ait pas été traduit. La langue, les corps, les arbres, les musiques sont bien de ce lieu, les enjeux que mobilise le film l’excèdent sans s’y attarder, et c’est très bien ainsi. Cela évite tout folklore, grâce également à un autre judicieux parti pris de mise en scène : la place importante accordée aux visages, surtout lorsqu’ils ne parlent pas. Si Leonardo Sbaraglia, qui joue le mari, recherche une expressivité parfois superflue, la belle opacité du visage de Dolores Fonzi est un des meilleurs atouts du film.

Solitude au miroir

Le Serment de Tobrouk de Bernard-Henri Levy

Le texte qui suit est une critique de cinéma. Il ne prétend pas posséder d’informations originales sur ce qui s’est passé en Lybie en 2011, ni sur le rôle qu’y a joué Bernard-Henri Levy. Le soulèvement populaire et les actions militaires qui ont renversé Kadhafi, l’action publique et secrète d’un homme ayant contribué au déroulement des événements, les implications nombreuses sur le plan géopolitique, sur le plan du droit international et sur le plan moral, de ce qui s’est produit, sont des questions d’une grande gravité, auquel l’auteur de ces lignes, comme citoyen, porte tout l’intérêt qu’elles méritent. Mais il n’en sera pas question ici, puisqu’elles ne relèvent en rien de la critique de cinéma. Il sera question d’un film, Le Serment de Tobrouk, et seulement de cela.

Bernard-Henri Levy est tout ce qu’on veut, sauf un idiot ou ignorant. Il est dès lors confondant de vérifier à chacun de ses passages à l’acte cinématographique (fiction ou documentaire) l’extraordinaire mélange de désinvolture et d’ignorance vis à vis de ce qu’est le cinéma, y compris de ce que le cinéma pourrait pour les causes que lui-même défend. Le Serment de Tobrouk commence avec, à l’image, BHL, et au son, BHL parlant de BHL. Il se met en scène lui-même face à l’incertitude au lendemain de la mort du dictateur, fin octobre 2011, et d’un même élan face à la situation en Lybie au début de la même année, lorsque monte la menace de l’écrasement de Benghazi. L’écrivain inscrit ce qui se joue dans une séquence longue, scandée par les tragédies bosniaques et rwandaises, et sur un horizon historique dessiné par les Brigades internationales, la Résistance et le combat de la France libre[1]. Approches personnelles, pourquoi pas ?, en tout cas hypothèses a priori riches de sens et d’enjeux. Mais d’emblée, on ne saurait imaginer mise en scène plus contreproductive que cette manière de s’installer au centre de tout, et que ce lyrisme appuyé, saturé de certitudes perçues comme autant de coups de force. Ensuite, malgré certains  plans impressionnants tournés par le photographe Marc Roussel, qui a accompagné BHL dans tous ses déplacements, en particulier lors de l’arrivée par la mer à Misrata, malgré la présence de plusieurs des principaux dirigeants de la planète,  malgré un déroulement des faits aussi dramatique que riche d’enseignement, toute la facture du film ne cesse de le mettre à distance ou de le biaiser, appelant une ironie parfois trop facile, parfois complètement injuste, et dont il pourrait si aisément se passer. Du coup, de beaux moments, comme le document tourné par Henri Cartier Bresson avec la Brigade Abraham Lincoln (les volontaires américains aux côtés des Républicains espagnols) semblent des pièces ajoutées, pas dans le ton. Et des éléments d’informations inédits, comme les documents trouvés chez le chef de la sécurité de Kadhafi, sont noyés par le flot des mots, et d’images asservies au mot. Dans l’entretien qui figure dans le dossier de presse, Bernard-Henri Levy dit : « avant que le montage ne commence, il y a eu un travail d’écriture. Pas juste le « commentaire ». Non. Le film lui-même, je l’ai écrit. Littéralement écrit. Sauf que mes lettres étaient des images et des sons. »Hélas.

La dramaturgie du Serment de Tobrouk est entièrement construite sur une hypothèse dont on se gardera ici de juger l’exactitude, ou la part d’exactitude, mais qui, dans le film, ne tient absolument pas la route : l’idée que BHL aurait tout fait tout seul, ou du moins que tout serait passé par lui, que chaque initiative importante dans le déroulement des événements aurait été prise grâce à lui. Cette solitude construite par le film résonne d’une autre solitude, celle du réalisateur démiurge. En regardant Le Serment de Tobrouk, malgré les mots chaleureux dédiés à quelques compagnons d’action rencontrés en Lybie, on ne cesse de percevoir Bernard-Henri Levy construisant les conditions d’une solitude qui est l’inévitable contrepartie de l’Olympe où il entend siéger, entre André Malraux et… Moïse.

Cette solitude du réalisateur a des effets ravageurs. Elle est aux antipodes de ce que c’est que faire un film, des formes d’agencements, d’impuretés, de jeu entre l’auteur et les conditions de création qui sont au principe de l’acte de cinéma – même lorsque, cas limites, le réalisateur est seul avec les outils d’enregistrement (exemplairement : Alain Cavalier) ou seul avec sa vision du monde (exemplairement : Philippe Garrel). Assurément voulu par BHL, cet isolement transforme la fabrication du film en un face à face avec lui-même et quelques entités à majuscules (l’Absolu, le Bien et le Mal, l’Histoire, sans oublier « les Fils d’Abraham »), qui ne concourent ni à éclairer les méandres complexes d’un épisode de l’histoire récente, ni à se rapprocher d’un personnage qui s’est lui-même placé à des hauteurs aussi lointaines que susceptibles d’éveiller la raillerie ou l’hostilité plutôt que l’admiration et la reconnaissance si explicitement recherchées.


[1] Le titre renvoie au « Serment de Koufra », par lequel les soldats de la 2e DB, à l’issue de la première victoire militaire de la France libre, jurèrent le 2 mars 1941 dans cette oasis libyenne de ne pas déposer les armes avant que le drapeau français ne flotte sur la cathédrale de Strasbourg.

 

Le complexe de Prometheus

 

En inventant le (soi-disant) récit fondateur de ce qu’il a raconté en 1979, Ridley Scott accomplit un geste de propriétaire reprenant ses droits sur un monde.

C’est un geste curieux qu’accomplit Ridley Scott en réalisant Prometheus, plus de 30 ans après Alien. A l’heure où les «franchises» sont devenues la règle à Hollywood, le film semble s’inscrire dans cette recherche éperdue de sécurité que représente pour les majors la réutilisation de personnages et de situations connues, surtout si les films nécessitent de gros investissements en effets spéciaux.

Mais il est beaucoup plus singulier que ce recyclage soit relancé par l’auteur du film fondateur. Auteur? Scott est à n’en pas douter l’auteur d’Alien, même si le film fut à l’origine une commande la Fox. La manière dont il s’est approprié le sujet est incontestable, tout comme le rôle décisif joué par le film dans sa carrière ensuite, après que son premier film, «film d’auteur» au sens classique, européen, Duellists (1977), a été un échec commercial. En inventant aujourd’hui avec Prometheus le (soi-disant) récit fondateur de ce qu’il a raconté en 1979 –et des trois sequels réalisés par d’autres– Ridley Scott accomplit un geste de propriétaire reprenant ses droits sur un monde.Au premier rang de ces «autres», James Cameron (Alien, le retour, 1986). James Cameron devenu entre temps le cinéaste qui aura à deux reprises signé le film ayant eu le plus de succès de toute l’histoire du cinéma, Titanic puis Avatar.

James Cameron qui vient d’annoncer qu’il entendait ne plus tourner que des films situés sur Pandora, la planète inventée par lui pour Avatar. C’est-à-dire continuer de créer son propre monde, rester maître de l’univers qu’il a conçu. Projet d’artiste démiurge, dont on aurait tort de sourire tant Cameron a prouvé qu’il était capable de mettre en œuvre les conditions artistiques (récit, images) mais aussi financières et technologiques de ses projets.

Projet titanesque? Précisément au sens de ce titan nommé Prométhée, qui conçut le projet d’égaler les dieux. Exactement ce vers quoi tendent certains réalisateurs d’aujourd’hui, avec le renfort des puissances technologiques ouvertes par le numérique et des puissances économiques ouvertes par le marketing mondialisé –vous avez dit Pandora?

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Contre les agressions

Nahed El-Sehai, Nelly Karim et Boushra

Les Femmes du bus 678 de Mohammed Diab

« Chez nous, le premier cadeau romantique qu’un homme donne à sa fiancée, c’est une bombe d’autodéfense » dit le réalisateur, Mohammed Diab. La formule résume l’ampleur du problème que constitue le harcèlement sexuel en Egypte, problème auquel est consacré cette première réalisation d’un jeune scénariste formé à New York. Construit autour de trois habitantes du Caire issues de milieux différents, Les Femmes du bus 678 est un film-dossier, qui met en évidence les mécanismes de l’oppression sexiste, de la loi du silence observée aussi par l’immense majorité des femmes, par les familles, par les autorités.

Inspiré par le premier cas de plainte maintenue devant un tribunal, en 2008 (!), par une jeune femme, Noha Rushdie, brutalement attaquée en pleine rue, le film plaide avec conviction une cause incontestablement juste et importante. Réalisé et sorti en Egypte avant la « révolution » de janvier-février 2011, il a suscité débats et prises de positions, alors que les multiples agressions dont ont été victimes des femmes depuis les événements de la Place Tahrir prouvent combien le sujet demeure brûlant, même si un des derniers actes du gouvernement Moubarak aura été d’inscrire le harcèlement sexuel dans le code pénal.

Pour qui attend davantage du cinéma que la rédaction de dossiers à charge, la question est dès lors de savoir comment Les Femmes du bus 678 prend en charge son sujet, et en fait éventuellement un film. Celui-ci est construit avec une habileté narrative un peu trop visible, où l’entrelacement des trajectoires personnelles et les sautes dans le temps tiennent de l’exercice de virtuosité, sans jamais apporter un surcroît de réel, ni une quelconque interrogation du film sur lui-même, cette mise en danger de la réalisation par la réalisation qui est la marque d’une disponibilité à l’événement, au trouble, à l’incertitude, à la liberté du spectateur : exactement ce que ne veut pas être un film-plaidoyer.

Deux aspects du film parviennent pourtant à lui apporter cette part d’excès. Le premier tient aux actrices, et surtout à l’une d’entre elle, Boushra (également productrice des Femmes du bus 678), qui interprète la femme voilée, petite fonctionnaire harcelée par les difficultés matérielles autant que par les hommes des bus qu’elle doit prendre chaque jour pour aller travailler. Il y a dans sa présence quelque chose d’opaque, de « rentré », qui s’explique par son angoisse permanente et le déni de sa propre sexualité, mais qui au-delà de cette causalité psychologique, densifie la présence du personnage et lui donne un certain mystère, quand ses deux consœurs sont entièrement dans « l’expression » de ce qu’elles ont à représenter.

Le deuxième aspect tient à la manière dont sont filmés les hommes : clairement dénoncés comme agresseurs, comme auteurs d’actes inadmissibles, ils ne sont pourtant en aucun cas filmés avec haine ni avec mépris. Qu’il s’agisse des mari ou fiancés des trois héroïnes ou de comparses croisés au hasard d’une rue ou d’un couloir de bus, tous sont simultanément désignés comme coupables et comme êtres humains, dont la misère (sexuelle, affective) explique le comportement, sans jamais le justifier. L’ajout plaisant, quoique à nouveau un peu trop fabriqué, d’un personnage de flic atypique, conforte cette intelligence décisive de la mise en scène pour faire de la première réalisation de Mohammed Diab à la fois un vigoureux plaidoyer et un film de cinéma.

 

Mémoire de lumière et d’ombre

Le Chemin noir d’Abdallah Badis (sortie le 9 mai)

C’est un des débuts de film les plus étranges et beaux qu’on ait vus. Cette petite semeuse de feuilles mortes à travers la forêt, quel sentier invente-t-elle ? Cet enfant qui accomplit de simples rituels, quelle quête mène-t-il ? Le Chemin noir n’y répondra pas, du moins pas littéralement, mais cette ébauche de conte un peu inquiétante affirme d’emblée ce qui sera une constante de la projection : l’exceptionnelle beauté des images. Cette beauté est l’un des signes les plus évidents de l’état affectif dans lequel entend nous plonger Abdallah Badis. Evocation du présent de la région d’Hagondange, zone industrielle massacrée, invocation de ceux qui ont vécu, travaillé, souffert, et dont beaucoup sont morts, immigrés algériens de la génération du père du cinéaste exploités à mort au temps de la guerre d’Algérie et depuis, désormais vieux messieurs aux relations compliquées avec deux pays si différents et si peu confortables, le bled où ils retournent peu ou pas, sinon s’y faire enterrer, la Lorraine dévastée par le chômage.

Badis suit des sentiers qui bifurquent, dans les bois, dans la mémoire, dans les archives filmées, dans les paroles quotidiennes, le plus souvent joueuses, blagueuses, malgré les douleurs et les chagrins.  On se retrouve autour d’une vieille 404, capot ouvert, hommes qui discutent savamment, rires, souvenirs, bricolage de la mécanique, de la symbolique. Ça démarre, ça démarre pas. La lumière est belle comme dans chez Douglas Sirk. Badis lui-même est là, fils d’ouvrier devenu homme de théâtre et de cinéma, physique de star. Il met les mains dans le cambouis, il met dans les pieds dans les traces de ses promenades d’enfant. Il écoute les uns et les autres, les vieux et les jeunes, les fantômes et les ombres.

Fidèlement accompagné du saxophone d’Archie Shepp, qui est à lui seul une formidable machine à voyager dans les planètes du rêve, de la révolte et de la tendresse, le réalisateur mettra même en scène une rencontre impossible entre lui aujourd’hui et son père jadis. Impossible ? Pas au cinéma, pas quand le cinéma devient ainsi invention d’un espace-temps où les émotions des humains reconfigureraient les lois de la nature, les séparations entre passé et présent, entre là-bas et ici. Certains appellent cela poésie.

Que 11 fleurs s’épanouissent

11 fleurs de Wang Xiao-shuai

La voix off qui ouvre le film est celle du réalisateur. Il dit qu’il va raconter un moment de son enfance. Ce réalisateur, Wang Xiao-shuai, est une des figures importantes de la génération de cinéastes apparue en Chine durant les années 90, celle qu’on appelle parfois « la sixième génération ». Littéralement, ce n’est pas le réalisateur lui-même que représente Wang Han, le garçon de  11 ans héros du film, puisque Wang Xiao-shuai est né en 1966 et que l’histoire se situe en 1974. Mais le cinéaste est bien, comme son personnage, et comme des millions de Chinois de sa génération, le fils d’habitants des villes envoyés à la campagne durant les années 60. Il ne s’agit pas d’intellectuels expédiés aux champs pour se « réformer », comme cela arriva au même moment pour des raisons idéologiques durant la Révolution culturelle, mais d’ouvriers et d’employés « repliés », sans qu’on leur ait demandé leur avis, vers l’intérieur des terres du fait du risque de conflit avec l’URSS. Immense mouvement de populations et d’infrastructures, cette méconnue « Troisième ligne » fut un événement considérable, un gigantesque brassage déterminant pour définir le paysage humain et industriel de la Chine d’aujourd’hui. Les parents de Wang venaient de Shanghai et rêvaient d’y retourner, pour les gosses nés à la campagne cette grande ville sera un imaginaire à la fois un rêve désirable et redoutable, dont le même réalisateur a raconté les effets dans un précédent film situé, lui, à l’âge de l’adolescence, Shanghai Dreams.

La voix off de Wang Xiao-shuai ne parle pas de la situation en Chine, ne parle pas d’économie ni de diplomatie. Elle parle du monde d’un gamin de 11 ans. Et à sa suite, le film se consacrera d’abord aux rapports avec les copains, les parents, les filles, les profs, aux affrontements entre bandes, à a découverte de la nature environnante. Ce sera la réussite du film d’être surtout un récit d’enfance, dont les principaux ressorts pourraient jouer sous toutes les latitudes. Le décor et la langue sont chinois, et les conditions de vie bien sûr déterminées par la situation politique, notamment la propagande, la paranoïa et les violences de la Révolution culturelle. Ces aspects sont présents dans le film, mais se fondent dans une trajectoire enfantine où la question d’avoir une belle chemise pour se montrer à tous en classe ou la découverte des puissances du travail d’un pinceau sur une toile sont des événements aussi prégnants que le foulard rouge que tous les enfants portent autour du coup, ou le grand portrait de Mao qui trône au milieu du village.

De même est-ce autour d’un récit de violence, de peur et de fascination vis-à-vis d’un jeune homme caché dans la forêt que se joueront les choix et les avancées du personnage principal et de ses copains. Héros, assassin et victime tout à la fois, celui qui se cache et essaie de mettre le feu à l’usine est une figure de conte fondateur tout autant que le protagoniste d’une triste et banale histoire d’adolescente abusée par un petit chef autoritaire, qui est ici cadre du Parti comme il serait ailleurs hobereau ou fils de patron. Avec un grand sens des scènes composées une par une, chacune abordée pour elle-même plutôt qu’au nom d’un « programme » (idéologique ou autobiographique), Wang Xiao-shuai réussit la gageure d’être du côté des individus et d’abord de l’enfant, sans en faire ni un symbole, ni seulement son propre représentant. Incarnation du difficile problème du je/nous dans toute fiction, Wang Han est au meilleur sens du terme un personnage de cinéma, un être tissé de réalités factuelles et d’imaginaire abstrait, qui à son tour fait lien entre des situations individuelles (celle du réalisateur, celle de chaque spectateur, quelle que soit sa nationalité et son parcours) et une « situation », elle aussi définie par des paramètres très généraux (« l’enfance ») et d’autres plus singuliers (être fils d’employés urbains déplacés dans la campagne chinoise durant les années 70).

Deux éléments concourent à cette réussite. Le premier est la manière dont Wang Xiao-shuai filme les lieux – une constante chez lui, qui s’était déjà fait remarquer avec ses descriptions des villes, depuis son premier film, The Days (1993), et notamment avec Beijing Bicycle et Chongqing Blues. Ici, ce sont le fleuve, les bois, le pont, la petite cité ouvrière entre village et champs, qui donnent au récit entièrement centré sur l’enfant une ampleur et une profondeur décisives. Le deuxième élément est l’importance accordée au télescopage entre monde chinois et systèmes de représentation artistique occidental : à une époque où cela relève de la haute trahison, le père de Wang Han initie son fils aux beautés de la peinture impressionniste. Sur ce registre cette fois explicitement esthétique, se rejoue non pas l’affirmation de la supériorité d’un code visuel sur un autre – aucune ironie contre les éléments esthétiques chinois –  mais une forme d’ouverture, de disponibilité aux variations et aux contradictions qui est le pari souterrain du cinéma de Wang Xiao-shuai.

C’est, si on y songe, le problème de tous les cinéastes du monde ayant à affronter la remodélisation de codes culturels locaux par la mondialisation – sauf les cinéastes hollywoodiens, qui sont déjà et par construction au cœur de ce dépassement. En ce sens aussi, 11 fleurs est un film important, même s’il ne paye pas de mine.

Dark Shadows, un Tim Burton lumineux

A quel moment ça arrive? Quand devient-il clair que le nouveau film de Tim Burton, qui ne cesse de rebattre les cartes manipulées depuis ses débuts par le réalisateur, est une de ses réussites les plus accomplies? Disons que ça se joue en deux temps et un mouvement.

Il y a un prologue, solidement campé sur la convention. Tout un système de références, de signes, de codes qui s’assemblent, se répondent et jouent ensemble. Ça commence comme Titanic, c’est une fille pauvre et un garçon riche qui embarquent d’Angleterre pour le Nouveau Monde, mais fin XVIIIe siècle. Il sera l’héritier d’une riche famille d’émigrants, elle sa servante, sa maîtresse très amoureuse délaissée pour une donzelle diaphane et mieux née.

La belle abandonnée devient sorcière très puissante, zigouille père, mère et fiancée du jouvenceau inconstant, le transforme en vampire voué à une éternelle souffrance et l’enferme sous terre. Fermez le ban.

Vous n’avez pas tout suivi? Aucune importance, vous connaissez déjà l’histoire, les histoires, tout ce trafic de jalousie, de magie, de guerre de classes, autoroutes du romanesque depuis 150 ans gracieusement transformé par Tim Burton en un échangeur enroulé sur lui-même, et parcouru à toute vitesse.

Fin du prologue, et du premier temps.

Deuxième temps, mise à feu du film proprement dit, quelques 200 ans plus tard. Très exactement en 1972. C’est sans doute LE coup de génie du film, qui par ailleurs abonde en excellentes idées et jolies inventions.

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Le trip avec maman

Walk Away Renée de Jonathan Caouette

Ceux qui ont vu Tarnation n’ont pas oublié, n’oublieront jamais la vertigineuse découverte, dans le même maelström, de l’intimité d’un jeune homme comme jailli de sa famille en explosifs lambeaux (« dysfonctionnelle » semble décidément beaucoup trop sage) et d’un incontestable cinéaste comme jailli de nulle part. C’était il y a huit ans, on guettait le retour de Jonathan Caouette. Il revient avec un film différent, mais dans le droit fil du précédent, centré autour de cette héroïne tragique, Renée, qui est aussi sa mère. Renée, jeune femme au caractère fragile, fragilisée d’avoir été abandonnée par son mari juste après la naissance de leur enfant, Renée livrée aux psychiatres qui lui ont administrés des centaines, peut-être des milliers de séances d’électrochocs et toute la pharmacopée d’assaut des traitements lourds qui ont été l’ordinaire des « nids de coucou », Renée est aujourd’hui une dame de 58 ans qui a l’air d’une vieille épave: psychotique grave, trimballée d’institution mal adaptée en institution moins bien adaptée.

Au début du film, elle est à Houston, Texas, et elle est mal soignée, du coup elle débloque sérieusement. A New York, Jonathan s’angoisse et s’énerve. Puis finit par trouver une autre institution, à proximité de son domicile. Il part chercher sa mère. Walk Away Renée est le récit affectueux, halluciné, paradoxal, de leur voyage. C’est un voyage dans l’espace, la route entre le Texas et New York jalonnée de rencontres et d’incidents. C’est un voyage dans le temps, depuis l’enfance de Renée, photos et films de famille, donc aussi dans l’histoire d’une certaine Amérique, des années à 50 à aujourd’hui, grâce à des images chargées de sens multiples et intenses. C’est un voyage en enfer, l’enfer de la « prise en charge » psychiatrique, dessinée entre conversations téléphoniques angoissées, prescriptions inadaptés, témoignages désespérants. C’est un voyage dans les limbes d’un esprit du temps, temps à la fois au long cours et extrêmement présent. Douloureusement et joyeusement présent.

Et c’est même un voyage dans plusieurs univers, aux confins des imaginaires de la mère et du fils, dans des régions où la science-fiction, pour le meilleur ou pour le pire, est une modalité de l’intime, où le monde enchanté des vedettes de la chanson et du cinéma est une province du pays, peut-être même la pièce d’à-côté de la maison. Les proches et des quidams de rencontre participent de cette trajectoire multidimensionnelle, où l’infinie tendresse de J. Caouette pour sa mère et l’infinie rigueur du réalisateur J. Caouette s’enroulent en une sinusoïdale étincelante. Elle mène sur des chemins étonnamment ouverts à tous, cette histoire personnelle à l’extrême devient la fable juste de ce monde, de ses terreurs, des ombres de son passé, des gouffres de son présent. Chemins parcourus avec une légèreté souvent rieuse, toujours attentive, et qui mène à un authentique miracle : la résurrection de Renée, moment de grâce, éphémère sans doute, mais où l’énergie d’un être humain à prendre soin d’un autre être humain entre en collision avec la vibration purement cinématographique d’une image enfouie, occultée, et qui soudain surgit.

Walk Away Renée relève de ce qu’on pourrait appeler l’auto-fiction filmée. Genre déjà ancien (Jonas Mekas, depuis le début des années 50), il est un marqueur particulièrement fort de ce qui distingue radicalement (on ne dit pas : qui oppose) écrire et filmer. Rien de ce qui fait la force, la beauté, la colère, la simplicité du film de Jonathan Caouette ne pourrait advenir autrement que grâce au film, et à la sensibilité de cinéaste de celui qui le met en œuvre. L’auto-fiction filmée est devenue une tentation facile à assouvir avec les caméras numériques. Comme il se doit, cette facilité ne fait qu’élever le niveau d’exigence dans la mise en œuvre d’un procédé grand ouvert à toutes les complaisances. Tout autant que lorsque John Cassavetes à bout de souffle filmait  Gena Rowlands – une des références majeures, et à bon droit, de Caouette – c était incroyablement compliqué de réussir Walk Away Renée. On en sent à chaque seconde la tension et les risques. Et cela ne fait qu’ajouter au troublant bonheur d’accompagner cet amoureux voyage au bord de l’abîme.